J’ai donc entendu _Carmen_ samedi et _Sigurd_ hier. Je suis revenue

ravie de _Carmen_, mais ce n’est pas à une première audition qu’on peut

juger cette musique très difficile, étrange, brillante, originale,

pleine de contraste, de douceur et de feu. _Carmen_ est le chef-d’œuvre

de Georges Bizet, la preuve, c’est que cette pièce, donnée pour la

première fois au mois de mars 1875, en était arrivée à sa quatre

centième représentation le mois dernier.

_Sigurd_ a de fort beaux passages, c’est une musique savante et

compliquée qui vous surprend d’abord, aussi me faudrait-il l’entendre

plusieurs fois avant de me permettre de l’apprécier.

Je fais une simple réflexion: autrefois quand on venait d’entendre la

_Favorite_, _Lucie_, la _Dame blanche_, le _Comte Ory_, _Guillaume Tell_

et tous les chefs-d’œuvre des maîtres de cette époque, on fredonnait en

quittant le théâtre, les jolis airs dont ils sont remplis, aujourd’hui

il serait bien difficile en sortant de fredonner quoi que ce soit, on ne

peut rien retenir.

_Sigurd_, pour lequel les Parisiens se pâment à présent, a dormi vingt

longues années avant de voir le jour au théâtre de la Monnaie, à

Bruxelles. Notre vie est un vrai tourbillon, nous sommes toujours en

l’air, toujours en mouvement, sous le sceptre du Plaisir agitant ses

grelots. Ah! si cet aimable fou nous rencontrait dans les rues, il nous

saluerait certainement comme étant de sa famille.

RIGHT

_Vendredi, 18 Octobre 1889._

Je suis très contente de ma visite aux Catacombes. Après avoir vu le

dessus de Paris qui est tout ce qu’il y a de plus brillant, j’ai pris

intérêt à voir son dessous. Les Catacombes de Paris ne remontent point à

une haute antiquité, ce sont tout simplement les carrières de pierres et

de plâtre qui ont servi à bâtir en partie la capitale. Plus tard, par

mesure sanitaire, l’administration ayant fait disparaître les cimetières

qui entouraient les églises, on résolut de déposer tous ces ossements

dans les excavations du sous-sol.

On commença par le cimetière des Innocents supprimé en 1786.

La bénédiction de cette nécropole eut lieu la même année. En 1787, les

ossements des cimetières Saint-Eustache et Saint-Etienne-des-Grès y

furent également transportés. Sous l’ère révolutionnaire, on y déposa

les corps des individus tués pendant les troubles; ces carrières

contiennent actuellement les restes de plus de six millions de

personnes. Au siècle dernier, des affaissements s’étant produits à

différentes reprises, on dût en 1776 procéder à un examen minutieux de

ces immenses excavations, le péril était redoutable et le travail de

consolidation offrait de grandes difficultés. Un groupe d’ingénieurs

s’en chargea. On créa des galeries, correspondant aux rues du dessus et

portant le numéro de chaque maison. Malgré ces travaux considérables de

soutènement, on est tenté de se demander comment Paris tient debout. On

estime à cent trente kilomètres le développement des galeries de

circulation, soit maçonnées, soit conservées dans les remblais. Les

catacombes demandent une grande surveillance; la solidité du dessus

dépend beaucoup de l’entretien du dessous.

Il y a une quarantaine d’années on visitait facilement les catacombes,

mais plusieurs accidents s’étant produits, l’administration en a

interdit l’entrée permanente; il faut une autorisation.

Le principal escalier par lequel on descend est situé dans le pavillon

ouest de l’ancienne barrière d’Enfer et avant de franchir le seuil de sa

lourde porte on aperçoit les premières marches sombres et étroites.

Chaque visiteur reçoit une bougie allumée qu’il devra tenir en main

pendant toute l’exploration. Le gardien compte ses visiteurs, si quelque

téméraire allait s’égarer... Cette entrée dans les catacombes n’a rien

de réjouissant. Il faut descendre, descendre encore jusqu’à vingt mètres

dans le sol, là on s’engage dans une galerie voûtée et maçonnée des deux

côtés. Cette galerie est très longue, très étroite, on n’y peut marcher

deux personnes de front. Elle se dirige vers la plaine de Montsouris et

mène à un caveau qui renferme tous les ossements. C’est un long chemin

dans lequel on rencontre parfois un ouvrier solitaire et silencieux qui

ressemblerait à une ombre qui passe, si ce n’était la lueur vacillante

de la petite lanterne qui l’éclaire.

Les ossements sont rangés symétriquement dans plusieurs galeries dont

ils tapissent tous les murs. Les tibias et autres gros os alternent avec

des cordons de crânes. Cela rappelle avec moins de fantaisie le

cimetière des capucins à Rome. Tout cet ensemble est d’un lugubre

achevé, l’air humide qu’on respire vous oppresse et la vue de ces choses

sinistres vous angoisse. Je n’ai point éprouvé cette impression pénible

aux catacombes de Rome.

Là il semblait que l’auréole éclatante de ces saints, de ces martyrs

rayonnait jusque sur leurs ossements. On sent que cette terre est bénie

et qu’il s’en échappe les plus nobles souvenirs et les plus grands

enseignements.

Les principales curiosités rencontrées dans cette excursion macabre

sont: la Fontaine de la Samaritaine, le tombeau de Gilbert, les Cloches

de Fontis.

La Seine et la Bièvre divisent les carrières de Paris en trois groupes

distincts et n’ayant aucune communication entre eux. Les carrières de

Chaillot occupent une étendue de quatre cent vingt-deux mille mètres

carrés, celles du faubourg Saint-Marceau cinq cent quatre-vingt-dix

mille mètres carrés. Sous les faubourgs Saint-Jacques et Saint-Germain

elles forment un polygone très irrégulier de trois millions quatre cent

sept mille mètres carrés ou un peu plus de trois cent quarante hectares.

Les catacombes m’ont suffi; je n’ai pas demandé à visiter les égouts,

presque tous de date récente; les plus anciens remontent à 1750. Au

commencement du siècle leur développement atteignait vingt-cinq

kilomètres. C’est l’ingénieur Belgrand qui conçut en 1854 le réseau

d’égouts collecteurs auquel Paris doit en partie ses conditions de

salubrité. Sur les sept mille huit cents hectares que renferme

l’enceinte de Paris, six mille huit cent soixante-dix sont desservis par

ce réseau.

Paris renferme des légions de rats. Je ne parle pas des rats à deux

pattes qui grignottent si gentiment les fortunes les plus solides, mais

simplement des rats à quatre pattes. Ah! j’en ai appris de belles sur

leur compte!

Les égouts sont leurs demeures favorites et les halles leur quartier

général d’approvisionnements.

Le rat parisien, descendant du surmulot ou rat d’Asie est souvent gros

comme un chat et d’une force peu commune. Des escouades de chiens sont

dressées à leur faire la chasse. Ce sont des combats homériques où

vainqueurs et vaincus se déchirent à belles dents. Parfois les

assaillants succombent sous le nombre toujours croissant de leurs

redoutables adversaires.

Pline dans son livre VIII raconte l’histoire de cités entières

détruites par les rats! Ce triste sort serait-il réservé à notre

capitale. La nature n’a point attaché aux rats leur microbe destructeur.

Ils pullulent... et bien des gens assurent sans rire qu’ils dévoreront

Paris, c’est effrayant, mais comme ce sont les pessimistes seuls qui le

disent, il est toujours permis de croire le contraire.

J’aime autant cela.

RIGHT

_Samedi, 19 Octobre 1889._

A l’Exposition.--L’Europe: Norwège.--Suède.

Danemark.--Finlande.--Italie.

La Norwège.

Le bois sous toutes ses formes est la grande attraction de son

exposition. On suit toutes les transformations de l’arbre, depuis le

tronc brut qui sort de la forêt jusqu’à la sculpture délicate, la

dentelle légère qui orne les meubles les plus charmants, l’art de

travailler le bois est poussé si loin qu’on voit ici des maisons

complètes, des chalets considérables, entièrement en bois, si bien

combinés, si bien agencés, que chaque pièce numérotée se monte et se

démonte à volonté. On vous expédie la plus coquette maison du monde par

morceaux que vous n’avez plus qu’à déballer et à remettre en place. Le

pavillon dans lequel nous sommes est arrivé ainsi.

Voici d’ailleurs deux modèles remarquables de ce genre de construction,

l’un en bois verni, luisant et sculpté, d’une grande élégance, l’autre

plus rustique en bois naturel avec escalier extérieur.

La Norwège se distingue ensuite par sa pelleterie et sa clouterie qui

est un art chez elle. On voit des soleils, des arabesques fleuries, des

lettres, des tableaux même, entièrement composés de clous de

différentes grandeurs.

Au centre, un beau groupe en bronze représente un maréchal en train de

ferrer un cheval.

La section maritime est aussi très importante, elle offre des types

particuliers de bateaux marchands et de baleinières avec leurs agrès.

Les Norwégiens ont toujours préféré la mer aux champs. Ce sont des

pêcheurs hors ligne. Pendant de longues années la pêche à la baleine fut

une de leurs principales sources de richesse, leur marine marchande

vient au troisième rang après celle de la France et de l’Allemagne,

l’Angleterre exceptée bien entendu.

En définitive, l’ensemble de leur exposition est fort intéressant et je

suis bien aise de l’avoir vue en détail.

La Suède

La Suède également a son chalet en sapin verni, construit là-bas et

remonté ici pièce à pièce, mais son exposition est minime, son

gouvernement n’ayant accordé aucune subvention pour cela; cependant ce

chalet contient de belles fourrures entourant une colossale tête d’élan

et des échantillons de coutellerie remarquables. Les aciers de Suède

sont renommés dans le monde entier.

La vieille orfèvrerie suédoise est ouvragée et ornementée d’une façon

très originale. Quatre ouvriers orfèvres dans leur chambre d’artisan

fidèlement copiée, vieux sièges en bois, peintures naïves, travaillent

devant les visiteurs qui les regardent curieusement.

Le Danemark

Le Danemark a mieux fait les choses que la Suède, il est représenté par

cent cinquante exposants.

La décoration de cette section est due au pinceau de Monsieur Lornd, le

premier peintre décorateur danois, il y a représenté les châteaux royaux

de Danemark.

Les pièces d’orfèvrerie où l’or, le vermeil et l’argent se mélangent

d’une façon spéciale, sont d’une parfaite distinction.

Les menuisiers et serruriers danois exposent des choses très

artistiques, des objets en fer forgé remarquables et de ravissants

meubles incrustés. Il faut aussi admirer les broderies, souvent imitées,

des Gobelins, elles sont exquises. On remarque particulièrement un

panneau de fleurs d’après nature brodées par une femme du monde Madame

Ida Hauten; ce panneau est tout simplement une merveille. On est tenté

de cueillir et de respirer ces fleurs là.

La ganterie tient aussi une place importante, car c’est le Danemark qui

fabrique les gants de Suède.

La Finlande

Le pavillon de la Finlande est bâti d’après les principes de

l’architecture scandinave, en bois verni; fenêtres pointues et étroites,

toiture très épaisse et sans ouvertures, laissant à cette construction

son cachet de vérité. En effet, cette toiture ne doit-elle pas supporter

la chute des neiges pendant six mois. C’est toujours ici, comme en

Norwège et en Suède, le règne du bois souverain; l’industrie finlandaise

le plie à toutes les formes et l’emploie à tous les usages, tout se fait

donc en bois, depuis le papier jusqu’aux maisons.

Les pierres de ce pays sont d’un aspect tout particulier. Voilà des

portiques d’un granit à reflets d’opale qui ne se voit nulle part qu’en

Finlande. Toute cette contrée présente un cachet bien étrange. Tout s’y

empreigne d’un charme mélancolique, d’une douceur idéale. Les peintres

la caractérisent merveilleusement dans leurs tableaux, où ils vous

montrent des ciels d’une poésie et d’une sérénité incomparables. J’en ai

été bien frappée au Palais des Beaux-Arts.

Malgré les neiges qui chaque année semblent les séparer du monde entier,

les Finlandais sont instruits. Ils s’occupent des arts avec succès et

recherchent avidement toutes les nouvelles découvertes que la science, à

pas de géants, fait chaque jour.

Et maintenant quittons Madame la Neige et retournons chez Monsieur le

Soleil, l’Italie nous ouvre ses portes.

La façade de la construction qu’elle représente est tout marbre et

mosaïque; elle produit un grand effet.

L’intérieur est pittoresquement décoré, le rouge domine et donne

beaucoup de relief aux objets exposés. La verrerie et les cristaux

occupent une place importante. La fabrique de perles et les mosaïques de

Murano marchent en tête avec les verres de Venise et les belles

céramiques de Florence. Ah! les jolis miroirs de toutes les grandeurs

encadrés de fleurs, d’oiseaux, de papillons ayant leurs formes et leurs

couleurs naturelles. Ah! les belles statuettes! Ah! les beaux vases de

toutes les dimensions depuis dix centimètres de haut jusqu’à un mètre et

plus; girandoles, candélabres, consoles même, tout cela en porcelaines

et faïences artistement peintes. Certains de ces objets sont d’une

délicatesse et d’une élégance exquises, mais d’une fragilité effrayante

et ce qu’il y a de moins pratique à mon avis.

Les verroteries si charmantes à regarder sont de vrais nids à poussière;

et quel ennui quand il faut nettoyer ces girandoles que le plumeau peut

briser, ces consoles qu’un coup de balai peut fendre et que devant ces

débris votre domestique vous réponde comme cette femme de chambre qui

venait de casser un vase de prix: «Dame, c’est comme ça que ça s’use!».

Je n’achèterai pas davantage camées et coraux napolitains, ils sont

toujours les mêmes et voilà longtemps qu’on en est rabattu. Comme bijou,

c’est tout à fait vieux jeu.

J’achèterais plus volontiers une sculpture, les belles statuettes, les

jolis groupes, les charmants enfants; comme ils sont gracieux et

souriants, les formes sont peut-être un peu efféminées, les contours un

peu mous, le ciseau qui les a taillés a sans doute au point de vue de

l’art strict, plus de douceur que de force, mais qu’importe, ce qui me

plaît me paraît toujours bien fait, et je ne suis pas la seule. Voilà un

ravissant marmot qui a séduit bien des gens, je n’en veux pour preuve

que le long ruban enroulé autour de son cou et qui porte le nom des cent

cinquante-trois personnes qui jusqu’ici en ont demandé une reproduction.

On retrouve encore l’Italie dans les quatre maisons qui figurent à

l’Histoire de l’Habitation, maison étrusque et maison pélasge qui

servent de bars; la maison pompéienne qui vend des reproductions très

fidèles des objets retrouvés à Pompéi, et enfin la maison Renaissance où

l’on a établi un four et où l’on fabrique des perles et des verroteries

de Venise. Pour cinquante centimes, chacun peut emporter un souvenir, ou

l’objet fabriqué devant lui.

RIGHT

_Dimanche 20 Octobre 1889._

Grand’messe à Ste-Clotilde.

La grande pantomime de Skobeleff et le lion cavalier.

Vilaine journée grise et humide à rester chez soi, ou à s’enfermer

ailleurs; à l’église le matin, au cirque l’après-midi, c’est ce que nous

avons fait.

L’église Sainte-Clotilde est une construction toute moderne, dans le

style ogival du XIVe siècle. La façade est très belle avec ses trois

portails à frontons aigus et ses deux hautes tours. L’intérieur est des

plus élégants: peintures, sculptures, riche maître-autel, stalles ornées

de pierreries; tout cela est dû au ciseau, au burin, à la palette

d’artistes en renom.

Les pompes du catholicisme sont toujours belles et touchantes, respect

des choses saintes, dignité des officiants, chants suaves de la

maîtrise, harmonie puissante et religieuse des orgues, tout cela vous

arrache aux réalités de l’existence, et pendant cette heure bénie, l’âme

toute rayonnante d’amour et d’espérance soulève sans effroi les voiles

mystérieux de l’au-delà.

La grande pantomime de Skobeleff intéresse vivement par sa couleur

locale, par le caractère altier de ces personnages en grand costume et

dont l’ensemble est imposant. Skobeleff, ce guerrier des temps modernes

est déjà un héros légendaire.

Tous les peuples ont des penchants romanesques et ne peuvent se

représenter leurs favoris qu’à travers la légende qui est le prisme

enchanteur de l’histoire.

Bien des envieux disaient que Skobeleff ne devait qu’à la protection sa

carrière phénoménale: en dix-sept ans il était devenu, de simple

porte-enseigne, général en chef.

Non, il le devait à sa bravoure et à ses qualités guerrières, aux

circonstances qui l’ont toujours servi. Sans vouloir raconter son

histoire, voici un épisode qui en est une nouvelle preuve.

Skobeleff a servi longtemps sous les ordres du général Kaufmann, le

gouverneur général bien connu du Turkestan. Dans l’origine, il ne

jouissait ni de son affection, ni de sa protection. A une expédition

contre les Boukhares, Skobeleff commandait l’avant-garde. Il avait

l’ordre de garder l’expectative jusqu’à l’approche des forces

principales commandées par Kaufmann lui-même. Mais en se voyant en face

d’un ennemi quinze fois plus fort que lui, et son petit détachement

pouvant être facilement cerné par la cavalerie ennemie, Skobeleff ne put

se conformer à ses instructions et se vit obligé, après une

reconnaissance faite pendant la nuit, d’attaquer les Boukhares, qu’il

mit en fuite après leur avoir fait subir des pertes énormes.

Le messager envoyé au général Kaufmann rapporta l’ordre de laisser le

champ de bataille intact jusqu’à l’arrivée du commandant en chef.

Celui-ci ne tarda pas à paraître. Il se rendit droit au champ de

bataille et contrôla le rapport de son subordonné. Il ne lui fut pas

difficile de constater la véracité absolue de celui-ci. Alors, en

présence des troupes, il tendit la main à Skobeleff et lui dit:

«Colonel, je ne vous ai jamais aimé, je ne vous aime pas et je ne vous

aimerai jamais, mais vous êtes un brave et je vous utiliserai». Et

Kaufmann tint parole.

Le lion cavalier est vraiment fort extraordinaire, et l’on se demande

lequel admirer le plus: de ce lion en liberté qui galope sur un cheval

ou du cheval qui se laisse monter par un lion.--Pour moi, la palme est à

celui qu’on ne voit pas, c’est-à-dire au dompteur. Quelle dose de

patience et d’habileté il a fallu pour arriver à un pareil résultat.

Un grand chien l’air tranquille et rassuré court à côté du cheval et

gambade autour de la piste; tous trois, le chien, le cheval et le lion

semblent les meilleurs amis du monde.

Les clowns sont très amusants, les équilibristes d’une force rare; l’un

marche au plafond la tête en bas, un autre, en vélocipède, dévale à

toute vitesse un escalier. On applaudit, mais le grand succès est celui

du lion, le roi des animaux l’emporte aujourd’hui sur celui de la

création.

Une séance de tableaux vivants termine dans un calme agréable ce

spectacle parfois un peu trop émotionnant.

RIGHT

_Lundi 21 Octobre 1889._

L’EXPOSITION

San-Marino.--Monaco.--La Serbie.--La Roumanie.--Grand-duché de

Luxembourg.

San-Marino

San-Marino, avec ses soixante-deux kilomètres de superficie et ses huit

mille habitants, doit son origine à un tailleur de pierre dalmate nommé

Marin; au VIe siècle, celui-ci se retira dans cet endroit désert et

bâtit un petit ermitage pour prier et servir Dieu loin du monde. Sa

réputation de sainteté appela bientôt, autour de lui, un grand nombre de

fidèles et l’ermitage devint une ville. De tous temps l’indépendance des

habitants a été respectée, sauf par César Borgia qui leur imposa un

gouverneur et Alberoni qui envahit leur territoire en 1739. Il fallut

céder à la force, mais leur soumission ne fut que passagère.

En 1797, Bonaparte leur offrit d’agrandir leur minuscule état; ils

refusèrent, ne demandant qu’une chose, c’est qu’on les laissât

tranquilles possesseurs de ce qu’ils avaient depuis quinze cents ans.

Enclavés dans l’Italie, ils ont trouvé, jusqu’ici, le moyen d’éviter

toute annexion. La république aristocratique (elle tient beaucoup à cet

adjectif) de San-Marino a donc voulu, elle aussi, prendre part dans le

bon combat de la paix et de l’industrie. Elle s’annonce par une façade

monumentale ornée de son blason: d’azur aux trois monts de sinople

supportant trois tours d’argent couronnées de panaches de même; des

armes superbes, on en conviendra. Une ville qui se trouve bâtie à 738

mètres d’altitude peut bien mettre quelques monts dans ses armoiries.

Son passé est représenté par des armes anciennes, des mosaïques du

IIIe siècle et de vieilles tapisseries; le présent par une

reproduction en relief de San-Marino et des environs--ce travail est

très remarquable--et par une très belle cheminée sculptée. La sculpture

est l’industrie nationale de San-Marino; il y a des familles entières où

l’on manie le ciseau de père en fils depuis 1500 ans.

Parmi les produits du sol, les racines d’iris tiennent une grande place;

c’est au mont Titan qu’on cueille en abondance ces racines odorantes qui

parfument le linge d’une si douce senteur.

La principauté de Monaco peut marcher de pair avec la minuscule

république de San-Marino quant à la grandeur de son territoire et au

nombre de ses habitants.

Monaco, cette terre bénie qui garde un reflet du paradis terrestre,

Monaco, cette perle de la Côte d’azur, au dire de ses admirateurs,

Monaco s’est bâti un très élégant pavillon dans le style italien avec

peintures extérieures blanches et rouges qui rayonnent au soleil, cet

ensemble est des plus riants; des palmiers, des grenadiers, des

orangers, des aloès, toute la flore du midi complètent l’illusion.

L’intérieur offre des spécimens fort remarquables de poteries

monégastes.

C’est aussi le palais des parfums, les fleurs les plus embaumées sont

ici chez elles sous la forme d’essences délicates et de senteurs

exquises; les poteries monégastes sont aussi très remarquables, mais le

clou, c’est l’exposition particulière du prince héréditaire de Monaco.

Le Prince Albert est un savant, c’est lui qui a su fixer la route

parcourue par le gulf-stream, et un explorateur des plus distingués. Sa

collection comprend des plantes sous-marines qu’il est allé lui-même

cueillir dans l’abîme; des poissons extraordinaires, des crevettes d’un

mètre de long par exemple, et enfin tous les engins qui ont servi à

faire ses recherches au fond des mers. Les naturalistes doivent être ici

dans leur élément.

La Serbie.

La construction serbe est de style serbo-byzantin, le plus parfait, le

marbre et les mosaïques lui donnent un aspect excessivement riche, mais

ce qu’il y a de plus curieux et de tout à fait particulier, c’est que

cette architecture, celle de l’ancienne Serbie ne se retrouve plus et

que nous voyons ici ce qu’on ne pourrait voir dans le pays même,

l’occupation turque ayant détruit jadis tous les beaux monuments de ce

genre. La Serbie expose beaucoup d’étoffes, des tapis superbes et bon

marché, des broderies genre turc et des objets en filigrane d’un cachet

spécial.

La Serbie expose encore beaucoup de prunes sèches (elle en fait un grand

commerce et les expédie jusqu’en Amérique), puis, à côté de ses prunes

sèches et pour qu’elles ne s’arrêtent pas dans le gosier, des bières

excellentes très appréciées dans toute la région du bas Danube.

La Roumanie, comme les autres pays en général, présente une construction

gardant très fidèlement, dit-on, le type national.

On a tenu à reproduire le même caractère à l’intérieur. La façade, les

portes, les pavillons latéraux, les vitrines même, sont copiés sur des

motifs empruntés aux églises de la Roumanie. La plus grande de ces

vitrines, celle du centre, est une reproduction du dôme de la fameuse

cathédrale d’Ardgesch.

Comme dans tous les pays semi-orientaux, les broderies prennent une

grande place. Ces broderies de toute beauté sont faites à la main par

des ouvrières souvent mal outillées, sans modèle, n’ayant à leur

disposition que des métiers fort défectueux.

Parmi ces broderies, il faut citer celles de Madame de Lucesco, qui lui

ont pris sept années de travail; il est bon d’ajouter qu’elle a tout

fait, même tissé l’étoffe sur laquelle elle a brodé.

Du reste, les tapis et les étoffes sont aussi des œuvres féminines qui

défient le temps, ces étoffes-là sont d’une solidité à user plusieurs

générations. Ceux qui les achètent n’en voient pas la fin, ce sont elles

qui voient passer les familles.

Voyages loin de ma chambre t.2 · 第 15 / 20 段