Je viens vous embrasser en courant, dit-elle à ma cousine, et vais

relever mon mari qui, assurément, en venant à l’Exposition, ne

s’attendait pas à remplir le rôle de garde-malade.

Espérons que notre voyage s’achèvera mieux qu’il n’a commencé.

C’est la grâce que je te souhaite, a murmuré ma cousine en l’embrassant.

MORALITÉ

Laissons la tendre fleur qui pousse,

La rose à l’abri du buisson,

Les oiseaux dans leurs nids de mousse,

Et les enfants à la maison.

RIGHT

_Mercredi, 16 Octobre 1889._

Le Jardin d’Acclimatation

Le Jardin d’Acclimatation, établi dans le Bois de Boulogne, est un parc

délicieux de vingt hectares.

L’arrivée est charmante sous bois, dans des voitures découvertes courant

sur rails à travers les allées. On se croirait assis sur un banc de

jardin qui soudain se met en marche entraîné par un cheval endiablé!

Oui, le Jardin d’Acclimatation m’est apparu comme une miniature du

Paradis terrestre. Tout le monde doit l’envisager ainsi. Paradis des

grands, soit que ceux-ci s’égarent dans les parties ombreuses et

solitaires, soit qu’ils aillent rêver des tropiques dans la grande serre

centrale ou regarder les caravanes exotiques.

Toutes les races humaines ont campé sous le ciel du Bois de Boulogne:

Nubiens, Esquimaux, Fuégiens, Galibis, Cynghalais, Araucaniens,

Kalmoucks, Peaux-Rouges, Achantis, Hottentots, Circassiens, Lapons

norwégiens et _tutti quanti_.

Paradis des petits, qui s’en vont chevaucher sur les dromadaires, se

faire traîner en voiture par une autruche ou les petits zèbus (bœufs

trotteurs) monter dans le palanquin de l’éléphant, assister au repas

des phoques. Du reste, il n’y a pas que les enfants à monter en

palanquin. Le samedi, jour où on se marie le plus à Paris, on y voit les

épousées d’un certain monde dans leurs blanches toilettes. Cette

promenade est, paraît-il, la distraction favorite inscrite au programme

des noces ouvrières.

Les serres avec ruisselets tranquilles et grottes mystérieuses sont des

palais de fleurs, où toutes les plantes frileuses de la création se

donnent rendez-vous: il en est de même des animaux remarquables. Ils ont

ici leurs représentants: tapirs, sangliers, zèbres domestiques, rennes,

chamois, isards, antilopes, daims, cerfs, sans oublier le cerf nain de

la Chine, qui pèse environ douze livres. Comme antithèse, je citerai

Juliette (Roméo est mort en 1886), l’éléphant offert par le feu roi

Victor-Emmanuel. Juliette et Roméo avaient succédé à Castor et Pollux,

vendus vingt-sept mille francs à la boucherie parisienne pendant le

siège; du reste ils ne furent pas les seuls animaux du Jardin

d’Acclimatation que les Parisiens dévorèrent. On mangea alors des

côtelettes d’antilopes, des biftecks d’ours, des rôtis d’éléphants, des

filets d’hippopotames.

A la suite de tous ces désastres, la ville de Paris dut dépenser cent

quatre-vingt mille francs pour remplacer les victimes et repeupler le

Jardin d’Acclimatation. Ces beaux animaux doivent être heureux, ils ont

tout à souhait, sauf là liberté, et pour ceux qui l’aiment, c’est

peut-être manquer de tout.

Les singes ont un palais revêtu à l’extérieur comme à l’intérieur de

plaques de faïences pour empêcher les murs de s’imprégner de mauvaises

odeurs, les ouistitis sont charmants ainsi que les écureuils gris, ces

jolis écureuils qui fournissent la fourrure dite petit-gris ou vair.

Il y a des moutons et des chèvres de tous les pays: de Russie, d’Egypte,

de Chine, d’Afrique; la petite chèvre naine de ce dernier pays est un

vrai joujou vivant, moins grande que la plupart de celles qu’on achète

chez les marchands de jouets.

Je me suis arrêtée longtemps devant le palais des kanguroos: peu

gracieux, mais très drôles ces animaux, avec leur grande poche sous le

ventre pour élever leurs petits. Ils ont les membres postérieurs très

développés, et en s’aidant de leur queue qui leur sert tour à tour de

point d’appui dans le repos, de tremplin au départ, de balancier pour la

course, ils franchissent d’un seul bond des distances énormes. Les

espèces de kanguroos sont très nombreuses, et presque toutes

représentées ici.

Très intéressant encore les lamas qui sont les chameaux du Nouveau-Monde

et fournissent ces riches toisons dont on fait de si beaux tissus et

même de la dentelle maintenant. La vacherie possède les meilleures

laitières et pas mal de petites vaches bretonnes. J’en ai été toute

fière. La laiterie est auprès, et pour les Parisiens c’est une régalade

de pouvoir boire une tasse de lait tout chaud, tout écumeux, il y a des

jours où il s’en débite mille tasses.

Les variétés infinies de la race canine se retrouvent en offrant aux

regards charmés des amateurs les types les plus purs. Voilà des sujets

qui ont toutes les qualités requises pour satisfaire les plus

difficiles, le rude chasseur ou la petite maîtresse.

On peut en dire autant des chevaux dont la collection est des plus

complètes, depuis le percheron pur-sang, le cheval de trait breton

jusqu’au cheval d’Arabie.

Et les poneys! en voilà de tous les pays: de Java, de Siam, de

Cochinchine, d’Ecosse, d’Islande, de Russie, de Corse, des Landes, de

Navarre, de l’Ile d’Yeu, de Pologne, de Finlande. Ils ont de jolies

robes, des formes élégantes, ce sont de mignons petits chevaux, mais en

général ils n’ont pas l’air commode.

J’ai admiré en face des écuries le _sequoïa gigantea_, le sapin géant de

la Californie, qui ne croît naturellement que sur un seul point, dans la

vallée de Calaveras, donné il y a vingt ans par Monsieur Leroy d’Angers.

Il est autrement beau que celui que je possède à la campagne, mais cela

n’est pas étonnant, le mien a été la victime d’une aventure

extraordinaire, il commence une seconde vie... Donc cet arbre, déjà fort

beau pour ses quinze ans, vivait tranquille et solitaire sur le bord

d’une allée qu’il fallait élargir. Je regrettais bien le sacrifice,

c’était devenu nécessaire: l’arrêt fatal fut prononcé. Le séquoia est

arraché, scié au bas du tronc, et les racines qui formaient un gros

bloc, jetées sur un tas de bois à brûler. Ceci se passait au printemps.

Tout l’été la pauvre souche resta exposée au grand soleil. Plusieurs

fois, je dis à mon cordon bleu: «Mais brûlez donc cette souche, c’est

une bûche toute faite pour cheminée de cuisine».

Au fond cela m’agaçait de voir en l’air les racines de mon pauvre

séquoia, de mon unique. Et chaque fois la cuisinière me répondait: «Il

n’est pas sec.

--Par exemple!

--Il lui pousse sans cesse de petites branches vertes tout autour, que

Madame vienne voir».

Je fus voir et la souche du pauvre arbre mutilé se montrait toujours

verdoyante. J’en eus pitié. La racine fut remise en terre et les petites

branches se mirent à pousser vigoureusement. La première année, nos

voisins, des agriculteurs entendus, me disaient: «C’est impossible que

cet arbre reprenne vie... C’est un peu de sève restée dans la souche qui

fait son dernier jet». Je le craignais, mais non, depuis trois ans mon

cher séquoia continue de les démentir. On dirait même qu’il veut

rattraper le temps perdu et dépasser ses congénères qui poussent d’un

mètre par an et qui atteignent jusqu’à cent dix mètres, deux fois la

hauteur des tours Notre-Dame.[9]

Mais revenons au Jardin d’Acclimatation.

Les gallinacées sont un monde où se retrouvent les espèces les plus

rares comme les plus communes. Impossible de les énumérer, je dirais

cependant que les petites nègres blanches soie, les padoues dorées et

les campines proprettes, plus que les grosses espèces qui leur sont

comme rendement très supérieures, m’ont séduite. Les faisans sont aussi

légion. Ah! les beaux et séduisants plumages, que de reflets, que de

bigarrures, d’étincellements, dans ces couleurs plus chatoyantes et plus

variées que celles du prisme. Quant aux pigeons, il faut venir ici pour

en voir la plus complète collection qui ait été jamais réunie. Le

colombier est merveilleusement installé. C’est une élégante construction

en briques et fer formant une tour de trente mètres de hauteur sur six

mètres de diamètre, divisée en quatre étages; quatre cents couples de

pigeons peuvent nicher là. Tout le service se fait à l’aide d’un

ascenseur, ce qui simplifie les choses. Les combles de la toiture, en

forme de champignon, abrite la nuit les pigeons en liberté. Parfois le

vol d’une troupe nombreuse tournoyant autour du colombier produit un

sifflement sonore, ce bruit étrange provient de gros sifflets en courge

ou bambou attachés sur les plumes de la queue et qui sont d’un usage

général en Chine pour effrayer les oiseaux de proie. Nous avons salué

au passage les pigeons-voyageurs dont on n’a pas oublié les hauts faits

pendant le siège de Paris. Il en est qui franchirent à plusieurs

reprises les lignes prussiennes porteurs de ces dépêches microscopiques

photographiées sur des feuilles de collodion si légères, que les cent

quinze mille dépêches reçues pendant le siège, ne dépassèrent pas à

elles toutes le poids d’un gramme, c’est du moins ce qui nous a été dit.

Voilà deux pavillons très bien habités, celui-ci par les grands-ducs qui

appartenaient à Gustave Doré, celui-là par un harfang de Norwège ou

chouette des neiges, cet oiseau très rare remplace celui qui fut tué

méchamment en 1884 par un Anglais, lequel poursuivi devant le tribunal

correctionnel fut sévèrement condamné, comme il le méritait d’ailleurs.

Très intéressant le parc des échassiers, hérons, cigognes, flamands,

ibis communs et celui des grues qui viennent de tous les points du

globe. Très beaux les casoars et les autruches, ravissants les ibis

d’espèces rares, roses et rouges, quel magnifique plumage; on dirait des

bouquets de roses ou de flammes qui marchent. Cette beauté qui parle aux

yeux explique le culte que certains peuples avaient autrefois pour

l’ibis, dont ils avaient fait l’oiseau sacré. Les Egyptiens le

vénéraient comme une divinité bienfaisante, son apparition coïncidait

avec les inondations du Nil. Lorsque les ibis entretenus dans les

temples mouraient, on ne les empaillait pas, mais on les embaumait et

on les enfermait ensuite dans des nécropoles dont Hermopolis était la

principale.

Excessivement curieuse, la pêche qu’on fait faire aux cormorans tous les

jours et à heure fixe. Le cou de ces pêcheurs emplumés est entouré d’un

anneau qui les empêche d’élargir leur gorge et de pouvoir avaler le

poisson qu’ils sont allés capturer au fond de l’eau.

La pêche du cormoran était un sport fort apprécié des anciens rois de

France. Pendant longtemps abandonné, on ne le pratiquait plus qu’en

Chine. Aujourd’hui il reprend faveur en France et particulièrement chez

les Anglais, grands amateurs de tous les genres de sports. Ces animaux

peuvent arriver à un dressage parfait. Oui, ces oiseaux pêcheurs de

poissons lâchés en liberté s’en vont plonger au loin puis reviennent à

tire d’aile vers leur maître déposer entre ses mains le butin conquis et

recevoir ensuite la récompense méritée par leurs efforts.

Nous avons pu assister au repas des phoques et des _otaries_, ou lions

de mer des glaces polaires. Ces animaux connaissent très bien l’heure du

repas, on les voit alors s’agiter, nager vivement, se dresser hors de

l’eau, comme pour dire que l’heure de la réfection est arrivée. Les

otaries, par leurs formes étranges font penser aux grands animaux

antédiluviens, ils n’ont que des nageoires dont ils se servent comme les

quadrupèdes de leurs membres et leur agilité contraste avec la marche

lente des phoques qui se traînent sur le ventre.

Les otaries sont d’une docilité extraordinaire; au commandement de leur

gardien, ils montent en quelques bonds au sommet du rocher qui surplombe

leur grand bassin et se jettent dedans la tête la première. Ils

ressemblent alors à des sirènes, bondissent comme des poissons volants

et décrivent les courbes les plus gracieuses au milieu de la blanche

écume qu’ils font jaillir autour d’eux.

Les oiseaux de volières, parleurs et chanteurs, ramagent dans tous les

tons. C’est un concert un peu bruyant, mais on leur pardonne, ils sont

si jolis, depuis le perroquet vert, le cacatois huppé, jusqu’aux

bengalis, jusqu’aux délicieux oiseaux-mouches. Ah! si les ibis ont l’air

de bouquets qui marchent, les colibris ressemblent à des pierres

précieuses qui voltigent. Les oiseaux d’eau habitent la rivière qui

traverse tout le jardin. Ah le joli lieu pour s’ébattre, se baigner et

vivre dans la plus douce quiétude. Nous avons admiré les canards de

toutes les espèces, des cygnes majestueux et un grand pélican qui

heureusement

Ne se perçait pas le flanc

Pour nourrir de son sang

Ses petits enfants

Blancs.

L’aquarium est encore un palais, le palais d’Amphitrite, aurait dit ma

grand’mère.

Cet aquarium m’a remis en mémoire la petite aventure arrivée à un de

mes voisins, le plus honnête homme de la terre, mais campagnard

jusqu’aux moelles, c’est-à-dire un peu naïf, souvent étonné et pas

débrouillard du tout. Paris a toujours été l’objectif des gens qui ne

voyagent guère; aller à Paris, c’est le rêve des jeunes fiancés qui

projettent d’y passer le premier quartier de leur lune de miel. C’est ce

que fit mon voisin après son mariage, il vint visiter la capitale

plaçant au nombre de ses principales curiosités le Jardin

d’Acclimatation, de création récente alors, et l’aquarium.

Il le visita dans ses plus grands détails, s’intéressa à tout, s’extasia

devant les plantes et les animaux, épuisa tous les termes admiratifs du

vocabulaire et quand il fut sorti glissa tout bas à l’oreille de sa

jeune épousée: «Eh bien là, franchement, j’ai tout vu, sauf la chose que

je tenais le plus à voir.

--Et quoi donc?

--Mais la _croix Riome_, et mon voisin fulmina ainsi son mécontentement,

la croix si admirable du dénommé _Riome_. Est-ce un savant, un

explorateur, un martyr de la science, qu’est-ce qui l’a rendu célèbre,

on ne nous l’a seulement pas dit?».

L’aquarium compte dix grands bassins d’eau de mer et quatre d’eau douce.

Ces bassins ou bacs, sortes de caisse en ardoise, ont une paroi garnie

d’une glace mesurant un mètre quatre-vingts sur quatre-vingts

centimètres, ils reçoivent la lumière seulement par en haut, de telle

sorte que le visiteur étant dans un demi-jour, voit très bien les objets

placés dans l’eau derrière la glace. Ce système très simple, est partout

adopté aujourd’hui.

Chacun des bacs est un petit océan où s’agitent les êtres les plus

étranges: «les pieuvres promènent en tous sens leurs huit tentacules et

fixent le visiteur de leur œil vitreux, les crevettes voltigent comme

des papillons sur le devant des bacs et se poursuivent en bondissant sur

le sable, formant des ballets fantastiques, auxquels leurs corps

transparents donnent une apparence spectrale. Les Bernard l’Ermite sont

des Diogènes sybarites vivant dans un tonneau parfaitement approprié à

leur taille, c’est-à-dire dans une coquille dont ils ont remplacé le

légitime propriétaire. L’anémone parasite se fixe sur la coquille

habitée par le Bernard l’Ermite, comme le vieillard de la mer sur les

épaules de Simbad, dans les contes des mille et une nuits.»

«Des hippocampes ou chevaux marins peuplent un des bassins et l’on

distingue facilement les mâles à la poche abdominale où ils recueillent

les œufs pondus par les femelles et abritent leurs petits comme les

kanguroos. On peut voir les spinachis ou les épinoches construire leur

nid d’algues et de vase, tandis que les macropodes ou les poissons

arc-en-ciel de la Chine établissent à la surface d’un bac plein d’eau

douce un plafond de bulles d’air au centre duquel ils déposent leurs

œufs comme dans un radeau d’écume et dont ils empêchent les jeunes de

s’éloigner pendant les premiers jours. Si on examine le sol sablonneux

de certains compartiments, on est surpris de le voir constellé d’yeux

qui regardent en tous sens; les soles, les plies, les turbots sont là,

ensevelis sous une légère couche de sable, juste assez pour cacher le

corps en laissant l’œil dépasser.»

Plusieurs poissons s’apprivoisent d’une façon étonnante et connaissent

leurs gardiens; telles sont particulièrement les anguilles de mer et les

trigles, qui viennent manger dans la main du gardien et le reconnaissent

quand il passe.

Derrière l’aquarium existe le pavillon de la pisciculture dans lequel se

trouve réunie une collection très complète des poissons d’eau douce et

les appareils de pisciculture les plus perfectionnés. Les visiteurs

peuvent suivre les opérations de fécondation artificielle et d’élevage

qui se font sous leurs yeux.

Si on ajoute à toutes ces choses si curieuses et si intéressantes

l’excellent buffet-restaurant, le cabinet de lecture avec bibliothèque

et le kiosque de la musique, où se fait entendre un orchestre parfait,

on conviendra que le Jardin d’Acclimatation est pour les Parisiens

l’oasis délicieuse où ils peuvent venir se reposer et oublier les

exigences de leur vie enfièvrée.

Nous sommes revenues perchées sur l’un de ces matadors d’omnibus qui

contiennent quarante personnes. Rien de plus amusant entre six et sept

heures du soir que cette promenade sur les grands boulevards noirs de

monde et de voitures; simples fiacres, coupés de maîtres, colosses

d’omnibus, camions, fardiers s’enlacent et serpentent dans tous les

sens, s’enchevêtrent et se désenchevêtrent avec une adresse

extraordinaire.

L’impériale d’un omnibus, disait Victor Hugo, c’est un balcon ambulant,

et en effet, de ce balcon on découvre mille choses nouvelles dans cette

immense ville où tout est un sujet d’observation.

RIGHT

_Jeudi, 17 Octobre 1889._

La Messe rouge.--La Sainte-Chapelle.

Le Palais de Justice.

2me Visite au Musée de Cluny.--Carmen, Sigurd.

Nous avons pu assister à la messe solennelle de rentrée des Cours. Nous

autres, provinciaux, nous disons la Messe rouge, à cause des grandes

robes rouges fourrées d’hermine que portent la plupart des magistrats.

C’est l’abbé de Beuvron, chanoine de Notre-Dame, qui célébrait la messe.

La cérémonie est fort belle, le défilé très imposant. Le garde-meuble

prête pour la circonstance de belles vieilles tapisseries pour orner les

corridors et l’entrée. La Sainte-Chapelle est un peu petite ce jour là,

mais quelle admirable perle de l’art gothique. Je regrette bien que ce

délicieux joyaux soit dans un vilain écrin, une cour du Palais de

Justice où il est trop caché. Les hommes ont besoin d’air et les

monuments aussi, il leur faut l’horizon et l’espace. La Sainte-Chapelle

bâtie par saint Louis en 1242, comprend une chapelle basse et une

chapelle haute. On remarque dans la chapelle basse ses quarante

colonnes, ses clefs de voûte en bois de chêne sculpté et la grande rose

du pignon. Dans la chapelle haute on remarque les magnifiques vitraux de

seize mètres d’élévation et ses statues des douze apôtres, l’autel et

le baldaquin ogival en bois sculpté. La chapelle haute était autrefois

réservée au roi et à la reine; on y voit la place où se tenait Saint

Louis, à gauche et en face la place de Blanche de Castille. Louis XII y

avait une petite logette où sans être vu il pouvait surveiller

l’officiant. En 1630, un incendie détruisit la charpente des combles. La

flèche en tombant effondra la voûte de l’escalier dû à Louis XII. C’est

sur cet escalier en ruine, que Boileau a transporté le théâtre de son

lutrin. Pendant la Révolution, la Sainte-Chapelle fut profanée et

transformée en club et en magasin. Ce n’est qu’en 1837 qu’on commença à

la restaurer. Les travaux ont duré trente ans.

Nous nous sommes promenées dans la salle des pas perdus du Palais de

Justice. C’est dans cette salle que les clercs de la Basoche jouaient

les mystères de la Passion, des _farces_, des _moralités_, des

_sotties_, c’était l’enfance du théâtre.

Nous avons visité quelques pièces seulement, descendu des escaliers

magnifiques dans la partie récemment construite qu’occupe la Cour de

Cassation. Ce palais est tout un monde et que de souvenirs il renferme!

Le Palais de Justice est le plus ancien monument de la Cité; il a

soutenu deux sièges contre les Normands. Robert le Pieux en fit son

château. Saint Louis son palais. Philippe le Bel l’agrandit, Louis XII

le restaura, Louis le Gros y mourut et Philippe Auguste s’y maria.

Quand le Palais de Justice cessa d’être la résidence officielle des rois

de France, elle devint celle du Parlement. Quatre tours couronnent ce

beau monument. La tour carrée de l’horloge, la tour sinistre des

Oubliettes, la tour d’Argent où le roi renfermait ses trésors et la tour

crénelée de César, élevée dit-on sur l’emplacement d’un fort construit

par cet empereur.

La Cour d’honneur forme un cadre digne du tableau. Ce que j’ai visité

avec le plus d’intérêt c’est la _Conciergerie_, non loin des anciennes

cuisines de saint Louis qui servent de prison. Cette conciergerie est

devenue tristement célèbre depuis; elle rappelle les massacres de

septembre, Marie-Antoinette, sa belle-sœur Elisabeth, Madame Rolland

quittèrent la Conciergerie pour monter à l’échafaud. Les girondins

Danton, Robespierre, Saint-Just, Camille-Desmoulins et tant d’autres

scélérats révolutionnaires passèrent de la Conciergerie à la guillotine,

juste retour des choses d’ici-bas.

L’après-midi, pendant que ma cousine recevait ses visites, je suis

retournée au Musée de Cluny, comme je le désirais depuis ma première

station «au plus exquis des musées français».

Oui, ce joyau d’architecture du XVme siècle est un chef-d’œuvre et

peut-être le monument le plus complet de la transition de l’art ogival à

l’art de la Renaissance.

Originairement construit vers 1360, il avait été complètement réédifié,

vers 1492, par Jacques d’Amboise, frère du ministre de Louis XII. Les

abbés de Cluny l’habitèrent rarement, ils y donnèrent le plus souvent

l’hospitalité à de hauts personnages. Marie d’Angleterre, veuve de Louis

XII, l’occupa et aussi Jacques d’Ecosse, le cardinal de Lorraine, le

légat du pape.

Lorsque le musée s’ouvrit au public, il comprenait deux mille objets

catalogués, aujourd’hui le nombre s’augmentant d’acquisitions nouvelles

et de dons généreux a plus que doublé. Sauf le musée de Naples, unique

aussi dans son genre, aucun musée, fut-ce celui de Munich et la maison

Plantin d’Anvers, ne peuvent lui être comparés; il y a là des objets

sans prix, aussi bien comme valeur intrinsèque que comme valeur

artistique ou historique, d’une indéniable authenticité. Telle

l’éblouissante collection d’ivoires du IIIe au XVIIe siècle, que

j’étais avide de revoir; tels l’admirable jeu d’échecs de saint Louis,

en cristal de roche, enrichi de pierreries, le lit de François Ier,

dont le dôme est supporté par des guerriers en chêne sculpté, plus

grands que nature; le prie-Dieu de la reine Blanche, et le miroir de

Venise, que les Médicis apportèrent à la cour de France; l’épée

damasquinée de Lahire, le vaillant capitaine. Voici plus loin la

colossale armure de François Ier, et les gants énormes qu’il avait,

dit-on, à Marignan, le jour même où Bayard eut l’honneur de lui donner

l’accolade et de le faire chevalier. Quelle prison pour les mains que

ces gants, et comment les doigts pouvaient-ils s’y mouvoir. Mais la

main enfermée là devenait une arme terrible, et d’un seul coup, le

guerrier ainsi ganté pouvait terrasser ou même occire net son ennemi.

Cet objet pointu n’est pas une arme, ceci est une fourchette, la

première qui ait paru sur une table royale, et datant de Henri III.

Et sous les vitrines, quelles merveilles de bijouterie et d’orfèvrerie,

sans compter les petites vierges de plomb que Louis XI priait si

dévotement, par précaution, avant de commettre un crime, ou par

repentir, après l’avoir commis.

Mon Dieu! que de choses, que de belles choses!

En sortant j’ai remarqué dans la cour deux énormes pierres datant du

XIVe siècle, l’une représente, gravée en creux, l’effigie de Jehan de

Sarthenay, provincial de la collégiale de Cluny; l’autre celle de Simon

de Gillans, abbé de Cluny en 1394.

Puis j’ai donné un dernier regard au jardin servant de cadre au musée de

Cluny et aux Thermes de Julien, oasis fleurie, ombrageant la ruine

romaine et le vieil hôtel français.

Voyages loin de ma chambre t.2 · 第 14 / 20 段