pourraient s’intituler les pantagruels des temps modernes. J’ai remarqué
une statue noire, c’était une Vénus en chocolat, non loin d’un buste
d’une blancheur éblouissante; le buste en stéarine de la reine Victoria.
L’Angleterre expose aussi une meunerie modèle qui occupe un bâtiment de
deux étages. Toutes les opérations se font automatiquement depuis le
broyage du grain, jusqu’à la mise en sac de la plus pure farine. La
laiterie qu’elle expose est également bien organisée. De jolies vaches
d’Ecosse, d’Islande, du Wilhshire offrent aux visiteurs leur blanche
liqueur chaude et mousseuse.
Les Indes anglaises se sont bâti un palais des plus brillants; colonnes,
galeries, fenêtres jumelées, coupoles, tout cela doit appartenir au
style hindou. Il rappelle, dit-on, le type de la tour Outab de Delhi.
Tous les exposants sont de réels Indiens, à commencer par le Maharajah
de Mysore.
Pas brillant le Canada, les Canadiens "au cœur français" auraient-ils
donc oublié la mère patrie? C’est le cas de répéter le mot d’où lui
vient son nom à canada (ici rien). On raconte qu’au commencement du
XVIe siècle les Espagnols n’ayant trouvé aucune trace de mines d’or
ou d’argent sur les côtes de ce froid pays se retirèrent en répétant a
canada (ici rien). C’est ce mot qui répété plus tard par les indigènes
fut pris par les Français pour le nom véritable de cette contrée; qui
l’a gardé depuis.
La Nouvelle Zélande a orné son Exposition de grandes peintures murales
résumant les trois principales occupations de cette colonie; les
vendanges, la chasse aux animaux et la chasse... à l’or, au milieu une
immense carte. La chose la plus curieuse de cette exposition est un
portique très décoratif en briques dorées dont le volume représente tout
son or extrait jusqu’ici!
L’île de Ceylan ne m’a rien dit, on y vend à boire; la colonie de
Victoria non plus, on y peut déguster à son aise tous les vins
australiens dont on fait l’éloge... Mais cela ne m’intéresse pas. Toute
différente pour moi l’exposition du cap de Bonne-Espérance.
On ne s’arrête guère à regarder l’architecture de son pavillon, c’est
l’intérieur qui vous éblouit, il est rempli de diamants, c’est
inimaginable. Là vous avez l’illusion complète d’une visite aux mines de
diamant. Nous sommes arrivées juste à temps pour assister au lavage de
la terre diamantifère qui a lieu tous les jours de 3 à 5 heures avec
explications, nous avons vu le triage, la taille et le polissage.
Un immense coffre-fort transparent qu’un ingénieux mécanisme permet
d’éclairer le soir à la lumière électrique contient pour plusieurs
millions de pierres brutes. Au milieu de cette collection brille le plus
gros diamant du monde, on l’a trouvé il y a quelques mois à peine dans
les mines de Beers, il pèse 482 carats.
J’ai trouvé fort agréable l’audition d’orgue à laquelle nous avons
assisté, grande et belle musique, morceaux de savante facture.
Voici le programme:
L’orgue est un instrument magnifique d’une puissance de sons
extraordinaire surtout quand il est manié par des maîtres qui
s’appellent Charles Widor, Théodore Dubois, Alexandre Guilmant. On
n’entend pas seulement de la musique au palais du Trocadéro, on y entend
aussi beaucoup de discours et de conférences. Il est _phylloxéré_ de
congrès: congrès géodésique, congrès de l’hypnotisme, du magnétisme
humain appliqué à la guérison des maladies, congrès de physiologie,
congrès des poids et mesures, congrès du repos dominical, congrès des
chemins de fer, etc., etc.
Après la reine des Mers, le colosse du Nord; cinq cents exposants le
représentent ici. La façade de la section russe est magnifique,
l’architecte a eu l’heureuse idée de reproduire les plus beaux monuments
du style byzantin de Moscou, le mur du Kremlin, les fenêtres du palais
de Tehrem, les tours de la cathédrale de Wassili-Lajenij, le clocher
d’Ivan le Terrible, la tour Soukareff. L’intérieur a un aspect gai orné
de couleurs vives où le rouge et le bleu dominent. Au fond un énorme
écusson représente Saint Georges terrassant le dragon. La Russie est
encore une nation neuve, mais son développement commercial et industriel
prend depuis quelques années des proportions colossales--les arts
suivent la même marche ascendante et la Russie devient un grand peuple,
comme elle est déjà un grand pays. A moins d’avoir un calepin en main et
de prendre des notes, il est impossible d’énumérer tout ce qu’elle
expose.
Les fourrures par leur nombre et leur beauté tiennent une place
considérable; elles font rêver aux belles élégantes enfouies l’hiver
dans leurs manteaux de zibeline, aux riches boyards qui s’achètent
couramment une pelisse en renard bleu dans les prix de vingt à trente
mille francs.
L’orfèvrerie est remarquable particulièrement les bijoux de style
byzantin les objets nickelés et filigranés; très jolies aussi les
broderies au point russe qui est tout simplement notre point de marque,
point facile qui va certainement se généraliser et devenir à la mode.
Voilà encore des dentelles, des costumes, des tapis en soie de chèvres,
des étoffes en duvet de cygne, des tableaux religieux en véritables
pierres précieuses des Monts Ourals, de la vaisselle en bois verni
inaltérable à l’usage, etc.
RIGHT
_Jeudi 10 Octobre 1889._
Famosa Corrida à la gran plaza (cirque) di Toros, rue Pergolèse.
Eh bien, là, franchement, les combats où plutôt les courses de taureaux
ne sauraient m’amuser longtemps une fois suffit comme pour Buffalo et
puis pas bon marché ce spectacle vingt francs les bonnes places. Les
gens qui se passionnent pour ce genre d’exercice vont sans doute y
chercher les émotions fortes que donne la lutte quand il y a aussi
danger pour l’homme et que le taureau doit être mis à mort; mais ici
rien de cela, c’est un simulacre, cheval et cavalier peuvent quelquefois
recevoir un coup de corne, mais c’est rare.
L’arène est entourée d’une palissade tout le long de laquelle règne une
saillie en bois, une espèce de marche, qui sert à l’homme poursuivi, de
point d’appui pour franchir la palissade et se sauver dans l’étroit
corridor qui sépare l’arène des gradins.
Je ne puis m’empêcher de reproduire ici le passage d’un article de
journal qui traduit parfaitement ma pensée.
«Tous ces personnages se prennent au sérieux et finissent par se croire
le Cid en personne, ainsi que le faisait si bien remarquer un de mes
confrères qui n’est pas plus que moi partisan de cette sorte de
distraction, tout cela fait pitié et il faut n’y voir qu’une exhibition
du cabotinage poussé à ses extrêmes limites.
On objecte que le toréador joue sa vie. Qu’importe! autant il est
méritoire et héroïque de la risquer pour porter secours à son semblable
dans un incendie ou dans un naufrage, autant il est bête et blâmable de
la risquer inutilement en affrontant les cornes d’un taureau qui, en se
défendant, essaiera de crever le ventre soit du cheval, soit du
toréador.
En Espagne, les assistants sont pris de délire lorsque le sang coule.
Comme cela est beau, en effet de voir un taureau tué d’un coup d’épée,
ou un cheval éventré laissant tomber ses entrailles dans l’arène. De
tels spectacles sont faits pour ces peuplades sauvages de l’Afrique, ou
des roitelets s’amusent à jouer avec des têtes, avec le même sang-froid
que nous jouons avec des quilles.
Et cependant, il y a des gens parfaitement civilisés, de mœurs douces et
doués d’une grande intelligence qui se sont pâmés devant des courses de
taureaux. Il faut citer Alexandre Dumas et Théophile Gautier, qui les
ont décrites avec un enthousiasme égalant celui qu’ils éprouvaient à la
Comédie-Française en écoutant les chefs-d’œuvre du grand répertoire.
Je reviens à la représentation: Tout a parfaitement marché, l’orchestre,
les quadrilles, le défilé superbe où l’on voit paraître dans leur
costume chatoyant les torreros, les caballeros, les picadores qui
combattent à cheval armés de leurs longues lances et les _chulos_ à
pied.
Nous avons vu figurer sur le programme les épées les plus célèbres, les
prima spadas d’Espagne. Ces jeunes toréadors jouent avec les taureaux
comme avec des moutons. On suit aussi les passes du manteau, la pose des
bandrilles, mais le plus beau moment c’est lorsqu’armés de la muletta
ils amènent la bête où ils veulent et feignent de la mettre à mort
puisque cela n’est pas permis en France.
Les chulos harcellent le taureau en agitant leur grand manteau d’étoffe
pourpre, banderillos, caballeros, picadores lancent sans pitié sur le
pauvre animal des banderolles multicolores qui munies d’une pointe de
fer se piquent et s’enfoncent dans la peau, rien de plus original que de
voir le taureau courant, mugissant, combattant avec sa douzaine de
banderolles sur le dos, du reste le combat est bien inégal, le taureau
les cornes emboulées pour atténuer les coups qu’il peut porter reçoit
l’attaque de ses adversaires qui eux ne ménagent pas leurs coups.
S’ils se sentent poursuivis de trop près, les picadores ont plusieurs
moyens d’échapper au danger, d’abord les chulos qui sont là pour faire
diversion, dérouter le taureau, le défiler à leur tour en lui jetant le
gant ou plutôt le manteau.
Si le taureau indifférent à leur provocation continue de poursuivre le
picadore, celui-ci prend le parti héroïque de s’élancer vers la
palissade qu’il franchit d’un bond abandonnant comme Joseph de biblique
mémoire son manteau qu’il jette au nez de son ennemi, celui-ci s’arrête
surpris et s’acharne sur cette masse de plis flottants, qu’il déchire du
sabot et des cornes, pendant que le picadore à l’abri regarde
tranquillement passer sa colère. Chaque taureau paraît à son tour et
combat seul. On l’agace, on l’excite, on le blesse parfois, enfin il
entre en fureur et alors on l’applaudit: «bravo toro»; mais s’il est de
trop bonne composition que rien ne l’irrite et qu’il s’accule dans un
coin le regard vague, ennuyé, rêvant peut-être à sa liberté dans les
plaines herbacées, oh! alors le public s’impatiente et crie: à bas! à
bas! à mort! comme si l’animal pouvait comprendre l’injure.
La semaine dernière un taureau s’était montré magnifique d’emportement,
joutant rudement contre les hommes et les chevaux, le toréador stimulé à
son tour se montrait d’une témérité inouîe. Un jeune Madrilène qui
assistait à la représentation, saisit d’enthousiasme, a failli jeter au
héros de cette lutte toute sa toilette.
Son chapeau, ses jumelles, son jonc à pomme d’or, son mouchoir parfumé,
ses gants, son habit et son gilet auquel pendait un magnifique
chronomètre, jonchaient l’arène.
On a craint un instant que ce fanatique se jetât lui-même en signe de
satisfaction. On a dit que ses vêtements lui avaient été rendus.
J’espère que le chronomètre est resté dans la poche du gilet.
Très originale la manière dont le taureau s’en va; libre et furieux, il
serait difficile à prendre, comment s’en débarrasser?
On voit paraître six, huit, dix bœufs qui ont été habitués à faire
plusieurs fois de suite le tour de la piste, bientôt le taureau se mêle
à cette bande, la suit et disparaît avec elle.
Cette course de bœufs, dressés à chercher leur congénère pour le ramener
au toril est fort amusante. On regarde cela tranquille sans
appréhension.
C’est un moment d’accalmie pour tout le monde, bêtes et gens.
La course à laquelle nous avons assisté a été des plus émouvante, un peu
trop pour mon goût, dix mille personnes y assistaient. Les taureaux très
braves ont culbuté plusieurs fois chevaux et picadores. L’émotion du
public était à son comble.
On attend encore d’Espagne une cinquantaine de taureaux de combat,
curieux train de chemin de fer que celui qui transporte ces animaux
voyageant isolé chacun dans son petit appartement, une immense et solide
boîte.
Il y a des jours où la recette dépasse ici cent mille francs; voilà un
chiffre qui fait rêver et qui me semble un fâcheux pronostic pour
l’avenir, car il est à craindre qu’après le simulacre qui obtient tant
de succès, on arrive au vrai combat plein d’imprévu et souvent
d’accidents. Espérons que les Français ne se passionneront pas pour les
exercices tauromachiques et que ce spectacle, voir éventrer des chevaux
et daguer des taureaux qui se sont d’abord rués sur les hommes, restera
l’amusement favori et national des Espagnols.
Nous sommes sorties du cirque par une pluie diluvienne, ce qui a
contribué encore à refroidir mon enthousiasme, toutes les voitures
prises, tous les omnibus envahis; attendre! attendre! Patience! c’est le
grand mot à Paris et nous avons attendu une heure. Nous étions parties
gaîment, mais comme l’a écrit un profond philosophe:
«On rit aux arrivées
Et l’on pleure aux départs».
RIGHT
_Vendredi, 11 Octobre 1889._
Exposition l’Autriche-Hongrie, la Belgique, la Hollande.
La section Austro-Hongroise est ornée à l’intérieur, de cartouches
portant le nom des principales villes de ce royaume très civilisé et
riche en industries de tous genres.
Son exposition de bijoux m’a frappée; l’Autriche possède sans doute des
mines de grenat car elle présente des vitrines entières de bijoux qui ne
sont absolument composés que de cette pierre taillée et montée de toutes
les façons; l’Autriche se fait donc remarquer par ses bijoux de grenat
qui ont leur cachet propre comme les coraux, les camées et les mosaïques
d’Italie.
On voit aussi quantité de bibelots variés en porcelaine, les plus drôles
sont la série des bonshommes branlant la tête au moindre frôlement, mais
je crois que ce genre est redevenu jeune à force d’être vieux.
Je me souviens avoir vu dans mon enfance des magots de ce genre là, qui
remuaient leur chef à perpétuité et même vous tiraient la langue.
Par exemple ce qui est vraiment beau c’est la cristallerie de Bohême
qui ne craint aucune concurrence.
La petite Belgique peut marcher de pair avec les plus grandes nations,
elle expose dans toutes les classes.
Les dentelles, la verrerie, les faïences, la draperie, les tapisseries
sont les principales spécialités qui font la réputation de l’industrie
belge.
La dentelle en est sans contredit la plus ancienne.
Tous les genres de dentelles véritables s’y fabriquent aujourd’hui;
telles sont les dentelles connues sous le nom de Valenciennes, Malines,
Flandres, application de Bruxelles, Duchesse, torchons, points gaze,
Burano, Venise et autres points qui se font à l’aiguille et celles qui
s’exécutent à l’aide de fuseaux. Les dentelles aux fuseaux se fabriquent
généralement dans les Flandres, sur un petit métier portatif; quant à la
dentelle à l’aiguille, elle se fait au moyen d’une simple aiguille et
d’un morceau de parchemin retraçant le dessin.
Depuis 1878, les fabricants belges ont fait de grands progrès dans leurs
dessins et beaucoup de leurs produits ont un caractère très artistique;
on peut, en effet, voir cette fois des panneaux et de petits tableaux
exécutés comme en peinture par des dentellières qui n’ont à leur
disposition pour produire les ombres et les effets que la différence de
grosseur de leur fil ou de leur soie.
La pièce principale de l’Exposition de dentelles est un grand voile de
mariée Louis XVI, en point à l’aiguille, de trois mètres de long sur
deux mètres de large. Des fleurs en forment le motif; ce voile se
compose de trois cent cinquante morceaux et il a fallu plus de deux ans
pour l’exécuter. Son prix est de neuf mille francs.
Dans le même genre, il convient de citer des robes, des nappes d’autel,
des mouchoirs et des éventails qui font l’admiration des visiteuses.
Charmantes les dentellières flamandes travaillant sous les yeux du
public.
L’éloge de la verrerie de Charleroi n’est plus à faire. Dans son
exposition remarquable, elle expose des glaces magnifiques qui peuvent
rivaliser avec celles de Saint-Gobain. Mêmes compliments aux
porcelainiers et faïenciers, tout ce qu’ils exposent est ravissant.
La manufacture royale de tapisseries de Malines nous montre quatre
panneaux qui peuvent soutenir la comparaison avec les plus beaux
produits des Gobelins. L’une de ces tapisseries appartient au Sénat
belge; en voici la légende:
«Le 3 avril 1566 les gentilshommes confédérés remettent à Marguerite de
Parme, au palais de Bruxelles, une requête par laquelle ils réclament la
liberté de conscience.»
Les ébénistes belges sont également des artistes, tous leurs meubles
sont frappés au bon coin de l’originalité.
Une chose fort curieuse encore c’est le plan complet du port d’Anvers;
cette miniature permet de comprendre d’un coup d’œil l’importance de ce
port gigantesque.
La Hollande tient un bon rang. Ce petit pays qui n’a pas quatre millions
d’habitants, mais qui en compte vingt avec ses colonies, est fort
intéressant à étudier. Sa façade construite dans le style de la
Renaissance néerlandaise, se compose d’une large porte et de quatre
baies symétriques en plein cintre, ornées de draperies.
La Hollande est une nation active, industrieuse, intelligente. Ses
toiles incomparables, ses velours d’Utrech, ses faïences de Delft
justifient leur vieille renommée.
Très belle l’exposition de la manufacture royale d’Eventer dont certains
tapis ont jusqu’à dix centimètres d’épaisseur.
Les Hollandais "ces rouliers des mers" comme on les appelait jadis
étaient alors renommés dans le monde entier comme constructeurs de
navires. A remarquer aussi les cartes, plans, dessins techniques de
ports, de digues, de ponts, de canaux, ces canaux qui servent de rues
dans les villes et de routes dans les campagnes, et qui prouvent que les
Hollandais sont des ingénieurs hors ligne.
Leur pays est une conquête, un empiètement fait sur la mer. Ils ont
accompli des travaux prodigieux pour faire une terre riche, fertile de
ce pays de _polders_ (marais, aux côtes semées d’îlots). Amsterdam
seulement, cette Venise du Nord, compte quatre-vingt-dix îlots reliés
par trois cents ponts; elle est entièrement bâtie sur pilotis--en sorte
que si l’on pouvait retourner cette cité, elle présenterait l’étonnant
spectacle d’une immense forêt dépouillée de feuillages.--Oui, ce pays
entièrement plat, quelquefois au-dessous du niveau de la mer, n’est
défendu contre les inondations de l’Océan que par un ensemble admirable
de digues et un système de canalisation qui donne aux eaux leur libre
cours. On peut donc dire que les Hollandais sont en lutte perpétuelle
avec l’élément liquide. L’Océan est leur ennemi intime en temps de paix,
mais en temps de guerre il devient leur meilleur ami. Les habitants
ouvrent les digues et submergent les envahisseurs. Cependant un jour il
advint que grâce à la glace la cavalerie française y fit une prouesse
dont le souvenir reste dans l’histoire.
La Hollande présente aussi une taillerie de diamants évaluée à deux
millions.
Voilà la table où les pierres sont d’abord coupées, puis taillées
grossièrement; la taille s’achève à l’aide de meules disposées autour
des tables, ces meules sont mues par un moteur à gaz. Une meule ancienne
qui marchait à l’aide du pied permet de juger des perfectionnements mis
au service du lapidaire.
Récemment encore, Amsterdam était la seule ville du monde où se fit la
taille régulière du diamant: elle a maintenant Paris pour rivale en
cette industrie très spéciale; mais les ouvriers hollandais, tailleurs
de diamants, d’origine portugaise, sont restés les maîtres de cet art
délicat où il faut autant de tour de main que de probité.
Les colonies hollandaises font honneur à la mère patrie: étoffes
indiennes de tous genres, trophées d’armes et d’instruments de musique,
objets richement incrustés, vases en matière précieuse.
Le vaste empire batave est là tout entier.
Autre curiosité très pittoresque et très couleur locale: c’est le
village javanais (Kampong). Soixante personnes de la peuplade des
Prangers sont là, nous initiant à la vie que mènent vingt millions
d’êtres humains. Toutes les cabanes, à commencer par celle du chef, sont
en bambou, élevées sur pilotis pour protéger les habitants contre les
attaques des fauves. Ici, ce sont des chapeliers tressant d’immenses
chapeaux en bambous, là, une vieille Javanaise fait la cuisine au riz.
Les femmes très peu vêtues ont les cheveux huilés et les joues fardées;
tout cela est d’une couleur locale et d’un pittoresque saisissant.
Le théâtre achève de nous transporter dans un autre monde: l’orchestre,
composé d’un violoncelle primitif, de xilophones et de jeux de cloches,
de gongs de différents calibres fait danser des bayadères, des almées
très authentiques et qu’on a eu mille peines à obtenir du Prince de
Pranger qui ne voulait pas les laisser partir de son harem. Elles
apparaissent vêtues de bijoux et d’étoffes superbes, un carquois sur
l’épaule et une auréole de plumes autour de la tête. Leurs poses sont
langoureuses, leurs danses ont beaucoup de charmes. Elles tournent
lentement et longtemps. C’est un spectacle étrange pendant lequel on se
croit bien loin de Paris.
Nous songeons à aller demain samedi et le mardi suivant à
l’Opéra-Comique voir _Carmen_ et _Sigurd_, deux opéras que je tiens à
entendre pendant mon séjour; nos places sont retenues: deux fauteuils
d’orchestre au premier rang.
RIGHT
_Samedi, 12 Octobre 1889._
L’Exposition.--Europe.--La Grèce.--L’Espagne.--Le Portugal.--La Suisse
Le Palais grec construit dans l’ancien style du pays, ne s’élance point
en dôme, campanile, clochetons; il reste droit, sévère, régulier. Sur
les deux murs qui s’étendent à droite et à gauche de l’entrée
principale, on aperçoit de grandes peintures qui représentent la Grèce
ancienne et la Grèce moderne. D’un côté l’Acropole, de l’autre les
usines du Laurium.
La même idée se poursuit à l’intérieur. D’un côté, on a inscrit le nom
des quatre villes les plus importantes de la Grèce antique: Athènes,
Corinthe, Sparte et Thèbes, de l’autre les premières villes de la Grèce
moderne: Le Pirée, Syracuse, Corfou et Patras.
Les tissus de soie faits à la main par les femmes d’Athènes et de
Corinthe, les broderies soie sur soie et les tapis également tissés à la
main, sont d’une perfection hors-ligne.
Les échantillons de marbre sont nombreux et magnifiques, les verts sont
de toute beauté, les colonnes de Sainte-Sophie à Constantinople, ont été
taillées dans des marbres pareils. On remarque beaucoup un morceau de
marbre inconnu jusqu’ici, rouge veiné de bleu et noir, il a été ramassé
dans l’île de Chio. Une suite de photographies du plus haut intérêt
reproduisent les statues trouvées dans ce pays pétri par les arts et
dont plusieurs sont antérieures à Périclès.
On retrouve l’Espagne dans les salons de peinture où ses artistes
exposent de superbes tableaux qui font le plus grand honneur à son école
moderne, au Palais des Industries diverses où elle prend un salon, et au
Palais des Arts libéraux où elle occupe une grande galerie, ce qui ne
l’empêche pas d’avoir en outre plusieurs pavillons et kiosques pour
l’exposition de ses colonies et la dégustation de ses excellents vins.
Le grand pavillon espagnol des produits alimentaires rappelle les
monuments historiques de style muzarabe que l’on voit en Espagne
principalement à Tolède. Très beau aussi le Pavillon des colonies
espagnoles tout rempli des richesses de ces terres fortunées. On
pourrait dire que Cuba est le sucrier du monde et quel est le fumeur qui
ne recherche pas les cigares de la Havane?
Le Pavillon du Portugal avec sa tour de trente-six mètres de hauteur
fait grand effet. Le style général de ce pavillon est le Louis XV
portugais avec des ornements copiés sur les monuments de Bélem notamment
du cloître. Les vins portugais sont paraît-il comme les vins espagnols
réputés chez les gourmets: j’ai mieux aimé m’arrêter aux faïences
émaillées et terres cuites genre Bernard Palissy qui m’ont paru très
décoratives.
La Suisse
La Suisse est une vaillante nation, son exposition le démontre. Très
remarquables les soieries de Zurich et les broderies d’Appenzell;
excellent le chocolat Suchard et le fromage de gruyère. La Suisse est la
patrie des fromages comme l’Italie est la patrie des pâtes. Après cela
le grand triomphe de la Suisse c’est l’horlogerie. Cette branche si
remarquable occupe à elle seule deux cent cinquante mètres avec cent
soixante exposants. On y voit tous les modèles connus de montres,
pendules, horloges et même des modèles inconnus. Je suis restée en
extase devant une montre de vingt-cinq mille francs.