Le Trocadéro est non seulement rempli de fleurs mais aussi de fruits et

de légumes, charmant trio qui unit l’agréable à l’utile.

Deux mille cinq cents espèces comprenant quatre mille cinq cents rosiers

ouvrent ici leurs cassolettes depuis le commencement de l’été.

Des serres élégantes étalent leurs curieuses collections au nombre

desquelles les orchidées brillent par leur variété. Les fruits et les

légumes rangés par espèce sont groupés avec un art qui rehausse encore

leur éclat.

Ces arbres fruitiers affectent en général la forme des figures

géométriques cônes et pyramides mais il y en a de plus bizarres où le

fil de fer et la taille jouent un grand rôle.

Question d’amour propre et de parade car les fruits n’en sont pas

meilleurs.

On est aussi arrivé à cultiver les arbres fruitiers en pot. Ils sont

tout à fait gentils et pimpants dans leur petite taille. Voilà une

méthode parfaite qui permettra aux raffinés de servir tout un verger sur

leur table et de cueillir au moment du dessert le fruit tout frais à

l’arbre même.

Tous les arbres verts de la création ont ici de nobles représentants en

tête desquels marchent le Sciadopitys, l’Araucaria Imbricata et le

Wellingtonia gigantea qui sont les trois géants végétaux de la Chine, du

Chili et de l’Amérique du Nord.

Par exemple une exposition dont je rêve encore et qui n’offre guère de

géants, c’est celle du Japon. Ce jardin, orné de vases japonais blancs

et bleus, palissé de bambous, garde une saveur locale très prononcée.

Presque tous ses conifères sont _nanifiés_. Ces plantes là sont bien

celles que nous voyons étaler par les artistes japonais sur leurs

paravents, leurs potiches, leurs meubles; plantes invraisemblables qui

paraissent plutôt l’œuvre d’une imagination fantaisiste que celle de la

nature.

Ces arbres qui en liberté atteindraient une hauteur énorme, ici, vivent

en pots. Voilà un érable de cinquante ans qui n’a pas plus de cinquante

centimètres de haut.

Voilà des sapins, des tuyas lilliputiens, aux troncs tourmentés, bossus,

biscornus, qui ont cent et cent cinquante ans d’existence. On les a

traités comme on traite le pied des Chinoises en entravant leur crue,

mais quels soins il a fallu pour les empêcher de mourir, ces pauvres

arbres, ainsi livrés à la torture. C’est plus curieux que beau, il faut

que ces Japonais soient de fameux arboriculteurs pour réussir de pareils

monstres.

Le Pavillon des forêts m’a séduite par son élégance et son originalité.

Qu’on se figure une construction toute en bois dont la façade, la

galerie extérieure, les panneaux sont obtenus par la juxtaposition et

l’assemblage de bois de toutes les couleurs, les colonnes sont des

arbres séculaires non écorcés.

L’intérieur renferme des échantillons de tous les arbres existant sur la

terre. Ce sont des rondelles épaisses, parfois d’une largeur

phénoménale, sciées dans le tronc; cette collection est unique dans son

genre.

Nous avons passé la soirée à la maison, dans l’intimité de quelques bons

amis que ma cousine avait conviés à son dîner hebdomadaire. Un convive

retardataire, un jeune homme habitué de la maison, entre au salon en

gasconnant comme un riverain de la Garonne. Ciel! quel langage!

Qu’avez-vous, s’écrie-t-on en chœur? «Eh! _bienne_, mais _rienne_,

seulement _ze_ ne veux pas avoir l’air d’un _étranzé_ dans ma ville

natale, puisqu’on ne parle plus français à Paris, mais toutes les

langues et tous les idiomes du globe, _ze_ fais comme les autres.»

Il est de fait que la multitude est innombrable partout. Paris ne

s’appartient plus; envahissement général des trains, des omnibus, des

bateaux, des tramways, des fiacres, des hôtels et des théâtres. Les

propriétaires et les directeurs sont dans l’allégresse; ils ont beau

augmenter le prix des chambres et des places, il n’y en a jamais assez.

Quel succès que cette Exposition! Elle mourra debout, battant son plein,

aussi suivie, aussi admirée et même plus que les premiers jours.

Cependant comme il est impossible de contenter tout le monde, bon nombre

de Parisiens sont furieux. On a pris leur Paris, ils ne sont plus chez

eux, et ils envoient à tous les diables la province et l’étranger.

Le jeune homme s’étant assis a continué: «D’ailleurs Paris n’a jamais

été aux Parisiens... En temps ordinaire, le nombre des étrangers est

huit pour cent de la population; celui des Français nés dans les

départements et habitant Paris est cinquante-huit pour cent; les

Parisiens de Paris y sont trente-huit pour cent, juste le tiers. Les

savants nous apprennent que sous l’Empereur Julien (qui habitait Paris

et l’appelait ses délices) la population était de huit mille habitants.

Il n’y avait pas d’exposition alors!

Sous Clovis, il y avait à Paris trente mille habitants. Sous Louis VII

en 1220, cent vingt mille habitants. En 1590, le recensement indiqua

deux cent mille âmes.

La progression s’augmenta chaque année et nous voyons qu’en 1876, Paris

avait près de deux millions d’habitants. Actuellement on donne comme

chiffre sûr: deux millions six cent mille.»

Notre jeune homme ne se fût peut-être pas arrêté là sans la phrase

traditionnelle: «Madame est servie».

Ce n’était plus le temps de discourir; mais d’offrir son bras, ce qu’il

a fait en s’avançant vers moi.

Rassurez-vous, lui ai-je dit en souriant, votre Paris vous sera bientôt

rendu.

RIGHT

_Vendredi, 20 Septembre 1899._

Le Jardin des Plantes, l’Eldorado

Longue promenade au Jardin des Plantes, magnifique parc d’une contenance

d’environ trente hectares et comprenant le jardin botanique et les

galeries zoologiques; le labyrinthe et la vallée suisse qui renferme la

ménagerie.

Le jardin des Plantes est divisé dans sa longueur en deux parties bien

distinctes symétriquement dessinées: l’une se compose des carrés de

l’école botanique, des bosquets de printemps, d’été, d’automne, d’hiver,

et des deux belles allées de tilleuls plantés par Buffon. La fosse aux

ours, les serres et les pépinières la séparent de l’autre partie, qui se

subdivise en vallée suisse et jardin anglais, lequel ne forme en

définitive qu’un grand et un petit labyrinthe.

C’est sur le grand labyrinthe que s’élève le majestueux cèdre du Liban

rapporté tout petit de Keew près Londres par Bernard de Jussieu, non

dans son chapeau, comme le dit la légende, mais simplement dans un pot à

fleur. Il n’y a pas de Suisse sans chalets, ceux-ci sont tous habités et

forment le jardin zoologique à proprement parler.

J’ai fait comme les enfants et acheté les petits pains traditionnels

qui doivent régaler les habitants de ce lieu de délices si apprécié du

peuple parisien surtout. Nous avons donc fait la connaissance de Mignon,

un jeune tigre, de mademoiselle _du Cap_, une superbe hyène, de la

_Cochinchinoise_, une panthère solennelle et de son époux _Gaston_; de

deux lions _Jean-Bart_ et la _belle Fathma_, du tigre _Néron_ et de la

tigresse _Joséphine_, de _Dora_ une ourse du Tonkin; ce qu’il y a de

plus extraordinaire, c’est que tous ces animaux arrivent à l’appel de

leur nom, assurent leurs gardiens. Malgré les soins qu’on leur prodigue,

ils semblent malheureux, étiolés, dans leurs cages grillées de quelques

pieds, ces pauvres exotiques qui avant la captivité ne connaissaient que

l’immensité des forêts ou des déserts. En revanche les ours n’ont point

l’air d’engendrer mélancolie dans leurs fosses profondes; ils font les

beaux, marchent debout, tendent les bras vers le public; celui-ci leur

jette des morceaux de pain, qu’ils reçoivent très adroitement dans leur

gueule ouverte.

Nous avons salué _Rousset_, _Henriot_, _Tonkinois_, _Mathieu_ un ours

brun, _Matelot_ un ours cocotier, _Firmin_ un ours bien léché,

_l’Africain_, un ours terrible et le _Petit-Vieux_, doyen vénéré des

ours du jardin, une belle assistance comme on voit.

Les zèbres sont également très voraces; leur grande mâchoire constamment

dilatée est une cible que les enfants criblent de balles de mie de pain.

Très bien éduqués aussi les éléphants: ce sont d’amusants escamoteurs

d’une adresse charmante; leur trompe passe au-dessus de plusieurs

personnes, pour venir prendre fort délicatement le morceau de gâteau que

vous tenez en main.

De coquettes volières logent confortablement la gent emplumée. La belle

collection des oiseaux doux et inoffensifs m’a charmée. Oiseaux

aquatiques, oiseaux des montagnes, oiseaux des plaines, quelle variété

de formes et de plumages! Comme les flamants sont donc jolis dans leur

toilette rose! Tous ces cosmopolites ont leur cachet particulier; mais

nos oiseaux français ont aussi leur mérite. Fauvettes, pinsons,

mésanges, pierrots se donnent des airs d’écoliers en vacances qui font

plaisir à voir.

Les serres, parfaitement entretenues, renferment d’innombrables

spécimens de plantes exotiques; les deux plus grandes sont, dit-on, les

plus belles serres de France, de véritables palais de cristal.

Tous les animaux volant, rampant, marchant, nageant se sont donnés

rendez-vous dans les vastes salles d’histoire naturelle. Très

intéressante la collection des écureuils, je n’aurais jamais cru qu’il y

avait tant de variétés chez ces charmants rongeurs.

Pas si agréables à voir les serpents, on les regarde avec dégoût, et

même avec effroi en se rappelant l’histoire de ce savant, mort de la

piqure d’un serpent, empaillé depuis vingt ans. C’est l’exacte vérité.

L’empailleur avait laissé à cet ophidien d’une espèce très dangereuse

ses crochets, des tubes pleins de venin; le savant l’ignorait, on avait

oublié ce détail, tout en étudiant son serpent sans y prendre garde, il

fait jouer la mâchoire qui se referme sur sa main; les crochets

fonctionnent et le venin, presque foudroyant, qui n’avait rien perdu de

sa force, au contraire, s’inoculait en quelques minutes dans le sang du

malheureux, nouvelle victime à ajouter au long martyrologe de la

science.

La salle des fruits me paraît unique dans son genre. C’est une séduction

pour l’odorat. Tous les fruits des cinq parties du monde sont là, au

naturel, conservés dans l’esprit de vin. Ils répandent un parfum de

fruits à l’eau-de-vie tout à fait allèchant.

Bref, le muséum avec ses jardins, ses serres, ses herbiers (_hortos

sicos_, _jardins secs_), sa ménagerie, ses amphithéâtres et ses

laboratoires, ses galeries de zoologie, de botanique, de géographie, de

minéralogie, en un mot avec toutes ses collections est un grand

établissement national, d’une haute importance, marchant en tête des

autres établissements de ce genre en Europe destiné tout à la fois à

l’enseignement supérieur et à la vulgarisation des sciences naturelles.

Nous sommes rentrées par une brise frisquette comme disent les marins,

le temps est toujours beau mais les nuages s’amoncellent à l’horizon, le

soleil par instant reste voilé.

Aussitôt après dîner, nous nous sommes dirigées vers les théâtres de

notre voisinage. Quelle audace de songer à y entrer sans places retenues

d’avance. L’Odéon était comble, Cluny aussi, au Chatelet même déveine;

le Prince Soleil, qu’on y joue, est un souverain auquel il faut avoir

demandé audience depuis plusieurs jours pour être reçu. Longue queue à

l’Opéra-Comique, nous entrons dans le flot, au bout d’une demi-heure

d’attente nous allons enfin franchir le seuil sacré. Soudain un gardien

de la paix, de planton à la porte nous glisse à l’oreille: «Mesdames,

quelles places avez-vous donc?» «Aucune.» «A la bonne heure, car il n’y

en a plus, ce flot vous conduit aux combles dans les places à vingt

sous.» Horreur!

De guerre lasse nous allons nous échouer à l’Eldorado, juste à temps

pour prendre les deux derniers fauteuils.

On nous sert les traditionnelles trois prunes à l’eau-de-vie, une

opérette et beaucoup de chansonnettes dont quelques unes d’un goût

douteux. Je constate avec regret que cet esprit, sel attique dont nos

pères savaient si bien se servir n’existe plus. Notre génération ne

demande point de sel fin, le gros sel de cuisine lui suffit. J’ai acheté

la Tour Eiffel, la meilleure chansonnette du répertoire.

Nous sortons à minuit. Brrr... Aïe! Il pleut à verse, surprise

désagréable. On court, on s’agite, on hêle les cochers, qui répondent ou

ne répondent pas; à cette heure là ils sont les maîtres. Quelques

parapluies s’ouvrent. Heureux ceux qui ont eu la précaution d’en

apporter! Hélas! pour nous préserver nous ne pourrions ouvrir que nos

éventails...... Enfin nous saisissons au passage un automédon libre et

de bonne volonté; sauvées, mon Dieu! Nous sommes loin de nos pénates,

mais qu’importe... en route, et fouette cocher!

RIGHT

_Samedi, 21 Septembre 1889._

Entrées à l’Exposition, quatre-vingt-dix-sept mille neuf cent seize.

Hier, elles avaient été de cent onze mille sept cent cinquante.

Intermittence de pluie et de soleil, un temps d’intérieur.

Nous nous sommes consacrées aux Beaux-Arts, exposition merveilleuse de

peintures et de sculptures à laquelle toutes les nations civilisées ont

pris part. Tout cela est impossible à décrire; on a calculé que si tous

les tableaux français et étrangers qui sont ici, étaient posés à la file

les uns des autres, ils se développeraient sur une longueur d’une lieue

un quart environ. Cela donne une idée des productions artistiques de

notre époque.

Je ne suis point assez connaisseur pour me permettre aucun jugement ni

en sculpture ni en peinture. Cependant les paysages finlandais m’ont

absolument séduite. Ils sont ravissants; quelle suavité de couleurs!

c’est leur ciel sans doute qui donne à la campagne ces teintes rêveuses

et poètiques, que je ne retrouve nulle part.

La sculpture est splendidement représentée, le génie français, disent

les connaisseurs, s’y affirme d’une façon plus triomphante encore que

dans la peinture. J’admire l’Ecole française, mais j’avoue modestement

mon faible pour la sculpture italienne. Elle s’attache particulièrement

aux enfants, dont elle excelle à rendre les poses, l’attitude,

l’expression. Tous ces petit êtres qui rient, qui pleurent, qui

s’amusent, qui effeuillent une rose ou réchauffent un oiseau ont été

pris sur le vif et, si ce n’était la pâleur du marbre, sembleraient

vivants.

Les Italiens habillent avec une entente parfaite leurs modèles. Leurs

étoffes sont si souples, leurs broderies si délicates, les gazes si

légères, qu’elles laissent deviner les formes sans rien accentuer.

La sculpture française a plus de force et de grandeur. Elle s’inspire de

sujets d’un ordre plus élevé; aussi ses statues, en général plus grandes

que nature, ne peuvent prendre place que dans des musées ou des palais.

La sculpture italienne a plus de grâce et de douceur. Par ses

proportions et les sujets qu’elle choisit, elle peut entrer dans tous

les salons, c’est la sculpture de la famille et de l’intimité.

Cependant je ne suis jamais passée dans la magnifique galerie Rapp,

consacrée à l’Ecole française, sans m’arrêter devant une jeune mère qui

coupe du pain pour ses deux marmots lesquels, accrochés à ses jupes, se

lèvent sur la pointe de leurs petits pieds pour atteindre plus vite la

tartine convoitée. Leur mine éveillée et le charmant sourire de la mère

qui les couve du regard, tout cela vous retient. C’est un chef-d’œuvre

inspiré par la vie réelle; c’est tout un poème, le poème émouvant de la

famille. De temps en temps on rencontre ainsi quelques délicieux sujets.

A mon humble avis, l’ensemble offre encore trop de nudités. Ce sont,

j’en suis persuadée, des sujets d’études remarquables, de grandes

difficultés vaincues; mais pour les curieux, les profanes qui

n’entendent rien aux difficultés de l’art, pour tous ceux qui passent et

ne retiennent que l’impression du moment, ces proportions colossales,

ces statues dans des postures fatigantes, aux muscles tendus, aux nerfs

cordés, aux expressions de visages tourmentés, semblent voulues,

cherchées, et ne rendent nullement les réalités de la vie.

Ah! que ces garçonnets et ces fillettes occupés aux choses familières de

l’existence, qui pêchent assis sur un rocher, qui lisent ou cueillent

des fleurs, que ces enfants nus de la tête aux pieds doivent donc avoir

froid!

On les regarde sans illusion. Ce sont des statues superbes, j’en

conviens; mais cela reste du marbre. Chez les Italiens, les enfants sont

d’une grâce et d’une vérité qui les rendent vivants.

Ciel! j’entends d’ici les vrais artistes m’écraser. Oser émettre une

telle opinion. Quel crime! Puisque justement on reproche sans cesse à

l’Italie la mièvrerie de ses compositions et la mollesse de son ciseau.

Les découvertes scientifiques du XIXe siècle sont renversantes. La

science semble à son apogée; l’art se maintient à un niveau

satisfaisant; cependant il est à craindre que s’égrenant, s’éparpillant

sur tant d’individus, il ne finisse par s’amoindrir. «Le talent n’est

que la menue monnaie du génie.»

Dans le passé, le génie n’eut que de très rares représentants;

actuellement, tout le monde s’en croit un petit brin. Jadis, il naissait

par siècle un ou deux génies sublimes qui s’appelaient Michel-Ange chez

les sculpteurs, Raphaël chez les peintres, Dante chez les poëtes, Mozart

chez les musiciens. Chacun de ces élus arrivait dans son genre à la plus

haute expression de l’art et devenait un génie national.

Le sentiment artistique est de tous les âges; mais l’explosion géniale,

qui à elle seule illumine parfois toute une époque, est toute

personnelle. Il y a des moments ou l’art reste stationnaire et même

semble décliner, quand il cherche une autre voie.

A l’heure présente, la musique par exemple subit certainement une crise.

Elle a banni de ses compositions savantes et mathématiques la douce

mélodie; la pauvrette ne peut plus chanter dans les âmes et prendre son

vol, on lui a coupé les ailes et pourvu que nos compositeurs modernes

possèdent à fond le code de l’harmonie cela suffit. Et pourtant la

mélodie c’était le génie, l’harmonie c’est le talent.

Quel dévergondage de notes, quelle orgie de cuivres à présent dans

certains opéras. L’orchestre n’a plus pour mission d’accompagner et de

soutenir les chants, il a sa partie distincte qu’il tient aussi à faire

valoir, et l’audition de cet imbroglio musical devient pour les simples

mortels qui l’écoutent attentivement, un véritable travail. Mme de

Sévigné, en parlant de la musique de Lulli, disait: «Il n’y en aura pas

de plus belle au Paradis.»

Eh! bien, je ne ferai pas entendre ce cri d’admiration pour la musique

actuelle. Non, bien sûr, cette musique-ci n’est pas celle du Paradis.

Les mélodies célestes sont autre chose que cela. Elles savent parler à

l’âme un ineffable langage dont la musique du jour, dans un grimoire

savant et compliqué, embrouillé et obscur, ne peut donner aucune idée.

C’est la musique de l’avenir; on dit que nos oreilles s’y feront, tant

mieux. La musique est donc arrivée à une époque de transition, mais il

ne s’ensuit pas que cette nouvelle musique, pas plus que la nouvelle

littérature, soit supérieure à celle du passé. Au contraire.

Pour la science, c’est tout différent: la science est un capital qui va

toujours en s’augmentant. Chaque génération nouvelle tire profit de

l’héritage légué par sa devancière. Voilà l’explication des progrès

incessants et indéfinis de la science, qui ne recule jamais, comme cela

peut arriver à l’Art.

Les élections.--L’Exposition.--Les fêtes

RIGHT

_Dimanche, 22 Septembre 1889._

Grand jour des élections!

Les afficheurs sont aujourd’hui les maîtres de Paris.

Ils ont mis leur colle et leurs affiches partout, sur les plus beaux

monuments, sur les statues même, sans respect pour les illustres

qu’elles représentent.

Nous sommes en septembre, et comme autrefois à Rome, à cette époque, ils

usent et abusent de ce que l’on appelait _septembri libertas_.

C’est une véritable débauche, une frénésie, une fureur.

Et les philosophes s’en vont répétant le mot connu: «colle dessous,

colle dessus, colle partout!»

On voit des affiches de toutes les couleurs, jaunes, vertes, rouges,

bleues, violettes, etc.

On calcule qu’il est dépensé six cent mille kilogrammes de papier à

affiches pendant la période électorale à Paris seulement. Un joli

chiffre comme on voit.

Il pleut à verse. Puisse cette douche calmante rafraîchir les cerveaux

surexcités par la politique.

On dit que chaque peuple n’a que le gouvernement qu’il mérite; eh!

bien, il faut croire que nous ne valons pas grand chose à en juger par

nos gouvernants.

Le _Pilori_ a publié dernièrement cette jolie chansonnette qui peint la

situation:

GRANDES MANŒUVRES ÉLECTORALES

(_Air de_: LA BOITEUSE.)

Au ministère, en ce moment,

Il y a tout un chambardement:

On prépar’, pour les élections,

De grandes mobilisations,

Chaque jour arriv’nt par paquets

Des préfets et des sous-préfets,

Des maît’ d’écol’, des percepteurs,

Que c’est comme un bouquet de fleurs!

REFRAIN:

Il faut les voir tous ces Parlementaires,

Pots-d’vins par devant, pots-d’vins par derrière,

Il faut les voir, disant d’un air confit

A l’électeur: «Mon p’tit! mon p’tit! mon p’tit!»

Pendant que l’écho leur répond:

«Fripons! fripons! fripons!»

«--Ah! dit le peuple, tas d’coquins,

Vous êtes fins, mais cett’fois j’vous tiens,

Oui, je vous tiens!»

De tous côtés on en fait v’nir

Des milliers par les trains d’plaisirs;

En guise de préparation,

On les mèn’ voir l’Exposition,

Et, quand, levant leurs nez au ciel,

Ils ont bien vu la tour Eiffel,

Leur cornac les pri’ poliment

D’crier: Vive le Gouvernement!

_Au refrain._

Puis on les conduit chez Carnot,

Qui, toujours raid’ comme un poteau

Et souriant d’un air serein,

Leur donne à tous un’ poigné’ de main.

Après, Rouvier et Thévenet

Les prennent en leur cabinet;

Enfin, vient le tour de Constans

Qui leur tient le discours suivant:

_Au refrain._

«Faut que chacun dans vot’ région,

Vous m’ fassiez un’ bonne élection,

Sinon--retenez c’ que j’ vous dis--

J’vous fauch’rai tous comm’ des épis!

Au contrair’ si ça marche bien,

Avec vous je n’ serai pas chien,

J’ vous promets mêm’, cré nom de nom,

Un tout p’tit bout d’mon saucisson!

_Au refrain._

Ces deux mots à peine entendus,

Chacun reçoit un’ pil’ d’écus,

C’ qui fait que le plus attiédi

Paraît tout d’ suite ragaillardi.

Bientôt, i’ r’prenent, gais et contents,

Le ch’min de leurs arrondiss’ments,

Emportant d’ merveilleux engins

Pour la grande pêche aux bull’tins!

_Au refrain._

Electeurs, vous êt’s avertis

Qu’ les v’là lâchés sur le pays;

Ils vont mentir, d’ici quéqu’temps.

Pis que des arracheurs de dents,

Ce qu’ils diront n’est pas dang’reux,

Mais ne les quittez pas des yeux;

Méprisez tous leurs sots caquets,

Et prenez garde aux pickpockets!

_Au refrain._

Dimanche soir, le soleil un peu pâli a daigné paraître. Cette après-midi

il nous a envoyé quelques sourires que nous eussions trouvés charmants

s’ils avaient été moins mélancoliques; c’est déjà l’automne, et

l’automne fait penser à l’hiver. Foule énorme partout, fort gaie, fort

réjouie. On ne s’imaginerait jamais que les destinées du pays sont en

jeu, sauf cependant qu’à l’Exposition comme ailleurs, le beau sexe

domine; ce vingtième dimanche de l’Exposition, pourrait être appelé la

journée des dames. C’est à peine si l’on aperçoit quelques timides

pantalons, quelques jaquettes isolées dans ce flot de jupes et de

chapeaux coquets. Décidément la politique est bien plus absorbante en

province qu’à Paris. La province, à défaut de tous les plaisirs qui

encombrent la capitale et attirent ses habitants, la province en est

réduite à faire de la politique une occupation. Je n’ose pas dire une

distraction.

Voyages loin de ma chambre t.2 · 第 5 / 20 段