J’ai mis un peu d’ordre dans mon journal pendant que ma cousine recevait

des visites, le jeudi est son jour.

Le soir je suis restée au salon; nos soirées, même lorsque nous ne

sortons pas, sont toujours bien employées. Coupé par la causerie, la

musique et les cartes, le temps passe vite. D’ailleurs, les Parisiens ne

trouvent jamais qu’ils veillent trop tard. Le whist est paraît-il un jeu

empoignant, mais il me semble que c’est aussi un jeu où l’on s’empoigne.

Autrefois il se jouait avec quatre personnes puis on s’est réduit à

trois. Aujourd’hui à l’aide de combinaisons savantes on peut le jouer à

deux. Quand on aura inventé le moyen de le jouer seul, je me mettrai à

l’apprendre, car je le répète, ce jeu ne me paraît pas fait pour adoucir

les caractères.

Pendant que les robs se succédaient sans interruption, j’ai causé avec

un vieux savant qui ne se prodigue pas et passe généralement ses soirées

dans son cabinet de travail en tête-à-tête avec lui-même. Mais non, que

dis-je! il n’est jamais seul il l’affirme du moins: la science est sa

maîtresse favorite et les livres ses meilleurs amis. Il m’a fort

intéressée. A un moment, comme je me plaignais du brouhaha de Paris:

«Que vous avez donc raison, m’a-t-il répondu, et que nous sommes loin du

temps--c’était sous François Ier--où il n’y avait à Paris que deux

carrosses: celui de la Reine et celui de la belle Diane.

Sous Henri IV, il n’y en avait même plus qu’un, le Roi s’en privait

quand la Reine en avait besoin. Les rois voyageaient à cheval, les

princesses allaient en litière et les dames en trousse derrière leurs

cavaliers. C’était charmant: pas d’écrasés et jamais de réclamations.

Une des clauses insérées au bail que passait aux fermiers de sa terre,

près Paris, Gilles Lemaître, premier président du Parlement sous Henri

II, était qu’aux grandes fêtes de l’année et au temps des vendanges, les

fermiers lui amèneraient une charrette couverte et de la paille fraîche

dedans pour y asseoir sa femme et sa fille, et encore qu’ils lui

amèneraient un ânon ou une ânesse pour servir de monture à leur

chambrière. Ce fut fini ces idylles quand un individu s’avisa d’inventer

les voitures de place.

Ce serviteur de la civilisation portait un nom de circonstance: il

s’appelait Sauvage, il demeurait rue Saint-Martin, à l’hôtel

Saint-Fiacre. Le premier carrosse de louage, le carrosse à cinq sous,

n’était pas très confortable. Le fameux dominicain Labat l’a vu et

décrit. Il pouvait contenir six personnes; il était délabré et traîné

par de pauvres bêtes étiques. Au XVIIe siècle, on ne comptait que

trois ou quatre cents carrosses dans la capitale, mais la vogue en prit

et Paris cessa d’être habitable.

Ecoutez cette appréciation d’un contemporain:

Les carrosses sont confortables, mais que dire des autres voitures,

vinaigrettes, diables, cabriolets, que dire sur la route de Versailles

des carrosses appelés «pots-de-chambre», ouverts à tous les vents, où

l’on brûle en été, où l’on gèle en hiver? que la poussière vous y

étouffe ou que la pluie vous y transperce; le majestueux Carabas est

encore pis avec ses six chevaux qui font quatre petites lieues en cinq

longues heures.

On connut les accidents. Pour les prévenir on inventa les petites

lanternes, ce qui ne servit à rien, les piétons étaient écrasés quand

même. Un seigneur étranger traversait avec rapidité, à l’entrée de la

nuit une rue étroite, sa voiture légère heurta une borne et se brisa en

éclats. Pour comble de malheur, un carrosse qui la suivait, dédaigna de

s’arrêter et ses roues passèrent sur le corps d’un cheval de grand prix

attelé à la voiture fracassée. Le seigneur s’élança sur le cocher, lui

demandant avec fureur pourquoi il ne s’était pas arrêté en voyant un

cheval par terre: «Pardonnez-moi, Monseigneur, répondit ce cocher

modèle, mais il fait nuit et je l’ai pris pour un homme!»

--Ah! monsieur!...

--Madame, c’est l’exacte vérité et d’ailleurs, c’est cette tradition

que les cochers suivent toujours. Non, non. j’admire leur adresse et je

m’étonne qu’avec tant de chevaux et de voitures en circulation il n’y

ait pas plus d’accidents...

--Quel est le nombre de voitures à Paris, le savez-vous?

--Comment, Madame, vous voulez de la statistique? cela n’intéresse que

ceux qui la font...

--Si, cela instruit en passant. Tout le monde n’est pas à même de faire

de la statistique et je suis sûre qu’ici, dans ce salon, personne que

vous ne pourrait me donner ce renseignement.

--Vous le voulez, soit, mais je parlerai bas, car on se moquerait de

moi.

En 1818, il n’y avait à Paris que deux mille neuf cent quarante-huit

voitures publiques, n’ayant pour la plupart qu’une place à côté du

cocher.

En 1828, les omnibus firent leur première apparition. Il y eut bien vite

toutes sortes de concurrences. Mais en 1866, le monopole abusif vint

mettre son holà et depuis la population parisienne se plaint sans

pouvoir rien changer à cet état de choses.

En 1873, on vit les premiers tramways. Leur développement fut assez

lent; mais, aujourd’hui, ils ne comptent pas moins de trois cents

kilomètres sur lesquels la traction est variée: chevaux, électricité,

vapeur, air comprimé.

Actuellement, il y a à Paris mille quatre cent cinquante-six omnibus,

quatorze mille deux cent soixante-sept voitures de place et treize

mille voitures bourgeoises; seize mille voitures pour le transport des

marchandises; total, quarante-quatre mille voitures».

Et j’ai été très contente de ma conversation avec ce vénérable

septuagénaire au crâne dénudé, comme il convient à tout savant qui se

respecte.

Décidément, je suis comme le jeune Anacharsis, je m’instruis en

voyageant.

RIGHT

_Vendredi, 4 Octobre 1889._

La France.--Entrées à l’Exposition.

Depuis l’ouverture de l’Exposition jusqu’au 30 septembre, plus de

vingt-et-un millions de tikets ont été délivrés aux guichets. Septembre

a été le mois des Anglais, cent mille ont traversé la Manche pendant ce

mois, mais il en est venu un nombre bien plus considérable. Ces voisins

qui ne veulent pas être nos amis sont cependant débarqués en foule chez

nous; on en a compté un demi-million. Preuve évidente que si l’Anglais

n’aime pas les habitants il apprécie fort le pays.

Nous entreprenons aujourd’hui notre Tour du Monde. Ici ce n’est plus le

Tour du Monde en quatre-vingts jours, mais en quatre-vingts heures si

l’on veut et même moins. Cela est fort amusant de s’en aller ainsi de

pays en pays, de ville en ville, à travers les cinq parties du monde,

sans fatigue ni danger, sans guide ni interprète.

A tout seigneur, tout honneur: nous commençons par la France qui, dans

toutes les sections, affirme sa supériorité. Elle est chez elle, et il

est toujours plus facile de s’installer chez soi que chez les autres.

Que de choses à voir et à admirer, cependant je ne saurais parler que de

ce qui m’a frappée davantage.

L’exposition somptueuse du mobilier m’a plu excessivement.

Ces ébénistes, ces ornementistes, ces sculpteurs sur bois, ces

dessinateurs qui ont su créer tant de formes charmantes et variées, sont

de véritables artistes.

«L’industrie française est incomparable dans cette branche de la

production nationale.

Depuis la _chayère_ de chêne aux fines dentelures gothiques et la

_caquetoire_ dont Henry Estienne disait si plaisamment à propos des

Parisiennes de son temps: «Il n’y a pas d’apparence qu’elles aient le

bec gelé, pour le moins j’en réponds, puisqu’elles ne se sont pu tenir

d’appeler des _caquetoires_, leurs sièges».

Les meubles modernes ne le cèdent en rien aux meubles anciens; quels

ravissants bonheurs du jour, couverts d’incrustations de marqueterie

d’une finesse exquise, ce sont des mosaïques des bois les plus rares et

les plus précieux.

L’art du tapissier est également poussé aux extrêmes limites. «C’est

l’essence même du goût parisien que nous retrouvons ici. Il sait tirer

un parti merveilleux des étoffes et tissus de tous genres. Tout ce que

la soie, la laine, le fil et le coton peuvent produire, se montre sous

les aspects les plus séduisants. Le tapissier parisien drape à ravir,

non seulement les lampas, les satins, les damas, mais les plus simples

cretonnes, ces tentures si harmonieuses de couleurs, si variées de

formes sont tout un poème, le poème séduisant du confort intérieur.

Même succès pour les papiers à tapisser; en entrant on se croit d’abord

à une exposition de soieries, velours de Gênes, brocards de Lyon,

verdures de Flandres. Ces magnifiques papiers peints jouent si bien

l’étofle qu’il faut les toucher pour faire tomber l’illusion, celle-ci

disparaît, mais l’admiration reste.

Aujourd’hui, on est arrivé à reproduire jusqu’en vingt-six couleurs les

dessins les plus compliqués. L’exposition des cristalleries de Baccarat,

de St-Louis, de Choisy-le-Roi m’a vivement intéressée.

Mais celle des glaces de St-Gobain m’a plongée dans la stupéfaction. Je

ne me figurais pas qu’on pût arriver à de pareilles dimensions. Il faut

voir cela pour y croire.

L’industrie des glaces énormes, comme on les fait maintenant, est toute

moderne, mais les miroirs étaient connus des Egyptiens, des Grecs et des

Romains, quoiqu’on dise que l’antiquité ne fabriquait que des miroirs en

métal poli, le musée de Turin possède des miroirs en verre, trouvés dans

des tombeaux égyptiens. Aristote écrit: «Si les métaux et les cailloux

doivent être polis pour servir de miroir, le verre et le cristal ont

besoin d’être doublés d’une feuille de métal pour reproduire l’image

qu’on leur présente».

A son tour, Pline parle des miroirs dans son Histoire naturelle. Après

avoir proclamé la renommée immense dont jouit la ville de Sidon en

Phénicie, pour les verreries, il ajoute que ce fut dans ce pays que

furent inventés les miroirs de verre.

Pendant mille ans, on perd la trace de cette invention. Au Xme

siècle, Venise fabrique des miroirs, mais ce n’est qu’au XVIme siècle

que cette invention prend de l’importance, et Venise garde si

jalousement le monopole de ces glaces limpides, blanches, d’une pureté

et d’un éclat incomparable qu’elle décrète qu’elle punira de mort tout

ouvrier qui transportera son art dans une ville étrangère.

L’industrie des glaces commença en France l’an 1660, sous Louis XIV,

grâce à l’habileté de Colbert qui parvint à déterminer dix ouvriers

vénitiens à venir à Paris; ils n’y restèrent pas longtemps et on peut

dire que ce fut un Français, Richard de Néhon, très habile verrier de

Tour-la-Ville, près Cherbourg, qui établit la première manufacture de

glaces en France. En 1691, son neveu, Louis de Néhon, accomplit une

véritable révolution dans cette industrie.

Jusque-là, on fabriquait les glaces comme les vitres, c’est-à-dire par

le procédé du soufflage, et ce procédé imposait une limite fort

restreinte aux dimensions des glaces. Louis de Néhon parvint à obtenir

des glaces par la difficile et grandiose opération du coulage, et à

partir de ce moment on put fabriquer des plaques de verre de dimensions

considérables et d’une épaisseur régulière.

L’exposition de Saint-Gobain n’a pas son égale. Elle tient la première

place, non seulement en France, mais dans le monde entier.

La glace principale qu’elle expose et qui bien entendu, ne laisse rien à

désirer comme pureté, comme poli, est la plus considérable qui ait été

coulée jusqu’à ce jour, elle mesure six mètres de hauteur et quatre

mètres onze centimètres de largeur; cela fait une superficie de

vingt-six mètres cinquante. Bref, c’est partout l’effort suprême du

travail. Chaque spécialiste a envoyé les spécimens les plus

perfectionnés de son art, c’est inouï.

Le regard s’arrête stupéfait, croyant toujours que ce qu’il vient de

voir est le suprême du genre et quelques pas plus loin il s’aperçoit

qu’il s’est trompé et qu’il y a mieux encore.

Les étoffes de soie sont une des supériorités de la France. Lyon et

Saint-Etienne s’avancent majestueusement en tête.

Loin de l’amoindrir, les siècles passent en améliorant cette industrie,

il y aura bientôt cinq siècles que le premier métier à tisser la soie

fut monté à Lyon. Il y a dix ans, Lyon comptait douze mille métiers,

aujourd’hui il y en a cent vingt-cinq mille et la valeur des étoffes

tissées dépasse quatre cents millions de francs.

Dans le domaine féminin même gloire pour la rubanerie et les fleurs

artificielles. La rubanerie de Saint-Etienne depuis six siècles conserve

son monopole sur les autres nations. Tous ces jolis rubans, aux nuances

si tendres, aux fleurs si fraîches sortent du noir pays du charbon et

rapportent peut-être plus que lui: cent millions par an.

Les fleurs artificielles sont extraordinaires de vérité. Les femmes se

penchent instinctivement vers elles, comme pour les respirer. Je suis

sûre que si on les exposait dehors, les papillons, amants de toutes les

fleurs et les scarabées d’or, amoureux de la rose, voltigeraient autour

d’elles.

Les petites ouvrières parisiennes ont des mains de fées et je leur

trouve beaucoup d’esprit au bout des doigts. Toutes ces fleurs sont

d’une fraîcheur, d’une élégance, d’une fidélité de détails et d’une

finesse de coloris qui dénotent un véritable talent.

C’est à Paris, qui tiendra toujours le sceptre de l’élégance et du bon

goût, que toutes les grandes modistes des pays civilisés viennent faire

leurs emplettes.

Après nos désastres, le jour de la signature du traîté de Francfort, le

général Grant recevait à la Maison-Blanche. L’indemnité de cinq

milliards, imposée par l’Allemagne à la France était le sujet de la

conversation. «Les Français ne pourront jamais la payer!» disait-on. Le

Président des États-Unis seul se taisait. On lui demanda son opinion.

«Les cinq milliards, répondit-il, mais c’est nous qui les paierons. Il

suffira à la France de nous envoyer quelques bateaux chargés de rubans

et de fleurs».

Et les bijoux. Quel rêve, quelle fascination, c’est un ruissellement de

pierreries inoubliable. C’est le pays d’Omphir. Les fleurs qu’on voit

ici sont en rubis, saphir, topaze, leurs feuillages, en émeraude, les

rochers qui les abritent, en agate et les rivières qui les baignent, en

diamant. Dans ma jeunesse, cette éblouissante vision m’eût empêchée de

dormir. Il y a là pour cinquante millions de joyaux et de pierreries;

jamais exposition n’a présenté une telle profusion de richesses et

d’œuvres d’art.

Que de fortunes dorment là dans leurs écrins de velours et de satin. Au

centre, une vitrine contient l’un des plus gros diamants qui existent,

il pèse cent quatre-vingts carats. Seuls, quatre diamants historiques le

dépassent en dimension: le diamant du _Rajah de Matan_, le _Grand

Mongol_, le _Ko-hi-Noor_ et _l’Orloff_. Comme pendant à ce diamant, on

peut voir une perle invraisemblable de cent soixante-deux grains.

C’est égal, quelle fascination que cet amoncellement de pierres et de

perles, il n’y en a pas que là; ce sont des monceaux de diamants qu’on

voit dans les tailleries, et aux articles pêche et chasse se trouve une

toute petite collection de perles brutes estimée trois millions. On

aperçoit se balançant au bout d’un fil une seule perle de

soixante-quinze mille francs.

Une autre exposition pleine de charme et d’enchantement encore, c’est

celle de la dentelle. La mécanique est arrivée à des prodiges

d’imitation. C’est à ne plus savoir discerner comme pour les diamants

le _vrai_ du _faux_, et c’est à vous dégoûter du vrai, puisque le faux

est aussi beau et dix fois moins cher. Cependant les vraies, les belles

dentelles sont celles faites à la main, soit avec l’aiguille, soit sur

le carreau, ou pour mieux dire la pelote où s’enchevêtrent les

bâtonnets. Dans cet ordre supérieur, les dentelles du Puy, de Mirecourt,

de Bayeux et d’Alençon faites à la main, ces dernières, analogues au

vieux Chantilly, sont bien les plus belles. Alençon est resté fidèle au

point de France créé sous Colbert; il marche avec le point à l’aiguille

en tête de toutes les dentelles et peut rivaliser avec les guipures de

Venise, les Malines de Belgique et les points d’Angleterre. Ces

dentelles sans doute sont de genre différent, mais immuable chacune dans

leur beauté et leur perfection. Deux cent mille ouvrières vivent en

France de cette industrie.

Il faut aussi rendre hommage aux brodeuses plus nombreuses encore que

les dentellières.

Comme les dentelles, les broderies à la main l’emporteront toujours sur

les broderies à la mécanique qui crée cependant des merveilles. Une

machine à broder fait plus de cinq cent mille points par jour et

remplace ainsi cinquante brodeuses. Elle fait la broderie blanche au

plumetis et au crochet, les broderies de couleurs, d’or et d’argent, des

ornements d’église, mais elle s’incline devant la tapisserie faite à la

main, elle ne peut l’égaler.

La passementerie fait ses preuves depuis longtemps. C’est l’une des

industries françaises les plus anciennes; Etienne Boileau a donné une

place importante aux _Crépiniers_ ou passementiers dans son livre «_des

Mestiers du XIIIe Siècle_». La pelleterie nous convie aussi à une

exposition superbe. La France lutte presque victorieusement avec

l’Allemagne et la Russie. Quelles belles fourrures! Quels beaux manteaux

elle expose! Cela fait penser à l’hiver, mais non, que dis-je! Le froid

ne peut se faire sentir à travers ces poils épais, longs et soyeux; ils

sont faits pour vous raccommoder avec les frimas en les éloignant de

vous.

L’exposition des jouets est une féerie bien séduisante pour les enfants

et même pour les grandes personnes. Certainement, l’esprit s’est mis à

la torture pour inventer tant de choses nouvelles et amusantes.

Je pense que les jeux mécaniques sont à leur apogée; je ne vois pas ce

qu’on pourrait inventer de plus. Les bateaux marchent tout seuls, les

locomotives courent sur les rails, les équilibristes font du trapèze,

les jongleurs escamotent leurs muscades, le petit soldat français,

toujours guilleret, bat du tambour, Pierrot et Arlequin se battent pour

Colombine.

Il y a de beaux théâtres avec décors nombreux et personnages costumés;

des ménageries, des arches de Noé contenant tous les animaux de la

création.

Ah! que de jolis rôles remplissent tous ces animaux, il y a des ours

qui dansent, des chèvres qui jouent du tambourin, des chats qui

miaulent, des poules qui gloussent, des vaches qui donnent du lait, des

chiens qui tournent après leur queue, des chevaux qui galoppent, il y a

des grenouilles qui sautent, des souris qui trottent, des serpents

articulés qui font fuir, il y a des singes savants qui jouent du violon

en battant la mesure avec la tête, il y a des lions majestueux, des

tigres aux crocs féroces, des dromadaires et des éléphants, voire même

une girafe.

Le nombre des poupées est infini; quelques-unes grandes comme des

enfants et dont la toilette doit coûter plus que celle de beaucoup de

bébés. Du reste on peut les mettre dans leurs meubles et leur acheter

une maison complète, chambres, salons, cuisines avec fourneaux

économiques, c’est insensé! Voici un salon Louis XV du plus pur style,

canapé, chaises, fauteuils, garniture de cheminée. Une jeune poupée, en

délicieuse robe Pompadour, tient une harpe; à côté d’elle, son

professeur, chevelure poudrée, culottes courtes, bas de soie, souliers à

boucles d’argent, bat la mesure. Ce jouet, puisqu’il faut l’appeler par

son nom, est un modeste bibelot de cinq cents francs et il y en a encore

d’un prix plus élevé. En somme, c’est trop beau et c’est trop cher.

C’est trop beau, puisque le sort des jeux est d’être brisés, c’est trop

cher, puisque ces coûteuses fantaisies ne sont que des amusements

enfantins; ces jeux-là se payent avec des billets de banque et

n’amusent pas plus que ceux qui se payent avec des sous.

Envisagée au point de vue commercial, cette exposition est une preuve

incontestable que la fabrication des jouets est devenue une branche

d’industrie artistique et des plus importantes.

Les armes de chasse et les engins de pêche se présentent dans un cadre

original tendu d’énormes filets et de peaux de bêtes, entourés d’aigles,

de vautours, de chamois, de chevreuils qui se regardent aussi

tranquillement que le grand ours blanc polaire toise le lion de l’Atlas

qui lui fait vis à vis.

RIGHT

_Samedi, 5 Octobre 1889._

La France

Hier, c’était le triomphe du bois et des étoffes, des bijoux et des

dentelles, du cristal et du verre, des fleurs et des joujoux,

aujourd’hui c’est le triomphe du fer, du bronze et du cuivre maniés par

des ouvriers d’une habileté rare. Je ne puis me lasser de regarder

l’autel en cuivre doré de onze mètres cinquante de haut sur six mètres

de large, du style gothique le plus pur, commandé pour l’église

Saint-Ouen de Rouen. Voilà des groupes et des statues admirablement

coulés, voici des pendules, des urnes, des lampes gigantesques, celle-ci

est une copie très exacte de la tour Eiffel et comme modèle de lampe

c’est tout-à-fait réussi, mes compliments à l’auteur de l’idée.

La fonte paraît à son tour et fait une rude concurrence au bronze, en

imitant ses plus beaux sujets artistiques en les rendant accessibles à

toutes les bourses. Le domaine du cuivre est non moins étourdissant

depuis l’humble bougeoir, la pelle, le landier, en remontant toute la

gamme des ustensiles de ménage, jusqu’aux foyers des locomotives. Au

dire des connaisseurs, les lamineurs et les fondeurs ont fait de

véritables tours de force. Du reste, le matériel des chemins de fer est

tout simplement prodigieux. Cette locomotive est admirable, aussi

perfectionnée que possible il me semble et déjà l’on parle de la

remplacer par la locomotive électrique! L’humanité est insatiable!

Les cyclopes tant vantés ne seraient ici que des pygmées et comme ils

admireraient l’exploitation actuelle des mines représentées avec toutes

les apparences de la vérité! Appareils à monter et descendre, machines

d’extraction, de ventilation, wagonnets, cages, biennes, puits dont on

voit l’orifice béant. Dans la réalité, certains de ces puits de mine

atteignent un demi-kilomètre de profondeur et dire qu’il y a des gens

effrayés de monter tout en haut de la tour Eiffel! Dans l’air, la

lumière, le ciel bleu! Que serait-ce donc si on les invitait à descendre

au milieu des ténèbres, à cinq cent trente mètres dans les entrailles

noires de la terre!...

Anzin expose les modèles de ses habitations, à cent ans de distance. Les

baraques de 1789, sont devenues en 1889 d’élégants pavillons. Entre ce

chaume et ces briques, il y a un siècle d’efforts constants et de

progrès soutenus.

Le Creusot, l’une de nos gloires industrielles, est la plus considérable

de nos usines françaises.

En 1837, le Creusot n’était qu’un établissement de peu d’importance;

aujourd’hui c’est une ville métallurgique de vingt mille âmes, ne

laissant rien à désirer au point de vue du bien-être de ses habitants.

C’est le modèle par excellence des cités ouvrières, qu’on en juge.

Non seulement le salaire des ouvriers n’est pas inférieur au salaire que

l’on donne dans les autres établissements industriels, mais de plus ils

ont droit, par exemple, à la «chauffe», c’est-à-dire à la fourniture

gratuite du charbon pour leur usage personnel. Les frais médicaux et

pharmaceutiques leur sont assurés gratuitement.

Tout ouvrier malade ou blessé perçoit un tiers de son salaire pendant

son chômage; de même quand il accomplit une période militaire de

vingt-huit ou de treize jours il touche le tiers du prix de sa journée.

Une somme de soixante francs par an et par enfant est allouée aux pères

de famille qui ont plus de cinq enfants.

L’administration verse, sans aucune retenue sur les salaires, un tant

pour cent à une caisse de retraite créée par Monsieur Schneider.

D’ailleurs, les fondateurs du Creusot ont multiplié autour de leurs

ouvriers les œuvres d’assistance et de bienfaisance.

Voyages loin de ma chambre t.2 · 第 10 / 20 段