On craint de se tromper, de ne pas bien faire la chose, on se donne une

peine infinie et l’on ne contente pas toujours cette clientèle

improvisée.

«Vous allez à Paris, achetez-moi donc ceci, rapportez-moi cela». Comme

vous seriez aimable si vous pouviez me rassortir cette étoffe, il m’en

faut 3 mètres, je l’avais prise au Bon-Marché.

--Mais, chère amie, c’était l’hiver dernier, la pièce doit être épuisée

depuis longtemps.

--Peut-être que non, informez-vous; vous me rendrez service.

«En passant au Louvre, prenez un béret pour mon petit garçon. Ils sont

pour rien ces bérets et charmants, je les ai vus dans le catalogue.»

«Madame si j’osais... je vous chargerais aussi d’une commission, d’une

seule.

--Laquelle?

--Permettez-moi de vous demander d’aller place Louvois chez M.

Feuardent, le grand numismate, et de lui remettre la note suivante, il

vous confiera quelques médailles que vous aurez la complaisance de me

rapporter».

Ah! provinciaux mes amis, faites donc vous mêmes vos commissions. Plume

en main, demandez ce qu’il vous faut, la poste et les catalogues ne sont

pas faits pour les chiens, comme disait Voltaire en parlant des

hôpitaux.--Servez-vous en et cessez de recourir à des personnes que vous

embarrassez beaucoup et auxquelles vous prenez le plus bénévolement du

monde leur temps et... leur argent. Sans doute vous les rembourserez au

retour, mais c’est à Paris qu’on a besoin pour soi de son porte-monnaie

et qu’il n’est pas agréable de le vider pour les autres.

Après ce préambule mettons-nous en route.

Je vais au Bon-Marché chercher la fameuse étoffe, j’avais un

échantillon. Le commis me regarde avec des yeux tout ronds comme si

j’étais un phénomène. «Ce lainage de fantaisie est de l’an dernier,

c’est passé de mode.» Ce mot, il l’avait prononcé d’un ton de suprême

dédain, on aurait dit que je lui demandais une étoffe du règne de

Louis-Philippe, et je reprends timidement: Si vous vouliez avoir la

complaisance de chercher quelque chose s’assortissant... Bien entendu on

ne trouve rien, j’avais perdu une bonne demi-heure. En sortant, je me

trouve face à face avec une ancienne amie devenue parisienne, nous

causons.

«Ah! me dit-elle, vous faites des commissions pour les autres? grand

bien vous fasse. Il y a belle lurette que je n’en fais plus pour

personne.

--Et pourquoi, vous que j’ai connue si empressée?

--Pourquoi? je vais vous conter cela, vous pouvez bien me donner

quelques instants, allons-nous asseoir dans le square du Bon-Marché.

«Au commencement de mon mariage, une mienne cousine bretonne bretonnante

me pria d’aller au Printemps le jour de l’Exposition lui acheter un

châle en dentelle espagnole article d’exposition offert à 50% de rabais,

ce jour-là seulement. J’avais une visite à faire rue du Havre; je

m’habille en conséquence enchantée de pouvoir faire en même temps visite

et commission. J’entre au Printemps, c’était une cohue épouvantable, une

bousculade indescriptible. C’est un flot humain qui vous porte et qu’il

faut suivre. J’y entre bravement, j’achète la dentelle, après un quart

d’heure de remous je parviens à m’esquiver. Je vais faire ma visite, la

dame est chez elle; elle me complimente sur ma toilette, sur ma jolie

broche. Je conviens qu’elle est aussi fort de mon goût et j’ajoute: J’ai

le bracelet pareil, c’est ma parure de noce, et je tends mon bras droit

pour le montrer--rien--je crois m’être trompée, je regarde mon bras

gauche--rien! plus de bracelet!!! une cruelle inquiétude me traverse

l’esprit. Je me lève nous inspectons le salon, le vestibule,

l’escalier. Ou j’avais perdu mon bracelet, ou on me l’avait volé. Je

retourne au Printemps, je cours au bureau des réclamations. On me

répond: Madame vous venez de formuler la 43e réclamation de la

journée, mouchoirs de poche, en-cas, porte-monnaie. Il y a même une dame

qui a perdu son soulier et une autre son enfant...

--Et vous n’avez jamais retrouvé votre bracelet?

--Jamais! ce petit service où j’économisais six francs pour ma cousine

m’a coûté cher; mon bracelet, perte sèche de 800 francs, 2 courses de

voiture, plus une scène de mon mari furieux, suivie d’une bouderie de

plusieurs jours.

--Voilà qui n’est pas encourageant, ai-je murmuré.

--Non, aussi personne, entendez-vous bien, fut-ce le grand Turc lui-même

ou le Czar de toutes les Russies, personne ne me rattrapera à faire des

commissions.»

Du Bon-Marché je me suis précipitée au Louvre pour chercher le béret, là

ça marchera tout seul, pensai-je.

J’ai été reçue par de jeunes factrices, dédaigneuses, mises comme des

gravures de mode, ces petites plébéiennes jouant à la grande Dame et se

prenant au sérieux m’ont paru cocasses.

«Nous n’avons pas ce béret, et l’on m’a renvoyée à 2 ou 3 comptoirs.

--Je suis certaine que vous avez ce béret bleu marine dans vos

catalogues.

«Il fallait le dire tout de suite, nous ne nous occupons pas ici des

articles de province, écrivez pour le demander.

Hein! «écrivez pour le demander.» ce n’était donc pas la peine de me

déranger pour venir le prendre.

Et puis allez donc raconter cela à la maman qui attend le béret, elle ne

vous croira pas et se plaindra bien-haut que vous n’avez même pas voulu

entrer au Louvre pour lui faire cette petite commission. Je vais à la

Belle-Jardinière, au Pont-Neuf, à la Samaritaine, impossible de trouver

un béret conforme à celui dont j’ai la description. J’ai déjà une heure

et demie de voiture, il est bientôt 10 heures, je me fais conduire place

Louvois et je congédie mon cocher, je prendrai l’omnibus pour revenir.

Place Louvois je monte au premier étage et je me trouve devant une porte

hermétiquement close.

Je sonne, un grand flandrin de domestique vient m’ouvrir--«M. Feuardent?

--M. Feuardent n’est pas encore arrivé.

«Ah! il est cependant 10 heures.

--Oui, mais Monsieur ne vient généralement qu’après son déjeuner, vers

11 heures 1/2.

«Alors j’attendrai, et je fais un pas pour franchir la porte.

--Pardon, Madame, on n’entre pas.

--Comment, on ne peut pas attendre là dans ce vestibule?

--Personne ne peut entrer ici avant l’arrivée de mon maître, cette

mesure a été prise à la suite d’une tentative de vol commise justement

par un individu qui, pendant une demi-heure qu’il avait attendu M.

Feuardent avait eu le temps de prendre l’empreinte de plusieurs

serrures.»

Fallait-il attendre ou m’en retourner? j’hésitai un instant; revenir me

prendrait encore plus de temps.

Je n’avais plus qu’à m’asseoir sur une marche de l’escalier ou à faire

les cent pas dans la rue.

Je descends, en face de moi, rue Richelieu, je vois écrit en gros

caractère: Bibliothèque Nationale.

Voilà mon affaire pensai-je aussitôt, je vais pouvoir lire pendant une

heure et calmer mon impatience; plusieurs personnes entraient en ce

moment je les suis et je m’engage avec elles dans un long corridor.

Soudain j’entends une grosse voix qui crie: «Hé! là-bas, avez-vous votre

carte? Je ne devine pas tout d’abord que cette demande s’adresse à moi

et la grosse voix devenue plus rogue reprend: «Avez-vous votre carte,

répondez-donc, Madame, c’est à vous que je parle.

--Je croyais qu’une bibliothèque nationale c’était comme un musée

national et qu’on pouvait y entrer sans formalités.

--C’est ce qui vous trompe. Il faut une carte personnelle. Que diable,

on doit se conformer aux règlements.

Je cours encore.--De guerre lasse, je suis allée m’asseoir dans le joli

square Louvois où j’ai contemplé tout à mon aise la belle fontaine d’un

goût si pur de Visconti. Les quatre figures en bronze qui l’ornent sont

de Klagmann. Elles représentent la Seine, la Loire, la Saône et la

Garonne. Tout en regardant mélancoliquement l’eau tomber je pensais que

ce joli square si plein de calme, de verdure et de fraîcheur occupe

l’emplacement de la salle d’opéra, où fut assassiné le duc de Berry, le

13 février 1820. Tout change et se transforme, seul le souvenir et

l’espérance subsistent. Le Souvenir qui est le passé et l’Espérance qui

est l’avenir.--C’est donc avec le Souvenir que se pétrit l’histoire.

A onze heures et demie je sonnais de nouveau chez M. Feuardent auquel je

remettais la lettre de mon digne ami. Les médailles demandées

obligeaient M. Feuardent à quelques recherches, les désirait-on en or ou

en argent...? encore une question à laquelle je ne pouvais répondre

qu’après avoir écrit au pays. Je vis avec effroi que les choses ici ne

marcheraient ni plus vite, ni plus facilement[11].

Il était midi passé quand je suis sortie. Après l’angelus le mouvement

des omnibus se ralentit. Entre midi et une heure les cochers dînent,

c’est un moment de repos. Bref, je n’ai pu revenir que par l’omnibus

d’une heure pour le déjeuner de midi.

Voilà qui est décidé je n’accepterai plus de commissions pour personne à

moins de les faire comme le curé de mon village les faisait il y a 40

ans. A cette époque il fut obligé d’aller à Paris; il ne fit pas son

testament avant de partir, comme cela se pratiquait au commencement du

siècle alors qu’on mettait 8 jours pour aller de Nantes à Paris, mais

enfin il songea à son voyage plus d’un mois à l’avance, en parla, et ses

paroissiens, mis au courant de ses projets, arrivèrent en foule pour le

charger de leurs petites commissions--des commissions ridicules.--Que

répondre, comment refuser à ses chères ouailles de rapporter aux unes

des aiguilles perfectionnées, des flanelles _irrétrécissables_; aux

autres une lampe carcel dernier genre, un pot de la fameuse pommade du

Lion qui ferait pousser des cheveux sur un caillou, une marmite

_otoclave_ qui cuit la soupe toute seule, etc., etc., et chacun

d’ajouter: Je ne sais pas trop ce que cela coûte, je vous rembourserai

au retour.--Le curé partit le porte-feuille plus bourré d’adresses que

de billets de banque.

Deux personnes seulement avaient eu la délicatesse d’envelopper dans

leur liste de commissions l’argent nécessaire pour les faire.

Le curé revient au bout de quelques jours; tous les intéressés se

précipitent à la cure. Le pasteur a pris un air solennel. «Mes chers

paroissiens, dit-il, je n’ai pu faire vos commissions sauf deux pourtant

(les figures s’allongent), et j’en suis bien marri. Il faisait très

chaud; en arrivant à l’hôtel, j’ai ouvert la fenêtre de ma chambre,

devant cette fenêtre se trouvait une table, j’y ai posé, pour les

classer, tous les petits papiers ou vous aviez inscrit vos commissions,

un coup de vent a passé soudain et toutes vos feuilles légères se sont

envolées par la fenêtre, sauf, comme je vous l’ai dit, celles qui

contenaient de l’argent.»

La seconde partie de la journée a été plus agréable, le jeudi est donc

le jour hebdomadaire où ma cousine reçoit des visites l’après-midi et le

soir ses amis à dîner.

Causeries très animées--mais vraiment ces Parisiens m’amusent: Ils sont

extrêmement fiers de leur Paris, extrêmement fiers de l’habiter et les

3/4 le connaissent moins bien que les provinciaux.

L’ayant sans cesse sous la main ils pensent qu’ils auront le temps de le

visiter quand ils voudront. Ils attendent les occasions qui ne viennent

pas toujours, paraît-il. Les Parisiens ne sont donc pas curieux, moi qui

les croyaient même badauds. J’ai connu jadis une dame qui refusa d’aller

passer la Semaine Sainte à Rome, alors que les fêtes de Pâques avaient

tant de solennité dans la capitale chrétienne, parce que c’était

l’époque de sa grande lessive bi-annuelle, et qu’on dise après cela que

les femmes sont frivoles et qu’elles ne savent pas s’occuper de leur

maison. Cette dame est le modèle parfait de la femme de ménage et je la

cite en exemple aux générations futures. Je connais à l’heure actuelle

une autre dame qui a vécu 16 ans à Paris, deux expositions ont eu lieu

pendant ce laps de temps. Et elle n’a même pas pris la peine d’y

aller.--Et qu’on dise après cela que les femmes sont curieuses! On me

demande mes impressions, on me questionne aimablement: Vous avez été à

Montmartre? Oui: Vous avez visité l’hôtel de Ville? Oui: Vous vous êtes

promenée dans les catacombes? Certainement et permettez que je vous le

dise, il y a vraiment des gens qui ne sont pas dignes d’habiter Paris,

puisqu’ils ne cherchent même pas à le connaître.

Ah! mais je compte bien quelque jour visiter l’Hôtel de Ville et

l’église du Sacré-Cœur, quand elle sera plus avancée, quant à visiter

les catacombes, j’en serais bien fâchée.

--C’est une des curiosités de votre capitale.

--Je le sais, mais si l’on pensait souvent à ce qu’il y a sous Paris on

ne vivrait plus tranquille dessus.

--C’est un sol machiné.

--Oui à croire qu’il va s’effondrer--on ne marche que sur des abîmes,

écoutez cela: Il y a donc d’abord les catacombes, excavations, immenses

de plus de mille hectares, puis les égouts dont les principaux sont

larges comme des rivières--les conduits d’eau propre qui alimentent les

fontaines--les tuyaux du gaz, les fils du télégraphe et ceux du

téléphone, les tubes pour les lettres. Maintenant on songe à creuser la

voie des câbles électriques qui doivent fournir la lumière. Le gaz

devient rococo et l’électricité s’apprête à user envers lui des procédés

qu’il eut jadis pour l’huile.

--Vous discertez éloquemment..., et mon interlocutrice a continué d’un

air sérieux et d’un ton grave:

--Je me demande ce que Paris deviendrait entre tous ces fluides, si ceux

du ciel attirés par leurs semblables de la terre, essayaient de les

rejoindre! Voyez-vous des nuages pleins de foudre crevant sur la grande

ville, et atteignant ses foyers d’électricités! quelle commotion, quel

cataclysme! et j’ajouterai que les électriciens, si sûrs cependant de

leurs succès, n’aiment pas qu’on les questionne là-dessus. Est-ce que

cela ne vous effraie pas, moi j’ai froid jusqu’au fond des moëlles.

--Je prends les choses moins au tragique, ai-je répondu, et je dois même

vous prévenir que votre beau discours n’aurait rien changé à mes

projets.»

RIGHT

_Vendredi 25 Octobre 1889._

Le Mexique, la République Argentine, le Brésil, le Nicaragua, le

Guatemala.--Républiques de l’Equateur, Dominicaine, du Salvador, la

Bolivie, le royaume d’Hawaï.

Le petit chemin de fer Decauville qui parcourt environ une lieue de

l’Esplanade des Invalides au palais des Machines est peut-être

actuellement la ligne la plus fréquentée du monde entier puisqu’il

transporte toute la journée dix mille voyageurs par heure.

Je commence à me reconnaître à l’Exposition et à en comprendre

l’organisation. Le ticket donne certainement le droit d’entrer, mais il

faut quand même avoir souvent la main à la poche pour pouvoir circuler

partout. On paie pour voir l’Exposition des aquarellistes, celle des

pastellistes, celle du globe terrestre. On paie pour voir le Pavillon de

la mer, le panorama du Tout-Paris, l’exposition de la Compagnie

Transatlantique, etc., etc.; enfin l’ascension complète de la fameuse

tour coûte au minimum 5 francs chaque fois.

Ajoutons que lorsqu’on est fatigué les _pousse-pousse_ tentateurs vous

prennent encore quelques francs, les théâtres et les restaurants

aussi... et les souvenirs donc! On augmente chaque jour sa liste

d’acquisitions.

Il ne faut pas oublier la famille, les amis, les serviteurs, tous ceux

qui n’ont pu visiter cette grande exhibition universelle.

Je rapporte un stock de tours Eiffel sous toutes les formes.

On croirait que l’on doit trouver sous la main tous les moyens de

réfection et qu’on ne doit manquer de rien, pas du tout les restaurants

exotiques, les bouillons Duval, les comptoirs de dégustation, de

pâtisserie, les bars, les brasseries, les cafés etc., sont assiégés il

faut attendre et pour cela s’armer d’une robuste patience.

L’Exposition est vraiment une ville unique ayant des bureaux pour la

poste, le télégraphe, le téléphone. Un service médical avec salle de

secours pour les blessés et les indisposés; des cabinets de toilette et

autres. Des salons de lecture et correspondance, des bureaux de change

pour l’argent, des bureaux de police pour les réclamations, des bureaux

de tabac, et le bureau des interprètes parlant toutes les langues.

Le Mexique

Le Mexique aussi a fait grandement les choses. Il s’est construit un

magnifique palais dans le style ancien du pays, avant sa découverte par

les Européens; le palais est l’un des plus beaux. Au centre de cette

construction, reluit le Temple du Soleil, symbole des croyances

primitives. Produits naturels et industriels se groupent autour de

l’astre Roi on pourrait même dire de l’astre dieu. Si l’on me demandait

ce qui m’a frappée dans l’exposition mexicaine, je répondrais sans

hésiter, les chapeaux masculins--Ah! quels monuments et comme ils

doivent être lourds à porter--rien que de les voir me donne mal à la

tête. Ces chapeaux très ornés, très artistement faits, coûtent fort

cher. Si j’avais eu 150 francs à perdre, j’aurais acheté un de ces

chapeaux là pour l’offrir au musée de ma ville natale. Dans le pays,

c’est bien une autre affaire cela devient un luxe insensé. Certains

Mexicains ont leurs chapeaux garnis de pierres précieuses, de diamants.

C’est toute une fortune que ce couvre-chef, l’adroit filou qui

parviendrait à le dérober sans être pris pourrait ensuite vivre de ses

rentes. Voilà des chapeaux bien tentants mais il paraît qu’au Mexique

les indigènes sont tentés par tout ce qu’ils voient. L’Evangile dit tout

homme est né menteur et voleur, ce dernier qualificatif convient

surtout aux Mexicains. On est obligé dans les églises d’enchaîner aux

marches de l’autel la sonnette dont se sert le choriste qui répond la

messe, sans cela il l’emporterait... par mégarde.

Au repas, que donnait jadis l’infortuné empereur Maximilien,

l’argenterie subissait un rude assaut. Au moment où les convives se

levaient de table les serviteurs rejetaient promptement les pans de la

nappe sur le couvert qui se trouvait ainsi caché autrement les invités

eussent glissé l’argenterie dans leurs poches... par distraction.

Honneur aux deux palais de La République Argentine et du Brésil,

celui-ci avec sa tour de dix mètres, ses galeries, sa terrasse, son

jardin et sa serre vous retient longtemps. La serre est ornée de

merveilleuses fleurs toujours épanouies, et le jardin renferme un

échantillon des arbustes et des plantes remarquables du Brésil. On y

rencontre les orchidées les plus rares et les plus extraordinaires; il y

a là pour quatre cent mille francs de fleurs et de plantes valeur

marchande.

Le bassin dont l’eau est chauffée à trente degrés de chaleur contient la

_Victoria regia_ de l’Amazone. Cette magnifique plante atteint des

proportions incroyables. Elle peut facilement porter un petit enfant sur

une seule de ses larges feuilles blanches auxquelles les indigènes

donnent le nom de «Bancs des Uanapés», et à propos de l’Amazone une

mention à son palais remarquable, aussi avec ses urnes et ses vases

anciens dignes représentants de l’art primitif, des potiers de

l’Amazone, c’est-à-dire de l’Ile de Marajo, une île grande comme le

Portugal et qui se trouve à l’embouchure de ce fleuve gigantesque.

Le palais de la République Argentine, avec ses cinq coupoles, sa large

galerie promenoir du premier étage coûte modestement un million deux

cent mille francs! C’est dire le luxe qu’on y a déployé. Il est tout en

fer et fonte, et construit de manière à pouvoir être remonté à

Buenos-Ayres. Un grand soleil couronne cet édifice majestueux. On

l’aperçoit de très loin.

Est-ce comme république, comme civilisation, ou comme richesse que ce

pays se compare au soleil? _That is the question._ «En tout cas c’est

une république qui fait les choses princièrement.»

L’intérieur du palais est orné d’un millier de cabochons de verre qui

s’illuminent à la lumière électrique et lui donnent un aspect

positivement féerique. Son exposition se compose principalement de

produits naturels comme nous en avons déjà vu beaucoup et auxquels nous

n’avons jeté qu’un coup d’œil en passant.

Nicaragua

Le Nicaragua se distingue par ses productions naturelles. Il nous

présente particulièrement des collections de plantes rares et d’oiseaux

superbes. Ah! ces oiseaux des tropiques, de quel merveilleux plumage ils

sont vêtus; que de grâce dans leur délicate structure, quel éclat dans

leur étincelant coloris, c’est à se demander si ce sont des oiseaux ou

des papillons. Leur plumage a le châtoiement des pierres précieuses et

quelle variété depuis le colibri, un saphir volant jusqu’au quetzal dont

le plumage dépasse en beauté celui de l’oiseau de paradis.

Charmant, le pavillon du Guatémala; le rez-de-chaussée renferme une

collection très complète d’oiseaux et d’insectes du pays. Cette

collection appartient à un Français. Au 1er étage, une grande

peinture panoramique représente des animaux qu’on ne serait pas rassuré

de rencontrer,--serpents, tigres, chacals, tapirs sont plus agréables à

voir en image qu’en réalité.

Le pavillon de la république de l’Equateur ne se rencontrerait pas

partout aujourd’hui. C’est la reproduction aussi fidèle que possible de

l’un des temples que les Incas consacraient au Soleil. Le mobilier d’une

grande richesse, cristal et or, se détache sur des tentures pourpre d’un

grand effet. Dans son exposition figurent principalement «les

industries extractives» telles que celle du café, du sucre, du coton,

des plantes médicinales: quinquina, cochenille, ivoire végétal ou noix

de Corozo, cristal de roche; puis enfin des tissus de laine, de fil et

de coton, des broderies et des dentelles.

La petite république Dominicaine brille aussi par ses produits naturels,

ses bois des îles et ses minerais, son café, son cacao, son sucre, son

tabac et sa cire, puis elle présente quelques produits fabriqués, tels

que savons, rhums, alcools. Même genre d’exposition dans le pavillon du

Salvador, une heureuse république dont les finances sont si prospères

qu’elle n’a pas de dettes. Ce pavillon est original. Son style où se

mélange agréablement l’architecture arabe et espagnole doit donner une

idée assez exacte des belles constructions du pays.

La Bolivie

Le pavillon de la Bolivie est fort joli avec ses quatre tours et son

architecture bizarre. C’est un bon spécimen des constructions modernes

de Bolivie. Il est rempli des principales productions du pays, parmi

lesquelles figurent au 1er rang les minerais d’argent et de cuivre

qui s’extraient paraît-il de mines inépuisables.

L’Exposition du royaume d’Hawaï ou des îles Sandwich occupe aussi un

coquet pavillon, rempli des produits naturels du pays, café, sucre,

tabac, riz. Les Hawaïens font d’assez jolis meubles mosaïques; des

nattes et ce qui leur est tout à fait propre, des manteaux de plumes

d’oiseaux, plumes de coq principalement; avec ces plumes multicolores et

brillantes on forme des dessins superbes. Mais mon Dieu, a-t-il fallu en

tuer de ces pauvres gallinacés pour faire de leurs plumes des vêtements

entiers.

Le Chili, le Paraguay, l’Uruguay, le Vénézuela ont aussi leurs palais.

Ah! si l’on voulait tout voir, tout approfondir, les six mois que dure

l’exposition ne suffiraient pas et la voilà qui touche à sa fin; bientôt

je vais lui dire adieu.

RIGHT

_Samedi, 26 Octobre 1889._

Je me suis délassée toute la journée en savourant mes souvenirs, en

rangeant mes bibelots et en commençant l’emballage de toutes ces jolies

choses. Ma caisse ne suffit plus, j’aurai de l’excédent. Depuis six

semaines que je marche comme le juif-errant, voilà franchement un repos

bien gagné. Je ne suis plus la diligente mère Jeanne, debout la première

pour veiller à la maison. Il y a longtemps que mon réveil-matin

habituel, que le roi de ma basse-cour a lancé aux échos sa fanfare

guerrière, lorsque je me lève à présent. Mon Dieu oui, je fais la grasse

matinée comme une petite maîtresse; d’ailleurs, on se couche si tard

ici, que minuit est encore plus animé à Paris que midi chez nous.

Voyages loin de ma chambre t.2 · 第 17 / 20 段