--Peut-être s’est-elle en effet égarée? Vous avez raison, cette pensée

me tranquillise. Mon Dieu! pourvu qu’elle ne soit pas tombée aux mains

d’un bandit qui, lui donnant de fausses indications, l’aura entraînée...

--Taisez-vous, Anne-Marie, vous me faîtes peur...!

--Si Madame n’est pas rentrée à neuf heures, je courrai à la police.

Ma cousine avait la tête à l’envers.

--Il faudra que j’écrive à sa famille, a-t-elle murmuré.

--Et que j’aille à la morgue demain, a continué Anne-Marie, une si bonne

dame, quel malheur! que devant Dieu soit son âme! Et Anne-Marie a poussé

un gros soupir».

J’ai entendu son hélas et la fin de sa phrase en ouvrant la porte du

vestibule. J’arrivais juste à temps pour dire _Amen_ à mon oraison

funèbre. Ma cousine s’est jetée dans mes bras: «Que t’est-il donc

arrivé?

--Mais rien, du moins une chose bien simple, j’ai été arrêtée par

l’enterrement du général Faidherbe et j’ai, non pas perdu, mais dépensé

deux heures à voir le défilé, de sorte qu’au lieu d’arriver à la Tour

avant deux heures, j’y suis arrivée vers quatre, et j’y suis restée

jusqu’à la nuit et même un peu plus, pour la voir à la clarté des

lumières après l’avoir vue à la clarté du jour. Je reviens enchantée

sans avoir éprouvé le moindre incident, sans parler d’accident».

Nous nous sommes mises à table, ma cousine n’a pas mangé, ses doubles

émotions de crainte et de joie lui avaient fermé l’estomac, en revanche,

comme le mien battait le rappel depuis longtemps, je me suis montrée

fort belle fourchette en faisant honneur aux sauces fines de la

cuisinière et même fort belle cuiller en savourant jusqu’à trois

reprises une crème aux fruits absolument délicieuse.

RIGHT

_Mercredi, 2 Octobre au matin._

L’enterrement du général Faidherbe a été une imposante cérémonie que je

suis bien aise d’avoir vue. Dans ce diable de Paris, il y a toujours de

l’imprévu dont les étrangers profitent. L’affluence était énorme sur

tout le passage du cortège, c’est à grand’peine que les agents chargés

d’assurer le service d’ordre parvenaient à faire faire place; chacun se

huche comme il peut; on loue une petite table pour monter dessus deux

francs, un barreau d’échelle cinquante centimes.

A midi précis, une batterie placée sur le quai d’Orsay a tiré plusieurs

salves et le cortège s’est mis en marche.

En tête le 23e de ligne, le 1er régiment du génie et les

Sénégalais de l’Esplanade des Invalides portaient une couronne de

lauriers, immédiatement après les troupes, venait le char funèbre attelé

de quatre chevaux tenus en mains par des piqueurs; aux quatre coins du

corbillard, des faisceaux de drapeaux; la bière était recouverte par un

drapeau tricolore. Les cordons du poêle étaient tenus par MM. de

Freycinet, ministre de la Guerre, l’amiral Duperré, M. Testelin,

sénateur du Nord, les généraux Lecointe, Bressonnet et M. Barbier de

Meynard, membre de l’Institut.

Autour du char se tiennent des tirailleurs sénégalais. Les sapeurs du

génie, en deux files, marchent le long du cortège, l’arme renversée.

La musique est lugubre, _la Marche funèbre_ de Chopin produit un grand

effet.

Les délégations qui sont venues apporter des couronnes sont très

nombreuses; il y en a des quatre coins de la France; il y en a même de

l’Algérie et du Sénégal. Les plus remarquées sont celles-ci:

«_A Faidherbe, la colonie du Sénégal._--_Au président d’honneur de la

Société amicale des anciens élèves de l’Ecole polytechnique._--_La ville

de Saint-Quentin au général Faidherbe._--_Au Grand-Chancelier, les gens

de service de la Légion d’honneur._--_A son illustre enfant, la ville de

Lille._--_La marine au général Faidherbe, ancien gouverneur du

Sénégal._--_Maison de la Légion d’honneur, Saint-Denis._--_Maison de la

Légion d’honneur, Les Loges._--_Au général Faidherbe, les Enfants du

Sénégal et du Soudan. Reconnaissance._--_Les anciens élèves de l’Ecole

polytechnique_, _etc._»

Derrière les couronnes, vient M. Gaston Faidherbe, fils du général,

entouré des officiers d’ordonnance du défunt. Puis les pensionnaires des

maisons de la Légion d’honneur, conduites par leurs directrices portant

en sautoir le cordon rouge sur la robe noire. M. le général Brugère,

représentant M. le président de la République.

L’amiral Krantz, les généraux Saussier et Billot, suivis de nombreux

officiers représentant l’armée. Viennent encore: MM. Tirard, Rouvier,

Faye, Thévenet, Yves Guyot, suivis de nombreux sénateurs députés,

conseillers municipaux et de délégations de tous les corps constitués.

Parmi ces délégations, on remarquait particulièrement le roi nègre

Oussman-Gassi, entouré de Sénégalais, ainsi que les spahis et les

tirailleurs sénégalais, dont plusieurs portent la croix d’honneur et la

médaille militaire.

Comme Mme veuve Malbrough, «je suis montée si haut que j’ai pu

monter» au faîte de la célèbre tour et de là j’ai contemplé par un temps

à souhait un panorama inoubliable, indescriptiblement beau, car le

spectacle change à chaque étage. De la première plate-forme le regard

charmé contemple l’ensemble de l’Exposition, qui lui apparaît comme une

ville enchantée dont toutes les rues sont des jardins et toutes les

maisons des palais. On ne voit que dômes, minarets, tours, villas,

chalets, châteaux, pagodes, kiosques, chaumières, pavillons, palais,

velums, colonnades, galeries, statues, fontaines; et, couronnant toutes

ces constructions bizarres, élégantes, chatoyantes, le Dôme central et

le Palais des Machines, c’est éblouissant...

J’ai très bien vu de là l’orme colossal qui se trouve dans la cour de

l’Institution des Sourds-Muets. Il a six mètres de circonférence à sa

base et mesure plus de quarante-cinq mètres de hauteur de la base au

faîte.

Son origine remonte à l’an 1600. Il paraît que c’est un des ormes que

Sully, sur l’ordre de Henri IV, fit planter à la porte de chaque église

de Paris.

La tradition lui a conféré le nom d’_Orme de Sully_.

De la deuxième plate-forme, on a la vue splendide de Paris dans sa vaste

enceinte. Voilà ses monuments, ses flèches, ses dômes, ses places, ses

avenues; le regard domine tout, et Montmartre et le Mont-Valérien, dont

la silhouette paraît si haute. Plus loin, on aperçoit Versailles

s’abritant dans la verdure; ce filet blanc qui serpente, c’est la Seine;

ces fines aiguilles, ce sont des clochers; ces petits sentiers, ce sont

des boulevards; ces points noirs, ce sont des hommes.

De la troisième et dernière plate-forme, la vue n’est plus qu’un immense

lointain trop confus pour être décrit. Le point le plus éloigné que l’on

puisse apercevoir est un sommet de forêt, à quatre-vingt-dix kilomètres.

A cette hauteur, il n’y a plus ni mouvement, ni bruit, cette ville

morne, ces campagnes silencieuses ne sont-elles qu’un décor, une

peinture? la vie n’est-elle plus là? Instinctivement, on lève les yeux

au ciel dont l’ampleur est infinie, cette impression, très saisissante,

est pleine de grandeur.

La Tour Eiffel, qui n’a rien d’une tour, qu’on se représente

généralement ronde, massive, bâtie en pierres, me fait l’effet d’une

énorme colonne carrée se retrécissant par le haut, percée à jours et

toute bâtie en fer. En effet, elle se compose uniquement de treillis de

fer très résistants, très élastiques et très légers assemblés par des

goussets en fer rivés.

Cette conception est gigantesque et l’exécution ne l’est pas moins. La

Tour Eiffel dont chaque côté a cent vingt-neuf mètres de large occupe

une superficie de plus de seize mille mètres carrés, plus d’un hectare

et demi. C’est le monument le plus haut, non seulement de Paris, mais du

globe. L’arc de Triomphe de l’Etoile a quarante-neuf mètres, le

Panthéon, quatre-vingt-trois, le Dôme des Invalides, cent cinq,

Saint-Pierre de Rome, cent trente-deux, la cathédrale de Strasbourg,

cent quarante-deux, la grande pyramide d’Egypte, cent quarante-six, la

cathédrale de Rouen, cent cinquante, la cathédrale de Cologne, cent

cinquante-neuf, le monument de Washington, à Philadelphie, cent

soixante-neuf; dans le plan, il devait avoir six cents pieds, mais dès

le quarante-sixième mètre il s’inclinait d’une façon si inquiétante,

qu’on suspendit les travaux; on les reprit, mais en réduisant la hauteur

assignée de plus de deux cents pieds.

L’idée de construire une tour colossale n’est pas nouvelle; les

descendants de Noé l’avaient déjà eue. En 1832, l’ingénieur anglais

Trevithick proposa de bâtir un monument de mille pieds (trois cent

quatre mètres quatre-vingts). Les Américains caressèrent plusieurs

projets de ce genre mais ils ne furent jamais exécutés.

Que de science, que d’études, que de savantes recherches, que de

combinaisons multiples pour mener à bien le chef-d’œuvre que j’ai sous

les yeux! Que de calculs, depuis la base assise dans le sol, qu’il a

fallu étudier lui-même, jusqu’au faîte, jusqu’à cette lanterne de trois

cents mètres de hauteur. C’est après avoir construit dans le Cantal,

pour la ligne du chemin de fer, le viaduc de Garraby, que monsieur

Eiffel eut l’idée de sa tour. Le viaduc est situé à cent vingt-quatre

mètres au-dessus du niveau de la rivière, l’arche centrale qui sert

d’appui à la même hauteur et mesure cent soixante-cinq mètres

d’ouverture; le tablier métallique a quatre cent quarante-huit mètres de

long et la longueur totale est de plus d’un demi-kilomètre. Cet ouvrage

audacieux était alors considéré comme l’œuvre la plus colossale du

monde. Monsieur Eiffel pensa que ces armatures de fer qu’il avait

placées horizontalement pour relier les deux collines de Marjevols,

pourraient aussi bien être posées verticalement et s’élever jusqu’à

trois cents mètres de haut. Et il l’a fait comme il l’avait dit.

Le poids total de la tour Eiffel est évalué à neuf millions de kilos; le

nombre des pièces métalliques qui s’entrecroisent en tous sens est de

douze mille; chacune d’elles, en raison de sa forme sans cesse variée, a

nécessité un dessin spécial; tous ces dessins ont été préparés au bureau

des études de l’usine Eiffel à Levallois-Perret.

C’est d’une double montagne de fer travaillé et de papiers dessinés

qu’est sortie cette merveilleuse colonne; et dans tout cela, les

rapports l’ont constaté, il n’y a pas eu une seule erreur de calcul, une

seule incertitude d’exécution. La dépense totale a été de six millions

et demi.

La tour Eiffel présente un grand avantage sur toutes les constructions

maçonnées, elle est «amovible». L’Etat auquel elle appartient pourrait

la transporter ailleurs si cela lui convenait, l’opération ne serait pas

difficile et la dépense relativement minime: un demi-million.

Nous sommes loin de la protestation qui se produisit lorsque le

programme officiel annonça l’érection d’une tour de trois cents mètres.

Cette protestation fut adressée en février 1887, sous forme de lettre à

Monsieur Alphand et signée de noms célèbres: Messonnier, Gounod, Ch.

Garinier, Gérôme, Bonal, Bougreau, Sully-Prudhomme, Robert Fleury,

Victorien Sardou, Pailleron, Leconte de Lisle, Guy de Maupassant, etc.,

etc. Ces messieurs affirmaient que cette tour serait le déshonneur de

Paris et que «cette cheminée d’usine écraserait de sa masse barbare tous

nos monuments humiliés, toutes nos architectures rapetissées. Sur la

ville entière frémissante encore du génie de tant de siècles, on verrait

s’allonger, comme une tache d’encre, l’ombre odieuse de cette odieuse

colonne de tôle».

Presque tous ont fait amende honorable et reconnaissent volontiers que

la tour Eiffel est le clou de l’Exposition; ils rendent hommage au génie

qui l’a construite. Le succès est une puissance qui s’impose.

Il y a seize guichets délivrant les billets d’entrée, pour aller au

premier étage on paye deux francs, pour aller au second un franc, pour

atteindre le sommet deux francs. En somme, l’ascension coûte cinq

francs, sans compter tous les bibelots qu’on y achète; il est impossible

de ne pas rapporter au pays un souvenir de cette ascension qui fait

rêver, de cette ascension à neuf cents pieds du sol et qui s’accomplit

si aisément; on pourrait presque dire sans qu’on s’en aperçoive, grâce

aux ascenseurs dont le plus rapide s’élève de deux mètres par seconde.

On peut aussi monter par les escaliers, il y en a deux qui servent à

gravir la tour jusqu’à la deuxième plate-forme et les deux autres à la

descendre. On monte trois cent cinquante marches pour arriver au premier

étage; sa galerie promenoir est vraiment superbe; on en fait le tour, on

s’oriente, puis on achète quelques souvenirs aux nombreuses boutiques

qui en ont pris possession. Au centre se trouvent quatre restaurants

pouvant contenir chacun cinq à six cents personnes: Bar flamand,

Restaurant russe, Bar anglo-américain, Restaurant français. On peut dire

que le monde entier a passé dans les salons de ces luxueux

établissements. C’est à cette première plate-forme que l’on trouve la

médaille de bronze à l’effigie de la tour; au second se vend la

médaille d’argent, au troisième celle de vermeil. Il faut ensuite monter

trois cent quatre-vingts marches pour arriver à la seconde plate-forme.

C’est là qu’il faut visiter la curieuse installation du _Figaro_, avec

son imprimerie spéciale, sa rédaction, sa composition.

Le _Figaro_ connaît le monde, il s’est dit que les quatre cinquièmes des

visiteurs seraient flattés de voir leur nom dans un journal, il a donc

établi un registre où chacun peut écrire son nom et son adresse,

lesquels sont imprimés le lendemain dans le journal dit _Le Figaro de la

Tour Eiffel_. Les demandes pleuvent, l’argent aussi; ce journal fait

florès et vit, en ce moment, de la vanité humaine. L’incommensurable

vanité!

De cette plate-forme au sommet il y a cent soixante mètres, l’escalier

qui y conduit a mille soixante-deux marches, c’est un simple escalier de

service dont le public ne peut profiter, il faut prendre les ascenseurs.

Bref, il y a en tout mille sept cent quatre-vingt-douze marches, avis

aux gens malades du cœur ou que l’obésité oppresse.

Cette troisième plate-forme est à deux cent soixante-seize mètres;

au-dessus, à trois cents mètres, se trouvent des salles réservées à des

expériences scientifiques, météorologiques, biologiques, micrographiques

de l’air, etc., et un petit appartement particulier que Monsieur Eiffel

habite quelquefois; c’est là que se trouve le livre d’or où les

personnages de marque apposent leur griffe. Le phare de la tour a une

puissance égale à celle des feux de première classe établis sur nos

côtes; il est fixe mais entouré de plaques de verres tournantes,

blanches, bleues, rouges qui promènent ainsi chaque nuit nos couleurs

nationales sur l’horizon sans bornes.

Un drapeau de trente-six mètres carrés flotte à l’extrême pointe. On

assure que des Anglais ayant pu pénétrer jusque là ont coupé dans ce

drapeau de petits morceaux d’étoffe qu’ils ont emportés en souvenir de

leur ascension. Où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir; toujours

les mêmes! ces braves Anglais...

Moi, j’ai eu quelque peine lorsque j’ai voulu écrire la fameuse carte

postale datée de la tour et portant son effigie, qu’il est du devoir de

tout bon visiteur d’envoyer à sa famille. On m’avait prévenu que tous

les encriers sont assiégés et qu’on ne peut mettre la main sur un

porte-plume qu’après une longue attente. J’avais alors fait ce judicieux

raisonnement: on peut toujours tremper le bec d’une plume dans un

encrier, mais sans la plume on ne peut rien, et j’avais glissé dans ma

poche un porte-plume muni d’une belle plume neuve. J’ai pris place au

coin d’une table entre un Chinois jaune et une Flamande rousse, haute

comme un tambour-major. Tous les porte-plumes fonctionnaient

fièvreusement autour de moi. J’ai pris le mien et après l’avoir plongé

dans l’encre j’ai écrit:

C’est entre ciel et terre, du haut de cette tour titanesque, devant

cette exposition incomparable où sont venues aboutir, sous les formes

les plus variées, et dans leur développement le plus parfait, toutes les

conceptions du génie humain que ma pensée s’envole vers vous. A mes

pieds, les hommes s’agitent comme des fourmis, Paris et ses monuments

ont les dimensions de jouets d’enfants; au loin, la campagne encore

feuillée ressemble à un immense tapis vert, capitonné de points blancs

qui s’appellent villages et châteaux. Voilà le tableau, voilà mes

impressions sur le vif.

Mais à travers cette féerie, je revois ma douce Bretagne, ma famille

chérie, et ce petit mot d’affection que je lui envoie est une preuve

nouvelle que le cœur sait faire valoir ses droits en face des plus

grandes merveilles de l’intelligence, des plus hautes conceptions de

l’esprit et qu’il garde quand même et toujours l’image de ceux qu’il

aime! Oui, au milieu de l’une des plus grandes foules humaines qui se

soient jamais rencontrées devant cette Exposition qui tient du miracle,

c’est le souvenir qui m’a empoignée, et pendant que ma pensée voguait

dans le ciel pur de la science et des beaux-arts, habitant l’idéal le

plus élevé qui se puisse atteindre: soudain, la vision de la famille et

du pays se présentait à moi et je souriais en même temps à cet autre et

si délicieux idéal du cœur.

Quand j’ai quitté la table où j’écrivais, six ou huit personnes

m’entouraient, attendant que je leur fisse place, mon premier mouvement

a été de remettre mon porte-plume dans ma poche, mais déjà les mains se

tendaient pour le saisir. J’ai hésité un instant. Ah! si j’avais tenté

de le garder, que serait-il arrivé? les gens qui le reluquaient auraient

dit que je prenais un porte-plume ne m’appartenant pas, que j’emportais

le mobilier de la tour. On se serait ameuté, on aurait sans doute crié:

au voleur, les plus calmes m’eussent traitée de vulgaire pick-pocket,

les exaltés auraient fini par jurer que je voulais escamoter la tour. On

serait peut-être allé jusqu’à dire que je voulais la fourrer dans ma

poche.

J’ai remis mon porte-plume dans la dextre d’un méridional qui

gesticulait fort et parlait haut, tout en regrettant un peu les

cinquante centimes qu’il m’avait coûté, et beaucoup la jolie tour en

miniature qu’il représentait.

Ah! si j’avais le temps! je ne ferais peut-être pas quatre ascensions

comme le comte de Flandres, mais je reviendrais certainement jouir de ce

spectacle sans pareil, et dont on ne se lasse pas.

Mot de la Fin

M. Eiffel--comme une dame bien connue--monte à sa tour: il est

accompagné de son ingénieur. A une certaine hauteur, il veut prendre des

points de repère, mais ni lui ni son compagnon n’ont apporté, pour

cette opération, la chose essentielle... un mètre.

L’ingénieur descend immédiatement pour se munir de l’instrument

indispensable.

On demande à quelle hauteur ils étaient montés l’un et l’autre?

A... _deux sans mètre_.

Savez-vous où M. Eiffel se trouvait lorsque son ingénieur l’a rejoint?

--???

_Assis sans mètre._

RIGHT

_Mercredi 2 octobre 1889._

Parc Monceau.--Buttes Chaumont

Parc Montsouris.

Nous avons fait aujourd’hui la visite projetée au parc Monceau, aux

Buttes Chaumont et au parc Montsouris. Promenades charmantes, oasis

délicieuses, dans cet infernal Paris où l’on ne connaît ni le calme ni

la sécurité. Les enfants et les vieillards qui ont si grand besoin d’air

pur et de soleil les trouvent ici dans l’espace et le repos, le poète et

le savant peuvent également lire, rêver, promener dans une quiétude

parfaite loin de ces rues tumultueuses où l’on craint sans cesse d’être

bousculé, volé, écrasé; où l’on va, vient, s’agite dans un perpétuel

qui-vive.

«Pages, laquais, voleurs de nuit, carrosses, chevaux et grand bruit,

voilà Paris». C’est Scarron qui disait cela de son temps. Ciel! que

dirait-il du nôtre! J’avoue humblement mon incapacité à me tirer

d’affaire. Je ne suis point _débrouillarde_. Je me sens toute ahurie par

le bruit et très effarouchée de tant de voitures et de piétons.

Le parc Monceau est l’œuvre de Philippe d’Orléans. Louis-Philippe

l’affectionnait aussi beaucoup. Une cascade, des statues de marbre et de

bronze l’embellissent encore. Son principal ornement est ce qu’on

appelle la _Naumachie_, colonnade de style corinthien, imitant une belle

ruine debout au bord d’une pièce d’eau. Le parc des Buttes Chaumont,

trois fois plus grand au moins que le parc Monceau, est très accidenté,

très pittoresque: ces mouvements de terrain s’expliquent lorsqu’on sait

que ces grands espaces sont de vieilles carrières de plâtre abandonnées,

converties en jardin. Les Buttes Chaumont ont aussi elles une grotte,

des cascades, un lac d’où s’élance un immense rocher de cent mètres de

hauteur, surmonté d’un temple, et un joli pont qui surplombe le lac;

c’est dans ce lieu si fleuri et si charmant que se trouvait autrefois le

gibet de Montfaucon. Antithêses et contrastes, la vie en est faite, le

monde en est plein!

Il faut aller chercher fort loin aussi, derrière l’Observatoire, le parc

de Montsouris. Grandes pelouses verdoyantes, ombrages épais, allées

unies, sablées et larges comme des grandes routes, vaste pièce d’eau où

s’ébattent des familles de canards, de cygnes, d’oies, tel est son

ensemble. Ses principaux ornements sont une pyramide élevée à la mémoire

de la mission Flatters, massacrée par les Touaregs en 1881, et la

reproduction du Bardo, palais du bey de Tunis, qui figura à l’Exposition

universelle de 1867, et qui sert d’observatoire météorologique.

Peu de statues, l’une pourtant m’a frappée par son extrême laideur. J’ai

demandé quel était ce personnage aussi affreux qu’illustre, après bien

des informations, j’ai appris que c’était l’ami du peuple, Marat! Mon

Dieu oui, voilà les grands hommes qu’on glorifie aujourd’hui et qu’on

offre du même coup à l’admiration et à l’imitation des générations

nouvelles. C’est un choix heureux, mes félicitations aux édiles

parisiens, comme à l’artiste Baffier qui a su s’inspirer d’un être aussi

hideux au physique qu’au moral. J’aimerais à voir à côté de lui

Charlotte Corday «l’ange de l’assassinat», suivant l’expression de

Lamartine dans _les Girondins_, mais il est là, tout seul... avec son

déshonneur. Il paraît que c’est en 1883 que le conseil municipal

commanda cette œuvre d’art, d’un placement difficile, on ne savait où

l’ériger. On a trouvé charmant de l’utiliser au parc Montsouris. Cette

statue ne passe pas inaperçue, mais le public qui se promène ignore bien

certainement son nom.

La statuomanie est à son comble; est-ce donc pour honorer le crime et le

vice qu’on élève des statues? C’est l’athéisme qui invente tout cela.

Ayant décrété que Dieu là-haut n’existe pas, il déifie l’homme pour le

faire Dieu ici-bas; et tous les petits pigmées rêvent d’avoir une grande

statue. C’est ainsi qu’agissaient les Athéniens de la décadence; ils

s’envoyaient leurs bustes commandés par douzaines, comme nous nous

envoyons nos photographies. Et voilà pourquoi le sol de la Grèce est

pavé de statues. M. Paul de Cassagnac a raconté des choses charmantes à

ce sujet.

«Souvenez-vous, dit-il, de l’histoire édifiante de Démétrius de

Phalères, qui, vers ce temps-là, consacrait son talent, sa vertu, son

génie à relever sa patrie ruinée, abaissée par la domination

Macédonienne.

Les Athéniens, reconnaissants et enthousiasmés, lui élevèrent de son

vivant, sous ses yeux, trois cents statues de bronze, pas une de plus,

pas une de moins.

Mais peu de jours après, le fils d’Antigone, celui qui fut surnommé

Poliorcète, le preneur de villes, s’empara d’Athènes, chassant

Démétrius, et séance tenante les Athéniens, oublieux des services

fraichement rendus, brisèrent les trois cents statues de bronze, et

élevèrent à Poliorcète autant de statues en or.

Puis, à quelque temps de là, Poliorcète était battu près d’Ipsus, et un

Athénien avisé, plein d’expérience et d’économie, proposa de ne plus

renverser, en entier, les statues élevées aux hommes qu’avait trahis la

fortune, et de se contenter de changer les têtes, les corps pouvant

continuer de servir pour tout le monde, indistinctement et

successivement.

Voilà une ingénieuse idée que les Français pourront mettre un jour en

pratique, pour moi, je ne verrais aucun inconvénient à mettre la tête

d’un honnête homme sur les épaules de Marat.

RIGHT

_Jeudi, 3 Octobre 1889._

Repos complet.--Les Voitures à Paris.

Voyages loin de ma chambre t.2 · 第 9 / 20 段