genre rempli de personnages... en cire; c’est la ressemblance étonnante,
la reproduction parfaite du modèle, dit-on. Nous avons vu la reine
d’Angleterre fort laide, l’empereur d’Allemagne et son jeune fils,
Bismark, nos gouvernants actuels, très ressemblants, Carnot que chacun
reconnaît, tous ces personnages fort bien groupés, les uns debout
semblant marcher, les autres assis semblant causer. Quelques personnes,
bien vivantes celles-là, s’amusent à garder une immobilité complète, si
bien qu’à la fin on ne sait plus quels sont les gens vrais ou faux. Tout
en allant demander un renseignement à quelque joli mannequin, on écrase
le pied d’une élégante personne que l’on prenait pour une statue.
Puis on descend un sombre escalier qui conduit à des sous-sols
faiblement éclairés; là on a la vision de scènes lugubres entrevues dans
une demi obscurité. Tout cela prend alors un air de vérité qui saisit
vivement. Nous assistons aux touchants adieux de Louis XVI à sa famille,
à l’arrestation douloureuse de Marie-Antoinette, la voilà dans sa
chambre à la Conciergerie. Donnons aussi un coup d’œil à Lafayette, à
Bailly, à Rouget de l’Isle, avant ou après la _Marseillaise_, peu
importe.
Si ce n’était les employés de l’établissement qui crient de temps à
autre: «Méfiez-vous des voleurs, il y a des pick-pockets ici,» et qui
vous rappellent que ce spectacle n’est qu’une fiction on serait joliment
impressionné.
Voici la série des célèbres criminels, expressions mauvaises, visages
ignobles pour la plupart. Cette triste exhibition se termine par
l’exécution d’un condamné à mort. Voilà les bois de justice, le
bourreau, le condamné couché sur la fatale machine. Dame! j’ai fermé les
yeux; ce n’était qu’une image, mais j’en avais assez.
On est bien aise de remonter à la lumière et d’entendre la musique des
dames hongroises. Le soir entre onze heures et minuit nous sommes
revenues sur l’un de ces grands omnibus qui atteignent la hauteur des
entre-sols.
Tout en roulant à la lueur du gaz et des étoiles mon esprit philosophait
un peu en pensant au philosophe Pascal qui le premier eut l’idée
d’installer des voitures au service du public avec itinéraire tracé
d’avance. Son ami le marquis de Roanne s’empara de son idée et obtint en
1672 le droit de faire circuler les dits véhicules qui furent d’abord de
vieux carrosses défraîchis vendus par leurs propriétaires. On payait 5
sols la place. Mais ce ne fut qu’en 1819 que parut le premier omnibus.
J’ai trouvé ce petit voyage assez pittoresque, mais je n’aimerais pas à
le recommencer souvent il y a toujours un peu de cohue pour monter et
descendre et les accidents sont si vite arrivés.
Si, du fond de la Bretagne, ma famille, plongée dans le sommeil, m’avait
vue perchée, ainsi passer en rêve, je crois qu’elle se serait mise à se
frotter les yeux et que ce rêve l’aurait tout-à-fait réveillée.
RIGHT
_Dimanche, 27 Octobre 1889._
Grand’messe à la Madeleine.--L’après-midi promenade aux jardins des
Tuileries, et du palais Royal.
L’Eglise de la Madeleine fut commencée sous Louis XIV. C’est
Mademoiselle de Montpensier qui en posa la première pierre.
Sous Napoléon Ier, elle n’était point encore achevée et ce grand
conquérant rêva d’en faire un temple à sa gloire et à celle des armées
françaises. Des tables d’or devaient former les pages des annales de
l’Empire... Mais les conquérants passent vite parfois et la Restauration
fit mieux en rendant ce bel édifice à sa première destination: Au culte
de Dieu.
Le perron a 28 marches et le péristyle 52 colonnes avec 34 statues dans
des niches carrées.
Les portes de bronze ont de superbes bas-reliefs. Le fronton, œuvre de
Lemaire, représente le Jugement dernier.
La Madeleine a le style d’un temple grec, c’est fort beau, mais quand il
s’agit des églises, je préfère bien le style gothique avec ses fenêtres
ogivales, dont les vitraux de couleurs répandent de si douces et
mystérieuses clartés.
L’intérieur est somptueux, on y officie comme dans toutes les grandes
églises de Paris avec beaucoup de solennité.
Le jardin des Tuileries évoque bien des souvenirs plus tristes que gais.
Où est-il ce beau palais commencé sous Catherine de Médicis et qui
depuis Louis XV fut la résidence habituelle de nos rois. Ils se plurent
à l’embellir, Napoléon III particulièrement. Le peuple devait en avoir
raison et le détruire un jour, du reste, dans tous les temps d’émeutes
et de révolutions, c’est toujours le palais des Tuileries que le peuple
attaque d’abord: en 1792, il s’en empare et massacre les Suisses
fidèles, même scène en 1830, et en 1848, il en est le maître; en 1871 le
peuple a progressé il ne se contente plus du pillage et du vol, la
torche incendiaire de la Commune passe partout et le réduit en cendres.
Quelle honte! quelle tache incrustée au front de Paris, que ces
ruines... aussi s’est-on empressé de les faire disparaître et de
remplacer les beautés de l’art par celles de la nature.
On a donc créé un nouveau jardin qui cache sous ses arbustes et ses
fleurs l’emplacement même du palais des Tuileries.
Sous Louis XIV, le jardin primitif renfermait une vaste volière, un
étang, une ménagerie, une orangerie.
En 1665, Le Nôtre dessina un nouveau plan avec les deux belles terrasses
que l’on admire encore aujourd’hui: la terrasse du Bord de l’eau
donnant sur la Seine et la terrasse des Feuillants dont le monastère
avoisinait les Tuileries.
Sur l’emplacement même du manège des Tuileries on éleva en 1790 une
salle où l’Assemblée constituante termina sa session, où l’Assemblée
législative tint la sienne et où la Convention délibéra jusqu’en 1793.
Le Conseil des Cinq Cents y siégea aussi jusqu’en 1798.--Rien ne manque
aujourd’hui à la décoration de ce vaste jardin de 30 hectares, grands
arbres ombreux, massifs d’arbustes, parterres de fleurs, bassins d’eau
vive, terrasses de l’Orangerie et du Jeu de Paume, pelouses verdoyantes.
Ajoutons que toutes ces délicieuses choses de la nature sont encore
embellies par de nombreuses statues et des groupes de marbre et de
bronze dûs à nos meilleurs maîtres français.
Nous avons promené au jardin des Tuileries avec une dame, amie de ma
cousine qui nous a raconté un fait bien touchant arrivé dernièrement
devant elle à la gare de l’Est.
Deux femmes et une petite fille guettaient anxieusement l’arrivée du
train de Strasbourg. La grand’mère attendait son mari qui venait aussi
lui voir l’Exposition.
«Grand-mère, disait l’enfant, va-t-il bientôt arriver.
--Oui, chérie, prends patience, répondait l’aïeule.
Soudain le sifflement aigu de la locomotive se fait entendre, une porte
s’ouvre, le flot des voyageurs s’écoule par cette grande baie un
instant trop étroite.
--Le voilà, le voilà! crie la petite fille.
Un petit vieux, sec, cassé, simplement mais proprement vêtu apparaît.
D’une main, il s’appuie sur un parapluie et de l’autre, il brandit un
bouquet de fleurs et avant d’avoir embrassé sa femme, sa fille et sa
petite-fille, il leur a tendu le bouquet.
Cela vient de là-bas...., dit-il simplement. La petite fille sourit,
mais en contemplant ces fleurs qui avaient poussé sur la terre arrachée
à la France, l’aïeule et la mère fondirent en larmes: Ce souvenir si
vibrant encore après dix-neuf années prouve au plus haut degré la force
et la durée des sentiments inspirés par l’amour de la patrie. Le jardin
du Palais Royal est fort attrayant avec ses grands arbres, son bassin,
ses parterres, ses statues. Ce beau jardin ne fut pas toujours ce lieu
tranquille où les promeneurs viennent entendre de la musique. Sa longue
existence a connu des périodes agitées. Beaucoup plus vaste d’abord
qu’il ne l’est aujourd’hui, il s’y tenait une foire permanente.
Sous la révolution il devint le club en plein vent où péroraient les
exaltés. Au centre se trouvait alors un cirque, amusement de ceux qui ne
faisaient pas de politique. Le feu détruisit ce cirque en 1798.
Ma cousine m’a fait remarquer dans l’un des parterres le canon que le
soleil fait partir à midi précis.
Ces superbes jardins, au centre même de Paris sont fort appréciés de ses
habitants, aussi y a-t-il toujours beaucoup de promeneurs. C’est le lieu
favori des bonnes d’enfants.... et des militaires.
Après cette charmante flânerie, au milieu de la verdure et des fleurs,
il m’est arrivé une petite aventure qui aurait pu mal finir; elle s’est
terminée d’une manière aussi heureuse qu’inattendue.
Vers 5 heures, je devais me rendre seule, ma cousine préférant rentrer,
à une matinée musicale donnée par un grand professeur de piano.
En sortant ma cousine m’avait dit: Aujourd’hui dimanche tu ne feras
aucune acquisition, ne prends pas ta bourse, c’est toujours plus sûr,
j’ai la mienne pour payer l’omnibus. A 5 heures moins un quart nous
entrions au bureau de l’omnibus que nous venions d’apercevoir dans le
lointain. Hélas, il était bondé, un monsieur d’un certain âge et un
jeune Saint-Cyrien venaient d’y monter; il ne restait plus qu’une place
à prendre. Vite, dépêche-toi, me crie ma cousine, ça m’est égal
d’attendre, mais toi, tu arriverais trop tard. Je me précipite et je me
trouve assise au fond de la voiture, le monsieur à ma droite et le jeune
homme en face de moi. Au moment où l’omnibus s’ébranlait, je me
souviens, pensée terrible, que je n’ai pas d’argent. Un ah! involontaire
s’échappe presque de mes lèvres, je me sens rougir jusqu’à la racine des
cheveux. Quel ennui, quelle humiliation! L’employé a ouvert sa saccoche
et reçoit les places, il s’avance... c’est le quart d’heure ou plutôt
la minute de Rabelais. Que dire! Que faire! on va me laisser là, c’est
certain. Depuis quelques semaines les compagnies sont devenues
intraitables sous ce rapport, ayant depuis le commencement de
l’exposition perdu plus de 20.000 fr. de places non payées. Aujourd’hui
pas d’argent... pas de place et il faut obéir à cet impérieux
commandement: descendez. Que vais-je devenir dans ces quartiers qui me
sont complètement inconnus? j’en frissonne. L’employé est arrivé devant
le vieux monsieur: «Vos places!
--Nous vous les avons payées en montant, rappelez-vous. C’est mon fils
qui vous a donné l’argent.
--Oui, oui, c’est vrai!» et l’employé tourne sur ses talons et va sur
l’impériale faire sa collecte.
Pendant ce colloque j’avais pris un air de belle indifférence.
J’écoutais impassible..., j’étais sauvée. L’employé m’avait sans doute
prise pour la femme et la mère de ces messieurs.
Le lendemain je suis allée au bureau des omnibus de l’Odéon pour payer
ma place. L’employé m’a répondu franchement:
Cette restitution nous causerait plus d’ennuis que cela ne vaut, ne vous
en préoccupez pas; c’est le roulement; et j’ai déposé dans le tronc
d’une église le montant de ma place. J’ajouterai même que je l’ai triplé
pour remercier la Providence de m’avoir tirée si gentiment de ce mauvais
pas.
A sept heures et demie je suis rentrée charmée de la bonne musique que
je venais d’entendre et des jolies compositions de Chaminade,
parfaitement interprétées. J’ai changé de robe à la hâte, car ma cousine
réunissait ses amis en mon honneur.
C’était mon dîner d’adieu. Parmi ses invités figurait une très élégante
jeune femme qui habite aux Champs-Elysées, dame! avoir une villa
délirante ou un hôtel somptueux aux Champs-Elysées c’est un rêve.
Beaucoup de personnes se contentent des rues adjacentes, mais cela
s’appelle quand même habiter les Champs-Elysées; et ça vous pose tout de
suite.
Les Parisiens sont ébouriffés de la vie que mènent à Paris les
Provinciaux, avides de tout voir et de tout connaître.
Deux choses sont absolument nécessaires pour visiter notre belle
capitale, de la patience et de l’argent et même en bien des
circonstances, la première l’emporte sur l’autre, l’argent ne peut
remplacer la patience.
Je regrette beaucoup de n’avoir pu aller au Théâtre Français. Sans doute
le grand Opéra est une belle chose, mais j’aime à comprendre ce que
j’entends, et ceux qui n’y vont pas souvent en reviennent plus
qu’étonnés, ils en reviennent ahuris, abasourdis. C’est une série de
roulades, de vocalises, de trilles, et de ha! à perte de vue et
d’haleine, on chante indéfiniment sur deux mots par exemple: Partons,
hâtons-nous, remplissent presque un chœur. Ce départ se chante pendant
plus d’un quart d’heure et le public ne peut s’empêcher de se dire que
pour des gens pressés, ils y mettent le temps. Bref le public est bon
enfant, il écoute sans s’impatienter il y aurait de quoi cependant. Je
ne pousse pas le dédain de l’Opéra au point de ce vieux provincial y
allant pour la première fois. «C’était beau, n’est-ce pas, lui
dit-on?--«Beau! ils m’ont assourdi les oreilles; la moitié des
personnages jouaient et chantaient en même temps, sans doute pour gagner
plus vite leur salaire, quant à ceux qui chantaient seuls, que vous
dirais-je! j’en fais autant tous les matins quand je me gargarise.»
Parlez-moi du Théâtre Français, on y comprend tout ce qui s’y dit. Le
génie si clair, si harmonieux de notre belle langue s’y développe dans
toute sa magnificence. Pour ma part je trouve que la Comédie Française
et l’Opéra Comique sont les deux genres qui conviennent le mieux au
tempérament français. Pour s’émouvoir, s’enthousiasmer, il me semble que
les seuls plaisirs des yeux et des oreilles ne suffisent pas, il faut
encore y joindre ceux de l’esprit. Je regrette donc bien de n’avoir pu
voir le plus ancien théâtre de France réellement fondé en 1680. Il est
considéré comme le premier théâtre du monde entier. Tous les véritables
chefs-d’œuvre de l’esprit français y ont été mis à la scène. On
l’appelait souvent la «Maison de Molière». Mais il était aussi la maison
de Corneille et de Racine.
C’est en 1689 que, par ordre de Louis XIV, «l’Hôtel des Comédiens du
roi», entretenus par Sa Majesté, prit le nom de «Comédie Française».
N’est-ce pas après la mort de Corneille que l’on adressa ce joli
distique aux Comédiens.
«Puisque Corneille est mort, qui vous donnait du pain
«Faut vivre de _Racine_ ou bien mourir de faim.»
«Corneille était mort en 1684, et Molière en 1673, ils ont donc précédé
la constitution de ce théâtre, et c’est à l’Hôtel de Bourgogne, situé
alors rue Turbigo, que leurs œuvres sauf quelques-unes, (jouées à
Versailles, devant la Cour seule) ont été offertes au public. Ces deux
grands hommes sont pourtant considérés comme les véritables créateurs de
ce théâtre, dont Napoléon Ier a dit un jour: «Le Théâtre Français est
l’orgueil de la France, l’Opéra n’en est que la vanité.»
En 1770, les artistes de la Comédie-Française furent, avec la permission
du roi, s’installer aux Tuileries et y restèrent jusqu’en 1782, à cette
date, ils allèrent dans une nouvelle salle élevée sur l’emplacement de
l’Hôtel de Condé, salle reconstruite plus tard et devenue
l’Odéon.--C’est là qu’en 1784 fut joué pour la première fois le _Mariage
de Figaro_, véritable prologue de la Révolution. Là aussi en 1787 débuta
Talma, qui, plus tard, devait jouer à Erfurt devant le «parterre de
rois» que lui avait promis l’empereur.
«Sous l’Empire, les artistes suivent l’empereur à Saint-Cloud, à
Fontainebleau, à Trianon, à Compiègne, à la Malmaison. Ils le suivent
en Allemagne, à Dresde, à Erfurt. Ils étaient désignés sous le nom de
«Comédiens ordinaires de S. M. l’empereur et roi».
«On a gardé souvenir de la fameuse soirée du 22 octobre 1852 à laquelle
assistait le prince Louis-Napoléon, président de la République. On y
joua _Cinna_. On y entendit une ode d’Arsène Houssaye: _L’empire c’est
la paix_ et un proverbe d’Alfred de Musset: _Il ne faut jurer de rien_.
Le prince président y fut fêté avec un indescriptible enthousiasme, et
quand il remonta en voiture pour retourner à Saint-Cloud, les cris de:
«Vive l’empereur!», partirent tout seuls».
Cette nouvelle dynastie impériale qui allait se fonder si florissante,
si durable semblait-il n’existe plus. En 40 ans, le père et le fils sont
morts. Vraiment le monde n’a de stable que son instabilité!
RIGHT
_Lundi 28 Octobre 1889._
A l’Exposition.--Les Etats-Unis.
Les Etats-Unis ont voté un million deux cent cinquante mille francs pour
leur installation, c’est dire qu’elle est très complète et renferme
quantité d’objets fort intéressants mais impossible à énumérer. Quinze
cents exposants sont venus. J’ai beaucoup admiré les boutiques en bois
de rose massif d’un bijoutier qui expose quantité de diamants entre
autre un collier de deux millions.
J’ai encore remarqué ce qu’à New-York on appelle le vase centenaire. Ce
vase en argent massif fort artistement travaillé est d’une hauteur de
1m28, il pèse 60 kilos et vaut 125000 francs.
Très curieux les bois pétrifiés du territoire de l’Avizola; il paraît
qu’une forêt entière a été ainsi transformée. Ces bois aux reflets de
jade sont uniques au monde.
A la section d’agriculture, j’ai remarqué le palais du maïs qui est bâti
tout en maïs et dans lequel on vous offre du maïs préparé de toutes les
façons.
Mais la suprême, mais l’éblouissante exposition des Américains dont ils
sont fiers à juste titre est celle d’Edison.
Pendant une grande heure je me suis extasiée devant ces inventions
extraordinaires illuminées le soir par vingt mille lampes électriques
incandescentes; cela suffirait pour éclairer une grande ville. Les
premiers jours de mon arrivée ici, j’avais entendu, dans je ne sais quel
coin, deux phonographes qui ne m’avaient point enthousiasmée loin de là,
j’avais posé comme tant d’autres mes oreilles contre les tubes pour
écouter les paroles emmagasinées par la roue tournante couverte de
lamelles de cuivre qui ont retenu les vibrations de la voix. La 1re
fois j’avais entendu des sons très maigres, très lointains, quelque
chose comme les airs que serinent les orgues de barbarie, la seconde
fois, je n’avais entendu... que le silence, j’en suis bien fâchée pour
moi et pour les phonographes qui ont parlé à toute la presse et dont
toute la presse a parlé. C’était à me demander si je devenais sourde
puisque tout le monde avant et après moi se félicitait sur ce qu’il
venait d’entendre. Cette fois-ci cela a été bien différent; chez
l’inventeur qui ne se sert que de ses instruments très perfectionnés,
c’est merveilleux.
Le bâtiment Edison présente un aspect fort singulier, son exposition
occupe à elle seule 675 mètres carrés. Dame! pour un inventeur qui se
fait admirer dans le monde entier, ce n’est pas trop. Le buste du grand
électricien apparaît à la fenêtre la plus éclairée de sa construction
que domine le formidable feu à incandescence de son invention. Il
faudrait avoir des connaissances très approfondies, très spéciales et
qui ne sont point de la compétence féminine pour parler de cette
exposition dont l’installation coûte 400.000 francs. Les Américains sont
aussi forts pour la mécanique qu’ils sont faibles pour les arts.
On dit que M. Edison conserve les premiers bégaiements de sa fille
Marguerite qu’il compte lui faire entendre à sa majorité. Cet
emmagasinage des sons et des vibrations de la voix, cela ne tient-il pas
du prodige! Edison est le magicien des temps modernes.
Voici sur Edison et sa famille des renseignements intéressants:
Les Edison sont originaires de Hollande, où ils étaient meuniers de père
en fils, lorsque le dernier émigra en Amérique vers 1730.
La longévité est exceptionnelle dans la famille. L’arrière-grand-père du
célèbre inventeur est mort à cent deux ans et son grand-père à cent
trois.
Son père, qui vit encore et porte allègrement ses quatre-vingt-cinq ans,
est d’une vigueur peu commune. Il a six pieds deux pouces.
Quant au fils qui étonne le monde par ses découvertes et ses inventions,
qui, né dans une chaumière, habite aujourd’hui un palais, disons-le bien
vite, c’est à son travail seul qu’il le doit; sa vie est un conte de
fée.
Excellent époux, excellent père, excellent maître, il rend tout le monde
heureux. Il mène une existence fort régulière, cependant il lui est
arrivé de rester quelquefois, hanté par le génie de l’invention, 40,
50, 60 heures même de suite au travail sans boire, ni manger, ni parler
à personne. En temps ordinaire, il se borne à surveiller ses ouvriers au
nombre de 3000. Constamment entouré d’un état-major d’ingénieurs,
Edison, avec leur aide, est arrivé à 600 découvertes et inventions. Il
est du reste bien récompensé de ses travaux car il a su doubler sa
gloire de 50 millions de fortune.
Tout captive, tout retient dans cette exposition unique et merveilleuse,
soit qu’on monte ou qu’on descende l’échelle des âges et des êtres. Que
de rayonnements partout, il est impossible de ne pas rapporter quelques
étincelles de tant de lumières.
Quel triomphe que ces conquêtes pacifiques qui apportent le bien-être et
la richesse aux peuples, n’est-ce pas la vraie gloire, celle qui crée et
comme elle laisse loin derrière elle celle qui détruit: la gloire
sanglante des champs de bataille, ce qui n’empêche que l’exposition de
la guerre ne soit formidable. C’est au frontispice de cette galerie
qu’on peut mettre: «Qui veut la paix, prépare la guerre.»
Espérons donc qu’avec cette préparation permanente de la guerre nous
garderons toujours la paix et que dans 10 ans nous assisterons à une
autre joute pacifique de l’univers. De nouveaux perfectionnements, de
nouvelles découvertes viendront nous émerveiller encore. La science est
insatiable. En Avant! c’est la devise du progrès. Oui cette nouvelle
exposition deviendra alors le magnifique berceau du XXe siècle.
RIGHT
_Mardi, 29 Octobre._
Journée pieusement employée à visiter les églises, je ne dirai pas
toutes, car quoique Paris compte moitié moins d’églises et de chapelles
que Rome qui en possède environ trois cents, ce serait une rude tâche
s’il fallait toutes les voir le même jour. J’ai visité avec grand
intérêt Saint-Sévérin, une des plus vieilles et des plus curieuses
églises de Paris.
Comme date primitive de sa fondation, elle remonte à la fin du XIe
siècle, mais elle fut réédifiée au XVIe et agrandie au XVIIe. Elle
possède de beaux vitraux, de belles peintures et beaucoup d’inscriptions
funéraires. C’est dans cette église que furent placées les premières
orgues qu’on ait entendues à Paris.
L’église Saint-Germain-des-Prés a gardé le nom de l’ancien monastère
dont elle dépendait et qui se trouvait situé au milieu de vastes
prairies d’où son nom. Voilà donc tout ce qui reste de cette puissante
abbaye, qui, plusieurs fois saccagée par les Normands et plusieurs fois
reconstruite, avait été fondée sous Childebert. Le pinceau de Flandrin a
concouru à l’embellissement de l’intérieur, les fresques et les vitraux
du chœur sont de lui. Non loin de l’abbaye, se trouvait le fameux
Pré-aux-_Clercs_, où tous les _escholiers_ et _basochiens_ de la
vieille Lutèce allaient promener, s’ébaudir et deviser.
Saint-Germain-des-Prés et Saint-Germain l’Auxerrois sont certainement
deux des plus anciennes églises de Paris, et la monographie qu’un
journaliste de loisir--mais y en a-t-il?--en pourrait faire ne serait
pas sans intérêt.
Saint-Germain l’Auxerrois, fondée par Chilpéric I, rappelle bien des
souvenirs brillants, n’était-ce pas la paroisse royale où les grandes
dames et les seigneurs de la cour se pressaient quand le roi de France
habitait le Louvre et les Tuileries.
Saint-Gervais est une vieille église du XVe siècle, elle est de style
ogivale, sauf le portail remarquable dans son genre mais qui détonne
avec le reste. Elle a encore quelques beaux vitraux échappés au
vandalisme de la Terreur qui en brisa la majeure partie. Les stalles du
chœur, en bois sculpté, proviennent de Port-Royal-des-Champs, comme les
chandeliers et la croix de bronze doré du maître-autel proviennent de
l’ancien abbaye de Sainte-Geneviève. En 1795 Saint-Gervais fut concédé
aux _Théophilanthropes_ (amis de l’homme). Cette secte née des folies
révolutionnaires et qui voulait fonder une nouvelle religion en fit le
temple de la Jeunesse comme elle avait fait de Saint-Laurent le temple
de la Vieillesse, de Saint-Eustache le temple de l’Agriculture, et de
Saint-Roch le temple du Génie.
Devant sa façade existait encore au commencement du siècle, un vieil
orme sous lequel on avait rendu la Justice, d’ailleurs c’était la
coutume autrefois d’avoir à côté de l’entrée principale de l’Eglise un
arbre de haute futaie autour duquel les fidèles se réunissaient en
attendant l’office.
Madame de Sévigné s’est mariée en cette église; dans la chapelle de
Scarron se trouvent aussi des souvenirs de Madame de Maintenon.