temps le soulier ne devrait avoir qu’une devise: commodité.
Le temps passe..., avant de partir je veux donner un coup d’œil aux
dentelles. Il y a là des points à l’aiguille et de vieilles guipures
sortis bien certainement de la main des fées. Où sont-elles les
élégantes, les reines de la mode ou les vraies reines, peut-être, dont
elles faisaient jadis ressortir la beauté?
«Quoique j’aye assez de beauté
«Pour asseurer sans vanité
«Qu’il n’est point de femme plus belle
«Il semble pourtant à mes yeux
«Qu’avec de l’or, de la dentelle
«Je m’ajuste encore bien mieux!»
La beauté des choses a été plus durable que celle des personnes.
Je reviendrai certainement passer quelques heures encore dans ce musée
qui est une évocation saisissante des richesses et des splendeurs du
passé.
RIGHT
_Mercredi, 25 Septembre 1889._
"Le Prince Soleil" au Châtelet.
Le Dôme Central.
L’Exposition de nos manufactures nationales.
C’est hier soir que nous étions au Châtelet. Ah! quelle féerie que _Le
Prince Soleil_! C’est un rêve vécu dont il est impossible de rendre
compte. Vingt-deux tableaux se succèdent, tous plus extraordinaires,
plus fantastiques les uns que les autres. Le ballet est un fouillis de
maillots roses et de jupes de gaze. La _danseuse étoile_ et la _Mouche
d’or_ font des merveilles; la danse des éventails est pleine
d’originalité, où vous voyez cent cinquante personnes accompagnent en
s’éventant, les plus jolis airs. Il y a un naufrage épouvantable où
personne ne se noie. A la bonne heure, voilà comment je comprends les
accidents en mer.
On voit la Suède, le Portugal, Gibraltar, l’Océan Indien, le Japon, le
royaume du soleil; on assiste à des fêtes populaires et à des réceptions
royales, dont tous les personnages, vêtus de soie, de pierreries et
d’or, se meuvent dans des décors étincelants. Bref, de huit heures du
soir à minuit, on voyage en plein conte de fées. C’est une fascination,
un éblouissement à vous donner le vertige. Ah! sultane Schehérazade, où
êtes-vous? Vos récits deviennent ternes comme un coucher de lune
comparé aux éclatants rayons du _Prince Soleil_.
Quand vous arrivez de l’Exposition, on vous demande tout de suite:
«Avez-vous vu la Tour, le Dôme central, le Palais des Machines?» Le fait
est que cette trinité titanesque est bien faite pour vous troubler. On
le serait à moins. Après cela vous percevez deux sentiments très
distincts et diamétralement opposés: d’un côté, votre extrême petitesse
personnelle; de l’autre, la prodigieuse grandeur de l’humanité!
Le Dôme Central est une œuvre superbe, «pondérée de lignes, harmonieuse
de formes» d’une circonférence de trente-deux mètres de diamètre, et
dont la coupole atteint une hauteur de cinquante-cinq mètres au-dessus
du sol. Son ornementation est fort belle; quatre cartouches symboliques
représentent les quatre forces principales de la nature appliquées à
l’industrie: la vapeur, l’électricité, l’air et l’eau. Entre ces
cartouches sont inscrits les noms des quatre arts que leur nature met en
contact avec l’industrie: l’architecture, la sculpture, la peinture et
la musique.
Tout en haut une peinture d’un grand effet, imitation de mosaïque,
représente la caravane des peuples du globe dans leur costume national
et pittoresque, marchant à ce rendez-vous général qu’on nomme
l’Exposition.
Ce magnifique dôme renferme de magnifiques choses; contenant et contenu
sont dignes l’un de l’autre.
Nos quatre grandes manufactures nationales s’épanouissent ici: Sèvres,
Beauvais, les Gobelins et les mosaïques de l’Ecole du Louvre. Celles-ci,
déjà remarquables quoique ne datant que d’hier. Quant aux tapisseries
des Gobelins, malgré les produits admirables des Orientaux, elles
restent sans rivales. Ces panneaux sont de véritables peintures où les
nuances sont aussi fondues, aussi adoucies que celles d’un pinceau. Les
porcelaines de Sèvres sont bien belles aussi: pâtes irréprochables,
dures ou tendres, ainsi que cette porcelaine nouvelle, faite d’une pâte
ni dure ni molle et qui rappelle celle de Chine, dont les Célestes
gardent toujours le secret; peintures d’une finesse exquise, dessins
d’une correction parfaite, mais point de nouveautés de genre ni de
forme. Si j’osais hasarder une critique, je dirais que ce genre
compassé, un peu raide et régulier, paraît presque démodé, si on le
compare à l’imprévu des décorations, au caprice et à l’élégance de
formes des autres expositions. La fantaisie qui se niche partout n’a
point encore osé franchir le seuil de Sèvres qui reste le temple austère
de l’art classique. Après cela, on entre dans un torrent de merveilles
qui vous entraîne à l’infini, et l’on rapporte, de cette vision
féerique, un fouillis inextricable de souvenirs...
Me voici donc devant une feuille blanche et un encrier noir, essayant
de ressaisir, de rattraper tout ce que j’ai vu, mais c’est impossible;
je ne puis me rappeler que ce qui m’a frappée davantage et d’ailleurs je
suis encore si éblouie, toutes ces merveilles dansent ensemble une si
jolie farandole dans mon imagination, que je sens bien que je ne pourrai
jamais mettre d’ordre dans ma mémoire. Mais tous les livres ne sont-ils
pas là pour vous promener méthodiquement et remettre les choses en
place.
RIGHT
_Jeudi, 26 Septembre 1889._
L’Hôtel de Ville.
De la fenêtre de ma chambre, je plonge sur plusieurs cours intérieures,
sombres, étroites, sales! J’entrevois le réduit noir d’un charbonnier,
le pétrin d’un boulanger, le four d’un pâtissier, le laboratoire d’un
charcutier. Ah! ce dessous de Paris est bien à l’antipode du dessus, et
je n’aurais jamais cru que le beau côté pouvait avoir un si vilain
envers. De quels antres sortent cette charcuterie appétissante, ces
affriolants gâteaux, ces excellents petits pains frais, croissants d’un
sou, croissants de deux sous, qui tiennent une si grande importance dans
la boulangerie parisienne. Certaines maisons en vendent jusqu’à dix
mille par jour. Le pain de Paris, au dire des étrangers, des
provinciaux, et je suis de ce nombre, est du vrai gâteau. Le pain de
luxe se divise en deux grandes variétés: le pain français et le pain
viennois. Celui-ci est plus agréable au goût; mais ne se conserve pas.
Détail plein d’enseignement: le pain viennois, aujourd’hui le pain de
consommation courante à Paris, ruina celui qui en inaugura la vente. Le
comte Zang, secrétaire de l’ambassade d’Autriche, fonda, en 1840, la
première boulangerie qui se servit des procédés de fabrication
communément employés à Vienne. Le comte Zang avait installé sa
boulangerie rue Richelieu. Dès le matin, on faisait queue pour acheter
ses petits pains et ses croissants. Le comte Zang, grisé par le succès,
voulut faire grand et se ruina en frais d’installation. Il dut quitter
Paris après les évènements de 1848.
Mais le pain viennois est resté à la mode. C’est celui qu’on vous
présente, fluet et à gerçures, en tire-bouchon, rond, et cinq fois
fendu; celui-ci a nom: «l’Empereur»; il y a aussi le petit mirliton
Richelieu et le brahoura ou nonette.
Cependant le pain français est d’une vente plus considérable que le pain
viennois.
Le plus apprécié des pains de luxe français est le pain de gruau. Puis
viennent le pain de gluten, le pain de seigle, le pain noir, ce qui ne
laisse pas que d’étonner fort nos paysans bas-bretons, qui s’écrient
d’un ton de suprême dédain: «ça du pain de luxe, jamais! Fi donc!»
De mon lit, j’entends le refrain monotone d’un frileux grillon attiré
par la chaleur du four. Il chante toute la nuit. Cette petite voix
infatigable, qui domine toutes les rumeurs de la ville, me fait rêver.
Il m’apporte comme un écho du pays: le grillon chante aussi à nos foyers
bretons.
J’ai dépensé ma matinée à l’Hôtel de Ville et au bazar qui porte son
nom. Ah! ce bazar, quelle cohue! quelle bousculade! Ce doit être un lieu
de prédilection pour les pickpockets. Du reste nous voyons chaque jour
aux fait-divers que ces honorables industriels ne savent pas résister à
la tentation.
L’Hôtel de Ville est bâti sur l’emplacement même du magnifique Hôtel de
Ville pétrolé, incendié par les communards de 1871, celui-ci avait coûté
quinze millions. Celui-là atteindra le chiffre de vingt-cinq millions
quand toutes les décorations intérieures seront terminées.
Voilà donc le monument qui remplace aujourd’hui la modeste maison _aux
Piliers_ de 1529.
Dans ce temps-là les échevins royalistes étaient logés comme de simples
bourgeois, aujourd’hui nos édiles socialistes sont logés comme des rois.
Il y a beaucoup de gens ainsi: autocrates pour tout ce qui est
au-dessous d’eux, égalitaires pour tout ce qui est au-dessus. J’ai connu
un maître de maison, imbu de ces bons principes qui n’a jamais permis
que ses domestiques mangeassent du poulet.
Revenons à l’Hôtel de Ville actuel, l’un des plus beaux et des plus
vastes monuments de Paris. Il présente un quadrilatère de cent cinquante
mètres sur quatre-vingt-dix, et recouvre une surface de treize mille
mètres carrés.
Très belle la cour d’honneur, dite cour Louis XIV, entourée d’une
galerie vitrée. Encore plus belle la galerie vestibule du
rez-de-chaussée, avec son plafond cintré en pierre et ses douze colonnes
de six mètres de hauteur en granit de la Côte-d’Or, aussi beau que du
marbre.
La partie centrale est précédée d’un parvis entouré de balustres de
marbre et ornée de deux superbes bronzes: _l’Art et la Science_.
Beaucoup de statues, ce qui donne grand air. Sur le fronton deux statues
soutenant les Armes de la Ville, au-dessus une troisième statue assise
personnifiant la Cité. Même décoration des deux côtés du cadran de
l’horloge: un homme et deux enfants représentant le Travail et l’Etude.
Les quatre façades logent dans cent dix niches principales, les
célébrités parisiennes: Jean Goujon, François Muiron, de Harley,
l’Estoile, etc.... Enfin des statues partout, même sur les toits.
J’ai visité les superbes appartements du préfet, non habités. Le conseil
municipal, qui est un petit état dans le grand, a mis son veto. Il
n’entend pas que le préfet s’installe chez lui, que dis-je, _chez eux_,
et le préfet cède.
J’ai remarqué dans cette enfilade grandiose la salle des Prévôts où sont
gravés, sur des plaques de marbre, les noms des Magistrats municipaux de
la Ville de Paris. Cette salle est partagée en trois nefs, séparées par
deux rangs de belles colonnes en pierre, la magnifique salle Saint-Jean
de quarante-sept mètres de long sur dix-sept mètres de large, formant
nef avec travées latérales.
C’est dans cette salle qu’a lieu le tirage au sort; chaque
arrondissement occupe une travée, et c’est ainsi qu’elle peut contenir
tous les conscrits de Paris à la fois. La Salle des Fêtes est
au-dessus, un double escalier orné de statues de marbre y conduit.
Cette salle est splendide, tout y est beau, sauf pourtant le plafond
bien froid, bien nu et qui attend, faute d’argent probablement, les
peintures de maîtres qui doivent l’embellir et l’harmoniser avec un
ensemble qui ne laisse rien à désirer.
C’est égal, quand cette salle est remplie de belles toilettes, de
fleurs, de musique, de lumière, le coup d’œil doit être féerique.
Cette après-midi nous avons fait quelques visites. J’ai été heureuse de
voir enfin la Vicomtesse de Renneville, la fondatrice de la _Gazette
Rose_ qui fut longtemps le code very select du hight life, et avec
laquelle j’étais en correspondance depuis plusieurs années sans la
connaître.
On gratte en ce moment toutes les affiches des élections, ce travail qui
ne semble rien ne coûtera pas moins de trente mille francs à la Ville de
Paris.
Tous ces murs sont bariolés, c’est une débauche de couleurs et de noms,
une véritable orgie de nuances, avec calembour. Quelques candidats, M.
Hervé du _Soleil_, entr’autres, avaient eu recours à un procédé plus
nouveau: à l’aide de je ne sais quel moyen, il a fait imprimer son nom
sur l’asphalte des trottoirs. Les mauvais plaisants prétendent que c’est
trop se mettre sous les pieds des électeurs. Sous leurs yeux, passe
encore; mais sous leurs pieds......
Les élections de dimanche ont porté le coup fatal et final à Boulanger
et au boulangisme.
Les collectionneurs vont avoir beau jeu. Collectionner est pour
certaines gens une fièvre non intermittente. On collectionne tout depuis
les boutons de culotte... jusqu’aux affiches électorales. Ces dernières
font le bonheur des chiffonniers qui les vendent bien, et comme rien ne
se perd, leurs débris servent à fabriquer des poupées, des bourres de
fusils, et surtout des boutons de bottines.
Ces affiches, transformées en feuilles de carton de l’épaisseur d’un
bouton, sont alors coupées en bandes, puis présentées à une machine qui
découpe le bouton et fixe la tige qui formera la queue.
Les boutons sont durcis dans des étuves chauffées à cent cinquante
degrés, puis vernis et séchés.
Une seule usine fabrique cinq millions de ces boutons par jour.
Grandeur et décadence des professions de foi!
Ce soir, dîner en ville chez des Parisiens pur-sang fort aimables, fort
spirituels, mais qui ne comprennent pas qu’on puisse vivre ailleurs que
dans leur Paris.
RIGHT
_Vendredi, 27 Septembre 1889._
Le Panthéon.--Les Grands Magasins.
L’Hôtel des Ventes.
La «Famille Benoîton» à l’Odéon.
Temps délicieux, tout m’a paru charmant sous le soleil d’or et le ciel
bleu. Le soleil est l’émissaire de la gaîté. C’est incroyable
l’influence qu’il exerce sur l’esprit; s’il se montre, tout sourit, s’il
se cache tout devient triste.
Le Panthéon, chef-d’œuvre de l’architecte Soufflot, est bâti en forme de
croix. L’entrée représente un temple grec; mais la coupole rappelle
celle de Saint-Pierre de Rome. Louis XV en posa la première pierre en
1764. Cette église construite pour remplacer la vieille église
Sainte-Geneviève qui tombait en ruines n’a pris le nom de Panthéon que
sous la première Révolution, le 4 Avril 1791, à l’occasion de la mort de
Mirabeau. Un instant, l’ignoble Marat reposa au Panthéon, mais bientôt
le peuple justicier jeta ses restes à l’égout de Montmartre. Jusqu’en
1822, le Panthéon resta temple. A cette époque, il fut rendu au culte
catholique. En 1832, il redevint temple; vingt ans après, il redevint
église catholique. Enfin après la chute du second empire, il cessa
d’être église pour devenir définitivement le temple de la gloire. Ces
transformations sont absurdes; les athées auront beau faire, ils ne
pourront jamais substituer le culte des grands hommes au culte du vrai
Dieu. Enfin ils ont décrété que l’église souterraine contiendrait
désormais les cendres de nos grands hommes. Victor Hugo y a pris place.
Ce temple, d’une architecture grandiose, est imposant, mais l’intérieur
est bien froid. Si ce n’étaient les admirables fresques encore
inachevées qui le décorent, il serait fort triste dans sa nudité rigide.
Le long de ses hautes murailles se déroulent heureusement de belles
peintures nous racontant l’histoire de sainte Geneviève, de saint Louis,
la bataille de Tolbiac, le baptême de Clovis, le couronnement, par le
pape, de Charlemagne, empereur d’Occident, le martyre de saint Denis. Et
ces peintures sont signées: Puvis de Chavannes, Delaunay, Meissonnier.
Ce sont là de grands souvenirs qui obligent ce temple à rester chrétien,
malgré ses destinées profanes; d’ailleurs la croix domine toujours la
coupole du Panthéon. On voudrait bien la faire disparaître, cette croix
qui gêne les libres-penseurs du Conseil municipal; mais c’est difficile.
Des architectes compétents ont déclaré qu’il serait à peu près
impossible de la desceller sans enlever en grande partie la calotte de
la lanterne, dans laquelle elle est fixée, et ce petit travail ne
coûterait pas moins de trente à quarante mille francs. On songe à la
scier, ce serait moins cher; mais comme on le voit, il en coûte de
détruire presque autant que d’édifier.
L’après-midi nous sommes allées nous promener, c’est le mot, au Louvre,
au Bon-Marché, au Printemps, au Gagne-Petit qui gagne gros sans
sacrifier à la réclame, à Pygmalion, à la Samaritaine. Mon Dieu, oui,
nous avons été faire un tour de magasins comme on fait un tour de place.
Nous avons vu partout des étalages _mirobolants_, séduisants,
provoquants et des choses pour rien.
Si j’avais été seule, je ne me serais pas plus facilement débrouillée au
milieu de ces galeries immenses qui se croisent dans tous les sens,
montent à tous les étages, que dans un labyrinthe inconnu. Ah! quelle
lanterne magique que ces immenses magasins, où passent sans cesse, du
matin au soir, des milliers de personnes. C’est très amusant à voir
quand on n’a pas besoin d’acheter; car j’aime mille fois mieux faire mes
emplettes tranquillement, chez moi, le catalogue en main, examinant et
comparant les échantillons dont les magasins sont prodigues. Comme cela,
à cent lieues du magasin on fait son choix; dans le magasin c’est
impossible. Ces jours derniers, une de mes amies tenant à utiliser son
voyage à Paris, s’achète une toilette toute faite. Les essayeuses lui
assurent qu’elle lui va divinement. C’est une toilette chère mais
qu’importe, mon amie a presque fait le voyage de Paris pour l’acheter.
Elle revient enchantée, puis, voilà que dans le calme de sa chambre à
coucher, en face de sa psychée, elle s’aperçoit que la fameuse robe ne
lui va pas... divinement... mais indignement. Elle en a été quitte pour
la retourner. Elle déclare à qui veut l’entendre, qu’on ne l’y reprendra
plus.
Bousculé à perpétuité, à peine si l’on peut parler aux commis qui ne
savent à qui entendre. Ce n’est peut-être pas toujours de même, il doit
y avoir de temps en temps quelques jours de morte saison.
En rentrant pour dîner, nous avons été témoins sur les boulevards, d’un
phénomène qui n’a été que plaisant, mais qui aurait pu être fort
dangereux. Les câbles pour l’éclairage à l’électricité passent sous les
rues. A la hauteur du café Napolitain, un courant par dérivation s’est,
paraît-il, produit sous la chaussée, et une déperdition d’électricité se
faisait à travers le pavage en bois (le pavage en bois, encore une
innovation qui ne me plaît guère; chevaux et voitures sont près de vous
avant que vous ne les ayez entendus); si bien que les chevaux, en
arrivant à cet endroit, étaient tout à coup pris d’une danse folle; au
moment même où leur sabot garni de fer touchait un certain point de la
chaussée, les pauvres quadrupèdes subitement électrisés faisaient des
bonds désordonnés, peu en rapport avec leur allure fatiguée
généralement. Il y a eu bien vite rassemblement, c’était un spectacle
inusité qui a duré jusqu’au moment où les gardiens sont venus
interrompre la circulation, car on craignait de graves accidents. On
est allé chercher des ouvriers électriciens pour couper les fils; mais
on pense que tout cela va prendre du temps et que les boulevards courent
risque d’être plongés dans une obscurité complète.
L’Hôtel des Ventes de la rue Drouot est un endroit «bien parisien.» Tout
le monde y est entré au moins une fois dans sa vie pour voir ce que
c’est, et j’ai voulu faire comme tout le monde. C’est l’hôtel du bric à
brac, le très beau coudoie le très laid; et parfois de belles antiquités
sont éclipsées par le moderne tapageur qui saute aux yeux. Je suis de
l’avis de ce monsieur qui ne faisait collection que de porcelaines
modernes. «Collectionner du nouveau, c’est insensé», lui disait un
amateur qui n’aimait que le vieux. «Pardon, quand j’achète du moderne,
je suis sûr de ne pas être trompé, on ne me vendra jamais de vieilles
porcelaines pour des modernes, tandis que vous, collectionneur de pièces
authentiques, vous risquez tous les jours d’acheter du neuf pour du
vieux.»
C’est à l’Hôtel des Ventes qu’on peut philosopher et réfléchir aux
vicissitudes humaines. Le mobilier de plus d’un personnage célèbre est
venu s’échouer là. Ce dispersement des objets familiers qui lui furent
chers est comme l’émiettement de sa vie. Que de souvenirs personnels
jetés ainsi aux quatre vents de l’indifférence!...
L’Hôtel des Ventes est aussi un hôtel où la misère vient souvent
frapper... Que de chose luxueuses vendues hier, pour acheter le pain de
demain!... Douloureuse étape pour la fortune devenue infortune. C’est
ici que les cœurs sensibles peuvent venir s’attrister, les naïfs se
faire voler, les malins trouver des occasions et les brocanteurs
s’enrichir!
_La famille Benoîton_, avec Mademoiselle Réjane, une grande artiste,
nous a fait passer une bien agréable soirée. Quoiqu’elle soit vieille
d’un quart de siècle, cette pièce n’a pas vieilli. En effet, si j’ai
bonne mémoire, c’est le 4 novembre 1865, qu’elle vit le jour, ou plutôt
la lumière, sur la scène de l’ancien Vaudeville. Elle reste jeune, parce
qu’elle est vraie et que Sardou a su peindre des caractères. Je pense
cependant que ces caractères sont l’exception, et j’espère que les
étrangers ne s’imaginent pas que toute la société parisienne ressemble
au tableau qu’en a peint M. Sardou.
C’est une satire un peu exagérée de nos mœurs. Si les individus passent,
l’humanité reste avec ses mêmes défauts et ses mêmes qualités, et à côté
de tant de familles dignes et respectables, il y aura toujours des
familles Benoîton. Des mères écervelées et sans cesse sorties, des
jeunes femmes imprudentes, des jeunes filles légères et parlant argot,
des pères uniquement occupés d’argent; en un mot, il y aura toujours des
intérieurs dont la devise sera: luxe et plaisir.
Le théâtre de l’Odéon est le second théâtre français, c’est-à-dire qu’on
y joue supérieurement, puisque tous ses artistes vont ensuite à la
Maison de Molière chercher la consécration de leur talent. Comme au
Théâtre Français la diction est donc parfaite, le style excellent, le
naturel complet. On souligne le mot, juste ce qu’il faut pour qu’il ne
soit pas trop accentué. On s’imagine qu’à la fin de la représentation
tous les artistes doivent être bien fatigués. Ils se sont dépensés sans
compter; identifiés à leur personnage, pénétrés de leur rôle, on pense
que les émotions qui ont gagné tout l’auditoire, et qu’ils ont si bien
rendues, ont dû les épuiser. Il paraît que non. Le talent doit être
avant tout le fruit de l’étude, de l’effet cherché et voulu, pour chaque
phrase, on pourrait dire pour chaque mot. C’était du reste un principe
de Talma, que pour faire beaucoup d’effet, il ne faut plus que le rôle
vous en fasse à vous-même, autrement qu’arrive-t-il? on joue suivant les
dispositions du moment, on se laisse guider par les situations,
entraîner par la passion et comme cela on est un jour bon et le
lendemain mauvais. Le jeu ne peut être égal que si l’on est avant tout
parfaitement maître de soi.
On raconte que Talma apprenant la mort de sa fille jeta une exclamation
douloureuse. C’était le cri du père, mais presque aussitôt l’artiste
reprit le dessus et il murmura: «Ah! si je pouvais retrouver ce cri-là
sur la scène!» Si cela est vrai, la recherche de l’effet pourrait donc
chez certains acteurs dominer tous les sentiments.
RIGHT
_Samedi, 28 Septembre 1889._
Le Palais des Machines
Ah! ce Palais, il confond l’esprit, saisit l’imagination, éblouit les
yeux, assourdit les oreilles. C’est un ensemble absolument
indescriptible, c’est l’apothéose du métal; c’est la plus haute
expression des arts mécaniques arrivés à leur apogée, sauf pour
l’électricité, qui n’a pas dit son dernier mot et qui, jouant un rôle
aussi important quoique plus nouveau que la vapeur, pourrait bien la
détrôner un jour.
Les électriciens, ça ne doute de rien; ils assurent que l’électricité
arrivera à tout faire, à éclairer la maison, à cuire le rôti, à faire
rouler les voitures, etc., etc. La voilà déjà en Amérique qui remplace
la corde et le couperet. D’un seul coup de baguette, c’est-à-dire d’une
simple décharge, elle envoie de vie à trépas les condamnés, sans qu’ils
s’en aperçoivent. Allons, encore quelques perfectionnements et elle sera
capable de ressusciter les morts!