cependant se montre à ses heures capricieuse à l’égal d’une jolie femme.
Elle est brillante, pimpante, élégante, comme une beauté à la mode. Elle
ne marche qu’avec des rubis, des joyaux, s’il vous plaît comme une
raffinée du jour. Elle fait entendre incessamment son petit babil et
trahit parfois des mouvements d’une regrettable indépendance. Il lui
arrive même de bouder.
Quoique très maîtresse d’elle-même comme vous le voyez, elle porte une
chaîne comme un prisonnier ou un esclave.
Je dis que c’est une petite personne très libre dans ses mouvements,
car sortant presque toujours avec moi il arrive qu’elle marche encore
lorsque je m’arrête ou qu’elle s’arrête lorsque je marche. Cette
organisation délicate, fantasque, difficile à discipliner qui subit les
influences de la gelée et de la chaleur, comme une sensitive lady, vous
l’avez déjà deviné, n’est-ce pas? C’est Mademoiselle ma montre.
Voilà comment Leo Lespès parlait jadis si spirituellement de la sienne.
Alors les montres coûtaient cher, parce qu’elles étaient bonnes et on
les soignait en conséquence, aujourd’hui qu’elles sont pour rien on n’y
fait plus attention, et cependant cette gentille personne est ni plus ni
moins qu’une merveille.
Je l’ai bien compris après les renseignements curieux qui m’ont été
donnés sur le degré de perfection atteint par ces mécanismes minuscules
aussi remarquables que ceux de n’importe quelle machine. Quelques
chiffres sont nécessaires.
Le ressort moteur entraîne le barillet; son mouvement est transmis par
trois roues à l’échappement dont la roue frappe l’ancre ou le cylindre
du balancier, à raison d’une moyenne de huit mille coups par heure (avec
des différences de trois mille à quatre mille suivant les systèmes); en
chemin, un autre engrenage ralentit dans le rapport de douze à un le
mouvement qui est transmis à l’aiguille des heures. Tous les mouvements
de la montre sont discontinus, et s’exécutent par petits sauts égaux
dont le nombre dépasse deux cent millions par an pour certaines montres.
Les personnes soucieuses de conserver leur montre la font nettoyer tous
les deux ans, c’est-à-dire après trois cent à quatre cent millions de
chocs. Au bout d’une vingtaine d’années, une montre bien faite et qui
n’a pas été détruite prématurément, doit subir le changement de quelques
pignons; mais c’est après plusieurs milliards de ces petits sauts dont
nous parlons, et après que la roue d’échappement a exécuté des dizaines
de millions de tours.
Si l’on ajoute à cela des complications telles que chronographe,
quantièmes, répétitions à minutes, on reste émerveillé de leur
possibilité. Quant au chemin décrit à l’extérieur par le balancier, il
est si inattendu qu’on ne peut admettre le résultat qu’après avoir
refait le calcul. Le balancier d’une montre dix-neuf lignes mesure, en
moyenne, dix-sept millimètres de diamètre sur les vis de réglage; il
fait par seconde cinq oscillations d’un tour et demi, soit trois cent
quatre-vingt-quinze millimètres de chemin parcouru par seconde,
trente-quatre kilomètres par jour, douze mille cinq cents kilomètres par
an en nombres ronds; or, les montres à quantième perpétuel, portent une
roue qui exécute un tour en quatre ans; pendant ce temps, le balancier
aurait fait le tour du monde.
Désormais, je ne toucherai plus à ma montre qu’avec un certain respect
et mille précautions.
RIGHT
_Dimanche, 13 Octobre 1889_
"L’Ode triomphale" d’Augusta Holmès.--"Excelsior"
_L’Ode triomphale_ d’Augusta Holmès, qui déifie la République, a eu lieu
à deux heures de l’après-midi, ce qui a permis de faire l’économie de
l’éclairage, soit huit mille francs; c’est bien quelque chose.
On a beaucoup parlé de cette fête des fêtes, exécutée aux frais de
l’Etat et de la Ville de Paris, qui dépensent trois cent mille francs
pour cette représentation, et l’on dira encore que la République n’est
pas prodigue! Elle a sans doute pensé que pour consacrer sa gloire elle
ne dépenserait jamais trop d’argent. L’ensemble est des plus grandiose!
La scène a soixante mètres de long sur trente de large. Au fond de la
scène s’étale une peinture panoramique représentant des villes et des
campagnes, montagnes, forêts, rivières, cela représente la France. Au
centre de la scène se dresse un autel très élevé et de forme ancienne
ombragé d’un voile d’or. Au pied de l’autel brûlent quatre trépieds
remplis de parfums; devant l’autel un large escalier orné de trophées
d’armes, de drapeaux et de fleurs; au-dessous, une vaste plate-forme
sur laquelle défile le cortège en costume symbolique.
Les Arts précédés par le Génie.
Les Sciences précédées par la Raison.
Les corps de Métiers précédés par le Travail et l’Industrie. Les
vignerons suivent le Vin que représente un pavois couvert de pampres
verts et de grappes vermeilles. Les moissonneurs suivent la Récolte
représentée par des gerbes de blé enguirlandées de fleurs des champs.
Ils chantent:
Forts et rénovés,
Mangez et buvez,
Fils du rire et de la vaillance,
Le pain et le vin,
Sans quoi tout est vain
La chaire et le sang de la France.
Quand ils ont fini, ils vont se ranger en haut de la vaste scène, où
iront successivement s’étager les autres chœurs. Les soldats suivent la
Guerre que représente un amoncellement de boucliers entourés de
palmiers, de lauriers, et de colonnes chargées de trophées.
Les marins suivent la Mer, que représente des monceaux de coraux et de
plantes marines. Ils chantent la France. Les soldats disent:
Nous voulons mourir en l’aimant
Car c’est vivre immortellement
Que de mourir pour la Patrie.
A quoi les marins répondent:
A toi la conquête féconde,
A toi l’or et la perle ronde,
Qu’importe les morts
Si par nos efforts
La France obtient les richesses du Monde!
Puis viennent les jeunes gens précédés par l’Amour, et les jeunes filles
par la Jeunesse. Les jeunes filles offrent des fleurs et les jeunes gens
des palmes de myrte. Leurs chants sont poétiques et harmonieux. Les
enfants terminent le défilé. Ils apparaissent sur un char traîné par des
bêtes féroces. Ils chantent aussi des vers symboliques et parfois très
beaux.
Cette première partie de l’œuvre de Mme Holmès est d’une grande
puissance et d’une haute inspiration.
A ce moment la scène s’obscursit, l’orchestre fait entendre des
roulements sinistres. Il entame une marche funèbre. Soudain surgit une
femme voilée de noir, chargée de chaînes, aux longs cheveux blonds
épars. Elle se dirige vers l’autel les bras tendus.. L’Amour et la
Jeunesse se sont séparés pour la laisser passer. Cette figure
douloureuse, c’est la France blessée qui a perdu ses provinces.
Le peuple va la secourir en appelant la République à son aide.
C’est une sorte de litanie avec le réponse
Apparais, déesse, apparais.
Alors des plis du drapeau déployé sur l’autel surgit «la terrible,
clémente, triomphante et fière République» qui se présente ainsi:
O peuple me voici, du haut de l’Empyrée
Où je règle à jamais tes destins glorieux,
Je viens à ton appel, et de flammes entourée
J’apparais à tes yeux.
Venez à moi vous qui souffrez pour la Justice
Pauvres, déshérités, martyrs suivez ma loi,
Il faut que le clairon terrible retentisse!
La Justice, c’est moi!
On est empoigné... Quelle belle république ce serait. Malheureusement...
celle que nous avons, hélas, ne lui ressemble guère...
Cette représentation comprend douze cents acteurs. M. Colonne, de son
bâton de maëstro, dirigeait trois cents instrumentistes et neuf cents
choristes; tout a marché à ravir, l’ensemble a été magnifique, mais trop
païen, digne des temps mythologiques. C’est ainsi que se faisaient
autrefois les fêtes de l’Être suprême, chères à Robespierre et les
grotesques cérémonies présidées par la déesse Raison. La Troisième
République voudrait-elle, comme sa grand’mère, substituer le culte païen
au culte chrétien?
Croyances pour croyances, j’aime mieux les anciennes. Autel pour autel,
je préfère celui devant lequel priaient nos aïeux, avant d’aller mourir
pour la Patrie, pour Dieu et le Roi.
Après dîner, nous sommes allées à l’Eden-Théâtre, voir _Excelsior_, une
féerie d’un autre genre.
En un jour, c’est beaucoup, mais nous avions des billets. _Excelsior_
est un ballet monstre en six parties et douze tableaux. Six cents
personnes en costume _ad hoc_ dansent, défilent, s’agitent sur la scène
aux sons d’un orchestre bien nourri, de cent musiciens. Tout cela
brille, ruisselle, étincelle, et se retrace bien mieux sous les yeux que
sous la plume.
RIGHT
_Lundi, 14 Octobre 1889._
Les Bouquinistes
Nous avons flâné aujourd’hui, admiré les beaux étalages et bouquiné du
Pont-Royal au Pont St-Michel. C’est là le marché des volumes en plein
vent. Les marchands étalent sur les parapets les boîtes où sont jetés
pêle-mêle les vieux livres, et cela m’a beaucoup amusée de fureter dans
toutes ces boîtes. Ces modestes étalages sont une tentation permanente
pour bien des gens.
On jette un coup d’œil en passant sur cette bibliothèque au grand air.
Un titre plaît, on prend le livre, on le feuillette, on en lit des
passages, cela n’engage à rien, s’il convient on l’achète, s’il ne
convient pas on le remet à sa place et l’on poursuit son chemin. La
clientèle est très variée: savants, prêtres, étudiants, petites
ouvrières, artistes, stationnent devant ces étalages que le propriétaire
laisse complaisamment prendre en main, regarder et lire, dans
l’espérance d’une vente à _bref délai_.
Autrefois, plus d’un collectionneur trouva là des occasions
merveilleuses, mais ces heureuses trouvailles sont rares maintenant. Les
bouquinistes ne se laissent plus attraper, ils connaissent généralement
aujourd’hui la valeur de leur marchandise. Sans doute, ils achètent des
lots de livres à l’hôtel des ventes, mais tous les livres de prix ont
été préalablement enlevés par les libraires et les collectionneurs, et
cette _chasse_ au livre rare si pleine d’imprévus, de surprises
agréables autrefois, n’existe plus, cependant le bouquiniste ne vend pas
moins, puisque tout le monde achète des livres. On ne trouve plus la
qualité, mais on trouve la quantité. Jadis, le roi des bouquinistes
était M. Achaintre, un savant, un grand latiniste tombé dans la misère,
et qui plus d’une fois donna son avis à des littérateurs sur un passage
de Virgile ou un vers d’Horace. Sans doute il y a des collectionneurs
raisonnables, respectueux du bien d’autrui, mais il y en a d’envieux,
avides de posséder seuls le trésor convoité, et pour lesquels tous les
moyens sont bons, même les plus mauvais.
On connaît l’histoire de ce bibliophile, riche de science, mais pauvre
d’argent, tous les jours à l’étalage il reluquait un livre rarissime de
grand prix; d’abord il l’avait regardé, puis il l’avait feuilleté, enfin
il s’était mis à en lire des passages, et chaque fois la tentation plus
forte faisait son œuvre, et une idée diabolique hantait son cerveau.
Le marchand, qui ne se doutait de rien, le laissait faire, rêvant au
contraire une vente avantageuse et prochaine. Un jour en effet le savant
se décide. Vous demandez cent francs de cet ouvrage, dit-il?
C’est le minimum que je puisse le vendre, répond le marchand.
Vous assurez qu’il est complet?
Je l’assure, et je ne diminuerai pas un liard sur ce prix.
Le savant se mit pour la centième fois peut-être à feuilleter le livre.
Soudain il s’arrête, son regard brille d’une joie immense: Marchand,
s’écrie-t-il, vous me trompiez, il manque deux pages, voyez-vous-même,
de la page 113 on passe à la page 116.
Le marchand reste atterré, son livre a perdu la moitié de sa valeur, et
cependant il était sûr, oh! mais bien sûr qu’il était complet. Bref,
après une heure de marchandage, le savant triomphe et obtient pour
quarante francs l’ouvrage si longtemps désiré. Huit jours après, le
savant réunissait ses amis, pour leur montrer le rarissime ouvrage très
complet qu’il venait d’acheter, le feuillet manquant avait été
habilement recollé à sa place.
C’était l’astucieux bibliophile lui-même qui l’avait subtilisé un jour
que le marchand entouré d’acheteurs lui tournait le dos.
Les âmes élastiques se rassurent en se disant: «après tout, les choses
d’art n’ont qu’une valeur de convention».
Les âmes honnêtes appellent cet acte indélicat, voler, et elles sont dans
le vrai. Je connais une dame qui a fini par se monter une jolie
bibliothèque avec les volumes qu’on lui a prêtés; de même qu’il y a
différentes catégories d’emprunteurs, il y a aussi différentes
catégories de prêteurs. Il y a ceux qui ne tiennent guère aux livres
qu’ils ont et les prêtent volontiers; ceux qui oublient à qui ils les
ont prêtés, ceux enfin qui n’osent pas les réclamer. Ces gens-là sont
tout ce qu’il y a de plus commode à dévaliser. Aux personnes d’ordre qui
réclamaient leur bien, la digne dame répondait: «Patientez un peu, je
n’ai pas fini la lecture intéressante de vos ouvrages, ou, ils sont si
jolis que je les ai prêtés moi-même, mais soyez sans inquiétude, on ne
tardera pas à me les rendre. Et le temps passait, et si plus tard le
propriétaire hasardait une nouvelle réclamation, la dame prenait un air
des plus surpris et s’écriait: «Vous faites erreur, je vous les ai
rendus dans le temps, vous les aurez prêtés à d’autres». Mon Dieu, elle
était peut-être de bonne foi, et à force d’emprunter des livres et de
les mêler aux siens, elle finissait par ne plus s’y reconnaître...
Concluons qu’il est plus facile de retenir les livres que ce qu’il y a
dedans. C’est ce que disait déjà Helvétius, il y a cent ans. Je compte
visiter les catacombes, je suis en instance pour cela.
RIGHT
_Mardi, 15 Octobre 1889._
Musée de Minéralogie et Géologie.--Musée du Louvre--Dîner en famille
avec une nouvelle arrivée.
Temps froid, avec soleil et ciel bleu; d’ailleurs on peut aller par
n’importe quel temps à l’Exposition, ses palais, ses galeries, ses
arcades et ses vélums sont là pour vous protéger.
Nous avons visité ce matin un musée où ma cousine et moi nous nous
sommes trouvées seules! Cela m’a paru tout à fait drôle, puisque partout
il y a foule compacte. Provinciaux des villes et même des campagnes
continuent de donner avec un entrain qui stupéfie les Parisiens. Cela
prouve qu’il n’y a pas qu’eux à savoir se débrouiller.
Oui, nous avons visité à Paris, en temps d’Exposition, d’immenses salles
ouvertes au public... où il n’y avait personne!
Nous étions boulevard Saint-Michel, à l’Ecole des Mines, qui contient le
Musée de minéralogie et de géologie.
Des peintures murales représentent les lieux minéralogiques les plus
remarquables. Au premier étage sont les collections minéralogiques et
géologiques groupées pour la France par départements. Nous ne sommes
point montées au second étage qui contient une collection
paléontologique de grande valeur et dont tous les spécimens sont
étiquetés. Ce sanctuaire d’une science qui n’est pas à la portée de tout
le monde ne peut intéresser que des savants.
Nous avons donc vu au premier des pierres de toutes sortes, mais nous ne
nous sommes arrêtées que devant les pierres précieuses et nous avons
également admiré les œuvres de la nature et celles du travail humain.
Les diamants fabriqués ont la pureté et la dureté des diamants naturels,
malheureusement, ils sont très petits, on n’est pas encore arrivé à
produire de gros diamants, les autres pierres précieuses, saphirs,
rubis, émeraudes, sont aussi des poussières comparées à la grosseur des
pierres naturelles, les émeraudes surtout qu’on trouve aux Monts Ourals
en blocs énormes.
J’ai été éblouie par toutes les merveilleuses peintures et sculptures
que renferme le Musée du Louvre. Mais il faudrait y passer des semaines,
le catalogue en main pour le voir et l’admirer à son aise. Je n’ai donc
fait que passer de galerie en galerie, de travée en travée, de salle en
salle: salle ronde, salle carrée, salle des Sept Mètres, etc., etc.
C’est une incomparable réunion de chefs-d’œuvre dans un cadre digne du
tableau. En effet, le Louvre, par ses magnifiques proportions, la beauté
de son style antique s’unissant à celui de la Renaissance l’extrême
élégance de sa décoration, est considéré comme le plus beau Palais de
l’Europe, et ses collections artistiques en sont les plus riches et les
plus précieuses.
Mais les musées restent, l’Exposition passe, donc il faut consacrer son
temps à cette dernière.
Ce soir après dîner, Mathilde, la jeune parente de ma cousine nous a
raconté ses déconvenues depuis trois jours. Ses lamentations nous ont
fort diverties, ô noirceur du cœur humain. Voici sa navrante odyssée:
Je n’ai pas de chance, nous a-t-elle dit.
En 1867, j’étais toute jeune fille, un de mes oncles, vieux célibataire,
m’offre un voyage à Paris, je n’avais garde de refuser. J’étais joyeuse
comme un oiseau le matin du départ, nous arrivons dans les meilleures
dispositions et nous voilà, du matin au soir, visitant tous les deux
Paris et surtout l’Exposition. Malheureusement, nous n’avions nullement
les mêmes goûts. Mon oncle s’attardait devant tous les produits
gastronomiques, les vins vénérables, les eaux-de-vie de la Comète, les
foies-gras de Strasbourg; les armes et les machines l’intéressaient
aussi beaucoup. Moi, je n’aurais voulu m’arrêter que devant les beaux
meubles, les bijoux, les dentelles et les soieries. Celles de Lyon
étaient éblouissantes. Il y avait entr’autre une robe de soie blanche
sur la traîne de laquelle s’épanouissait, tissée dans l’étoffe, la queue
d’un paon faisant la roue. Cette robe destinée à une souveraine, me
fascinait; mais mon oncle n’entendait pas qu’on s’arrêtât à ces
babioles.
Nous passions rapidement, ne stationnant que devant les vitrines
favorites de mon oncle. Je déplorais, tout bas, ma jeunesse et ma
dépendance. Etre libre quand on a quinze ans, quel rêve!
Les années ont passé... je suis mariée et je viens à Paris avec mon mari
et mes deux enfants: Yvan, sept ans, Anne, cinq ans, pour voir cette
incomparable merveille, dont les oreilles me tintent depuis tantôt six
mois. J’espère cette fois la voir à ma guise; mais la femme propose et
le mari et les enfants disposent.
Nous arrivons le soir fort tard à l’hôtel, très fatigués d’un long
voyage et nous nous couchons vers dix heures ayant vraiment besoin de
repos.
Avant minuit nous sommes réveillés par ce cri sinistre: au feu! au feu!
Yvan, les yeux hagards, s’est déjà jeté hors de son lit. Des lueurs
blafardes passent devant notre fenêtre, les cris d’angoisse redoublent,
ils sortent de la chambre contiguë à la nôtre. A peine vêtus, ma fille
dans mes bras, mon fils tenant la main de son père, nous descendons
l’escalier affolés et nous faisons irruption dans la salle-à-manger de
l’hôtel, où plusieurs voyageurs se trouvaient déjà. Les pompiers avaient
été prévenus. Voici ce qui était arrivé. Une vieille demoiselle, notre
voisine de chambre, avait l’habitude de se faire enfermer et sa
domestique qui logeait aux mansardes emportait la clé. Cette demoiselle
en frisant ses papillotes, avait mis le feu aux rideaux et l’on juge de
son angoisse, ne pouvant sortir. Voilà ce qui avait rendu ses cris si
déchirants et effrayé toute la maison. Les pompiers en quelques jets
d’eau, eurent bientôt éteint l’incendie et chacun, vers deux heures du
matin, put regagner ses appartements; mais comment dormir après de
telles émotions?
Nous nous levons tard et sortons aussitôt le déjeuner pour faire
quelques commissions; place Saint-Michel nous nous trouvons au milieu
d’un encombrement de voitures, Yvan tirait à droite, Anne tirait à
gauche, et peu s’en est fallu que nous ne fussions tous les quatre
écrasés. J’étais toute frissonnante de peur et mon mari très pâle. Ma
chère amie, me dit-il, nous ne sommes pas ici dans nos rues tranquilles
de province, il est impossible de se tirer d’affaire avec des enfants de
cet âge-là, prenons une voiture. Nous leur avons promis depuis longtemps
une visite au Jardin d’Acclimatation, voilà le moment venu. Oui, oui, me
suis-je écriée, sauvons-nous à la campagne. Mon mari a souri, comment, à
peine arrivée à Paris le but de tous tes désirs, tu songerais à le
quitter!
Les enfants ont vite oublié le danger, ravis de rouler en voiture, en
attendant la promenade en palanquin sur le dos d’un éléphant.
Le fiacre est à peine arrêté devant l’entrée du Bois de Boulogne que les
deux bambins sont à terre, je me précipite pour les suivre et mon mari
aussi. Cinq minutes après nous nous apercevons que leurs manteaux et nos
deux parapluies sont restés dans le fiacre qui était reparti de suite,
et comme en naïfs provinciaux que nous sommes, nous n’avions pas songé à
prendre le numéro, nos manteaux et parapluies ne se retrouveront jamais.
Nous ne sommes pas les seuls à oublier ces objets, la statistique assure
qu’il est perdu environ cinq mille parapluies chaque année à Paris. Nous
avons donc bien des compagnons d’infortune, mais ce n’est pas une
consolation.
Cette fois, nous rentrons satisfaits de notre promenade, et nous
promettant bien de passer le lendemain, qui était hier, une délicieuse
journée à l’Exposition. De bonne heure, nous nous y rendons tous les
quatre avec les deux sœurs de ma mère qui, vous le savez, habitent Paris
depuis longtemps.
Je m’intéresse à beaucoup de choses que mon mari ne regarde même pas.
J’avoue que je suis un peu ébouriffée de tout ce que je vois, on le
serait à moins, nous marchons, trottons, circulons et finalement mon
mari qui s’arrêtait d’un côté, moi et mes tantes d’un autre, nous
finissons par nous perdre, et nous voilà nous cherchant mutuellement et
perdant une grande heure à cet agréable exercice. Yvan adore son père,
et le voilà tout en larmes. Papa est perdu! Papa est perdu!
--Mais non, mon chéri, calme-toi, nous allons le retrouver.
Anne très fatiguée commençait déjà à faire la grimace; son chagrin
éclate à son tour, mais il ne s’agit que d’elle.
--Maman, je suis lassée...
--Ma petite fille, nous cherchons ton papa, tout à l’heure tu vas te
reposer.
--C’est maintenant que je veux me délasser; je veux m’asseoir.
Et nous prenons des chaises, qu’entre parenthèse on nous fait payer deux
fois. On ne peut pas discuter pour quelques centimes.
Au bout d’un quart d’heure, Anne en avait assez et Yvan pleurait
toujours. Anne n’était plus lassée, elle avait faim.
--Je voudrais un gâteau.
--Mais, ma petite, il n’y en a pas ici, nous irons en chercher plus
tard.
--Je veux un gâteau, j’ai faim...
Nous nous dirigeons vers une pâtisserie.--Allons, Yvan, ne pleure plus,
veux-tu un bonbon?
--C’est pas un gâteau que je veux, c’est papa.
Les enfants mangent des brioches, et j’espère avoir enfin la paix.
Mais généralement quand on a eu faim, on a également soif, et quand on a
mangé, il faut boire, et nous voilà à la recherche d’un bock, mais c’est
bien une autre affaire, Anne ne veut ni bière ni vin, elle veut de l’eau
et c’est justement ce que les limonadiers n’aiment pas à vendre. Yvan
refuse énergiquement de boire. Je ne veux pas boire, je veux papa.
Anne a donc bu et mangé consciencieusement, elle éprouve un troisième
besoin sur lequel je n’appuie pas, et nous voilà courant jusqu’au diable
vert pour trouver le dit pavillon..., et Yvan pleurait toujours. Tout
cela avait pris beaucoup de temps, et nous étions véritablement tous
très fatigués.
J’ajouterai même que mes bonnes tantes qui n’ont jamais eu d’enfants
étaient positivement atterrées. Nous retrouvons mon mari maussade et de
mauvaise humeur, me reprochant de l’avoir perdu, et moi à mon tour me
révoltant d’être restée seule à subir la corvée des enfants.
Nous prenons le petit decauville qui nous conduit au pied de la célèbre
tour. Je n’aurais pas mieux demandé que de me promener, de voir,
d’admirer mais j’avais mes deux terribles boulets, non aux pieds, mais
aux mains et cela paralysait mon enthousiasme.
Nous dînons à l’Exposition pour prendre les premiers nos places aux
fontaines lumineuses. Anne baîllait et Yvan avait fini par dormir sur
les genoux de son père. Nous sommes rentrés vers onze heures, harassés.
C’était à se demander si nous avions fait vingt-cinq lieues à pied.
Nous nous couchons, mais mon fils très fatigué est pris de fièvre, et
nous avons passé la nuit dans l’inquiétude mon mari et moi. De grand
matin nous avons fait venir un médecin qui nous a complètement
rassurés. Ce n’est que de la fatigue et de l’émotion. C’est pourquoi
vous me voyez seule aujourd’hui.