professionnelle et un hôpital entretenus aux frais de Monsieur
Schneider. Les ouvriers bien notés peuvent habiter dans les confortables
cités et cela moyennant un modique loyer qui ne dépasse pas huit francs
par mois. Chaque logement est composé de trois, quatre ou cinq pièces
avec un petit jardin. De plus, Monsieur Schneider a encouragé, facilité
le développement des Sociétés coopératives qui fournissent, presque aux
prix coûtants, aux ouvriers, les aliments, vêtements et objets de
ménage dont ils ont besoin.
On calcule que les œuvres instituées par ce philanthrope et richissime
propriétaire, dépassent annuellement la somme de deux millions. Les
services de retraites et de secours atteignent la somme d’environ sept
cent mille francs, les allocations aux réservistes et aux pères de
famille ayant plus de cinq enfants se montent à près de huit cent mille
francs.
L’horlogerie nous accueille plus bruyamment. Elle sonne sans cesse, dans
tous les tons, mêlant à des voix claires et vibrantes le chant monotone
du coucou et le trille enchanteur du rossignol. On peut ici étudier tous
les systèmes depuis le modeste réveil-matin jusqu’aux carillons les plus
célèbres, depuis la simple cloche que manie le choriste jusqu’au gros
bourdon qui ébranle les cathédrales.
Ce n’est pas sans fierté que nous voyons figurer le génie français civil
et militaire.
Voilà des spécimens de tous les matériaux de construction. Les pierres,
le bois, le fer, le plomb, les chaux, les mortiers, les ciments, les
briques, les tuiles, les carreaux, les ardoises, les cartons bitumés
pour toiture, etc., etc. A l’aide de ces matériaux nous voyons
l’ingénieur qui conçoit et l’ouvrier qui exécute, accomplir de nos jours
sans hésitation, sans tâtonnement, les travaux les plus gigantesques
dans la mer comme sur la terre.
Le génie militaire se présente avec son contingent de produits
effrayants, formidables. Dans ce pavillon ou plutôt ce Palais de la
Guerre on marche si serrés les uns contre les autres qu’une épingle ne
tomberait pas à terre, comme on dit vulgairement.
Les pièces d’artillerie sont, paraît-il, très remarquables, pour moi, la
vue de toutes ces choses effrayantes m’a donné le frisson. On ne pourra
plus résister à de tels engins. A force de trouver de pareilles machines
à tueries on n’osera plus s’en servir. C’est ma consolation en voyant
cet amoncellement de canons, d’obus, de projectiles de toutes sortes qui
vomissent avec le fer et le feu, la mort!
Nous quittons le côté de la destruction pour entrer dans celui de la
réparation, le service des ambulances si parfaitement organisé. Auprès
des choses de première nécessité, que d’objets ingénieux pour soigner
délicatement les malades, les blessés, les soulager d’abord et ensuite
les guérir. Cependant, le cœur ne se détend pas encore, il évoque la
vision des souffrances qui tortureront tant de malheureux, il voit les
membres brisés, les opérations douloureuses, les fièvres terribles, il
entend les plaintes désespérées, le râle des mourants...
J’aime à croire qu’il y avait plus de patriotisme que de curiosité dans
cette foule nombreuse inspectant les provisions de guerre de la France.
Elle venait puiser confiance et foi... dans ses armements puissants de
terre et de mer. Cette force dans la paix, c’est la sécurité de
l’avenir. Du reste, aucun peuple ne songe à la guerre en ce moment, mais
dans trois ou quatre ans, ce sera peut-être différent.
Le traité de commerce de Francfort, imposé pour vingt ans, par un ennemi
qui nous guette comme le chat guette la souris, ce traité qui nous ruine
prendra fin. Nous ne voudrons pas le renouveler, et qu’adviendra-t-il
alors?
Le Palais de la Guerre contient aussi d’immenses cartes en relief fort
remarquables et qui font parfaitement comprendre la topographie de la
France et de ses colonies.
RIGHT
_Dimanche, 6 Octobre 1889._
Cent cinquante-quatrième journée et vingt-deuxième dimanche de
l’Exposition.--Grand’Messe à Notre-Dame.--Promenade au Bois de Boulogne.
Notre-Dame est la reine des églises de Paris, qui compte soixante-sept
églises paroissiales et un nombre infini de chapelles.
Avant la réalisation du projet de Maurice de Sully, deux églises,
Saint-Etienne et Sainte-Marie, couvraient à peu près l’emplacement de la
cathédrale actuelle. Notre-Dame fut commencée en 1163 et terminée sous
Philippe-Auguste en 1223. Mais le monument de Maurice de Sully subit
depuis de sensibles modifications. Il reste un chef-d’œuvre de
l’architecture gothique du XIIIe siècle, et excite l’enthousiasme de
tous les connaisseurs. Notre-Dame a été le théâtre de plusieurs
évènements historiques.
Philippe de Valois, après la victoire de Cassel y entra à cheval entouré
de ses barons. Raymond VII y vint nu-pieds, en chemise abjurer son
hérésie. Henri VI, roi d’Angleterre, y fut couronné roi de France en
1431. Cinq ans plus tard on y célébrait par un _Te Deum_ solennel le
départ des Anglais. Pendant la domination des Seize, sous la ligue,
Notre-Dame servit de caserne aux troupes fidèles. Au siècle dernier la
déesse Raison y fut célébrée. Les Théophilanthropes y prêchèrent.
Notre-Dame fut rendue au culte en 1802, Napoléon s’y fit sacrer en 1804.
Autour de Notre-Dame restèrent longtemps groupées plusieurs petites
églises qui en dépendaient: St-Jean-le-Rond, la chapelle de
l’Hôtel-Dieu, Saint-Denis-du-Pas, Sainte-Geneviève-des-Ardents. Plus
loin se trouvait le _Cloître_, réunion de petites maisons avec jardins,
habitées par les chanoines du Chapitre.
Le Palais de l’archevêché, démoli en 1838, était contigu à la
cathédrale. Jadis on voyait sur la Place du Parvis, devant le portail
principal, une échelle patibulaire, marque de la haute justice de
l’évêque. En 1767 cette échelle fut remplacée par un carcan, qui
lui-même disparut en 1792. C’est de ce poteau que partaient les
distances itinéraires de la France.
Notre-Dame, bâtie sur pilotis, a cent trente-trois mètres de long et
quarante-huit de large. La nef principale mesure trente-cinq mètres de
haut et les tours soixante-six mètres.
Autrefois on y entrait par un perron de treize marches, ce qui lui
donnait un aspect plus imposant; il a disparu à la suite de remblais
faits pour la préserver d’inondations. La façade, avec son admirable
rosace de quinze mètres de diamètre, ses galeries ogivales, ses trois
grandes portes merveilleusement fouillées, ses vingt-huit niches
contenant les statues de nos rois, depuis Childebert jusqu’à
Philippe-Auguste (ces statues sont modernes les anciennes ayant été
brisées en 1793), est du plus grand effet. Trois cent soixante-huit
marches conduisent à la plate-forme des tours. C’est dans la tour sud
que se trouve le gros bourdon. Sa grande voix domine tout Paris. La
couverture est en plomb ainsi que la flèche de quarante-cinq mètres de
hauteur.
L’intérieur est aussi grandiose; ce vaste temple contient outre les
trois nefs, deux cent quatre-vingt-dix-sept colonnes et
soixante-dix-huit stalles en chêne sculpté; la lumière qui l’éclaire est
tamisée par cent treize vitraux peints. Plusieurs évêques et archevêques
dorment à l’ombre de cette magnifique cathédrale, construite par la
piété à la gloire du christianisme et où s’identifient en même temps
l’art français et la foi chrétienne. Voici les tombeaux des Archevêques
Affre, Sibour, Darboy, de Quéleu, des cardinaux Morlot du Belloy, de
Noailles, de Beaumont, du marquis de Juigné et du maréchal de Guébriant.
On remarque aussi les statues de Louis XIII et de Louis XIV et des
plaques de marbre noir où sont inscrits les noms des otages fusillés
sous la Commune.
L’orgue est d’une incomparable puissance, il comprend quatre-vingt-six
jeux et six mille tuyaux. Quelle belle musique, comme elle élève
l’âme!... Si j’habitais Paris, j’irais tous les dimanches entendre la
grand’messe à Notre-Dame. Tout était fini et je croyais encore que la
cérémonie venait à peine de commencer. Ah! je ne m’attirerais pas la
réponse de cet évêque à une élégante qui se plaignait de la longueur de
la messe.
--Ce n’est pas la messe, madame, répondit finement le prélat, qui est
trop longue, c’est votre dévotion qui est trop courte.
Je n’ai pu visiter le Trésor ouvert toute la semaine excepté le
dimanche.
En sortant, j’ai donné un coup d’œil au réseau des petites rues
désertes, noires, silencieuses, étroites, qui serpentent autour de
Notre-Dame et semblent dormir du sommeil profond des nécropoles. Je suis
dans la Lutèce d’autrefois et la rue Massillon me semble aux antipodes
des rues enfiévrées du Paris moderne.
Nous avons hésité entre l’Exposition et le Bois de Boulogne, mais il
faisait si beau que nous avons choisi ce dernier et bien nous en a pris.
La foule a paraît-il été effrayante à l’Exposition. Ce vingt-deuxième
dimanche a été une des plus belles journées qu’on ait vue depuis son
ouverture.
Dès midi une foule compacte a commencé à affluer dans toutes les parties
de l’Exposition. A une heure et demie une queue interminable se pressait
à la porte des affaires étrangères; il est vrai que la direction des
finances, dont les chefs n’ont sans doute jamais mis les pieds dans
cette partie de l’Exposition, avait encore une fois jugé à propos de
n’ouvrir que trois guichets sur six.
A trois heures, les deux passerelles qui joignent le pont d’Iéna au
Trocadéro se sont trouvées encombrées comme elles ne l’avaient jamais
été; du côté du Trocadéro, plus de deux mille personnes attendaient leur
tour pour passer.
A partir de ce moment jusqu’à six heures, les visiteurs se sont portés
en si grand nombre vers les galeries de l’alimentation, à l’extrémité de
l’avenue de La Bourdonnais, qu’il était impossible de voir le moindre
vide dans la foule; plusieurs dames se sont trouvées mal. Les entrées
ont atteint le chiffre incroyable de trois cent trente-cinq mille neuf
cent six personnes, le temps marche, on sait qu’on n’a plus que quelques
jours à jouir de ce spectacle unique: et on se hâte... on peut donc dire
qu’en ce moment, l’Exposition est le salon de l’univers!
Nous avons pris une voiture pour aller au Bois de Boulogne, mais nous
n’avons pu suivre le proverbe qui dit: Si vous voulez aller vite, prenez
un cocher jeune. Nous n’avions pas le choix. Trouver en tous temps et
particulièrement en temps d’Exposition, un bon cocher, complaisant et
poli, c’est trouver l’oiseau rare, le merle blanc, comme on disait
jadis. Notre cocher était vieux, fatigué, et son cheval le paraissait
encore davantage; nous avons admiré à l’aise les beaux sites du Bois de
Boulogne, cela nous a dépensé plus de temps et d’argent, je ne le
regrette pas. Nous avons traversé la belle place de la Concorde, remonté
les Champs-Elysées, qui justifient leur nom, salué l’Arc de Triomphe de
l’Etoile, élevé à la gloire de l’armée française, et fait notre entrée
au Bois de Boulogne par le Ranelagh ou la Muette, qui n’est à proprement
parler, qu’une immense pelouse entourée d’allées ombreuses et ornée de
statues. C’est un fort beau vestibule que le Bois de Boulogne s’est
donné là. Cette entrée a grand air et prépare agréablement à toutes les
beautés qu’il renferme. Le Bois de Boulogne a été dessiné en pleine
forêt de Rouvray (rouvre-chêne). Sa contenance est d’environ huit cent
cinquante hectares.
Le nom de Boulogne lui vient d’une église construite en 1319 _au Menu
Saint-Cloud_, à l’imitation d’une église renommée de Boulogne-sur-Mer.
Paysages enchanteurs, grands lacs et petites îles, cascades bondissantes
et ruisselets langoureux, kiosques et châlets, cafés et restaurants,
larges avenues et sentiers solitaires, grands arbres de haute futaie et
massifs d’arbustes, en un mot promenade ravissante. Voilà ce qu’on va
chercher au Bois de Boulogne et ce que nous avons trouvé.
Le château de Bagatelle, bâti en 1773, est un pur bijou style Louis XVI,
enclavé dans le Bois de Boulogne.
On rapporte qu’il fut bâti en trente jours par le Comte d’Artois, (il
avait donc une baguette de fées), pour répondre à un désir de
Marie-Antoinette, d’avoir un pied à terre entre Paris et Versailles; il
aurait coûté six cent mille louis, c’est-à-dire douze millions. En ce
temps-là, le jardin de Bagatelle était public. Sous la Révolution on y
donna des fêtes champêtres. Napoléon et Joséphine s’y arrêtaient
souvent. Le duc de Bordeaux l’habita avant 1830. A cette époque le
gouvernement le vendit à un Anglais, lord Wallace, qui refusa plus tard
de le céder à l’Impératrice pour le prince Impérial; lord Wallace en fit
un musée; il fut question après sa mort de le lotir; de là l’idée de
l’acheter et d’y faire l’Auberge des Rois, car Saint-Cloud et les
Tuileries sont en cendres et le Palais d’Orsay est nécessaire au
ministre des Affaires étrangères.
A noter encore le pré Catelan, les ruines pittoresques du château de
Madrid et le Moulin de Longchamp. Le pré Catelan est un éden, le plus
délicieux jardin qu’on puisse rêver. Son nom lui vient du troubadour
Alfred Catelan, qui fut tué là. Non loin se trouve un obélisque élevé à
sa mémoire.
Le château de Madrid fut bâti par François Ier et démoli par Louis
XIV. Le Moulin de Longchamps qui évoque tant de souvenirs mérite une
mention particulière. Il est le seul vestige qui rappelle maintenant la
fameuse abbaye de Longchamps fondée par Isabelle de France, sœur de
Louis IX, et dotée par celui-ci de quarante arpents dans la forêt de
Rouvray. Le Mont Valérien en formait un calvaire naturel et vénéré.
L’abbaye fut d’abord l’objet de pieux pèlerinages. Elle devint surtout
célèbre par les concerts spirituels qui s’y donnaient le Mercredi, le
Jeudi et le Vendredi-Saints. Tout le Paris élégant s’y retrouvait, et
voilà l’origine du rendez-vous annuel des Parisiens et surtout des
Parisiennes qui s’en vont encore, les trois jours saints, se promener
aux Champs-Elysées et sur la route de Longchamp. Il ne s’agit plus d’un
pèlerinage pieux, c’est maintenant un pèlerinage mondain, un concours de
mode, où les élégantes du _hight-life_, et les lanceuses de magasins,
vont donner le ton et exhiber les nouvelles toilettes de printemps dont
la vogue durera... une saison.
RIGHT
_Lundi, 7 Octobre 1889._
Exposition.--Palais des produits alimentaires
Exposition de l’agriculture
Que dire du Palais alimentaire? Qu’il est vraiment «le temple du Dieu
Boyau» et que Gargantua lui-même en resterait stupéfait.
Pyramides de Liebig dans leurs pots de grès, de conserves dans leur
boîtes métalliques, montagnes de jambons, colonnes remplies de pâtes
variées, meules de fromages, gâteaux secs, flots de dragées et de
fondants, torrents de fruits confits, avalanches de confitures,
bibliothèque de bouteilles de vin, etc., etc. Ah! quel consommateur que
l’homme et quelle est sa puissance d’assimilation, de pouvoir ainsi
absorber une si grande variété d’aliments.
Voilà les nouveaux appareils qui torréfient le café et les puissantes
machines qui broient le chocolat. La boulangerie est fort instructive.
C’est là qu’il faut aller pour se rendre compte du travail qu’a coûté la
bouchée de pain qu’on mange ou qu’on émiette si inconsciemment. On voit
toutes les fillières par lesquelles elle passe avant d’arriver aux
lèvres des consommateurs. Ces détails sont pleins d’intérêt. Ici se
tiennent rangés en bataille les fûts et les foudres, les barriques et
les tonneaux.
Quel colosse que celui d’Epernay, d’une contenance de quinze mille
hectolitres, amené à grand peine sur un chariot traîné par vingt-quatre
bœufs, avant de le remplir de champagne. C’est un monument, on en ferait
une jolie maison, du reste, on a inauguré ce tonneau titanesque par un
festin où dix-huit convives se trouvaient fort à l’aise.
L’exposition des vins et spiritueux est joliment affriolante pour les
gourmets. Les bouteilles se présentent groupées de cent manières et
décrivent les plus jolies figures géométriques. La salle de dégustation,
faite pour titiller le palais des amateurs, ne désemplit pas. Elle est
sans cesse prise d’assaut, c’est un nouveau siège, le siège des buveurs.
Un monument «obéliscal, catapultueux, hypnotisant» est le monument en
tablettes de chocolat, qu’expose la maison Menier. Ce bloc immense qui
atteint presque la hauteur du Palais, ne représente que la fabrication
d’un jour! soit deux cent cinquante mille tablettes pesant cinquante
mille kilos, d’une valeur de deux cent mille francs. Une façade
décorative donne l’idée de l’usine célèbre de Noisiel. Derrière cette
façade, des machines travaillent et à l’arrière des machines, un diorama
reproduit en grandeur naturelle, un des ateliers de broyage. Cette vue
fait illusion.
M. Menier possède une plantation considérable de cacao, au Nicaragua,
avec une flotte spéciale pour les transports, une sucrerie à Roye et sa
chocolaterie de Noisiel. Le personnel de ces trois établissements
dépasse trois mille ouvriers.
Chaque année les droits payés à l’Etat s’élèvent à treize millions, les
transports de chemin de fer à un million et la provision de papier
d’étain pour envelopper le chocolat à six cent mille francs. Six cent
mille francs de ces minces feuilles de papier d’argent, cela fait rêver.
On comprend facilement par ces chiffres que la chocolaterie de Noisiel
est la plus considérable du monde entier.
L’Agriculture est largement représentée. Tout le monde rend hommage à
cette vaillante, qui offre aux campagnards des centaines de machines les
plus variées et les plus perfectionnées.
Après l’agriculture, la pisciculture. La terre et la mer ne sont-elles
pas les deux grandes nourricières du genre humain. On fait donc
maintenant l’élevage du poisson comme on fait celui du bétail. Seulement
cet élevage récent me paraît plus difficile, et je pense qu’il lui
faudra encore bien des perfectionnements, avant qu’il puisse entrer dans
le domaine des choses usuelles et pratiques.
L’aquarium du Trocadéro est donc fort intéressant à visiter. Il vous
initie aux secrets de la vie cachée au fond des eaux. Vous pouvez suivre
son développement complet depuis l’incubation artificielle des œufs, la
naissance, l’élevage, jusqu’au jour où le petit poisson devenu grand,
viendra s’échouer sur votre table.
On songe à repeupler les rivières d’espèces supérieures, comme la truite
et le saumon.
Les chambres de commerce maritimes de France se sont fait construire un
joli pavillon, non loin du Palais de l’alimentation. Elles exposent des
cartes, des plans, des vues panoramiques des villes et ports, en un mot,
beaucoup de choses intéressantes, et particulièrement une réduction des
ateliers du grand port marseillais, avec toutes les machines en
mouvement.
Le Trocadéro est toujours encombré de fleurs, que le ciel s’est chargé
d’arroser aujourd’hui.
On en est au dixième concours d’horticulture, le onzième et dernier
avant la clôture de l’Exposition, aura lieu du 18 au 23. Charmantes
fleurs. Ce sont elles qui joueront la première mesure de la valse des
adieux, qui se continuera jusqu’au point d’orgue final, qui marquera la
fin de l’Exposition.
RIGHT
_Mardi, 8 Octobre 1889._
La Tour en diamants.--Le chêne antédiluvien "La Fille du Tambour-major"
à la Gaîté.
J’espère que nous aurons meilleur temps aujourd’hui. Il ne faisait pas
beau hier à l’Exposition, la pluie avait détrempé toutes les allées et
les visiteurs portaient de la boue partout. Le soir, c’est devenu un
vrai désastre, au moment où les fontaines lumineuses allaient
s’embraser, la pluie a redoublé avec une telle intensité que les plus
intrépides ont fui.
Nous avons visité ce jour deux curiosités, l’une toute naturelle,
l’autre très artistique.
Un chêne antédiluvien, une tour en diamants.
Cette tour exposée dans la Galerie Georges Petit, 8, rue de Sèze, est
une reproduction fidèle de la fameuse tour du Champ de Mars, dont M.
Eiffel lui-même a bien voulu donner les plans. Elle mesure un mètre de
hauteur et comprend quarante mille diamants du poids de trois mille
carats. Sa carcasse est en or recouvert d’argent, dans lequel sont
serties les pierres.
L’exactitude de cette reproduction est absolue; rien n’y manque, ni les
escaliers intérieurs en or, ni les pilastres _en pierres fines_, ni les
restaurants, ni les ascenseurs, ni les colonnades, ni même les becs de
gaz. Enfin, au sommet, il y a le fameux phare électrique et tournant
comme l’autre.
M. Martin Posno est l’artiste de grand mérite qui a dirigé la
construction de cette pièce unique en joaillerie et vraiment française,
qu’on estime plus de 200.000 francs et à laquelle 20 ouvriers ont
travaillé 13500 heures. Pourquoi n’est-ce pas à l’Exposition qu’on va
admirer ce chef-d’œuvre dont la place était marquée parmi les plus
belles choses? Je l’ignore et personne n’a pu m’en dire la raison.
Ici il n’est vu que d’un petit nombre et saura-t-on plus tard qui s’est
payé ce joyau?
Le chêne antédiluvien que nous avons été voir dans un bateau ad hoc a
été découvert près de Lyon dans le Rhône. Ce mastodonte de l’espèce
végétale d’un noir d’ébène pèse 5500 kilogr. mesure 31 mètres de haut et
9 mètres de circonférence à sa base. Il était à côté de deux arbres plus
colossaux encore, mais qu’il a été impossible d’extraire de leur lit de
vase et d’eau[8].
Nous avons rencontré quantité de petites charrettes à bras remplies de
meubles. Le 8 octobre est un jour de déménagement pour les modestes
loyers. C’est là un de ces tableaux, tableaux qu’on n’oublie pas «le
déménagement des petits termes.» Il donne à Paris une physionomie toute
particulière ce jour-là. On voit la charrette tirée par le mari, poussée
par la femme, suivie par les enfants qui portent, l’un, un oiseau dans
sa cage ou un pot de fleurs; l’autre, un objet fragile, le globe d’une
pendule antique ou le simple coucou. Les petits portent généralement le
balai sur leurs épaules aussi fièrement que s’ils portaient un fusil.
Ajoutons à cela l’arrivée des «Hirondelles d’hiver», c’est ainsi qu’on
appelle les petits ramoneurs, et celle des marrons grillés, «marrons de
Lyon, châtaignes de Redon», qui s’établissent aux carrefours des rues
populeuses, hélas! ce sont déjà les avant-coureurs de la froide
saison...
La «_Fille du Tambour-Major_» est une pièce charmante, pleine d’entrain
et de patriotisme. L’entrée des troupes françaises à Milan transporte la
salle. C’est un défilé saisissant de soldats à pieds, d’artilleurs aux
canons, de cavaliers sur leurs chevaux, tout ce monde passe vainqueur,
superbe. Uniformes chatoyants, pompons, plumets, galons, panaches; c’est
indescriptible. On se sent empoigné, on applaudit, on crie hurra comme
si vraiment on se trouvait en présence de la réalité. Le Français
s’emballe facilement pour l’armée; les uns appellent cela du
chauvinisme, les autres du patriotisme, en tout cas c’est une des bonnes
fibres du cœur qu’il est toujours bon de faire vibrer.
Nous irons demain de bonne heure à l’Exposition car outre notre voyage
autour du monde que nous voulons continuer, nous avons des billets pour
assister à une séance d’orgue au Palais du Trocadéro.
RIGHT
_Mercredi, 9 Octobre 1889._
L’Exposition.--Europe, Angleterre et Russie.
Nous commençons par la Grande-Bretagne, la reine des mers que l’on
pourrait aussi appeler, après la France toutefois, la reine de
l’Exposition.
On la retrouve partout, elle nous montre ses colonies dans des pavillons
et des palais spéciaux et les exposants se présentent au nombre
respectable de 1600, chiffre que n’a atteint aucun pays. Comme on le
voit, les Anglais «ce peuple amphibie qui gouverne la terre par la mer»,
ont tenu à prendre une large part à notre Exposition que les uns
appellent la plus magnifique foire de l’univers et les autres les
marchés aux idées nouvelles.
L’Angleterre expose donc une infinité de choses: Ses faïences, ses
porcelaines et son argenterie sont remarquables; également superbes les
fourrures qui lui viennent de ses colonies. On voit encore beaucoup de
vêtements, des étoffes de laine chaudes et moëlleuses, des meubles, tout
ce qui fait partie du confort anglais.