ancêtres font très bon effet, c’est autrement joli pour les hommes et
les femmes que la mode actuelle qui, chez nous, a étendu son monotone et
égalitaire niveau sur presque toutes nos provinces. Le costume national
a vécu en France et s’en est allé comme tant de bonnes choses... du bon
vieux temps. Là-bas, il n’en est pas ainsi et la reine elle-même tient
beaucoup à voir conserver dans ses états le costume national et si
pittoresque de la Roumanie. La Roumanie expose encore des armes
perfectionnées et des objets de céramique à côté d’un obélisque de sel,
l’une des richesses du sol roumain. Il produit encore des bois
magnifiques, et j’ai admiré une rondelle de noyer de deux mètres de
diamètre.
Je termine par l’exposition de confiserie bien alléchante, j’en réponds,
de Monsieur Capsa qui s’intitule élève de Boissier, c’est de la
modestie, il aurait pu mettre émule. Voilà qui est très bien, cela
prouve que les Roumains aiment la France.
Le chalet-restaurant roumain dans le prolongement de la rue du Caire est
plein de couleur locale, c’est la vraie maison de campagne de ce
pays-là, avec son pignon, sa tour et son toit saillant. On y entend des
tziganes roumains, des vrais, beaucoup plus purs que les tziganes
hongrois, un peu mélangés par les voyages. On est servi par des
roumaines authentiques dans leurs costumes pittoresques et comme elles
ne savent pas un mot de français, on voit bien qu’elles ne sont pas nées
à Nanterre ou dans le faubourg de Montmartre. La cuisine est à
l’avenant. On dit que la _fleica_, beefteak et les _frigarui_, filets de
bœuf sont excellents ainsi que la _tzuica_, eau-de-vie de prunes et de
tamaïosa, sorte de vin muscat. Il y a encore bien d’autres mets
indigènes; c’est ici l’exotisme culinaire en pleine floraison. Nous
terminons notre promenade à travers l’Europe par le Grand-Duché de
Luxembourg qui est fort petit, ce qui ne l’empêche pas de tenir ferme
son drapeau dans la voie du progrès: chartres anciennes, parchemins
authentiques, médailles précieuses racontent l’histoire de son passé.
Des plans, des cartes, beaucoup de dessins modernes nous parlent de son
présent et les nombreux échantillons de ses productions industrielles
nous montrent les progrès accomplis depuis cent ans par ce vaillant
petit pays qui pourrait prendre pour devise: En avant!
RIGHT
_Mardi 22 Octobre 1889._
Entrées payantes ce jour à l’Exposition: 123.284
La Chine et le Japon.--La Perse.
Le Siam.--Le Maroc.
L’Egypte et la Rue du Caire.
Nous avons parcouru l’Europe, visitons aujourd’hui quelques pays de
l’Asie et de l’Afrique. Demain nous nous occuperons des possessions
françaises. Après cela l’Amérique et l’Océanie auront leur tour.
Chine et Japon.
Sauf le thé qui étale ses nombreuses espèces dans des sacs de
différentes tailles, le pavillon du Céleste-Empire n’est encombré que
d’objets artistiques: broderies étincelantes, vrais chefs-d’œuvre de
souplesse et de moëlleux. Pour obtenir cette souplesse étonnante, le
procédé est bien simple, ces belles soies sont battues longtemps avec de
lourds marteaux avant d’être envoyées à la teinture. Puis viennent les
sculptures sur ivoire d’une finesse exquise, les incrustations superbes
de nacre et d’ivoire sur bois dur, sandal, ébène, etc., les peintures
capricieuses et fantaisistes au suprême degré. Tous ces trésors sont
accompagnés d’une armée de bibelots hors ligne comme originalité et
exécution. Il n’y a que les Chinois pour réussir de semblables
merveilles de patience et d’art. Quant à leur exposition de porcelaines,
c’est un éblouissement.
Le Japon a fait les choses plus magnifiquement que la Chine. Il a
dépensé six cent cinquante mille francs à s’organiser et il a envoyé en
chiffre exact cinq cent quatre-vingt-seize exposants.
Tous les matériaux de ses constructions sont venus directement du Japon,
ici ce n’est donc pas une imitation même parfaite, c’est la réalité:
toitures, bois, pierres, portes, panneaux, cadres, laques, tout cela a
été préparé dans le pays et mis en place par des ouvriers japonais. La
porte d’entrée qui date du XVIme siècle, en bois sculpté, de Klyaki,
est un chef-d’œuvre. Son exposition de porcelaines, de meubles
incrustés, de cloisonnés, de bronzes incomparables est un rêve. C’est
pour les yeux le régal suprême que viennent savourer les friands de
japonisme quintessencié. Oui, tous ces vendeurs japonais et chinois sont
bien authentiques, avec leurs robes à grands ramages, leur teint jaune,
leurs yeux obliques et leur longue natte de cheveux qui pend comme un
cordon de sonnette. On a une envie folle de tirer dessus quand ils ne
répondent pas de suite à votre appel.
La Perse.
La Perse a sa mosquée des plus élégantes où s’étalent, à côté des
produits naturels du pays, des sabres effrayants, des tapis d’un
moëlleux et d’un coloris remarquables, des châles d’une telle finesse
que pliés ils passeraient dans le cercle d’un bracelet. Puis, à côté de
ces produits modernes, des objets anciens, vieilles étoffes, vieilles
faïences, vieux cuivres, aussi beaux que curieux.
Je regrette seulement que le Shah n’ait pas laissé quelques unes de ses
tiares qui ont tant ébloui les Parisiens pendant son séjour.
L’exposition eut été complète.
Le Siam.
Le Pavillon du Siam encombré de mille choses est construit dans le style
le plus pur du pays. Le roi seul a fait tous les frais de cette
exposition. Il a envoyé des palanquins, des instruments de musique
profane et sacrée, des vêtements de soie couverts de broderies d’or et
d’argent, des défenses d’éléphants, des fleurs conservées, des bois
merveilleusement sculptés. Tout cela nous initie à des mœurs bien
différentes des nôtres et à des travaux que nos artistes ignorent.
A propos de Siam, voici les noms et prénoms du souverain de ce royaume:
Pra-Bat-Samdath-Pra-Paramadis-Maha-Tschulas-Loucorn-Pra-Tschula-Tchau-Reao-Tchau-Yu-Hua!
Il paraît que, là-bas, cela se prononce sans respirer[10].
Le Maroc
Le Maroc nous présente avec son pavillon impérial une tente marocaine,
un grand bazar et un café-restaurant. L’architecture marocaine ou plutôt
celle des Maures d’Espagne se retrouve là moins pure cependant que dans
l’Alcazar et la Merquitta de Cordoue qui restent le type de la
perfection, mais c’est toujours une profusion de colonnes d’ouvertures
ogivales, de nefs surbaissées et de cintres rétrécis à la base en forme
de croissant.
Le pavillon impérial est rempli de belles choses qui ne sont point à
vendre; heureusement que le grand bazar est là pour satisfaire l’envie
des visiteurs qui retrouvent à peu près les mêmes objets: armes
damasquinées, plats de cuivre ciselés, étoffes de laine et de soie,
sparterie en écorce, en paille, en jonc, en feuilles; broderies d’or et
d’argent, et enfin des maroquins bien authentiques du pays même où le
maroquin a pris naissance, d’où son nom. On voit ici en exemplaires de
premier choix tout ce que comporte l’industrie des pays orientaux.
Le restaurant vous sert sa cuisine et sa musique marocaines, ce n’est ni
très bon à manger ni très agréable à entendre, mais on retrouve là une
saveur toute particulière, celle de la couleur locale au plus haut
degré.
L’Egypte et la rue du Caire
Cette pittoresque rue, comme il s’en trouvait tant autrefois dans la
vieille ville égyptienne, cette rue qui apporte à Paris en plein XIXe
siècle un spécimen de l’art arabe des khalifes est tout ce qu’on peut
voir de plus curieux et de plus intéressant. A elle seule, elle
personnifie pour moi toute l’Egypte. Ses nombreux bazars sont remplis de
tous les produits orientaux les plus connus, tapis, étoffes voyantes,
bibelots de toutes sortes et bijoux assez remarquables en filigrane.
On voit donc dans cette rue unique, beaucoup de boutiques, beaucoup de
marchands, beaucoup de promeneurs et les plus drôles sont ceux qui
circulent sur de petits ânes conduits par des guides indigènes.
Tout cet ensemble forme un spectacle qui vaut bien la peine d’être
regardé.
C’est à Monsieur Delort de Gléon, premier député de la nation française
au Caire que revient l’honneur de cette création saisissante au plus
haut point. Son but était de donner à Paris un spécimen de l’art arabe
des khalifes, si élégant et si différent de l’art brutal de l’Algérie et
de la Tunisie et aussi de l’art surchargé d’ornements et de dentelles
que les Maures ont importé en Espagne; il fallait surtout être sincère
et faire vrai.
C’est le problème qui a été résolu, les murs ont l’aspect brut des
crépissages du Caire, toutes les boiseries sont authentiques et
proviennent des anciennes maisons des siècles passés. Les
_Moucharabiés_, ces ingénieux grillages en bois qui s’avancent en balcon
sur la rue, permettant aux femmes de voir sans être vues, ont été
collectionnés dans les quartiers démolis; les portes ont de 200 à 300
ans.
«La rue du Caire du Champ de Mars n’est donc point tout à fait une
restitution exacte des rues actuelles; il n’y a plus au Caire, ni dans
aucune autre ville égyptienne, de rues qui soient aussi vierges de toute
construction moderne; la pluie, les tremblements de terre, le temps
surtout ont eu raison des anciennes maisons. Quand on parcourt un vieux
quartier du Caire, on trouve la plupart des façades éboulées et
raccommodées tant bien que mal. Si le quartier est commerçant, elles
sont rebâties à la franque, c’est-à-dire dans le plus mauvais goût.
Ici, nous avons une rue ancienne absolument complète, ayant conservé
tout son caractère. La monotonie des maisons est rompue par des motifs
d’architecture: deux mosquées, une école qui sert de commissariat, un
minaret, trois portes. Comme je l’ai dit plus haut, ces portes sont
authentiques et datent des XVe, XVIe et XVIIe siècles. Quant au
Minaret, c’est une reproduction d’une parfaite exactitude, car il eut
été impossible de transporter un Minaret authentique du Caire à Paris,
celui-ci est le frère cadet du célèbre Minaret de Kaïd-Bey.
La maison située à côté et qui sert de café est du XVIIIe siècle. Le
Louis XV arabe, c’est bien moins élégant que le Henri II du minaret.
L’influence turque s’est fait sentir, mais l’exactitude commandait le
mélange des styles tel qu’il existe réellement.
Tous les ornements plaqués sur les murailles: les crocodiles, les
sphinx, les enseignes, ont été apportés d’Egypte, de même que les
faïences anciennes. Ces faïences, arrachées du cylindre d’une coupole et
que l’indolence orientale n’a pas eu le courage de replacer, ont été
recueillies et utilisées. C’est presque un musée de céramique
égyptienne.
Comme population, on a fait venir cent soixante Arabes, pas des Arabes
des Batignoles, des vrais Arabes, arrivés avec les matériaux égyptiens.
Ils parlent fort peu français, mais c’est leur affaire, leur baragouin
ne fait que corser la couleur locale. Il faut qu’en entrant dans la rue
du Caire, on soit bien au Caire et non pas dans une Egypte
d’opéra-comique.
Ces habitants sont divisés en trois catégories: les ouvriers, les
marchands et les âniers. Ouvriers orfèvres, tisserands, potiers,
tourneurs, incrusteurs, ciseleurs, confiseurs, etc., marchands de
bibelots, de soieries, de vieilles broderies... il y a même un
fripier,--on a songé aux peintres, qui probablement, seront très
heureux de se procurer des costumes véritables--un café avec musique
arabe, des débitants de pâtisserie, de nougats et de confitures, de
roatloukoum, retenez bien le mot pour avoir l’air de comprendre déjà la
langue du pays.
Le seul moyen de transport qu’on connaisse au Caire, ce sont les ânes,
de petits ânes blancs qui trottent comme des pur-sang. M. Delort en a
fait venir cent, avec leurs âniers et tout le personnel d’ouvriers qui
en découle, tondeurs, maréchaux-ferrants, selliers, bourreliers, etc...
Ces ânes font le bonheur des enfants, car la promenade n’occasionne
aucun danger, l’ânier ne quitte jamais la bête qu’il conduit, il court à
côté d’elle, réglant son pas sur le sien et guettant sans cesse le
cavalier novice: si celui-ci perd l’équilibre, le conducteur est là pour
le recevoir dans ses bras.
Donc, pour le visiteur, l’illusion est complète; sur les portes, les
marchands indigènes étalent leurs produits, les ouvriers travaillent, le
forgeron bat le fer sur son enclume, le potier tourne avec le pied la
roue qui fait mouvoir l’argile qu’il modèle sans autre outil que ses
mains, le tisserand est attelé à son métier antique, qu’à aucun prix il
n’a voulu changer depuis des siècles. Au fond du café, les guzlas, les
tambourins et les tarboucks retentissent, du haut du minaret le muezzin
appelle à la prière. Avec un peu de bonne volonté, on peut se figurer
que derrière les moucharabiés, les femmes du sérail vous observent.»
RIGHT
_Mercredi 23 Octobre 1889._
Possessions françaises
Nos colonies font honneur à la mère patrie. En première ligne l’Algérie
et la Tunisie, la Cochinchine, l’Annam, le Tonkin, présentent chacune
leur palais. Celui de l’Algérie avec son dôme, son minaret, ses décors
de faïence franche et brillante, sa grande galerie ornée de vitraux est
des plus séduisants; à l’intérieur, trois grandes salles représentent
les trois départements d’Alger, d’Oran et de Constantine. Le jardin qui
entoure le palais contient les plus belles plantes d’Algérie et quantité
de bazars tenus par des indigènes. Tous les ouvriers sont là à
l’ouvrage, travaillant chacun selon son métier; en voilà qui tournent,
d’autres qui brodent, d’autres qui travaillent les métaux; voilà des
bibelots de toute espèce et des bijoux sans fin; les colliers de sequins
sont fort élégants.
Il y a foule dans la rue d’Alger, c’est un mouvement, un va-et-vient
tout à fait réjouissant, distrayant. Les uns vont au café Maure pour
prendre cet excellent café où l’on trouve tout à la fois à boire et à
manger et pour voir les belles danseuses mauresques. Les autres vont à
la maison Kabyle admirer les méharis pur sang, chameaux coureurs; ces
vaisseaux (ship) du désert, suivant l’expression pittoresque des
Anglais. Le désert lui-même n’a pas été oublié, une grande toile peinte
nous donne l’illusion de ces espaces infinis, arides et désolés: au
centre, jaillit un puits bouillonnant avec une oasis qui se détache
agréablement sur le sable éternellement jaune et le ciel éternellement
bleu.
Le palais tunisien a copié ses façades, dôme, véranda, mosquée sur les
meilleurs modèles des Palais de Tunisie et de la cité sainte de Kérouan;
tout cet ensemble est plein de caractère et de couleur. Sous notre ciel
un peu terne rayonne l’orient lumineux. Voici un intérieur arabe qui
semble très animé; ce ne sont cependant que des mannequins, hommes et
femmes revêtus des riches costumes du pays.
Le souk ou bazar dans ses vingt-six boutiques offre un spécimen de
toutes les industries de Tunis; ici le fabricant de _chéchias_, plus
loin les brodeurs en or et argent, le bijoutier, le parfumeur, le
barbier, le peintre sur poterie, le damasquineur, le menuisier, le
cafetier, le confiseur, le tourneur, le tisserand, le sculpteur
d’arabesques, l’écrivain; ils sont là, travaillant sous de belles voûtes
blanches, soutenues par des colonnes bariolées de rouge, couleur
favorite de tout bon musulman. Ah! le beau tapis de Kérouan et les
belles soies de Tunis, les beaux burnous de Djeriet et les belles
couvertures de Djerba.
La Tunisie a, comme l’Algérie, des forêts de chênes-liège, des chênes,
des eucalyptus et des dattiers dont on compte deux cent cinquante
variétés.
Nous voyons encore figurer ici le Sénégal, le Gabon, le Congo, l’île de
la Réunion, Madagascar, Mayotte, les Comores, l’Inde française,
Pondichéry, Chandernagor, Mahé, la Nouvelle-Calédonie, les îles du
Pacifique, la Guyane française, le Cambodge; chaque peuple, chaque
contrée a envoyé ses meilleurs produits, et l’on dit que les Français ne
sont pas colonisateurs! Allons donc! toutes ces possessions prouvent le
contraire. Nous avons un vaste empire colonial et c’est dans le palais
central qu’on peut s’en rendre compte du haut des galeries
surtout.--Voyage facile qu’on fait en s’accoudant aux balustrades.
Que d’admirables choses, dont l’énumération est impossible, dues à la
nature d’abord, au travail patient, au génie inventif de l’homme. Je
citerai cependant la pyramide des dieux soudiens, une pyramide de ces
dieux Bouddha comme les gravures nous les représentent depuis des
siècles et que l’Asie adore toujours, ils s’abritent sous un bouquet
d’énormes bambous et cet ensemble frappe vivement par son étrangeté.
Devant le palais central se trouve une jolie pièce d’eau avec son pont
cintré tonkinois et ses sampans ou barques anamites, et maintenant
parcourons les villages indigènes; voici les grandes cases Onolof de
St-Louis, habitations des gens qui n’ont pas le moyen d’avoir des
maisons. Les cases de bois coûtent de cinq à six cents francs et
finissent généralement par un incendie; il y a des cases encore plus
modestes, celles des pêcheurs de St-Louis, elles ne coûtent que deux
cents francs, celles-là flambent un peu plus vite, voilà tout.
Mais en voilà bien d’autres, celles des _Toucouleurs_ aux murailles et
au mobilier en terre sèche.
Case bambara copiée aux environs de Batrel, case du _Cayor_, maison de
chef Gourbi de Souls (pasteurs), habitation rudimentaire de nomades,
tente de Maure Trarza, tente d’homme de qualité, enfin tente des captifs
en vieille cotonnade bleue où vivent les esclaves des Maures.
Examinons le _Bambal Soulouron_, haut fourneau primitif des forgerons du
Fouta-Djallon, pays riche en minerais. Le Sak ou grenier à miel et le
poste du gardien du Lougan, espèce de mirador d’où le garde agite un
épouvantail pour chasser les oiseaux qui viennent picoter les semailles.
Toutes ces choses qui nous révèlent des pays lointains, inconnus sont
bien curieuses et très attachantes. Pendant quelques instants, on oublie
les civilisations outrées de la vieille Europe pour ne voir que les
primitifs auxiliaires des peuples à demi sauvages.
La tour de Saldé est un modèle remarquable des postes construits par le
général Faidherbe au Sénégal.
Ce genre de forteresse est imprenable par un ennemi non muni de canon;
c’est ainsi que la tour de Médine avec son commandant et 25 hommes a
soutenu quatre mois le siège de vingt mille noirs. En vis-à-vis se
trouve le _Tata de Kedougou_ (Soudan français), la fortification des
noirs, de là aussi ils défendent et tuent les blancs; toujours la guerre
on la retrouve partout en permanence.
Donnons un coup d’œil au pavillon de Madagascar, à l’habitation
malgache, et sans transition passons au restaurant anamite où Dieu merci
on ne mange pas du poisson pourri, d’œufs couvés et des côtelettes de
chien domestique.
Les théâtres anamites à coups de tam-tam appellent les spectateurs;
j’aime autant me reposer dans les serres coloniales. Ah! les beaux
palmiers, les énormes fougères, les incomparables orchidées! Décidément,
c’est bien le pays du soleil que nous visitons. Quelle magie, quel
rayonnement dans les couleurs. Je crois l’avoir déjà dit, n’est-ce pas
charmant de voir sans cesse le Nord et le Midi se tenir par la main? Les
quatre points cardinaux voisinent ensemble et fraternisent dans la plus
touchante intimité.
Voilà le pavillon de la Guadeloupe avec son joli modèle d’usine à sucre
et à rhum.
Ceci c’est une factorerie française du Gabon absolument exacte; cette
case est celle d’un colon concessionnaire de la Guyane française, ces
colons-là en général sont les forçats.
Nous nous arrêtons volontiers dans le village cochinchinois; mais nous
traversons hâtivement le village canaque, ces indigènes-là, c’est comme
le bloc enfariné de la Fontaine, ils ne nous disent rien qui vaille, les
avons-nous vraiment corrigés de leur anthropophagie et ont-ils bien
perdu l’habitude de festoyer d’un blanc? chassez le naturel...
Le palais de la Cochinchine est du plus pur style annamite c’est-à-dire
d’architecture chinoise, le bois y joue un grand rôle. La Cochinchine
possède d’immenses forêts de bois durs très résistant à l’humidité comme
aux insectes; les charpenteries et menuiseries de ce palais authentique
ont été exécutées à Saïgon par 300 ouvriers annamites et chinois.
La porte d’entrée supportée par 4 colonnes finement sculptées donne
accès dans une cour intérieure, ornée de vases en porcelaine et de
dragons en faïence. Cette cour est le complément obligé de toute demeure
anamite; cela m’a rappelé l’atrium des maisons de Pompéï avec leur
bassin comme ici.
Le palais de l’Annam et du Tonkin est construit sur une place carrée
avec une cour centrale en partie occupée par un riche baldaquin abritant
un magnifique Bouddha, celui d’Hanoï, une œuvre capitale de fondeurs
indo-chinois.
Ce palais est très remarquable, beau bois sculpté, faïences, peintures
l’embellissent à l’envie, ainsi que deux grandes terrasses décorées
d’écran à jour de balustres de vases contenant des arbustes rares. Ces
terrasses font partie des riches maisons tonkinoises et font grand
effet.
Ici, comme dans le palais de la Cochinchine on voit des bateaux, des
armes, des instruments, des laques, des incrustations de nacre, des
bronzes, des soieries, des nattes, des porcelaines, des statues, le
bambou dans toutes ses applications industrielles, des meubles
admirables, des coffrets, des cercueils; ce meuble essentiel dont
personne ne peut se passer et que les fils en signe d’affection
s’empressent d’offrir à leurs parents. Les Annamites sont d’industrieux
ouvriers, mais mon Dieu qu’ils sont donc laids avec leur petite taille,
leur face glabre, leurs dents noircies et rongées par le bétel et leur
posture accroupie, c’est leur manière de s’asseoir--pas élégante il faut
en convenir.
L’exposition cambodgienne a rassemblé ses envois dans la fameuse pagode
d’Angkor-Wât, le nom de pagode d’Angkor-Wât n’est pas juste en ce sens
que l’étrange construction que nous avons-là sous les yeux n’est qu’une
des portes d’angle de ce temple fameux extraordinaire, un des monuments
les mieux conservés de ceux laissés par les Khmers ce grand peuple
disparu d’où les Cambodgiens prétendent descendre.
La région d’Angkor renferme des constructions absolument merveilleuses,
des ruines respectées des âges et découvertes au XVIe siècle par des
missionnaires français.
Qu’étaient les Khmers? ce peuple d’une haute culture intellectuelle, ces
incomparables architectes dont quelques monuments remontent au IIIe
ou IIe siècle avant J.-C.?
Bien des civilisations et vingt races ont disparu depuis et l’esprit se
suspend en point d’interrogation devant cette architecture d’une beauté
inouîe et d’un luxe extravagant.
Le véritable sanctuaire d’Angkor-Wât occupait une surface de près de
6000 mètres. Le fossé qui l’entourait avait 200 mètres de largeur et le
rectangle qu’il englobait ne mesurait pas moins de 827 mètres de
largeur, la tour centrale avait 80 mètres. Voilà quel était ce monument
unique--ce que nous voyons ici n’en est donc qu’un diminutif bien
amoindri; le principal motif de sa façade est la tour partagée en
nombreux étages simulant une accumulation de parasols, abritant la
partie occupée par l’image de la divinité. Sur chaque face, des frontons
formés d’un encadrement représentant un serpent à cent têtes, décorent
les étages. Les 40 mètres de cette tour extraordinaire sont ornés de la
sorte et n’ont rien de lourd ni d’inexact tout en rappelant un monument,
qui, reconstitué tel qu’il était dans les temps anciens, couvrirait à
lui seul le champ de Mars tout entier sans souffrir de l’écrasant
voisinage de la colonne Eiffel.
Le visiteur n’a pas le temps de philosopher et de méditer sur ce passé
plein de grandeur.
D’autres merveilles l’appellent encore et il marche, marche toujours
comme Isaac Laquedem.
RIGHT
_Jeudi 24 Octobre 1889._
Repos et Repas
Quand je dis repos, c’est une manière de parler. Oui, repos l’après-midi
dans le salon de ma cousine, mais le matin j’ai joliment trotté à faire
des commissions.
Ce n’est déjà pas amusant pour soi, mais pour les autres c’est tout ce
qu’il y a de plus ennuyeux!