aussi audacieuse, aussi gigantesque que la Tour Eiffel. C’est une
merveille d’équilibre et de hardiesse, de force et de légèreté. Le
Palais des Machines a cent quinze mètres de largeur, sur quatre cent
vingt mètres de longueur, sa hauteur est de quarante-huit mètres. L’Arc
de Triomphe de l’Etoile pourrait s’y loger, aussi bien que la colonne
Vendôme, qui n’atteindrait pas son sommet. En totalisant les espaces
qu’offrent ce Palais et ses galeries, on arrive au chiffre étonnant de
quatre-vingt mille quatre cents mètres carrés--huit hectares! Une armée
de trente mille hommes pourrait y dormir à l’aise, chaque homme
disposant de plus de deux mètres carrés, et les dégagements restant
libres, quinze mille chevaux pourraient y être installés, pendant que
leurs cavaliers coucheraient dans les galeries du premier étage. Voilà
ses proportions!
Dans cet immense hall pas un coin n’est inoccupé. Partout le travail et
le mouvement sans arrêt; partout des représentants des œuvres les unes
géantes, les autres minuscules.
Il y a là des merveilles de mécanique. La métallurgie, la fonderie, ont
fait d’immenses progrès. Nous revenons à l’âge de fer du monde civilisé;
ce métal devient le roi des constructions et prend la place du bois et
même de la pierre, il se plie à tous les besoins, gardant sous un petit
volume une force énorme. Cet amoncellement fantastique de fer, de fonte,
de bronze, de cuivre, donne bien cette impression de _vacarme pétrifié_
dont parle Victor Hugo. Il y a des choses qui frappent même les moins
compétents. Une scie sans fin, en acier, d’une longueur de trente-cinq
mètres cinquante, des blindages extravagants, il y en a qui pèsent
vingt-huit mille kilos; effrayant aussi le _facsimile_ d’un lingot
d’acier de cent mille kilos.
Il y a des machines charmantes qui font les plus jolies et les
meilleures choses du monde. On dirait que les inventeurs de ces machines
leur ont communiqué leur intelligence. Elles font tout ce qu’on veut:
des dragées, des bonbons, des fleurs, des rubans et des dentelles; elles
fabriquent des chaudières et tricotent des bas; elles ravaudent le linge
et tissent merveilleusement le coton, la laine, la soie.
Ce sont des ouvrières incomparables!
Après les machines aimables, il y a les machines effrayantes qui
hachent, coupent, brisent, broient tout et qui fabriquent de tels engins
de destruction qu’elles finiront, j’espère, par rendre la guerre
impossible.
A la hauteur de sept mètres, deux grands ponts roulants à l’électricité,
marchent constamment d’un bout à l’autre de cette titanesque Galerie des
Machines, ce qui permet aux visiteurs qu’ils promènent, d’embrasser d’un
coup d’œil cet ensemble colossal, et l’on passe ébloui, fasciné de
section en section, de galerie en galerie, de palais en palais, on
admire, on admire encore, on admire toujours!... mais l’on ne peut
retenir que ce qui frappe davantage.
RIGHT
_Dimanche, 29 Septembre 1889._
Grand’messe à Saint-Sulpice.--Exposition
Fontaines lumineuses
Embrasement de la Tour
C’est donc aujourd’hui le grand jour des récompenses: jour de joie pour
les uns, jour de déception pour les autres.
La matinée est belle, le soleil luit sur les têtes et l’espérance dans
les cœurs. Ce soir il y aura moins d’heureux.
Notre programme est arrêté: grand’messe à Saint-Sulpice; après le
déjeuner, un tour aux Champs-Elysées, pour voir défiler le cortège se
rendant au Palais de l’Industrie; dîner à l’Exposition, afin d’assister
le soir aux jeux des fontaines lumineuses et à l’embrasement de la tour.
Il faut nous hâter, les soirées deviennent de plus en plus fraîches.
Après la grand’messe officiée solennellement, j’ai parcouru cette belle
église de Saint-Sulpice, dont le portail est de Servandoni. La chaire
remarquable fut donnée par le cardinal de Richelieu, les bénitiers
formés de deux gigantesques conques marines, par François Ier. J’ai
surtout admiré les belles peintures de la chapelle des Anges, la lutte
de Jacob; Héliodore, chassé du temple, saint Michel terrassant le
démon, qui sont d’Eugène Delacroix. Ces peintures commencées en 1840
furent payées vingt mille francs au grand artiste. Deux autres églises
seulement Saint-Denis du Saint-Sacrement et Saint-Paul-Saint-Louis,
possèdent deux toiles de ce maître: _La déposition de la Croix_,
peinture murale payée six mille francs, en 1843, et _Jésus au Jardin des
Oliviers_, payée deux mille quatre cents francs, en 1827. Ces peintures
sont aujourd’hui d’une valeur inestimable. L’église Saint-Sulpice fut
fermée pendant la Révolution. Le gouvernement l’accorda ensuite aux
Théophilantropes, qui l’appelèrent le Temple de la Victoire. Le 5
novembre 1799, il y fut donné un grand banquet au général Bonaparte.
L’église Saint-Sulpice, au dire des connaisseurs, n’est point un modèle
d’architecture, peu m’importe. Avec ses tours, ses grandes baies, ses
colonnes, son vaste perron, je lui trouve fort grand air et elle me
plaît ainsi. La belle fontaine qui la précède semble faire partie de son
ornementation, c’est ainsi que l’a compris son auteur Visconti,
puisqu’elle abrite dans ses niches quatre maîtres de l’éloquence sacrée:
Bossuet, Massillon, Fénelon et Fléchier.
Dès une heure, une foule compacte envahit les Champs-Elysées. C’est un
enchevêtrement de piétons et de voitures, qui donne le frisson. On
n’avance qu’à tour de roues, les moyeux se touchent et nous sentons sur
nos épaules les naseaux du cheval traînant la voiture qui nous suit.
Nous regardons de très loin le nombreux défilé qui escorte le carosse
présidentiel. Après avoir entrevu le visage glacial de Monsieur Carnot,
nous nous sauvons à l’Exposition.
Dans de pareilles foules, on peut dire qu’on ne se rend compte de rien,
c’est en lisant le programme que l’on _voit_ mieux la fête. Le voici:
La cérémonie des récompenses aura lieu au Palais de l’Industrie.
Vu l’exiguité de la nef, les récompensés ne seront admis que depuis les
médailles d’argent jusqu’aux grandes médailles d’honneur. Les
récompenses plus modestes seront remises ultérieurement; d’ailleurs on
n’aurait pas le temps de tout distribuer en un jour.
Cinq mille hommes de troupes en grande tenue, cavalerie, infanterie et
artillerie, occuperont une partie des Champs-Elysées, de la place de la
Concorde et du Cours-la-Reine.
Sur le passage du Président de la République, les musiques joueront, les
tambours, les clairons, les trompettes battront, sonneront aux champs.
A l’intérieur ce sera la même chose, l’éloquence et la musique
complèteront cette fête superbe. On jouera la _Marche héroïque_ de
Saint-Saëns comme ouverture; _La Marseillaise_, à l’arrivée du Chef de
l’Etat; pendant le défilé des groupes français et étrangers, le chœur
des Soldats, de _Faust_, l’Apothéose de la _Symphonie triomphale_ de
Berlioz et le cortège du premier acte d’_Hamlet_; entre les deux
discours officiels. _Lux_, paroles de Victor Hugo, musique de B. Godard.
La proclamation des récompenses sera divisée en trois parties, annoncées
chacune par des _Fanfares_ écrites spécialement pour la circonstance par
M. Léo Delibes. Enfin, la cérémonie sera terminée par la finale du
deuxième acte du _Roi de Lahore_, de M. Massenet, suivi d’une reprise de
la _Marseillaise_. L’orchestre et les chœurs, composés des artistes de
la Société des concerts, de l’Opéra, et de l’Opéra-Comique, auxquels
seront adjointes les deux musiques de la garde républicaine et de
l’école d’artillerie de Vincennes, formeront un total de huit cents
exécutants, sous la direction de M. Jules Gracin, chef d’orchestre du
Conservatoire.
Le défilé sera composé ainsi:
Les comités étrangers, classés par ordre alphabétique, ayant à leur
tête, autour du drapeau, les gardiens de leur section ou de leur
pavillon; un peloton de soldats français; les neuf comités français de
groupe précédés de bannières; enfin, les commissariats de l’Algérie, de
la Tunisie, des colonies et des pays de protectorat.
Il descendra par le grand escalier, traversera la salle dans sa partie
centrale et dans toute sa longueur, puis faisant un crochet à droite,
passera au pied de la tribune présidentielle en faisant doucement
flotter les drapeaux et les étendards.
Ensuite, il pénètrera par une porte latérale sur la scène, où il prendra
place.
Au moment de l’entrée du public, le rideau sera baissé. Il ne sera levé
que lorsque l’orchestre aura attaqué son premier morceau. A ce moment,
la scène sera déjà occupée par les gardiens français de classes portant
leurs bannières. Ceux-ci ne prendront pas part au défilé.
Quand le cortège sera arrivé et placé, les groupes seront disposés sur
la scène de la façon suivante:
Sur l’avant-scène, deux cent vingt-cinq places auront été réservées aux
membres du jury. De chaque côté, quatre porteurs de bannière de groupes
français prendront place. La neuvième bannière se tiendra au centre,
derrière le jury. Sur les degrés qui conduisaient à l’autel de la
Patrie, pour l’_Ode triomphale_, seront groupés les étrangers, ayant
tout autour d’eux les gardiens français de classe. Au fond de la scène,
figureront les colonies.
On le voit, rien n’a été négligé pour donner à cette cérémonie le plus
d’apparat possible.
Le richissime M. Osiris offre un prix de cent mille francs. Ce prix est
destiné à l’auteur de l’œuvre la plus utile figurant à l’Exposition.
Le comité a examiné successivement toutes les candidatures possibles,
les inventeurs, les philantropes et même les gastronomes. Tout en
rendant hommage aux architectes des autres constructions de
l’Exposition, la majorité des membres du syndicat s’est accordée pour
décerner le prix Osiris à tous les constructeurs de la Galerie des
Machines. Ils ont jugé que leur œuvre, aussi imposante que la tour
Eiffel et aussi saisissante par ses vastes dimensions, avait réalisé un
immense progrès dans l’art des constructions utiles.
Le commissariat de la section des colonies françaises publiera, en même
temps que le palmarès officiel, un palmarès spécial des récompenses
accordées à nos exposants d’outre-mer.
Ces récompenses, au nombre de mille deux cent dix-sept, sont ainsi
réparties:
Quinze grands prix,
Cent soixante-deux médailles d’or,
Trois cent vingt-et-une médailles d’argent,
Trois cent vingt-six médailles de bronze,
Trois cent quatre-vingt-treize mentions honorables.
En 1878, les exposants des colonies françaises n’avaient obtenu que sept
cent soixante-cinq récompenses.
Plus on va à l’Exposition, plus on a envie d’y aller. Je déclare, en
conscience, qu’il faudrait largement les six mois qu’elle durera pour
tout voir, et encore... Aujourd’hui, cependant, nous n’avons fait que
flâner. Nous nous sommes amusées à regarder passer les passants... qui
passaient. Le spectacle des visiteurs eux-mêmes constitue la plus vaste
section de l’Exposition; que de physionomies particulières, de types
exotiques, de toilettes fantaisistes. Nous sommes allées prendre une
glace ici, un bock là. Nous nous sommes assises pour écouter les
musiques de toutes sortes qui se font entendre un peu partout. La
musique étrange et pittoresque des Tziganes dans leurs costumes
flamboyants m’a surtout frappée. C’est vraiment merveilleux de voir avec
quelle volubilité et en même temps quelle perfection ces virtuoses, qui
sont surtout musiciens d’instinct et n’ont fait aucune étude sérieuse,
font résonner le violon, la flûte de Pan et leurs instruments nationaux.
Leur chef, Miéhesi Nestulescou, un nom qui n’est pas facile à retenir,
est un violoniste hors ligne; ses solos, pleins de couleur et
d’originalité, admirablement soutenus par l’orchestre, m’ont paru
délicieux. En revanche, le _Cheval dans les Steppes_, solo de musique
imitative avec la flûte de Pan, m’a plus étonnée que charmée: c’est un
peu trop roumain pour moi; mais c’est égal, un concert comme celui-là de
temps en temps ferait plaisir. Nous avons aussi entendu le Xilophone et
l’Ocarina: celui-ci est un petit instrument en terre, une petite poterie
trouée et l’autre un instrument en bois, un petit clavier sur lequel on
frappe avec deux baguettes de fer. Les artistes qui manient ces
instruments, de la main ou des lèvres, en tirent des sons d’une douceur
infinie et d’une justesse extrême. Orphée avait le don d’animer les
pierres; ici c’est la terre et le bois qui parlent. On peut encore
entendre la musique caractéristique du tambourin, du galoubet, du
biniou, de la cornemuse, de la vielle, de la mandoline, de la guitare,
sans oublier les instruments pittoresques propres à chaque peuple et les
grandes auditions: concours, festivals et concerts.
Nous sommes allées dîner aux Bouillons Duval. Il y avait foule pour y
arriver. Nous avons dû serpenter près d’une heure et nous armer de
patience. Nous nous sommes mises à table à sept heures et demie; mais je
pense que les derniers n’auront pas dîné avant neuf heures.
Puis, nous sommes allées prendre nos places aux Fontaines lumineuses.
C’est un spectacle magique, difficile à décrire. Comment peindre la
transparence, la limpidité de ces cascades aériennes, s’irradiant de
toutes les couleurs du prisme, de ces gerbes lumineuses s’élançant dans
la nue, semblables à des flocons de neige argentée, à des nappes d’or en
fusion. Comment dépeindre et l’embrasement de la tour qui fait pâlir les
étoiles et paraît tout en feu dans la nuit sombre, et ses projections
électriques. De son phare, se détache un fil mince et lumineux qui,
traversant l’espace vient envelopper d’une clarté céleste les groupes
sculpturaux des jardins, ou couronner d’un nimbe vaporeux le génie
triomphant.
Ces projections électriques s’étendent, par les nuits claires, jusqu’à
dix kilomètres. Leur puissance lumineuse peut atteindre l’intensité de
seize millions de becs Carcel. Les savants expliquent très bien tout
cela et le jeu de ces fontaines multicolores et les projections
lumineuses; moi, je me contente de les regarder sans chercher les
explications, et c’est le conseil que je donne à tous les curieux: Venez
et admirez.
Nouvelle de la dernière heure: on annonce la prochaine arrivée à Paris
de cinq cents highlanders, qu’un de leurs compatriotes, le colonel
écossais David White, conduit en corps visiter l’Exposition.
Voilà qui nous promet une triomphale exhibition de mollets!
RIGHT
_Lundi, 30 Septembre 1889._
Les Ruines du Palais de la Cour des Comptes.
Promenade en voiture dans Paris.
Ce matin, nous sommes allées visiter, au quai d’Orsay, les ruines du
Palais de la Cour des Comptes et du Conseil d’Etat. J’avais envie de
voir de près ces amas de pierres calcinées et de fers tordus qu’on
aperçoit continuellement en se promenant dans Paris. Une végétation
luxuriante les entoure maintenant. Des gerbes de fleurs tapissent les
murs, des fusées de feuillages s’élancent des fenêtres, des lianes
flexibles enguirlandent les colonnes: on dirait que la nature
réparatrice cherche à cacher le mal fait par la fureur des hommes. Ces
ruines ont un portier. Pourquoi faire? Est-ce pour ouvrir la fenêtre aux
oiseaux et fermer la porte aux souris! Les fenêtres sont béantes et les
portes brisées...
Ces ruines sont peut-être aujourd’hui le seul souvenir attristant,
encore debout, légué par la Commune.
«Jadis, il n’était pas beau ce palais, me disait hier un critique d’art,
à présent je le trouve superbe dévoré de verdure tel qu’il est; tantôt,
il me donne les illusions d’une substruction romaine; tantôt, j’y vois
une fantaisie bobélique ou une eau-forte de Séranèse. J’y trouve encore
une forêt vierge en miniature où le vent et les oiseaux ont semé, disent
les botanistes, cent cinquante-deux espèces de plantes, le feu a été
l’artiste capricieux de cette architecture, bien banale, quand elle
était crue, et qui est devenue admirable maintenant qu’elle est cuite».
Les gens, amateurs de vues pittoresques, qui trouveraient que Paris
manque de ruines--amour du contraste--pourront demander leur
conservation, d’autres voudront les garder à un tout autre point de vue,
comme l’enseignement perpétuel des générations futures. N’est-ce pas
l’histoire racontée aux yeux; l’image vraie des horreurs que peut
enfanter la guerre civile. On viendra là, dans ce joli décor de fleurs
nouvelles, méditer sur le néant des choses de ce monde, dont les plus
merveilleux monuments sont tous appelés à faire un jour des ruines.
C’est dans un linceul de flammes et de sang que la Commune voulait
ensevelir Paris. Elle alluma de terribles incendies. Celui-ci fut
épouvantable, et les débris de toutes les archives qui brûlaient et
s’envolaient, emportées par le vent, vinrent tomber en pluie de petits
papiers à plus de trente lieues. Louis Esnault, dans son _Paris brûlé
par la Commune_, raconte qu’on en trouva jusqu’en Normandie, dans un
jardin d’Evreux.
«Quand, le mardi 23 mai 1871, les insurgés, serrés de près par les
troupes de Versailles, se virent contraints d’abandonner la rue de
Lille, l’un de leurs quartiers généraux, ils voulurent élever un rempart
de flammes entre eux et leurs adversaires. Ce furent les premiers
incendies allumés.
«Précédés d’un spahi du plus beau noir, enchanté de faire payer aux
Français de Paris la profanation des mosquées algériennes, les
révolutionnaires se rendent d’abord à la Cour des Comptes. Toutes les
grilles sont fermées; le concierge appelé ne répond pas.
«Une porte s’ouvre sur la rue de Belle-chasse, donnant accès dans les
bâtiments du Conseil d’Etat; un baril de poudre est roulé dans la salle
des séances, on y défonce un tonneau de pétrole; l’huile minérale se
répand sur le parquet des salons, sur les marches des escaliers.
«En franchissant la galerie extérieure, on gagne vivement la Cour des
Comptes.--_Taïeb!_ (bien!) grogne le spahi. Des hommes qui viennent de
trouver un stock de médailles de Sainte-Hélène et qui en ont leurs
tabliers remplis, lancent les glorieux insignes à la volée dans les
cours; des femmes, armées de seaux et de pinceaux d’afficheur,
badigeonnent les boiseries de liquide inflammable.
«Il est six heures: la nuit approche; une sonnerie de clairon retentit;
un officier des fédérés lâche à bout portant un coup de revolver sur le
ruisseau où coule le pétrole, qui flambe instantanément.
»Le Conseil d’État, la Cour des Comptes et des archives, la Caserne du
quai d’Orsay, la Caisse des Dépôts et Consignations s’allument en même
temps.»
La parure la plus belle de cet édifice moderne qui ne comptait que
quatre-vingts ans était la double série d’arcades superposées, entourant
la cour intérieure. Une perte bien regrettable aussi est celle des
peintures qui ornaient les salles et qui étaient signées: Isabey,
Flandrin, Delaroche.
Nous projetons une nouvelle promenade champêtre au Parc Monceau, aux
Buttes Chaumont, au Parc Montsouris.
Quand il fait beau, le lundi est le jour qu’on doit choisir pour se
promener.
C’est le jour hebdomadaire du nettoyage des établissements publics. Les
théâtres font relâche, point de matinées et les musées sont fermés.
Nous avons donc fait l’après-midi une longue promenade en voiture,
parcouru les principaux quartiers, salué les monuments au passage, enfin
admiré tout cet ensemble grandiose et élégant qui donne tant de
physionomie à notre capitale.
Ah! que Paris est grand! et dire cependant que c’est une ville qui ne
s’achèvera jamais, grâce à ses réparations, constructions,
embellissements et changements.--Le mieux est souvent l’ennemi du
bien.--Il paraît qu’on se fatigue même du beau. Le désir du changement
appartient à la nature humaine en général et à l’esprit français en
particulier. Et voilà pourquoi on a bouleversé de fond en comble et l’on
modifie encore sans cesse la vieille cité de Clovis, la capitale des
Rois de France.
La place de la Concorde par ses proportions grandioses, sa magnifique
ordonnance, ses fontaines monumentales, ses colonnes et ses statues qui
personnifient les principales villes de France, est l’une des plus
belles places que l’on puisse voir.
L’obélisque de Luxor couvert d’hiéroglyphes contribue aussi à son
ornementation.
Ce pauvre enfant du désert, comme l’appellent les uns, cette aiguille de
Cléopâtre, comme l’appellent les autres, ce remarquable monolithe de
vingt-trois mètres de haut d’un marbre rose qui brave les siècles,
apparaît comme l’admirable spécimen d’une civilisation disparue et
peut-être supérieure à la nôtre......
Que restera-t-il de nos palais somptueux, de nos monuments si
orgueilleux, quand ils auront l’âge des monuments d’Egypte?
Peu de chose sans doute; mais présentement Paris est bien beau avec ses
Palais: Louvre, Luxembourg, Palais-Royal, Palais-Bourbon, Palais de
Justice; avec ses Hôtels des Invalides, de la Légion d’Honneur, de la
Monnaie et son admirable Hôtel de Ville, et _Tutti Quanti_; avec ses
Arcs de Triomphe de l’Etoile et du Carrousel; ses portes Saint-Denis et
Saint-Martin; ses belles rues, ses quais, ses magnifiques boulevards,
ses vingt-huit ponts sur la Seine, ses fontaines monumentales, ses
théâtres, ses colonnes et ses statues colossales, ornant ses places, ses
squares et ses jardins.
La colonne Vendôme, à la gloire de Napoléon, fondue avec le bronze de
douze cents canons pris à l’ennemi, est une imitation de la colonne
Trajane de Rome.
La colonne de Juillet garde le souvenir d’une autre dynastie; le lion
qui orne son piédestal, du sculpteur Barye est, dit-on, une œuvre d’art
de la plus rare beauté.
Paris est réputé pour l’une des plus belles villes du monde; c’est aussi
mon avis et j’en suis fière.
Cette promenade le jour dans notre capitale m’a paru si agréable que
j’ai voulu la continuer après dîner. Paris, le soir, avec ses
interminables cordons de lumières qui brillent le long des rues, des
quais, des boulevards, se présente avec plus de prestige encore; quand
la lune s’en mêle, c’est un véritable enchantement.
Les monuments de l’ancienne cité se dressant dans l’ombre vaporeuse et
grandissante forment un décor grandiose, magnifique; l’imagination est
séduite au plus haut point. Notre-Dame, le Palais de Justice, la
Sainte-Chapelle, la Tour Saint-Jacques, toutes ces merveilles de l’art
gothique vous ramènent à trois siècles en arrière, et pendant cette
minute de rêve et d’oubli du présent, on se demande si les archers sont
encore là montant le guêt au sommet des tours.
Les descriptions que Victor Hugo a faites du vieux Paris dans son
ouvrage _Notre-Dame de Paris_, sont d’une rigoureuse exactitude. Je le
constate avec plaisir.
RIGHT
_Mardi, 1er Octobre 1889._
Ascension à la Tour.
Ah! cette tour, c’est la neuvième merveille du monde, puisque Mme de
Sévigné a déjà déclaré que le Mont Saint-Michel est la huitième. Et
l’Exposition, c’est aussi une merveille. Le présent surpasse
l’antiquité. Enfoncés les Jardins suspendus de Babylone, les Pyramides
d’Egypte, le Phare d’Alexandrie, le Colosse de Rhodes! Enfoncés le
Temple de Diane, la Statue du Maître des Dieux, le Tombeau de Mausole.
Le passé est une belle chose dont nous gardons un souvenir respectueux;
mais vivent les temps modernes dont nous admirons les splendeurs
infinies!
Je faisais mon ascension seule; ma cousine, un peu fatiguée de la vie
étourdissante que nous menons était restée chez elle.
Partie à une heure, j’avais promis d’être de retour à sept heures pour
dîner. Et bien! je suis rentrée à huit heures un quart! Ma cousine était
dans une inquiétude extrême. Depuis une heure la femme de chambre,
debout au balcon, interrogeait du regard toutes les passantes, cherchant
à me reconnaître. L’attente rend le temps long et toutes les deux, loin
de se calmer, de s’exhorter à la patience, s’exhaltaient de plus en
plus.
«Ma cousine aura eu un accident de voiture, disait la maîtresse du
logis», et la femme de chambre reprenait en sourdine: «Elle se sera fait
écraser par un omnibus».
--A moins que pour changer de locomotion elle n’ait voulu revenir par
les bateaux-mouches et qu’elle se soit ensuite trompée de rues pour
rentrer à la maison.