tous les exotiques de l’Exposition, illuminations, retraites aux
flambeaux, lunchs et punchs, vins d’honneur, et les banquets donc! ils
pleuvent depuis celui du 14 juillet, d’homérique mémoire. On parle
maintenant d’organiser, au Palais de l’Industrie une fête monstre pour
les victimes de la catastrophe d’Anvers. Je crois qu’il n’y a plus rien
à inventer, et cependant, pour la solennité des récompenses, ce même
Palais de l’Industrie, recevra pour la vingt-cinquième fois, depuis le
commencement de l’Exposition, une nouvelle décoration. Ah! il faut être
inventif pour trouver ainsi toujours du nouveau, mais il paraît que
l’imagination parisienne n’est jamais à bout.
A l’Exposition.--Histoire de l’habitation et du travail
RIGHT
_Lundi, 23 Septembre 1889._
Entrées à l’Exposition, cent trente-huit mille six cent cinquante-sept.
Vent sec, beau temps sans pluie ni boue, extrêmement agréable pour
marcher.
Toute la nuit il y a eu foule et encombrement dans les principaux
quartiers où les journaux affichaient sur des transparents les résultats
des élections au fur et à mesure qu’ils arrivaient. Les agents sur pied
ont fait quelques arrestations, il y a toujours des turbulents. Dans
notre quartier, beaucoup de criailleries dont Boulanger était en
principe le prétexte, et quelques chansons que criaient à tue-tête les
bandes qui montaient et descendaient le _Boul’miche_ (lisez: Boulevard
St-Michel). En somme, Paris est resté sage pendant le dépouillement du
scrutin.
Un peu attrapés les bons Anglais qui abondent en ce moment; au spectacle
de l’Exposition, ils avaient rêvé d’ajouter celui des élections. Une
petite émeute agrémentée de boxe, de savate, avec quelques coups de
fusils, ne leur aurait pas déplu. Toujours les mêmes, les Anglais.
Ceux-ci font penser à leurs compatriotes, qui impassibles, la lorgnette
en main, regardaient brûler Paris en 1871.
La République est victorieuse, c’est le triomphe du nombre... et puis
l’immense succès de l’Exposition lui apporte un fameux appoint. Monsieur
Carnot, très correct, rélève la République que le grigou de Grévy
rapetissait à sa mesure.
Les feuilles gouvernementales exultent, comme le disait l’une d’elles ce
matin: «Qui donc voulait l’étrangler cette excellente personne, cette
république adorable, cette mère modèle qui protège également tous ses
enfants. Tous les peuples pour l’aimer, pour la mieux comprendre,
devraient la demander en mariage. Ils reviendraient à l’âge d’or et
trouveraient le bonheur parfait.»
Nous avons donc passé notre journée à l’Exposition, où nous nous sommes
croisées plusieurs fois avec l’ambassade marocaine.
El Caïd, El Hadj, et leur suite, sont de beaux hommes, ayant grand air,
beaucoup de dignité dans la démarche et portant avec élégance le haïk
blanc et le fez rouge.
Nous nous sommes consacrées aujourd’hui à l’histoire de l’habitation et
à l’histoire du travail au Palais des Arts libéraux.
_L’histoire de l’habitation_, en quarante-trois spécimens, par
l’ingénieur M. Charles Garnier, est fort attachante. Reconstituer les
premières demeures de l’homme, rendre les diverses phases par lesquelles
il passe pour sortir de la barbarie, les transformations successives
qu’il opère petit à petit autour de lui, c’est faire comprendre la
longue bataille qu’il dut livrer non seulement aux animaux féroces, mais
encore aux éléments déchaînés contre lui; c’est raconter d’une manière
saisissante cette marche triomphale, qui, à travers les siècles, doit le
mener à la civilisation.
Cette série commence par la caverne d’un Troglodyte, sombre grotte
creusée par la nature, et que l’homme n’a pas même essayé d’améliorer.
Puis viennent des huttes en terre, des cabanes de roseaux de l’époque
lacustre, des paillotes, des tentes, demeures des peuples nomades. Nous
nous arrêtons devant les chaumières de nos ancêtres les Gaulois,
plantées, comme celles des Germains, à l’ombre des chênes. Ces grands
arbres font penser aux Druides dont voici en effet, tout près, les
pierres énigmatiques, dolmens et menhirs.
Puis enfin la terre et le bois prennent une forme, la pierre s’y ajoute
et la maison est bâtie.
La série se continue avec les spécimens de l’architecture romane,
gothique et de la renaissance. Nous arrivons aux plus belles périodes de
notre art national «qui, en toute équité, arrive bon premier, dans ce
handicap d’un nouveau genre.»
Des habitations Phéniciennes et Assyriennes apparaissent à notre vue.
L’Egypte est toute pimpante avec ses colonnettes et ses couleurs vives.
Entrons chez les Hébreux, et admirons-y une riche collection
d’antiquités juives. Mêmes curiosités en Etrurie; c’est une hôtellerie
du temps qui vous offre les meubles, tables, lits, escabeaux, amphores,
ustensiles de ces époques lointaines.
Arrêtons-nous devant ces deux maisons gallo-romaine et grecque, que l’on
dit d’une fidélité de reproduction étonnante.
Voilà les maisonnettes de bois naturel de la Norvège, et celles en bois
ouvragé de la Russie. Voici l’antre des Lapons et des Esquimaux, ces
demeures primitives des neiges et des glaces éternelles côtoient les
demeures du Soudan et de l’Arabie, où le soleil est du feu, et c’est
vraiment charmant de parcourir chaque hémisphère, sans ressentir ni
froid ni chaud. Les constructions chinoises et japonaises sont pleines
de fantaisie et de légèreté, avec leurs toits clochetonnés et brillants,
leurs cloisons de bambous, leurs fenêtres de papier multicolore.
Nous arrivons aux derniers spécimens de la barbarie existant de nos
jours, les cabanes informes des tribus de l’Afrique centrale, et les
tentes des Peaux-rouges. Ces tentes pointues sont soutenues à l’aide de
longues perches ou branches d’arbres réunies au sommet. Au centre, une
excavation dans la terre sert de cheminée; au-dessus, un trou dans la
toile permet à la fumée de s’échapper tant bien que mal. Elles sont là,
debout ces tentes primitives, auprès des maisons des Astèques et des
Incas, suprêmes vestiges d’une étonnante civilisation détruite à
jamais.
Et nous voilà devant la tour Eiffel, le contraste est grand, mais
qu’importe! Il ne rend que plus saisissante la comparaison entre le
passé plein d’essais et de tâtonnements, et le présent qui résume sous
nos yeux, les progrès constants et les résultats admirables de la
civilisation moderne.
_L’histoire du travail_, au Palais des Arts libéraux, semble au premier
abord un dédale effrayant. Il faut prendre son temps pour examiner la
plus vaste encyclopédie d’objets, grands et petits, de choses
hétérogènes, de machines simples ou compliquées, longue chaîne qui se
rive aux grossiers ustensiles de première nécessité, pour aboutir aux
conceptions du luxe le plus raffiné.
C’est une exhibition incomparable, qui attire l’œil autant qu’elle
étonne l’esprit. Tous les spécialistes se trouvent donc en présence de
ce qui concerne leur partie. «C’est une étude complète de ce qui fut,
par la comparaison de ce qui est.»
On a groupé en suivant l’ordre chronologique, tous les produits du
travail humain, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours. Des
personnages de grandeur naturelle, complètent l’illusion. Ici, devant
cette caverne, voilà un homme primitif, habillé de sa longue chevelure,
qui travaille une pierre, un silex, dont il doit faire plus tard une
arme tranchante.
Là, devant cette hutte en terre, une femme que la coquetterie n’a point
encore conseillée, pétrissant la terre, s’essaie à confectionner des
poteries informes.
C’est ainsi que dans toutes les branches d’industrie, on trouve le
commencement pour arriver en descendant les âges, à l’outillage
perfectionné des Arts et Métiers, aux ateliers gigantesques du Creusot,
aux machines formidables des chemins de fer avec leurs trains luxueux. A
cette section se trouve le premier wagon-salon construit pour le duc de
Wellington.
Un jour, peut-être, nos machines actuelles que nous trouvons si
perfectionnées, prendront place à leur tour comme ce wagon-salon, au
nombre des souvenirs rétrospectifs. L’électricité est appelée à
révolutionner le monde. Que de surprises elle ménage à l’avenir!
Je me suis vivement intéressée à l’histoire de la musique, c’est-à-dire
à la reconstitution de tous les instruments depuis la flûte en roseau
des premiers pasteurs, la harpe égyptienne conservée au Louvre, le Rébec
copié sur une statue du musée de Chartres, jusqu’aux pianos, dont
quelques modèles ont des panneaux de verre qui permettent en jouant de
se rendre compte du mécanisme, jusqu’à l’orgue colossal, effrayant.
Instruments à cordes et instruments à vent; quelle nombreuse famille ils
forment, aussi bien chez les anciens que chez les modernes.
L’histoire du théâtre: costumes, affiches, programmes, portraits des
virtuoses, architecture des salles, machinerie, cette machinerie si
simple autrefois, si compliquée aujourd’hui qu’il faut être de la
partie pour y comprendre quelque chose. Cette histoire du théâtre m’a
paru très complète aussi.
Les travaux de sculpture et de peinture sont absolument remarquables. On
suit là, pas à pas tous les efforts faits par l’homme, depuis le premier
coup de pinceau et la première pierre taillée, pour progresser et
perfectionner ses œuvres.
Très intéressante la reproduction avec personnages de grandeur naturelle
des ateliers de céramique et de cloisonnés chinois à toutes les phases
du travail. De loin on croirait ces ouvriers vivants.
L’aérostation a aussi ses représentants personnifiés par la timide
Montgolfière et l’audacieux ballon.
Des plans de ponts, de barrages, de phares; des cartes de cosmographie
et de géographie se développent sur un espace immense.
Quel est l’irrévérencieux qui s’était permis au siècle dernier de faire
cette réponse en parlant des savants? «Un savant c’est un monsieur
décoré qui ne sait pas la géographie.» Nous n’en sommes plus là, si tant
est que cette épigramme ait jamais été vraie. Et combien de Français,
savants ou hardis voyageurs, s’en vont aujourd’hui dans les pays les
plus lointains à travers les glaces et les déserts, étudier la
géographie sur place.
Saluons dans tous ces charmants spécimens, le daguerréotype, principe de
tant d’inventions précieuses.
Je n’ai fait que passer dans la section d’anthropologie, sans doute
c’est l’histoire de l’homme, mais c’est aussi celle de ses difformités,
de ses maladies, de ses souffrances physiques. Ces corps écorchés, ces
chairs qui semblent palpiter encore, tout cela m’a paru trop vrai.
Parcourus aussi rapidement les instruments de chirurgie. Ils sont
innombrables. Toutes ces scies, ces ciseaux, ces lames, ces pinces aux
mille formes, en bel acier poli, brillant, me faisaient frissonner. Je
croyais les voir et les entendre fonctionner dans la chair vive et le
sang chaud.
Ah! ciel, si le destin m’avait fait naître du côté fort, je n’aurais
jamais pu être chirurgien.
RIGHT
_Mardi, 24 Septembre 1889._
Montmartre.--Le Musée de Cluny
Journée encore bien remplie: le matin à Montmartre, l’après-midi à
Cluny, le soir au théâtre.
Le nombre des curieux et des pèlerins qu’attire l’église du Sacré-Cœur
est considérable. Cette construction grandiose, dans le style bysantin,
de cent mètres de long, et dont la flèche aura quatre-vingts mètres de
haut, s’élève sur une éminence qui a elle-même cent vingt-huit mètres
d’altitude. C’est de ce site exceptionnel qu’il faut voir Paris et tous
ses monuments. La vue de cette grande capitale, se développant aux pieds
de la magnifique basilique qui la domine et semble la protéger, est
indescriptible. C’est de là qu’il faut contempler la tour Eiffel, pour
comprendre sa prodigieuse hauteur.
En ce moment on ne peut juger la basilique du Sacré-Cœur, enfouie comme
elle l’est dans les échafaudages. De loin, on ne peut pas non plus se
rendre compte des fondations cachées dans le sol. Ces fondations sont
déjà une première église souterraine, qui à elle seule coûte plus de
quatre millions. Quoi qu’il en soit, je crains que l’ensemble ne
paraisse toujours un peu lourd, un peu écrasé.
Jusqu’à présent, vingt-deux millions ont été dépensés, mais les
recettes sont supérieures à ce chiffre, l’argent ne manquera pas. Le
devis général s’élève à quarante millions.
Actuellement quatre clochetons dégagés de tout échafaudage, se détachent
de la maçonnerie. Au milieu, s’élève la niche monumentale dans laquelle
sera placée plus tard la statue du Sacré-Cœur. On n’a point encore
commencé la grande coupole tout en pierre (c’est un des caractères
distinctif de cet édifice colossal, qu’il n’y entre ni fer, ni bois, ni
ardoises), devant être placée à l’intersection de la nef et du transept:
elle sera dans le style de Saint-Pierre de Rome. L’échafaudage pour la
construction de cette coupole ne sera pas une petite affaire.
La deuxième plate-forme atteindra juste à la hauteur de la colonne
Vendôme. Sur cette plate-forme on dressera deux sapines de vingt mètres
de hauteur chacune, et qui seront reliées par des croisillons. On se
trouvera alors à la hauteur de cinquante-trois mètres, et ce ne sera pas
fini. Sur ces sapines mêmes, il faudra élever une énorme charpente de
dix-huit mètres, laquelle atteindra la naissance de la flèche, en sorte
que le sommet de l’échafaudage se trouvera à soixante-douze mètres
au-dessus du sol. Ainsi construit, cet échafaudage aura coûté cent
cinquante mille franc.
Après cela on songera au campanile qui ne mesurera pas moins de
quatre-vingts mètres de haut. Il y aura encore l’installation de
l’éclairage électrique dans toute la basilique, et l’organisation des
combles sur lesquels on pourra se promener. Plusieurs centaines de
personnes pourront aller et venir, comme en plein boulevard, sur les
toitures tout en pierre de l’édifice, d’où on jouira d’un splendide
panorama, la vue s’étendant sur un espace de près de soixante kilomètres
autour de Paris.
Un escalier intérieur, très bien éclairé par des prises de jour
pratiquées dans l’épaisseur des murs, conduira sur ces toitures, d’un
travail jusqu’ici inconnu.
C’est dire qu’il faudra encore plusieurs années pour que ce plan
gigantesque soit entièrement achevé. La mosaïque sera l’ornementation
intérieure des murs. Cette décoration des basiliques primitives
s’harmonisera d’ailleurs mieux que toute autre avec le style byzantin.
Toutes les chapelles sont affectées aux grandes corporations modernes,
Chapelles de la Marine, de l’Armée, de la Justice sous le vocable de
Saint-Louis, des Arts, de l’Industrie, du Commerce. Les chasseurs auront
aussi la leur due à l’initiative de Monsieur le Comte de Chabot et c’est
la duchesse d’Uzés qui sculpte, m’a-t-on dit, la grande statue de
Saint-Hubert qui en sera le principal ornement. Le croirait-on, la
corporation qui passe pour la plus athée, la plus irréligieuse, y est
aussi représentée, les médecins auront leur chapelle.
On est admis à faire figurer son nom parmi les fondateurs de l’Eglise
sur des pierres qui coûtent cent vingt et trois cents francs, suivant
qu’elles sont plus ou moins en vue. Treize mille trois cent
quatre-vingt-trois pierres à cent vingt francs et deux mille sept cent
douze à trois cents francs sont déjà retenues, il faut y ajouter la
demande de cent quatre-vingt-dix-huit claveaux et de trente-trois
pierres de bandeaux.
C’est à Annecy que se fera le moulage de l’énorme cloche _La Savoyarde_,
qui sera la reine des bourdons de France, offerte par la Savoie, son nom
l’indique.
Ce bourdon, du poids de près vingt mille kilogrammes, de quatre mètres
de haut, de dix mètres de circonférence, donnera comme son, le contre
ut, et s’entendra à quarante kilomètres.
Le battant en fer forgé sera du poids de huit cent trente-cinq kilos;
l’anneau qui le fixera au cerveau de la cloche, à lui seul pèsera
quatre-vingt-quatorze kilos.
Le mouton de bois qui supportera la Savoyarde doit-être taillé en plein
cœur de chêne, dans un arbre superbe, un des rois des forêts du
Limousin, offert par le comte de Montbron.
La Savoyarde ne sera pas encore la plus pesante des cloches fondues
jusqu’à ce jour.
On sait, en effet, que la fameuse cloche de Moscou, la _Géante_, était
si lourde qu’il fallait vingt-cinq hommes pour la mettre en branle. Son
poids était de trois cent mille livres.
En Chine, notamment à Pékin, on en voit plusieurs qui pèsent soixante
mille kilos.
A Marseille, le bourdon de Notre-Dame-de-la-Garde est d’un poids
d’environ dix-huit mille kilos.
Quant à la célèbre cloche de la «Liberté», à Philadelphie, elle pèse
cent cinquante mille livres, et il faut douze hommes pour la mouvoir.
En ce moment les dames catholiques parisiennes et provinciales
travaillent avec zèle au tapis splendide qui ornera le chœur.
Le dessin de ce tapis représente Paris et Montmartre, qui se trouvent au
centre. Les armes de Paris, soutenues par deux grandes chimères, sont
placées dans la partie inférieure et accostées à droite et à gauche par
deux blasons rappelant que Henri IV et Jeanne d’Arc ont campé l’un et
l’autre à Montmartre avec leurs soldats.
Au-dessus de Paris, sur la première marche de l’autel, l’abbaye de
Montmartre représentée par ses trois écus successifs. Celui du milieu
est la croix de Lorraine. Deux motifs de style roman, enguirlandés de
banderoles, portant le nom des nobles ouvrières, sont placés sur les
côtés; enfin, dominant tout l’ensemble, les armoiries des deux
archevêques constructeurs de la basilique. Ce tapis reviendra à cent
mille francs.
Chacun sait que c’est à Poitiers en 1871, pendant nos désastres que le
vœu national prit naissance. Approuvé par les évêques, béni par sa
Sainteté Pie IX, adopté par des milliers d’adhérents, reconnu d’utilité
publique par l’assemblée législative, on peut dire qu’il est devenu
moralement grand et vraiment national.
Durant ma visite de ce matin, c’est du fond du cœur que j’ai demandé à
Dieu qu’il répande ses meilleures bénédictions sur ma chère patrie.
Le musée de Cluny ou Palais des Thermes oblige à faire un peu
d’histoire. Le palais primitif entouré de magnifiques jardins fut
l’œuvre des Romains. A partir du IVe siècle, les rois Francs
l’habitèrent jusqu’au Xe; puis il fut abandonné et les Normands
achevèrent en partie sa ruine. Au XIVe siècle, il fut acheté par
Pierre de Chalus, abbé de Cluny, et resta, jusqu’à la révolution, la
propriété des moines qui d’ailleurs possédaient déjà, auprès de la
Sorbonne, un collège ayant une grande réputation. En 1790, il devint
propriété nationale, fut vendu et passa en plusieurs mains.
M. du Sommerard l’achète en 1833 pour y installer des curiosités
archéologiques, des meubles rares, des objets d’art qu’il a passé la
plus grande partie de sa vie à réunir. Ce vieux palais n’est-il pas un
cadre à souhait pour y collectionner des antiquités? Hautes murailles
crénelées, fenêtres à meneaux, balustrades ajourées, portes avec arc
surbaissé, clochetons, gargouilles, frises enguirlandées d’animaux et de
feuillages finement fouillés dans la pierre. La chapelle est un bijou
d’élégance à mettre dans un écrin, comme le Campanile de Florence que
Charles-Quint trouvait si beau qu’il aurait voulu le conserver dans un
étui.
M. du Sommerard qui avait consenti à céder ses collections à la ville de
Paris pour la somme de cinq cent quatre-vingt dix mille francs, et à la
condition d’en rester le conservateur, mourut en 1842.
«La ville de Paris ayant alors pris possession effective de l’hôtel et
des collections, les rétrocéda à l’Etat l’année suivante, avec les
ruines romaines des Thermes de Julien, limitrophes de l’hôtel de Cluny.
Ces ruines, seuls vestiges de l’occupation de Lutèce par les Romains,
servaient autrefois de caves à un tonnelier, et les voûtes, couvertes de
terre végétale, soutenaient un jardin où le brave homme cultivait des
légumes, et même aussi des arbres fruitiers. Louis XVIII fit abattre, en
1820, les maisons qui obstruaient ces ruines curieuses, fit enlever les
terres qui les écrasaient, et restituer la forme des bâtiments enfouis,
par un travail de restauration intelligente; des fouilles habilement
menées amenèrent de nouvelles découvertes intéressantes.
La partie la mieux conservée est la grande salle, dont la voûte s’élève
à quarante pieds de hauteur, d’une architecture étonnante par le
grandiose des proportions. On croit que ce hall immense constituait la
piscine froide des bains romains».
Le musée rétrospectif de Cluny est un amas, une profusion de richesses
qu’il faut aller voir et revoir, Voilà des meubles incomparables de tous
les pays, des tapisseries merveilleuses, des tombeaux, des bas-reliefs,
des autels, des chaires, un lutrin gothique, des cheminées superbes, des
médailles, des émaux, des ivoires, d’admirables dentelles, des objets de
serrurerie et de ferronnerie, des panoplies encombrées d’armes de toutes
les époques, des marbres, des bronzes, des tableaux, des vitraux, des
statues, des vases précieux, des bijoux anciens, des instruments de
musique extraordinaires, des voitures de galla, des chaises à porteurs
d’une élégance hors-ligne, des traîneaux sculptés en forme de cygne; les
carrosses sont magnifiques et vraiment «beurrés d’or», suivant
l’expression pittoresque d’un gardien.
La collection céramique m’a paru très remarquable par ses nombreux
spécimens de tous les temps et de toutes les écoles: faïences
hollandaises, italiennes, mauresques, arabes, chinoises, japonaises et
françaises comprenant les plus beaux modèles de Bernard Palissy.
La collection de chaussures m’a également intéressée. La chaussure,
comme la numismatique, raconte l’histoire des peuples d’une façon plus
fragile, sans doute, que le bronze ou l’argent, mais la forme des
souliers a varié sous chaque règne, et cela est tout à fait amusant à
constater. Anciennement, n’était pas cordonnier qui voulait, ce n’était
pas une mince corporation que celle de la chaussure. Au XIVe siècle
Paris avait une rue qui s’appelait: la rue _Aux Petits Solers de
Bazenne_, et ce nom lui venait des _cavetonniers_ ou fabricants de
petits _solers_, qui s’y trouvaient en grand nombre. On peut voir à la
bibliothèque nationale une ordonnance du roi Jean datée du 30 Janvier
1350, dans laquelle sont indiqués les prix des diverses chaussures
depuis huit deniers jusqu’à quatre sols. Au XIIe siècle, les souliers
sont pointus; puis viennent les souliers à la poulaine, mode inventée
par un comte d’Anjou qui avait une difformité aux pieds. On finit par
allonger si démesurément cette pointe recourbée, qu’on nomme poulaine,
que l’Eglise s’en mêle et la défend aux clers et aux moines. Charles V à
son tour fait paraître un édit qui proscrit la poulaine sous des peines
sévères. Il paraît qu’avant nous les Grecs et les Romains avaient donné
l’exemple en portant d’extravagantes chaussures. Nous en avons comme
preuve ces sages paroles de Cicéron: «Si vous me donniez, dit-il, des
souliers sicyoniens, je ne m’en servirais pas: c’est une chaussure trop
efféminée, j’en aimerais peut-être la commodité; mais à cause de son
indécence, je ne m’en permettrais pas l’usage».
La poulaine cède le pas à la chaussure large, très large, et donne lieu
à la phrase proverbiale que nous prenons maintenant au figuré: _Etre sur
un grand pied_. Du reste, dès le VIIIe siècle, nous voyons les
souliers accentuer fortement la forme du pied droit et la forme du pied
gauche pour mettre à l’aise les cors qui font souffrir les natures
sensibles.
Le soulier se présente sous Louis XIV avec un talon rouge modérément
haut pour les hommes, ridiculement élevé pour les femmes, voici
pourquoi: la Reine Marie-Thérèse d’Autriche est de petite taille, elle
ne trouve d’autre moyen de corriger ce défaut naturel qu’en portant des
talons pyramidaux. Le peuple, les religieux et les religieuses gardent
des souliers plats, et ce soulier plat fut pour Mme de la Vallière,
lorsqu’elle entra aux Carmélites, un assujetissement des plus pénibles à
cause de sa claudication. La cour enjoliva ses talons de peintures
charmantes représentant des amours, des fleurs, des bergères signées
Watteau. Sur les talons de Louis XIV étaient peintes des batailles
signées Joseph Sarrocel.
Sous Louis XV, les dames portent des mules avec escarboucles, et la
Camargo inaugure à l’Opéra un soulier qui fait fortune. La Pompadour
revient aux souliers pointus avec une rosette et une boucle, cette mode
passe à la chaussure des hommes et Louis XVI élargit si bien la boucle
de ses souliers qu’elle effleure le parquet des deux côtés. Après la
Terreur, nous voyons paraître timidement la bottine pour dame et la
botte hessoise et Souvaroff pour homme.