Ce colossal palais des machines est dans son genre d’une conception

aussi audacieuse, aussi gigantesque que la Tour Eiffel. C’est une

merveille d’équilibre et de hardiesse, de force et de légèreté. Le

Palais des Machines a cent quinze mètres de largeur, sur quatre cent

vingt mètres de longueur, sa hauteur est de quarante-huit mètres. L’Arc

de Triomphe de l’Etoile pourrait s’y loger, aussi bien que la colonne

Vendôme, qui n’atteindrait pas son sommet. En totalisant les espaces

qu’offrent ce Palais et ses galeries, on arrive au chiffre étonnant de

quatre-vingt mille quatre cents mètres carrés--huit hectares! Une armée

de trente mille hommes pourrait y dormir à l’aise, chaque homme

disposant de plus de deux mètres carrés, et les dégagements restant

libres, quinze mille chevaux pourraient y être installés, pendant que

leurs cavaliers coucheraient dans les galeries du premier étage. Voilà

ses proportions!

Dans cet immense hall pas un coin n’est inoccupé. Partout le travail et

le mouvement sans arrêt; partout des représentants des œuvres les unes

géantes, les autres minuscules.

Il y a là des merveilles de mécanique. La métallurgie, la fonderie, ont

fait d’immenses progrès. Nous revenons à l’âge de fer du monde civilisé;

ce métal devient le roi des constructions et prend la place du bois et

même de la pierre, il se plie à tous les besoins, gardant sous un petit

volume une force énorme. Cet amoncellement fantastique de fer, de fonte,

de bronze, de cuivre, donne bien cette impression de _vacarme pétrifié_

dont parle Victor Hugo. Il y a des choses qui frappent même les moins

compétents. Une scie sans fin, en acier, d’une longueur de trente-cinq

mètres cinquante, des blindages extravagants, il y en a qui pèsent

vingt-huit mille kilos; effrayant aussi le _facsimile_ d’un lingot

d’acier de cent mille kilos.

Il y a des machines charmantes qui font les plus jolies et les

meilleures choses du monde. On dirait que les inventeurs de ces machines

leur ont communiqué leur intelligence. Elles font tout ce qu’on veut:

des dragées, des bonbons, des fleurs, des rubans et des dentelles; elles

fabriquent des chaudières et tricotent des bas; elles ravaudent le linge

et tissent merveilleusement le coton, la laine, la soie.

Ce sont des ouvrières incomparables!

Après les machines aimables, il y a les machines effrayantes qui

hachent, coupent, brisent, broient tout et qui fabriquent de tels engins

de destruction qu’elles finiront, j’espère, par rendre la guerre

impossible.

A la hauteur de sept mètres, deux grands ponts roulants à l’électricité,

marchent constamment d’un bout à l’autre de cette titanesque Galerie des

Machines, ce qui permet aux visiteurs qu’ils promènent, d’embrasser d’un

coup d’œil cet ensemble colossal, et l’on passe ébloui, fasciné de

section en section, de galerie en galerie, de palais en palais, on

admire, on admire encore, on admire toujours!... mais l’on ne peut

retenir que ce qui frappe davantage.

RIGHT

_Dimanche, 29 Septembre 1889._

Grand’messe à Saint-Sulpice.--Exposition

Fontaines lumineuses

Embrasement de la Tour

C’est donc aujourd’hui le grand jour des récompenses: jour de joie pour

les uns, jour de déception pour les autres.

La matinée est belle, le soleil luit sur les têtes et l’espérance dans

les cœurs. Ce soir il y aura moins d’heureux.

Notre programme est arrêté: grand’messe à Saint-Sulpice; après le

déjeuner, un tour aux Champs-Elysées, pour voir défiler le cortège se

rendant au Palais de l’Industrie; dîner à l’Exposition, afin d’assister

le soir aux jeux des fontaines lumineuses et à l’embrasement de la tour.

Il faut nous hâter, les soirées deviennent de plus en plus fraîches.

Après la grand’messe officiée solennellement, j’ai parcouru cette belle

église de Saint-Sulpice, dont le portail est de Servandoni. La chaire

remarquable fut donnée par le cardinal de Richelieu, les bénitiers

formés de deux gigantesques conques marines, par François Ier. J’ai

surtout admiré les belles peintures de la chapelle des Anges, la lutte

de Jacob; Héliodore, chassé du temple, saint Michel terrassant le

démon, qui sont d’Eugène Delacroix. Ces peintures commencées en 1840

furent payées vingt mille francs au grand artiste. Deux autres églises

seulement Saint-Denis du Saint-Sacrement et Saint-Paul-Saint-Louis,

possèdent deux toiles de ce maître: _La déposition de la Croix_,

peinture murale payée six mille francs, en 1843, et _Jésus au Jardin des

Oliviers_, payée deux mille quatre cents francs, en 1827. Ces peintures

sont aujourd’hui d’une valeur inestimable. L’église Saint-Sulpice fut

fermée pendant la Révolution. Le gouvernement l’accorda ensuite aux

Théophilantropes, qui l’appelèrent le Temple de la Victoire. Le 5

novembre 1799, il y fut donné un grand banquet au général Bonaparte.

L’église Saint-Sulpice, au dire des connaisseurs, n’est point un modèle

d’architecture, peu m’importe. Avec ses tours, ses grandes baies, ses

colonnes, son vaste perron, je lui trouve fort grand air et elle me

plaît ainsi. La belle fontaine qui la précède semble faire partie de son

ornementation, c’est ainsi que l’a compris son auteur Visconti,

puisqu’elle abrite dans ses niches quatre maîtres de l’éloquence sacrée:

Bossuet, Massillon, Fénelon et Fléchier.

Dès une heure, une foule compacte envahit les Champs-Elysées. C’est un

enchevêtrement de piétons et de voitures, qui donne le frisson. On

n’avance qu’à tour de roues, les moyeux se touchent et nous sentons sur

nos épaules les naseaux du cheval traînant la voiture qui nous suit.

Nous regardons de très loin le nombreux défilé qui escorte le carosse

présidentiel. Après avoir entrevu le visage glacial de Monsieur Carnot,

nous nous sauvons à l’Exposition.

Dans de pareilles foules, on peut dire qu’on ne se rend compte de rien,

c’est en lisant le programme que l’on _voit_ mieux la fête. Le voici:

La cérémonie des récompenses aura lieu au Palais de l’Industrie.

Vu l’exiguité de la nef, les récompensés ne seront admis que depuis les

médailles d’argent jusqu’aux grandes médailles d’honneur. Les

récompenses plus modestes seront remises ultérieurement; d’ailleurs on

n’aurait pas le temps de tout distribuer en un jour.

Cinq mille hommes de troupes en grande tenue, cavalerie, infanterie et

artillerie, occuperont une partie des Champs-Elysées, de la place de la

Concorde et du Cours-la-Reine.

Sur le passage du Président de la République, les musiques joueront, les

tambours, les clairons, les trompettes battront, sonneront aux champs.

A l’intérieur ce sera la même chose, l’éloquence et la musique

complèteront cette fête superbe. On jouera la _Marche héroïque_ de

Saint-Saëns comme ouverture; _La Marseillaise_, à l’arrivée du Chef de

l’Etat; pendant le défilé des groupes français et étrangers, le chœur

des Soldats, de _Faust_, l’Apothéose de la _Symphonie triomphale_ de

Berlioz et le cortège du premier acte d’_Hamlet_; entre les deux

discours officiels. _Lux_, paroles de Victor Hugo, musique de B. Godard.

La proclamation des récompenses sera divisée en trois parties, annoncées

chacune par des _Fanfares_ écrites spécialement pour la circonstance par

M. Léo Delibes. Enfin, la cérémonie sera terminée par la finale du

deuxième acte du _Roi de Lahore_, de M. Massenet, suivi d’une reprise de

la _Marseillaise_. L’orchestre et les chœurs, composés des artistes de

la Société des concerts, de l’Opéra, et de l’Opéra-Comique, auxquels

seront adjointes les deux musiques de la garde républicaine et de

l’école d’artillerie de Vincennes, formeront un total de huit cents

exécutants, sous la direction de M. Jules Gracin, chef d’orchestre du

Conservatoire.

Le défilé sera composé ainsi:

Les comités étrangers, classés par ordre alphabétique, ayant à leur

tête, autour du drapeau, les gardiens de leur section ou de leur

pavillon; un peloton de soldats français; les neuf comités français de

groupe précédés de bannières; enfin, les commissariats de l’Algérie, de

la Tunisie, des colonies et des pays de protectorat.

Il descendra par le grand escalier, traversera la salle dans sa partie

centrale et dans toute sa longueur, puis faisant un crochet à droite,

passera au pied de la tribune présidentielle en faisant doucement

flotter les drapeaux et les étendards.

Ensuite, il pénètrera par une porte latérale sur la scène, où il prendra

place.

Au moment de l’entrée du public, le rideau sera baissé. Il ne sera levé

que lorsque l’orchestre aura attaqué son premier morceau. A ce moment,

la scène sera déjà occupée par les gardiens français de classes portant

leurs bannières. Ceux-ci ne prendront pas part au défilé.

Quand le cortège sera arrivé et placé, les groupes seront disposés sur

la scène de la façon suivante:

Sur l’avant-scène, deux cent vingt-cinq places auront été réservées aux

membres du jury. De chaque côté, quatre porteurs de bannière de groupes

français prendront place. La neuvième bannière se tiendra au centre,

derrière le jury. Sur les degrés qui conduisaient à l’autel de la

Patrie, pour l’_Ode triomphale_, seront groupés les étrangers, ayant

tout autour d’eux les gardiens français de classe. Au fond de la scène,

figureront les colonies.

On le voit, rien n’a été négligé pour donner à cette cérémonie le plus

d’apparat possible.

Le richissime M. Osiris offre un prix de cent mille francs. Ce prix est

destiné à l’auteur de l’œuvre la plus utile figurant à l’Exposition.

Le comité a examiné successivement toutes les candidatures possibles,

les inventeurs, les philantropes et même les gastronomes. Tout en

rendant hommage aux architectes des autres constructions de

l’Exposition, la majorité des membres du syndicat s’est accordée pour

décerner le prix Osiris à tous les constructeurs de la Galerie des

Machines. Ils ont jugé que leur œuvre, aussi imposante que la tour

Eiffel et aussi saisissante par ses vastes dimensions, avait réalisé un

immense progrès dans l’art des constructions utiles.

Le commissariat de la section des colonies françaises publiera, en même

temps que le palmarès officiel, un palmarès spécial des récompenses

accordées à nos exposants d’outre-mer.

Ces récompenses, au nombre de mille deux cent dix-sept, sont ainsi

réparties:

Quinze grands prix,

Cent soixante-deux médailles d’or,

Trois cent vingt-et-une médailles d’argent,

Trois cent vingt-six médailles de bronze,

Trois cent quatre-vingt-treize mentions honorables.

En 1878, les exposants des colonies françaises n’avaient obtenu que sept

cent soixante-cinq récompenses.

Plus on va à l’Exposition, plus on a envie d’y aller. Je déclare, en

conscience, qu’il faudrait largement les six mois qu’elle durera pour

tout voir, et encore... Aujourd’hui, cependant, nous n’avons fait que

flâner. Nous nous sommes amusées à regarder passer les passants... qui

passaient. Le spectacle des visiteurs eux-mêmes constitue la plus vaste

section de l’Exposition; que de physionomies particulières, de types

exotiques, de toilettes fantaisistes. Nous sommes allées prendre une

glace ici, un bock là. Nous nous sommes assises pour écouter les

musiques de toutes sortes qui se font entendre un peu partout. La

musique étrange et pittoresque des Tziganes dans leurs costumes

flamboyants m’a surtout frappée. C’est vraiment merveilleux de voir avec

quelle volubilité et en même temps quelle perfection ces virtuoses, qui

sont surtout musiciens d’instinct et n’ont fait aucune étude sérieuse,

font résonner le violon, la flûte de Pan et leurs instruments nationaux.

Leur chef, Miéhesi Nestulescou, un nom qui n’est pas facile à retenir,

est un violoniste hors ligne; ses solos, pleins de couleur et

d’originalité, admirablement soutenus par l’orchestre, m’ont paru

délicieux. En revanche, le _Cheval dans les Steppes_, solo de musique

imitative avec la flûte de Pan, m’a plus étonnée que charmée: c’est un

peu trop roumain pour moi; mais c’est égal, un concert comme celui-là de

temps en temps ferait plaisir. Nous avons aussi entendu le Xilophone et

l’Ocarina: celui-ci est un petit instrument en terre, une petite poterie

trouée et l’autre un instrument en bois, un petit clavier sur lequel on

frappe avec deux baguettes de fer. Les artistes qui manient ces

instruments, de la main ou des lèvres, en tirent des sons d’une douceur

infinie et d’une justesse extrême. Orphée avait le don d’animer les

pierres; ici c’est la terre et le bois qui parlent. On peut encore

entendre la musique caractéristique du tambourin, du galoubet, du

biniou, de la cornemuse, de la vielle, de la mandoline, de la guitare,

sans oublier les instruments pittoresques propres à chaque peuple et les

grandes auditions: concours, festivals et concerts.

Nous sommes allées dîner aux Bouillons Duval. Il y avait foule pour y

arriver. Nous avons dû serpenter près d’une heure et nous armer de

patience. Nous nous sommes mises à table à sept heures et demie; mais je

pense que les derniers n’auront pas dîné avant neuf heures.

Puis, nous sommes allées prendre nos places aux Fontaines lumineuses.

C’est un spectacle magique, difficile à décrire. Comment peindre la

transparence, la limpidité de ces cascades aériennes, s’irradiant de

toutes les couleurs du prisme, de ces gerbes lumineuses s’élançant dans

la nue, semblables à des flocons de neige argentée, à des nappes d’or en

fusion. Comment dépeindre et l’embrasement de la tour qui fait pâlir les

étoiles et paraît tout en feu dans la nuit sombre, et ses projections

électriques. De son phare, se détache un fil mince et lumineux qui,

traversant l’espace vient envelopper d’une clarté céleste les groupes

sculpturaux des jardins, ou couronner d’un nimbe vaporeux le génie

triomphant.

Ces projections électriques s’étendent, par les nuits claires, jusqu’à

dix kilomètres. Leur puissance lumineuse peut atteindre l’intensité de

seize millions de becs Carcel. Les savants expliquent très bien tout

cela et le jeu de ces fontaines multicolores et les projections

lumineuses; moi, je me contente de les regarder sans chercher les

explications, et c’est le conseil que je donne à tous les curieux: Venez

et admirez.

Nouvelle de la dernière heure: on annonce la prochaine arrivée à Paris

de cinq cents highlanders, qu’un de leurs compatriotes, le colonel

écossais David White, conduit en corps visiter l’Exposition.

Voilà qui nous promet une triomphale exhibition de mollets!

RIGHT

_Lundi, 30 Septembre 1889._

Les Ruines du Palais de la Cour des Comptes.

Promenade en voiture dans Paris.

Ce matin, nous sommes allées visiter, au quai d’Orsay, les ruines du

Palais de la Cour des Comptes et du Conseil d’Etat. J’avais envie de

voir de près ces amas de pierres calcinées et de fers tordus qu’on

aperçoit continuellement en se promenant dans Paris. Une végétation

luxuriante les entoure maintenant. Des gerbes de fleurs tapissent les

murs, des fusées de feuillages s’élancent des fenêtres, des lianes

flexibles enguirlandent les colonnes: on dirait que la nature

réparatrice cherche à cacher le mal fait par la fureur des hommes. Ces

ruines ont un portier. Pourquoi faire? Est-ce pour ouvrir la fenêtre aux

oiseaux et fermer la porte aux souris! Les fenêtres sont béantes et les

portes brisées...

Ces ruines sont peut-être aujourd’hui le seul souvenir attristant,

encore debout, légué par la Commune.

«Jadis, il n’était pas beau ce palais, me disait hier un critique d’art,

à présent je le trouve superbe dévoré de verdure tel qu’il est; tantôt,

il me donne les illusions d’une substruction romaine; tantôt, j’y vois

une fantaisie bobélique ou une eau-forte de Séranèse. J’y trouve encore

une forêt vierge en miniature où le vent et les oiseaux ont semé, disent

les botanistes, cent cinquante-deux espèces de plantes, le feu a été

l’artiste capricieux de cette architecture, bien banale, quand elle

était crue, et qui est devenue admirable maintenant qu’elle est cuite».

Les gens, amateurs de vues pittoresques, qui trouveraient que Paris

manque de ruines--amour du contraste--pourront demander leur

conservation, d’autres voudront les garder à un tout autre point de vue,

comme l’enseignement perpétuel des générations futures. N’est-ce pas

l’histoire racontée aux yeux; l’image vraie des horreurs que peut

enfanter la guerre civile. On viendra là, dans ce joli décor de fleurs

nouvelles, méditer sur le néant des choses de ce monde, dont les plus

merveilleux monuments sont tous appelés à faire un jour des ruines.

C’est dans un linceul de flammes et de sang que la Commune voulait

ensevelir Paris. Elle alluma de terribles incendies. Celui-ci fut

épouvantable, et les débris de toutes les archives qui brûlaient et

s’envolaient, emportées par le vent, vinrent tomber en pluie de petits

papiers à plus de trente lieues. Louis Esnault, dans son _Paris brûlé

par la Commune_, raconte qu’on en trouva jusqu’en Normandie, dans un

jardin d’Evreux.

«Quand, le mardi 23 mai 1871, les insurgés, serrés de près par les

troupes de Versailles, se virent contraints d’abandonner la rue de

Lille, l’un de leurs quartiers généraux, ils voulurent élever un rempart

de flammes entre eux et leurs adversaires. Ce furent les premiers

incendies allumés.

«Précédés d’un spahi du plus beau noir, enchanté de faire payer aux

Français de Paris la profanation des mosquées algériennes, les

révolutionnaires se rendent d’abord à la Cour des Comptes. Toutes les

grilles sont fermées; le concierge appelé ne répond pas.

«Une porte s’ouvre sur la rue de Belle-chasse, donnant accès dans les

bâtiments du Conseil d’Etat; un baril de poudre est roulé dans la salle

des séances, on y défonce un tonneau de pétrole; l’huile minérale se

répand sur le parquet des salons, sur les marches des escaliers.

«En franchissant la galerie extérieure, on gagne vivement la Cour des

Comptes.--_Taïeb!_ (bien!) grogne le spahi. Des hommes qui viennent de

trouver un stock de médailles de Sainte-Hélène et qui en ont leurs

tabliers remplis, lancent les glorieux insignes à la volée dans les

cours; des femmes, armées de seaux et de pinceaux d’afficheur,

badigeonnent les boiseries de liquide inflammable.

«Il est six heures: la nuit approche; une sonnerie de clairon retentit;

un officier des fédérés lâche à bout portant un coup de revolver sur le

ruisseau où coule le pétrole, qui flambe instantanément.

»Le Conseil d’État, la Cour des Comptes et des archives, la Caserne du

quai d’Orsay, la Caisse des Dépôts et Consignations s’allument en même

temps.»

La parure la plus belle de cet édifice moderne qui ne comptait que

quatre-vingts ans était la double série d’arcades superposées, entourant

la cour intérieure. Une perte bien regrettable aussi est celle des

peintures qui ornaient les salles et qui étaient signées: Isabey,

Flandrin, Delaroche.

Nous projetons une nouvelle promenade champêtre au Parc Monceau, aux

Buttes Chaumont, au Parc Montsouris.

Quand il fait beau, le lundi est le jour qu’on doit choisir pour se

promener.

C’est le jour hebdomadaire du nettoyage des établissements publics. Les

théâtres font relâche, point de matinées et les musées sont fermés.

Nous avons donc fait l’après-midi une longue promenade en voiture,

parcouru les principaux quartiers, salué les monuments au passage, enfin

admiré tout cet ensemble grandiose et élégant qui donne tant de

physionomie à notre capitale.

Ah! que Paris est grand! et dire cependant que c’est une ville qui ne

s’achèvera jamais, grâce à ses réparations, constructions,

embellissements et changements.--Le mieux est souvent l’ennemi du

bien.--Il paraît qu’on se fatigue même du beau. Le désir du changement

appartient à la nature humaine en général et à l’esprit français en

particulier. Et voilà pourquoi on a bouleversé de fond en comble et l’on

modifie encore sans cesse la vieille cité de Clovis, la capitale des

Rois de France.

La place de la Concorde par ses proportions grandioses, sa magnifique

ordonnance, ses fontaines monumentales, ses colonnes et ses statues qui

personnifient les principales villes de France, est l’une des plus

belles places que l’on puisse voir.

L’obélisque de Luxor couvert d’hiéroglyphes contribue aussi à son

ornementation.

Ce pauvre enfant du désert, comme l’appellent les uns, cette aiguille de

Cléopâtre, comme l’appellent les autres, ce remarquable monolithe de

vingt-trois mètres de haut d’un marbre rose qui brave les siècles,

apparaît comme l’admirable spécimen d’une civilisation disparue et

peut-être supérieure à la nôtre......

Que restera-t-il de nos palais somptueux, de nos monuments si

orgueilleux, quand ils auront l’âge des monuments d’Egypte?

Peu de chose sans doute; mais présentement Paris est bien beau avec ses

Palais: Louvre, Luxembourg, Palais-Royal, Palais-Bourbon, Palais de

Justice; avec ses Hôtels des Invalides, de la Légion d’Honneur, de la

Monnaie et son admirable Hôtel de Ville, et _Tutti Quanti_; avec ses

Arcs de Triomphe de l’Etoile et du Carrousel; ses portes Saint-Denis et

Saint-Martin; ses belles rues, ses quais, ses magnifiques boulevards,

ses vingt-huit ponts sur la Seine, ses fontaines monumentales, ses

théâtres, ses colonnes et ses statues colossales, ornant ses places, ses

squares et ses jardins.

La colonne Vendôme, à la gloire de Napoléon, fondue avec le bronze de

douze cents canons pris à l’ennemi, est une imitation de la colonne

Trajane de Rome.

La colonne de Juillet garde le souvenir d’une autre dynastie; le lion

qui orne son piédestal, du sculpteur Barye est, dit-on, une œuvre d’art

de la plus rare beauté.

Paris est réputé pour l’une des plus belles villes du monde; c’est aussi

mon avis et j’en suis fière.

Cette promenade le jour dans notre capitale m’a paru si agréable que

j’ai voulu la continuer après dîner. Paris, le soir, avec ses

interminables cordons de lumières qui brillent le long des rues, des

quais, des boulevards, se présente avec plus de prestige encore; quand

la lune s’en mêle, c’est un véritable enchantement.

Les monuments de l’ancienne cité se dressant dans l’ombre vaporeuse et

grandissante forment un décor grandiose, magnifique; l’imagination est

séduite au plus haut point. Notre-Dame, le Palais de Justice, la

Sainte-Chapelle, la Tour Saint-Jacques, toutes ces merveilles de l’art

gothique vous ramènent à trois siècles en arrière, et pendant cette

minute de rêve et d’oubli du présent, on se demande si les archers sont

encore là montant le guêt au sommet des tours.

Les descriptions que Victor Hugo a faites du vieux Paris dans son

ouvrage _Notre-Dame de Paris_, sont d’une rigoureuse exactitude. Je le

constate avec plaisir.

RIGHT

_Mardi, 1er Octobre 1889._

Ascension à la Tour.

Ah! cette tour, c’est la neuvième merveille du monde, puisque Mme de

Sévigné a déjà déclaré que le Mont Saint-Michel est la huitième. Et

l’Exposition, c’est aussi une merveille. Le présent surpasse

l’antiquité. Enfoncés les Jardins suspendus de Babylone, les Pyramides

d’Egypte, le Phare d’Alexandrie, le Colosse de Rhodes! Enfoncés le

Temple de Diane, la Statue du Maître des Dieux, le Tombeau de Mausole.

Le passé est une belle chose dont nous gardons un souvenir respectueux;

mais vivent les temps modernes dont nous admirons les splendeurs

infinies!

Je faisais mon ascension seule; ma cousine, un peu fatiguée de la vie

étourdissante que nous menons était restée chez elle.

Partie à une heure, j’avais promis d’être de retour à sept heures pour

dîner. Et bien! je suis rentrée à huit heures un quart! Ma cousine était

dans une inquiétude extrême. Depuis une heure la femme de chambre,

debout au balcon, interrogeait du regard toutes les passantes, cherchant

à me reconnaître. L’attente rend le temps long et toutes les deux, loin

de se calmer, de s’exhorter à la patience, s’exhaltaient de plus en

plus.

«Ma cousine aura eu un accident de voiture, disait la maîtresse du

logis», et la femme de chambre reprenait en sourdine: «Elle se sera fait

écraser par un omnibus».

--A moins que pour changer de locomotion elle n’ait voulu revenir par

les bateaux-mouches et qu’elle se soit ensuite trompée de rues pour

rentrer à la maison.

Voyages loin de ma chambre t.2 · 第 8 / 20 段