Je ne sais si l’on collectionnera nos chaussures actuelles; mais en tout

temps le soulier ne devrait avoir qu’une devise: commodité.

Le temps passe..., avant de partir je veux donner un coup d’œil aux

dentelles. Il y a là des points à l’aiguille et de vieilles guipures

sortis bien certainement de la main des fées. Où sont-elles les

élégantes, les reines de la mode ou les vraies reines, peut-être, dont

elles faisaient jadis ressortir la beauté?

«Quoique j’aye assez de beauté

«Pour asseurer sans vanité

«Qu’il n’est point de femme plus belle

«Il semble pourtant à mes yeux

«Qu’avec de l’or, de la dentelle

«Je m’ajuste encore bien mieux!»

La beauté des choses a été plus durable que celle des personnes.

Je reviendrai certainement passer quelques heures encore dans ce musée

qui est une évocation saisissante des richesses et des splendeurs du

passé.

RIGHT

_Mercredi, 25 Septembre 1889._

"Le Prince Soleil" au Châtelet.

Le Dôme Central.

L’Exposition de nos manufactures nationales.

C’est hier soir que nous étions au Châtelet. Ah! quelle féerie que _Le

Prince Soleil_! C’est un rêve vécu dont il est impossible de rendre

compte. Vingt-deux tableaux se succèdent, tous plus extraordinaires,

plus fantastiques les uns que les autres. Le ballet est un fouillis de

maillots roses et de jupes de gaze. La _danseuse étoile_ et la _Mouche

d’or_ font des merveilles; la danse des éventails est pleine

d’originalité, où vous voyez cent cinquante personnes accompagnent en

s’éventant, les plus jolis airs. Il y a un naufrage épouvantable où

personne ne se noie. A la bonne heure, voilà comment je comprends les

accidents en mer.

On voit la Suède, le Portugal, Gibraltar, l’Océan Indien, le Japon, le

royaume du soleil; on assiste à des fêtes populaires et à des réceptions

royales, dont tous les personnages, vêtus de soie, de pierreries et

d’or, se meuvent dans des décors étincelants. Bref, de huit heures du

soir à minuit, on voyage en plein conte de fées. C’est une fascination,

un éblouissement à vous donner le vertige. Ah! sultane Schehérazade, où

êtes-vous? Vos récits deviennent ternes comme un coucher de lune

comparé aux éclatants rayons du _Prince Soleil_.

Quand vous arrivez de l’Exposition, on vous demande tout de suite:

«Avez-vous vu la Tour, le Dôme central, le Palais des Machines?» Le fait

est que cette trinité titanesque est bien faite pour vous troubler. On

le serait à moins. Après cela vous percevez deux sentiments très

distincts et diamétralement opposés: d’un côté, votre extrême petitesse

personnelle; de l’autre, la prodigieuse grandeur de l’humanité!

Le Dôme Central est une œuvre superbe, «pondérée de lignes, harmonieuse

de formes» d’une circonférence de trente-deux mètres de diamètre, et

dont la coupole atteint une hauteur de cinquante-cinq mètres au-dessus

du sol. Son ornementation est fort belle; quatre cartouches symboliques

représentent les quatre forces principales de la nature appliquées à

l’industrie: la vapeur, l’électricité, l’air et l’eau. Entre ces

cartouches sont inscrits les noms des quatre arts que leur nature met en

contact avec l’industrie: l’architecture, la sculpture, la peinture et

la musique.

Tout en haut une peinture d’un grand effet, imitation de mosaïque,

représente la caravane des peuples du globe dans leur costume national

et pittoresque, marchant à ce rendez-vous général qu’on nomme

l’Exposition.

Ce magnifique dôme renferme de magnifiques choses; contenant et contenu

sont dignes l’un de l’autre.

Nos quatre grandes manufactures nationales s’épanouissent ici: Sèvres,

Beauvais, les Gobelins et les mosaïques de l’Ecole du Louvre. Celles-ci,

déjà remarquables quoique ne datant que d’hier. Quant aux tapisseries

des Gobelins, malgré les produits admirables des Orientaux, elles

restent sans rivales. Ces panneaux sont de véritables peintures où les

nuances sont aussi fondues, aussi adoucies que celles d’un pinceau. Les

porcelaines de Sèvres sont bien belles aussi: pâtes irréprochables,

dures ou tendres, ainsi que cette porcelaine nouvelle, faite d’une pâte

ni dure ni molle et qui rappelle celle de Chine, dont les Célestes

gardent toujours le secret; peintures d’une finesse exquise, dessins

d’une correction parfaite, mais point de nouveautés de genre ni de

forme. Si j’osais hasarder une critique, je dirais que ce genre

compassé, un peu raide et régulier, paraît presque démodé, si on le

compare à l’imprévu des décorations, au caprice et à l’élégance de

formes des autres expositions. La fantaisie qui se niche partout n’a

point encore osé franchir le seuil de Sèvres qui reste le temple austère

de l’art classique. Après cela, on entre dans un torrent de merveilles

qui vous entraîne à l’infini, et l’on rapporte, de cette vision

féerique, un fouillis inextricable de souvenirs...

Me voici donc devant une feuille blanche et un encrier noir, essayant

de ressaisir, de rattraper tout ce que j’ai vu, mais c’est impossible;

je ne puis me rappeler que ce qui m’a frappée davantage et d’ailleurs je

suis encore si éblouie, toutes ces merveilles dansent ensemble une si

jolie farandole dans mon imagination, que je sens bien que je ne pourrai

jamais mettre d’ordre dans ma mémoire. Mais tous les livres ne sont-ils

pas là pour vous promener méthodiquement et remettre les choses en

place.

RIGHT

_Jeudi, 26 Septembre 1889._

L’Hôtel de Ville.

De la fenêtre de ma chambre, je plonge sur plusieurs cours intérieures,

sombres, étroites, sales! J’entrevois le réduit noir d’un charbonnier,

le pétrin d’un boulanger, le four d’un pâtissier, le laboratoire d’un

charcutier. Ah! ce dessous de Paris est bien à l’antipode du dessus, et

je n’aurais jamais cru que le beau côté pouvait avoir un si vilain

envers. De quels antres sortent cette charcuterie appétissante, ces

affriolants gâteaux, ces excellents petits pains frais, croissants d’un

sou, croissants de deux sous, qui tiennent une si grande importance dans

la boulangerie parisienne. Certaines maisons en vendent jusqu’à dix

mille par jour. Le pain de Paris, au dire des étrangers, des

provinciaux, et je suis de ce nombre, est du vrai gâteau. Le pain de

luxe se divise en deux grandes variétés: le pain français et le pain

viennois. Celui-ci est plus agréable au goût; mais ne se conserve pas.

Détail plein d’enseignement: le pain viennois, aujourd’hui le pain de

consommation courante à Paris, ruina celui qui en inaugura la vente. Le

comte Zang, secrétaire de l’ambassade d’Autriche, fonda, en 1840, la

première boulangerie qui se servit des procédés de fabrication

communément employés à Vienne. Le comte Zang avait installé sa

boulangerie rue Richelieu. Dès le matin, on faisait queue pour acheter

ses petits pains et ses croissants. Le comte Zang, grisé par le succès,

voulut faire grand et se ruina en frais d’installation. Il dut quitter

Paris après les évènements de 1848.

Mais le pain viennois est resté à la mode. C’est celui qu’on vous

présente, fluet et à gerçures, en tire-bouchon, rond, et cinq fois

fendu; celui-ci a nom: «l’Empereur»; il y a aussi le petit mirliton

Richelieu et le brahoura ou nonette.

Cependant le pain français est d’une vente plus considérable que le pain

viennois.

Le plus apprécié des pains de luxe français est le pain de gruau. Puis

viennent le pain de gluten, le pain de seigle, le pain noir, ce qui ne

laisse pas que d’étonner fort nos paysans bas-bretons, qui s’écrient

d’un ton de suprême dédain: «ça du pain de luxe, jamais! Fi donc!»

De mon lit, j’entends le refrain monotone d’un frileux grillon attiré

par la chaleur du four. Il chante toute la nuit. Cette petite voix

infatigable, qui domine toutes les rumeurs de la ville, me fait rêver.

Il m’apporte comme un écho du pays: le grillon chante aussi à nos foyers

bretons.

J’ai dépensé ma matinée à l’Hôtel de Ville et au bazar qui porte son

nom. Ah! ce bazar, quelle cohue! quelle bousculade! Ce doit être un lieu

de prédilection pour les pickpockets. Du reste nous voyons chaque jour

aux fait-divers que ces honorables industriels ne savent pas résister à

la tentation.

L’Hôtel de Ville est bâti sur l’emplacement même du magnifique Hôtel de

Ville pétrolé, incendié par les communards de 1871, celui-ci avait coûté

quinze millions. Celui-là atteindra le chiffre de vingt-cinq millions

quand toutes les décorations intérieures seront terminées.

Voilà donc le monument qui remplace aujourd’hui la modeste maison _aux

Piliers_ de 1529.

Dans ce temps-là les échevins royalistes étaient logés comme de simples

bourgeois, aujourd’hui nos édiles socialistes sont logés comme des rois.

Il y a beaucoup de gens ainsi: autocrates pour tout ce qui est

au-dessous d’eux, égalitaires pour tout ce qui est au-dessus. J’ai connu

un maître de maison, imbu de ces bons principes qui n’a jamais permis

que ses domestiques mangeassent du poulet.

Revenons à l’Hôtel de Ville actuel, l’un des plus beaux et des plus

vastes monuments de Paris. Il présente un quadrilatère de cent cinquante

mètres sur quatre-vingt-dix, et recouvre une surface de treize mille

mètres carrés.

Très belle la cour d’honneur, dite cour Louis XIV, entourée d’une

galerie vitrée. Encore plus belle la galerie vestibule du

rez-de-chaussée, avec son plafond cintré en pierre et ses douze colonnes

de six mètres de hauteur en granit de la Côte-d’Or, aussi beau que du

marbre.

La partie centrale est précédée d’un parvis entouré de balustres de

marbre et ornée de deux superbes bronzes: _l’Art et la Science_.

Beaucoup de statues, ce qui donne grand air. Sur le fronton deux statues

soutenant les Armes de la Ville, au-dessus une troisième statue assise

personnifiant la Cité. Même décoration des deux côtés du cadran de

l’horloge: un homme et deux enfants représentant le Travail et l’Etude.

Les quatre façades logent dans cent dix niches principales, les

célébrités parisiennes: Jean Goujon, François Muiron, de Harley,

l’Estoile, etc.... Enfin des statues partout, même sur les toits.

J’ai visité les superbes appartements du préfet, non habités. Le conseil

municipal, qui est un petit état dans le grand, a mis son veto. Il

n’entend pas que le préfet s’installe chez lui, que dis-je, _chez eux_,

et le préfet cède.

J’ai remarqué dans cette enfilade grandiose la salle des Prévôts où sont

gravés, sur des plaques de marbre, les noms des Magistrats municipaux de

la Ville de Paris. Cette salle est partagée en trois nefs, séparées par

deux rangs de belles colonnes en pierre, la magnifique salle Saint-Jean

de quarante-sept mètres de long sur dix-sept mètres de large, formant

nef avec travées latérales.

C’est dans cette salle qu’a lieu le tirage au sort; chaque

arrondissement occupe une travée, et c’est ainsi qu’elle peut contenir

tous les conscrits de Paris à la fois. La Salle des Fêtes est

au-dessus, un double escalier orné de statues de marbre y conduit.

Cette salle est splendide, tout y est beau, sauf pourtant le plafond

bien froid, bien nu et qui attend, faute d’argent probablement, les

peintures de maîtres qui doivent l’embellir et l’harmoniser avec un

ensemble qui ne laisse rien à désirer.

C’est égal, quand cette salle est remplie de belles toilettes, de

fleurs, de musique, de lumière, le coup d’œil doit être féerique.

Cette après-midi nous avons fait quelques visites. J’ai été heureuse de

voir enfin la Vicomtesse de Renneville, la fondatrice de la _Gazette

Rose_ qui fut longtemps le code very select du hight life, et avec

laquelle j’étais en correspondance depuis plusieurs années sans la

connaître.

On gratte en ce moment toutes les affiches des élections, ce travail qui

ne semble rien ne coûtera pas moins de trente mille francs à la Ville de

Paris.

Tous ces murs sont bariolés, c’est une débauche de couleurs et de noms,

une véritable orgie de nuances, avec calembour. Quelques candidats, M.

Hervé du _Soleil_, entr’autres, avaient eu recours à un procédé plus

nouveau: à l’aide de je ne sais quel moyen, il a fait imprimer son nom

sur l’asphalte des trottoirs. Les mauvais plaisants prétendent que c’est

trop se mettre sous les pieds des électeurs. Sous leurs yeux, passe

encore; mais sous leurs pieds......

Les élections de dimanche ont porté le coup fatal et final à Boulanger

et au boulangisme.

Les collectionneurs vont avoir beau jeu. Collectionner est pour

certaines gens une fièvre non intermittente. On collectionne tout depuis

les boutons de culotte... jusqu’aux affiches électorales. Ces dernières

font le bonheur des chiffonniers qui les vendent bien, et comme rien ne

se perd, leurs débris servent à fabriquer des poupées, des bourres de

fusils, et surtout des boutons de bottines.

Ces affiches, transformées en feuilles de carton de l’épaisseur d’un

bouton, sont alors coupées en bandes, puis présentées à une machine qui

découpe le bouton et fixe la tige qui formera la queue.

Les boutons sont durcis dans des étuves chauffées à cent cinquante

degrés, puis vernis et séchés.

Une seule usine fabrique cinq millions de ces boutons par jour.

Grandeur et décadence des professions de foi!

Ce soir, dîner en ville chez des Parisiens pur-sang fort aimables, fort

spirituels, mais qui ne comprennent pas qu’on puisse vivre ailleurs que

dans leur Paris.

RIGHT

_Vendredi, 27 Septembre 1889._

Le Panthéon.--Les Grands Magasins.

L’Hôtel des Ventes.

La «Famille Benoîton» à l’Odéon.

Temps délicieux, tout m’a paru charmant sous le soleil d’or et le ciel

bleu. Le soleil est l’émissaire de la gaîté. C’est incroyable

l’influence qu’il exerce sur l’esprit; s’il se montre, tout sourit, s’il

se cache tout devient triste.

Le Panthéon, chef-d’œuvre de l’architecte Soufflot, est bâti en forme de

croix. L’entrée représente un temple grec; mais la coupole rappelle

celle de Saint-Pierre de Rome. Louis XV en posa la première pierre en

1764. Cette église construite pour remplacer la vieille église

Sainte-Geneviève qui tombait en ruines n’a pris le nom de Panthéon que

sous la première Révolution, le 4 Avril 1791, à l’occasion de la mort de

Mirabeau. Un instant, l’ignoble Marat reposa au Panthéon, mais bientôt

le peuple justicier jeta ses restes à l’égout de Montmartre. Jusqu’en

1822, le Panthéon resta temple. A cette époque, il fut rendu au culte

catholique. En 1832, il redevint temple; vingt ans après, il redevint

église catholique. Enfin après la chute du second empire, il cessa

d’être église pour devenir définitivement le temple de la gloire. Ces

transformations sont absurdes; les athées auront beau faire, ils ne

pourront jamais substituer le culte des grands hommes au culte du vrai

Dieu. Enfin ils ont décrété que l’église souterraine contiendrait

désormais les cendres de nos grands hommes. Victor Hugo y a pris place.

Ce temple, d’une architecture grandiose, est imposant, mais l’intérieur

est bien froid. Si ce n’étaient les admirables fresques encore

inachevées qui le décorent, il serait fort triste dans sa nudité rigide.

Le long de ses hautes murailles se déroulent heureusement de belles

peintures nous racontant l’histoire de sainte Geneviève, de saint Louis,

la bataille de Tolbiac, le baptême de Clovis, le couronnement, par le

pape, de Charlemagne, empereur d’Occident, le martyre de saint Denis. Et

ces peintures sont signées: Puvis de Chavannes, Delaunay, Meissonnier.

Ce sont là de grands souvenirs qui obligent ce temple à rester chrétien,

malgré ses destinées profanes; d’ailleurs la croix domine toujours la

coupole du Panthéon. On voudrait bien la faire disparaître, cette croix

qui gêne les libres-penseurs du Conseil municipal; mais c’est difficile.

Des architectes compétents ont déclaré qu’il serait à peu près

impossible de la desceller sans enlever en grande partie la calotte de

la lanterne, dans laquelle elle est fixée, et ce petit travail ne

coûterait pas moins de trente à quarante mille francs. On songe à la

scier, ce serait moins cher; mais comme on le voit, il en coûte de

détruire presque autant que d’édifier.

L’après-midi nous sommes allées nous promener, c’est le mot, au Louvre,

au Bon-Marché, au Printemps, au Gagne-Petit qui gagne gros sans

sacrifier à la réclame, à Pygmalion, à la Samaritaine. Mon Dieu, oui,

nous avons été faire un tour de magasins comme on fait un tour de place.

Nous avons vu partout des étalages _mirobolants_, séduisants,

provoquants et des choses pour rien.

Si j’avais été seule, je ne me serais pas plus facilement débrouillée au

milieu de ces galeries immenses qui se croisent dans tous les sens,

montent à tous les étages, que dans un labyrinthe inconnu. Ah! quelle

lanterne magique que ces immenses magasins, où passent sans cesse, du

matin au soir, des milliers de personnes. C’est très amusant à voir

quand on n’a pas besoin d’acheter; car j’aime mille fois mieux faire mes

emplettes tranquillement, chez moi, le catalogue en main, examinant et

comparant les échantillons dont les magasins sont prodigues. Comme cela,

à cent lieues du magasin on fait son choix; dans le magasin c’est

impossible. Ces jours derniers, une de mes amies tenant à utiliser son

voyage à Paris, s’achète une toilette toute faite. Les essayeuses lui

assurent qu’elle lui va divinement. C’est une toilette chère mais

qu’importe, mon amie a presque fait le voyage de Paris pour l’acheter.

Elle revient enchantée, puis, voilà que dans le calme de sa chambre à

coucher, en face de sa psychée, elle s’aperçoit que la fameuse robe ne

lui va pas... divinement... mais indignement. Elle en a été quitte pour

la retourner. Elle déclare à qui veut l’entendre, qu’on ne l’y reprendra

plus.

Bousculé à perpétuité, à peine si l’on peut parler aux commis qui ne

savent à qui entendre. Ce n’est peut-être pas toujours de même, il doit

y avoir de temps en temps quelques jours de morte saison.

En rentrant pour dîner, nous avons été témoins sur les boulevards, d’un

phénomène qui n’a été que plaisant, mais qui aurait pu être fort

dangereux. Les câbles pour l’éclairage à l’électricité passent sous les

rues. A la hauteur du café Napolitain, un courant par dérivation s’est,

paraît-il, produit sous la chaussée, et une déperdition d’électricité se

faisait à travers le pavage en bois (le pavage en bois, encore une

innovation qui ne me plaît guère; chevaux et voitures sont près de vous

avant que vous ne les ayez entendus); si bien que les chevaux, en

arrivant à cet endroit, étaient tout à coup pris d’une danse folle; au

moment même où leur sabot garni de fer touchait un certain point de la

chaussée, les pauvres quadrupèdes subitement électrisés faisaient des

bonds désordonnés, peu en rapport avec leur allure fatiguée

généralement. Il y a eu bien vite rassemblement, c’était un spectacle

inusité qui a duré jusqu’au moment où les gardiens sont venus

interrompre la circulation, car on craignait de graves accidents. On

est allé chercher des ouvriers électriciens pour couper les fils; mais

on pense que tout cela va prendre du temps et que les boulevards courent

risque d’être plongés dans une obscurité complète.

L’Hôtel des Ventes de la rue Drouot est un endroit «bien parisien.» Tout

le monde y est entré au moins une fois dans sa vie pour voir ce que

c’est, et j’ai voulu faire comme tout le monde. C’est l’hôtel du bric à

brac, le très beau coudoie le très laid; et parfois de belles antiquités

sont éclipsées par le moderne tapageur qui saute aux yeux. Je suis de

l’avis de ce monsieur qui ne faisait collection que de porcelaines

modernes. «Collectionner du nouveau, c’est insensé», lui disait un

amateur qui n’aimait que le vieux. «Pardon, quand j’achète du moderne,

je suis sûr de ne pas être trompé, on ne me vendra jamais de vieilles

porcelaines pour des modernes, tandis que vous, collectionneur de pièces

authentiques, vous risquez tous les jours d’acheter du neuf pour du

vieux.»

C’est à l’Hôtel des Ventes qu’on peut philosopher et réfléchir aux

vicissitudes humaines. Le mobilier de plus d’un personnage célèbre est

venu s’échouer là. Ce dispersement des objets familiers qui lui furent

chers est comme l’émiettement de sa vie. Que de souvenirs personnels

jetés ainsi aux quatre vents de l’indifférence!...

L’Hôtel des Ventes est aussi un hôtel où la misère vient souvent

frapper... Que de chose luxueuses vendues hier, pour acheter le pain de

demain!... Douloureuse étape pour la fortune devenue infortune. C’est

ici que les cœurs sensibles peuvent venir s’attrister, les naïfs se

faire voler, les malins trouver des occasions et les brocanteurs

s’enrichir!

_La famille Benoîton_, avec Mademoiselle Réjane, une grande artiste,

nous a fait passer une bien agréable soirée. Quoiqu’elle soit vieille

d’un quart de siècle, cette pièce n’a pas vieilli. En effet, si j’ai

bonne mémoire, c’est le 4 novembre 1865, qu’elle vit le jour, ou plutôt

la lumière, sur la scène de l’ancien Vaudeville. Elle reste jeune, parce

qu’elle est vraie et que Sardou a su peindre des caractères. Je pense

cependant que ces caractères sont l’exception, et j’espère que les

étrangers ne s’imaginent pas que toute la société parisienne ressemble

au tableau qu’en a peint M. Sardou.

C’est une satire un peu exagérée de nos mœurs. Si les individus passent,

l’humanité reste avec ses mêmes défauts et ses mêmes qualités, et à côté

de tant de familles dignes et respectables, il y aura toujours des

familles Benoîton. Des mères écervelées et sans cesse sorties, des

jeunes femmes imprudentes, des jeunes filles légères et parlant argot,

des pères uniquement occupés d’argent; en un mot, il y aura toujours des

intérieurs dont la devise sera: luxe et plaisir.

Le théâtre de l’Odéon est le second théâtre français, c’est-à-dire qu’on

y joue supérieurement, puisque tous ses artistes vont ensuite à la

Maison de Molière chercher la consécration de leur talent. Comme au

Théâtre Français la diction est donc parfaite, le style excellent, le

naturel complet. On souligne le mot, juste ce qu’il faut pour qu’il ne

soit pas trop accentué. On s’imagine qu’à la fin de la représentation

tous les artistes doivent être bien fatigués. Ils se sont dépensés sans

compter; identifiés à leur personnage, pénétrés de leur rôle, on pense

que les émotions qui ont gagné tout l’auditoire, et qu’ils ont si bien

rendues, ont dû les épuiser. Il paraît que non. Le talent doit être

avant tout le fruit de l’étude, de l’effet cherché et voulu, pour chaque

phrase, on pourrait dire pour chaque mot. C’était du reste un principe

de Talma, que pour faire beaucoup d’effet, il ne faut plus que le rôle

vous en fasse à vous-même, autrement qu’arrive-t-il? on joue suivant les

dispositions du moment, on se laisse guider par les situations,

entraîner par la passion et comme cela on est un jour bon et le

lendemain mauvais. Le jeu ne peut être égal que si l’on est avant tout

parfaitement maître de soi.

On raconte que Talma apprenant la mort de sa fille jeta une exclamation

douloureuse. C’était le cri du père, mais presque aussitôt l’artiste

reprit le dessus et il murmura: «Ah! si je pouvais retrouver ce cri-là

sur la scène!» Si cela est vrai, la recherche de l’effet pourrait donc

chez certains acteurs dominer tous les sentiments.

RIGHT

_Samedi, 28 Septembre 1889._

Le Palais des Machines

Ah! ce Palais, il confond l’esprit, saisit l’imagination, éblouit les

yeux, assourdit les oreilles. C’est un ensemble absolument

indescriptible, c’est l’apothéose du métal; c’est la plus haute

expression des arts mécaniques arrivés à leur apogée, sauf pour

l’électricité, qui n’a pas dit son dernier mot et qui, jouant un rôle

aussi important quoique plus nouveau que la vapeur, pourrait bien la

détrôner un jour.

Les électriciens, ça ne doute de rien; ils assurent que l’électricité

arrivera à tout faire, à éclairer la maison, à cuire le rôti, à faire

rouler les voitures, etc., etc. La voilà déjà en Amérique qui remplace

la corde et le couperet. D’un seul coup de baguette, c’est-à-dire d’une

simple décharge, elle envoie de vie à trépas les condamnés, sans qu’ils

s’en aperçoivent. Allons, encore quelques perfectionnements et elle sera

capable de ressusciter les morts!

Voyages loin de ma chambre t.2 · 第 7 / 20 段