Ici les fêtes succèdent aux fêtes et ne se comptent plus; promenades de

tous les exotiques de l’Exposition, illuminations, retraites aux

flambeaux, lunchs et punchs, vins d’honneur, et les banquets donc! ils

pleuvent depuis celui du 14 juillet, d’homérique mémoire. On parle

maintenant d’organiser, au Palais de l’Industrie une fête monstre pour

les victimes de la catastrophe d’Anvers. Je crois qu’il n’y a plus rien

à inventer, et cependant, pour la solennité des récompenses, ce même

Palais de l’Industrie, recevra pour la vingt-cinquième fois, depuis le

commencement de l’Exposition, une nouvelle décoration. Ah! il faut être

inventif pour trouver ainsi toujours du nouveau, mais il paraît que

l’imagination parisienne n’est jamais à bout.

A l’Exposition.--Histoire de l’habitation et du travail

RIGHT

_Lundi, 23 Septembre 1889._

Entrées à l’Exposition, cent trente-huit mille six cent cinquante-sept.

Vent sec, beau temps sans pluie ni boue, extrêmement agréable pour

marcher.

Toute la nuit il y a eu foule et encombrement dans les principaux

quartiers où les journaux affichaient sur des transparents les résultats

des élections au fur et à mesure qu’ils arrivaient. Les agents sur pied

ont fait quelques arrestations, il y a toujours des turbulents. Dans

notre quartier, beaucoup de criailleries dont Boulanger était en

principe le prétexte, et quelques chansons que criaient à tue-tête les

bandes qui montaient et descendaient le _Boul’miche_ (lisez: Boulevard

St-Michel). En somme, Paris est resté sage pendant le dépouillement du

scrutin.

Un peu attrapés les bons Anglais qui abondent en ce moment; au spectacle

de l’Exposition, ils avaient rêvé d’ajouter celui des élections. Une

petite émeute agrémentée de boxe, de savate, avec quelques coups de

fusils, ne leur aurait pas déplu. Toujours les mêmes, les Anglais.

Ceux-ci font penser à leurs compatriotes, qui impassibles, la lorgnette

en main, regardaient brûler Paris en 1871.

La République est victorieuse, c’est le triomphe du nombre... et puis

l’immense succès de l’Exposition lui apporte un fameux appoint. Monsieur

Carnot, très correct, rélève la République que le grigou de Grévy

rapetissait à sa mesure.

Les feuilles gouvernementales exultent, comme le disait l’une d’elles ce

matin: «Qui donc voulait l’étrangler cette excellente personne, cette

république adorable, cette mère modèle qui protège également tous ses

enfants. Tous les peuples pour l’aimer, pour la mieux comprendre,

devraient la demander en mariage. Ils reviendraient à l’âge d’or et

trouveraient le bonheur parfait.»

Nous avons donc passé notre journée à l’Exposition, où nous nous sommes

croisées plusieurs fois avec l’ambassade marocaine.

El Caïd, El Hadj, et leur suite, sont de beaux hommes, ayant grand air,

beaucoup de dignité dans la démarche et portant avec élégance le haïk

blanc et le fez rouge.

Nous nous sommes consacrées aujourd’hui à l’histoire de l’habitation et

à l’histoire du travail au Palais des Arts libéraux.

_L’histoire de l’habitation_, en quarante-trois spécimens, par

l’ingénieur M. Charles Garnier, est fort attachante. Reconstituer les

premières demeures de l’homme, rendre les diverses phases par lesquelles

il passe pour sortir de la barbarie, les transformations successives

qu’il opère petit à petit autour de lui, c’est faire comprendre la

longue bataille qu’il dut livrer non seulement aux animaux féroces, mais

encore aux éléments déchaînés contre lui; c’est raconter d’une manière

saisissante cette marche triomphale, qui, à travers les siècles, doit le

mener à la civilisation.

Cette série commence par la caverne d’un Troglodyte, sombre grotte

creusée par la nature, et que l’homme n’a pas même essayé d’améliorer.

Puis viennent des huttes en terre, des cabanes de roseaux de l’époque

lacustre, des paillotes, des tentes, demeures des peuples nomades. Nous

nous arrêtons devant les chaumières de nos ancêtres les Gaulois,

plantées, comme celles des Germains, à l’ombre des chênes. Ces grands

arbres font penser aux Druides dont voici en effet, tout près, les

pierres énigmatiques, dolmens et menhirs.

Puis enfin la terre et le bois prennent une forme, la pierre s’y ajoute

et la maison est bâtie.

La série se continue avec les spécimens de l’architecture romane,

gothique et de la renaissance. Nous arrivons aux plus belles périodes de

notre art national «qui, en toute équité, arrive bon premier, dans ce

handicap d’un nouveau genre.»

Des habitations Phéniciennes et Assyriennes apparaissent à notre vue.

L’Egypte est toute pimpante avec ses colonnettes et ses couleurs vives.

Entrons chez les Hébreux, et admirons-y une riche collection

d’antiquités juives. Mêmes curiosités en Etrurie; c’est une hôtellerie

du temps qui vous offre les meubles, tables, lits, escabeaux, amphores,

ustensiles de ces époques lointaines.

Arrêtons-nous devant ces deux maisons gallo-romaine et grecque, que l’on

dit d’une fidélité de reproduction étonnante.

Voilà les maisonnettes de bois naturel de la Norvège, et celles en bois

ouvragé de la Russie. Voici l’antre des Lapons et des Esquimaux, ces

demeures primitives des neiges et des glaces éternelles côtoient les

demeures du Soudan et de l’Arabie, où le soleil est du feu, et c’est

vraiment charmant de parcourir chaque hémisphère, sans ressentir ni

froid ni chaud. Les constructions chinoises et japonaises sont pleines

de fantaisie et de légèreté, avec leurs toits clochetonnés et brillants,

leurs cloisons de bambous, leurs fenêtres de papier multicolore.

Nous arrivons aux derniers spécimens de la barbarie existant de nos

jours, les cabanes informes des tribus de l’Afrique centrale, et les

tentes des Peaux-rouges. Ces tentes pointues sont soutenues à l’aide de

longues perches ou branches d’arbres réunies au sommet. Au centre, une

excavation dans la terre sert de cheminée; au-dessus, un trou dans la

toile permet à la fumée de s’échapper tant bien que mal. Elles sont là,

debout ces tentes primitives, auprès des maisons des Astèques et des

Incas, suprêmes vestiges d’une étonnante civilisation détruite à

jamais.

Et nous voilà devant la tour Eiffel, le contraste est grand, mais

qu’importe! Il ne rend que plus saisissante la comparaison entre le

passé plein d’essais et de tâtonnements, et le présent qui résume sous

nos yeux, les progrès constants et les résultats admirables de la

civilisation moderne.

_L’histoire du travail_, au Palais des Arts libéraux, semble au premier

abord un dédale effrayant. Il faut prendre son temps pour examiner la

plus vaste encyclopédie d’objets, grands et petits, de choses

hétérogènes, de machines simples ou compliquées, longue chaîne qui se

rive aux grossiers ustensiles de première nécessité, pour aboutir aux

conceptions du luxe le plus raffiné.

C’est une exhibition incomparable, qui attire l’œil autant qu’elle

étonne l’esprit. Tous les spécialistes se trouvent donc en présence de

ce qui concerne leur partie. «C’est une étude complète de ce qui fut,

par la comparaison de ce qui est.»

On a groupé en suivant l’ordre chronologique, tous les produits du

travail humain, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours. Des

personnages de grandeur naturelle, complètent l’illusion. Ici, devant

cette caverne, voilà un homme primitif, habillé de sa longue chevelure,

qui travaille une pierre, un silex, dont il doit faire plus tard une

arme tranchante.

Là, devant cette hutte en terre, une femme que la coquetterie n’a point

encore conseillée, pétrissant la terre, s’essaie à confectionner des

poteries informes.

C’est ainsi que dans toutes les branches d’industrie, on trouve le

commencement pour arriver en descendant les âges, à l’outillage

perfectionné des Arts et Métiers, aux ateliers gigantesques du Creusot,

aux machines formidables des chemins de fer avec leurs trains luxueux. A

cette section se trouve le premier wagon-salon construit pour le duc de

Wellington.

Un jour, peut-être, nos machines actuelles que nous trouvons si

perfectionnées, prendront place à leur tour comme ce wagon-salon, au

nombre des souvenirs rétrospectifs. L’électricité est appelée à

révolutionner le monde. Que de surprises elle ménage à l’avenir!

Je me suis vivement intéressée à l’histoire de la musique, c’est-à-dire

à la reconstitution de tous les instruments depuis la flûte en roseau

des premiers pasteurs, la harpe égyptienne conservée au Louvre, le Rébec

copié sur une statue du musée de Chartres, jusqu’aux pianos, dont

quelques modèles ont des panneaux de verre qui permettent en jouant de

se rendre compte du mécanisme, jusqu’à l’orgue colossal, effrayant.

Instruments à cordes et instruments à vent; quelle nombreuse famille ils

forment, aussi bien chez les anciens que chez les modernes.

L’histoire du théâtre: costumes, affiches, programmes, portraits des

virtuoses, architecture des salles, machinerie, cette machinerie si

simple autrefois, si compliquée aujourd’hui qu’il faut être de la

partie pour y comprendre quelque chose. Cette histoire du théâtre m’a

paru très complète aussi.

Les travaux de sculpture et de peinture sont absolument remarquables. On

suit là, pas à pas tous les efforts faits par l’homme, depuis le premier

coup de pinceau et la première pierre taillée, pour progresser et

perfectionner ses œuvres.

Très intéressante la reproduction avec personnages de grandeur naturelle

des ateliers de céramique et de cloisonnés chinois à toutes les phases

du travail. De loin on croirait ces ouvriers vivants.

L’aérostation a aussi ses représentants personnifiés par la timide

Montgolfière et l’audacieux ballon.

Des plans de ponts, de barrages, de phares; des cartes de cosmographie

et de géographie se développent sur un espace immense.

Quel est l’irrévérencieux qui s’était permis au siècle dernier de faire

cette réponse en parlant des savants? «Un savant c’est un monsieur

décoré qui ne sait pas la géographie.» Nous n’en sommes plus là, si tant

est que cette épigramme ait jamais été vraie. Et combien de Français,

savants ou hardis voyageurs, s’en vont aujourd’hui dans les pays les

plus lointains à travers les glaces et les déserts, étudier la

géographie sur place.

Saluons dans tous ces charmants spécimens, le daguerréotype, principe de

tant d’inventions précieuses.

Je n’ai fait que passer dans la section d’anthropologie, sans doute

c’est l’histoire de l’homme, mais c’est aussi celle de ses difformités,

de ses maladies, de ses souffrances physiques. Ces corps écorchés, ces

chairs qui semblent palpiter encore, tout cela m’a paru trop vrai.

Parcourus aussi rapidement les instruments de chirurgie. Ils sont

innombrables. Toutes ces scies, ces ciseaux, ces lames, ces pinces aux

mille formes, en bel acier poli, brillant, me faisaient frissonner. Je

croyais les voir et les entendre fonctionner dans la chair vive et le

sang chaud.

Ah! ciel, si le destin m’avait fait naître du côté fort, je n’aurais

jamais pu être chirurgien.

RIGHT

_Mardi, 24 Septembre 1889._

Montmartre.--Le Musée de Cluny

Journée encore bien remplie: le matin à Montmartre, l’après-midi à

Cluny, le soir au théâtre.

Le nombre des curieux et des pèlerins qu’attire l’église du Sacré-Cœur

est considérable. Cette construction grandiose, dans le style bysantin,

de cent mètres de long, et dont la flèche aura quatre-vingts mètres de

haut, s’élève sur une éminence qui a elle-même cent vingt-huit mètres

d’altitude. C’est de ce site exceptionnel qu’il faut voir Paris et tous

ses monuments. La vue de cette grande capitale, se développant aux pieds

de la magnifique basilique qui la domine et semble la protéger, est

indescriptible. C’est de là qu’il faut contempler la tour Eiffel, pour

comprendre sa prodigieuse hauteur.

En ce moment on ne peut juger la basilique du Sacré-Cœur, enfouie comme

elle l’est dans les échafaudages. De loin, on ne peut pas non plus se

rendre compte des fondations cachées dans le sol. Ces fondations sont

déjà une première église souterraine, qui à elle seule coûte plus de

quatre millions. Quoi qu’il en soit, je crains que l’ensemble ne

paraisse toujours un peu lourd, un peu écrasé.

Jusqu’à présent, vingt-deux millions ont été dépensés, mais les

recettes sont supérieures à ce chiffre, l’argent ne manquera pas. Le

devis général s’élève à quarante millions.

Actuellement quatre clochetons dégagés de tout échafaudage, se détachent

de la maçonnerie. Au milieu, s’élève la niche monumentale dans laquelle

sera placée plus tard la statue du Sacré-Cœur. On n’a point encore

commencé la grande coupole tout en pierre (c’est un des caractères

distinctif de cet édifice colossal, qu’il n’y entre ni fer, ni bois, ni

ardoises), devant être placée à l’intersection de la nef et du transept:

elle sera dans le style de Saint-Pierre de Rome. L’échafaudage pour la

construction de cette coupole ne sera pas une petite affaire.

La deuxième plate-forme atteindra juste à la hauteur de la colonne

Vendôme. Sur cette plate-forme on dressera deux sapines de vingt mètres

de hauteur chacune, et qui seront reliées par des croisillons. On se

trouvera alors à la hauteur de cinquante-trois mètres, et ce ne sera pas

fini. Sur ces sapines mêmes, il faudra élever une énorme charpente de

dix-huit mètres, laquelle atteindra la naissance de la flèche, en sorte

que le sommet de l’échafaudage se trouvera à soixante-douze mètres

au-dessus du sol. Ainsi construit, cet échafaudage aura coûté cent

cinquante mille franc.

Après cela on songera au campanile qui ne mesurera pas moins de

quatre-vingts mètres de haut. Il y aura encore l’installation de

l’éclairage électrique dans toute la basilique, et l’organisation des

combles sur lesquels on pourra se promener. Plusieurs centaines de

personnes pourront aller et venir, comme en plein boulevard, sur les

toitures tout en pierre de l’édifice, d’où on jouira d’un splendide

panorama, la vue s’étendant sur un espace de près de soixante kilomètres

autour de Paris.

Un escalier intérieur, très bien éclairé par des prises de jour

pratiquées dans l’épaisseur des murs, conduira sur ces toitures, d’un

travail jusqu’ici inconnu.

C’est dire qu’il faudra encore plusieurs années pour que ce plan

gigantesque soit entièrement achevé. La mosaïque sera l’ornementation

intérieure des murs. Cette décoration des basiliques primitives

s’harmonisera d’ailleurs mieux que toute autre avec le style byzantin.

Toutes les chapelles sont affectées aux grandes corporations modernes,

Chapelles de la Marine, de l’Armée, de la Justice sous le vocable de

Saint-Louis, des Arts, de l’Industrie, du Commerce. Les chasseurs auront

aussi la leur due à l’initiative de Monsieur le Comte de Chabot et c’est

la duchesse d’Uzés qui sculpte, m’a-t-on dit, la grande statue de

Saint-Hubert qui en sera le principal ornement. Le croirait-on, la

corporation qui passe pour la plus athée, la plus irréligieuse, y est

aussi représentée, les médecins auront leur chapelle.

On est admis à faire figurer son nom parmi les fondateurs de l’Eglise

sur des pierres qui coûtent cent vingt et trois cents francs, suivant

qu’elles sont plus ou moins en vue. Treize mille trois cent

quatre-vingt-trois pierres à cent vingt francs et deux mille sept cent

douze à trois cents francs sont déjà retenues, il faut y ajouter la

demande de cent quatre-vingt-dix-huit claveaux et de trente-trois

pierres de bandeaux.

C’est à Annecy que se fera le moulage de l’énorme cloche _La Savoyarde_,

qui sera la reine des bourdons de France, offerte par la Savoie, son nom

l’indique.

Ce bourdon, du poids de près vingt mille kilogrammes, de quatre mètres

de haut, de dix mètres de circonférence, donnera comme son, le contre

ut, et s’entendra à quarante kilomètres.

Le battant en fer forgé sera du poids de huit cent trente-cinq kilos;

l’anneau qui le fixera au cerveau de la cloche, à lui seul pèsera

quatre-vingt-quatorze kilos.

Le mouton de bois qui supportera la Savoyarde doit-être taillé en plein

cœur de chêne, dans un arbre superbe, un des rois des forêts du

Limousin, offert par le comte de Montbron.

La Savoyarde ne sera pas encore la plus pesante des cloches fondues

jusqu’à ce jour.

On sait, en effet, que la fameuse cloche de Moscou, la _Géante_, était

si lourde qu’il fallait vingt-cinq hommes pour la mettre en branle. Son

poids était de trois cent mille livres.

En Chine, notamment à Pékin, on en voit plusieurs qui pèsent soixante

mille kilos.

A Marseille, le bourdon de Notre-Dame-de-la-Garde est d’un poids

d’environ dix-huit mille kilos.

Quant à la célèbre cloche de la «Liberté», à Philadelphie, elle pèse

cent cinquante mille livres, et il faut douze hommes pour la mouvoir.

En ce moment les dames catholiques parisiennes et provinciales

travaillent avec zèle au tapis splendide qui ornera le chœur.

Le dessin de ce tapis représente Paris et Montmartre, qui se trouvent au

centre. Les armes de Paris, soutenues par deux grandes chimères, sont

placées dans la partie inférieure et accostées à droite et à gauche par

deux blasons rappelant que Henri IV et Jeanne d’Arc ont campé l’un et

l’autre à Montmartre avec leurs soldats.

Au-dessus de Paris, sur la première marche de l’autel, l’abbaye de

Montmartre représentée par ses trois écus successifs. Celui du milieu

est la croix de Lorraine. Deux motifs de style roman, enguirlandés de

banderoles, portant le nom des nobles ouvrières, sont placés sur les

côtés; enfin, dominant tout l’ensemble, les armoiries des deux

archevêques constructeurs de la basilique. Ce tapis reviendra à cent

mille francs.

Chacun sait que c’est à Poitiers en 1871, pendant nos désastres que le

vœu national prit naissance. Approuvé par les évêques, béni par sa

Sainteté Pie IX, adopté par des milliers d’adhérents, reconnu d’utilité

publique par l’assemblée législative, on peut dire qu’il est devenu

moralement grand et vraiment national.

Durant ma visite de ce matin, c’est du fond du cœur que j’ai demandé à

Dieu qu’il répande ses meilleures bénédictions sur ma chère patrie.

Le musée de Cluny ou Palais des Thermes oblige à faire un peu

d’histoire. Le palais primitif entouré de magnifiques jardins fut

l’œuvre des Romains. A partir du IVe siècle, les rois Francs

l’habitèrent jusqu’au Xe; puis il fut abandonné et les Normands

achevèrent en partie sa ruine. Au XIVe siècle, il fut acheté par

Pierre de Chalus, abbé de Cluny, et resta, jusqu’à la révolution, la

propriété des moines qui d’ailleurs possédaient déjà, auprès de la

Sorbonne, un collège ayant une grande réputation. En 1790, il devint

propriété nationale, fut vendu et passa en plusieurs mains.

M. du Sommerard l’achète en 1833 pour y installer des curiosités

archéologiques, des meubles rares, des objets d’art qu’il a passé la

plus grande partie de sa vie à réunir. Ce vieux palais n’est-il pas un

cadre à souhait pour y collectionner des antiquités? Hautes murailles

crénelées, fenêtres à meneaux, balustrades ajourées, portes avec arc

surbaissé, clochetons, gargouilles, frises enguirlandées d’animaux et de

feuillages finement fouillés dans la pierre. La chapelle est un bijou

d’élégance à mettre dans un écrin, comme le Campanile de Florence que

Charles-Quint trouvait si beau qu’il aurait voulu le conserver dans un

étui.

M. du Sommerard qui avait consenti à céder ses collections à la ville de

Paris pour la somme de cinq cent quatre-vingt dix mille francs, et à la

condition d’en rester le conservateur, mourut en 1842.

«La ville de Paris ayant alors pris possession effective de l’hôtel et

des collections, les rétrocéda à l’Etat l’année suivante, avec les

ruines romaines des Thermes de Julien, limitrophes de l’hôtel de Cluny.

Ces ruines, seuls vestiges de l’occupation de Lutèce par les Romains,

servaient autrefois de caves à un tonnelier, et les voûtes, couvertes de

terre végétale, soutenaient un jardin où le brave homme cultivait des

légumes, et même aussi des arbres fruitiers. Louis XVIII fit abattre, en

1820, les maisons qui obstruaient ces ruines curieuses, fit enlever les

terres qui les écrasaient, et restituer la forme des bâtiments enfouis,

par un travail de restauration intelligente; des fouilles habilement

menées amenèrent de nouvelles découvertes intéressantes.

La partie la mieux conservée est la grande salle, dont la voûte s’élève

à quarante pieds de hauteur, d’une architecture étonnante par le

grandiose des proportions. On croit que ce hall immense constituait la

piscine froide des bains romains».

Le musée rétrospectif de Cluny est un amas, une profusion de richesses

qu’il faut aller voir et revoir, Voilà des meubles incomparables de tous

les pays, des tapisseries merveilleuses, des tombeaux, des bas-reliefs,

des autels, des chaires, un lutrin gothique, des cheminées superbes, des

médailles, des émaux, des ivoires, d’admirables dentelles, des objets de

serrurerie et de ferronnerie, des panoplies encombrées d’armes de toutes

les époques, des marbres, des bronzes, des tableaux, des vitraux, des

statues, des vases précieux, des bijoux anciens, des instruments de

musique extraordinaires, des voitures de galla, des chaises à porteurs

d’une élégance hors-ligne, des traîneaux sculptés en forme de cygne; les

carrosses sont magnifiques et vraiment «beurrés d’or», suivant

l’expression pittoresque d’un gardien.

La collection céramique m’a paru très remarquable par ses nombreux

spécimens de tous les temps et de toutes les écoles: faïences

hollandaises, italiennes, mauresques, arabes, chinoises, japonaises et

françaises comprenant les plus beaux modèles de Bernard Palissy.

La collection de chaussures m’a également intéressée. La chaussure,

comme la numismatique, raconte l’histoire des peuples d’une façon plus

fragile, sans doute, que le bronze ou l’argent, mais la forme des

souliers a varié sous chaque règne, et cela est tout à fait amusant à

constater. Anciennement, n’était pas cordonnier qui voulait, ce n’était

pas une mince corporation que celle de la chaussure. Au XIVe siècle

Paris avait une rue qui s’appelait: la rue _Aux Petits Solers de

Bazenne_, et ce nom lui venait des _cavetonniers_ ou fabricants de

petits _solers_, qui s’y trouvaient en grand nombre. On peut voir à la

bibliothèque nationale une ordonnance du roi Jean datée du 30 Janvier

1350, dans laquelle sont indiqués les prix des diverses chaussures

depuis huit deniers jusqu’à quatre sols. Au XIIe siècle, les souliers

sont pointus; puis viennent les souliers à la poulaine, mode inventée

par un comte d’Anjou qui avait une difformité aux pieds. On finit par

allonger si démesurément cette pointe recourbée, qu’on nomme poulaine,

que l’Eglise s’en mêle et la défend aux clers et aux moines. Charles V à

son tour fait paraître un édit qui proscrit la poulaine sous des peines

sévères. Il paraît qu’avant nous les Grecs et les Romains avaient donné

l’exemple en portant d’extravagantes chaussures. Nous en avons comme

preuve ces sages paroles de Cicéron: «Si vous me donniez, dit-il, des

souliers sicyoniens, je ne m’en servirais pas: c’est une chaussure trop

efféminée, j’en aimerais peut-être la commodité; mais à cause de son

indécence, je ne m’en permettrais pas l’usage».

La poulaine cède le pas à la chaussure large, très large, et donne lieu

à la phrase proverbiale que nous prenons maintenant au figuré: _Etre sur

un grand pied_. Du reste, dès le VIIIe siècle, nous voyons les

souliers accentuer fortement la forme du pied droit et la forme du pied

gauche pour mettre à l’aise les cors qui font souffrir les natures

sensibles.

Le soulier se présente sous Louis XIV avec un talon rouge modérément

haut pour les hommes, ridiculement élevé pour les femmes, voici

pourquoi: la Reine Marie-Thérèse d’Autriche est de petite taille, elle

ne trouve d’autre moyen de corriger ce défaut naturel qu’en portant des

talons pyramidaux. Le peuple, les religieux et les religieuses gardent

des souliers plats, et ce soulier plat fut pour Mme de la Vallière,

lorsqu’elle entra aux Carmélites, un assujetissement des plus pénibles à

cause de sa claudication. La cour enjoliva ses talons de peintures

charmantes représentant des amours, des fleurs, des bergères signées

Watteau. Sur les talons de Louis XIV étaient peintes des batailles

signées Joseph Sarrocel.

Sous Louis XV, les dames portent des mules avec escarboucles, et la

Camargo inaugure à l’Opéra un soulier qui fait fortune. La Pompadour

revient aux souliers pointus avec une rosette et une boucle, cette mode

passe à la chaussure des hommes et Louis XVI élargit si bien la boucle

de ses souliers qu’elle effleure le parquet des deux côtés. Après la

Terreur, nous voyons paraître timidement la bottine pour dame et la

botte hessoise et Souvaroff pour homme.

Voyages loin de ma chambre t.2 · 第 6 / 20 段