Beau Jardin, une jolie demeure plantée au milieu d’un parc, sorte de
jardin zoologique haut muré. Tous les animaux non féroces de la création
auraient le droit si on pouvait les y amener, d’y vivre en liberté.
Les emplumés très nombreux et de races variées picorent où bon leur
semble; les quadrupèdes jouissent des mêmes privilèges; de belles vaches
blanches vous voient passer sans perdre un coup de dent; les chevreuils
bondissent près de vous, les gazelles viennent vous regarder de leurs
grands yeux doux; une jolie chèvre de Mongolie suit vos pas; de graves
lamas sont assis tranquillement sur les marches du perron et ne se
dérangent pour personne.
On comprend qu’ils sont chez eux; tout ce monde vit à sa guise dans cet
heureux paradis terrestre, pendant quelque temps du moins, car
l’existence de ces nombreux hôtes n’est pas longue, paraît-il, malgré
leur liberté relative et les soins dont ils sont l’objet. Une
consolation, c’est de penser que ces pauvres victimes de la civilisation
sont encore utilisés après décès; leur propriétaire les envoie
généreusement enrichir le muséum d’histoire naturelle de Tours[5].
Le temps qui ne replie jamais son aile, m’a entraînée dans son vol
incertain et je n’ai pu visiter la magnifique poudrerie du Ripault
(d’ailleurs cela eût été fort difficile), qui produit en moyenne cinq
cent mille kilos de poudre par an, ni la colonie de Mettray fort
intéressante.
Mettray est le type des colonies pénitentiaires agricoles en France et à
l’étranger.
Ce passage d’une notice de Monsieur Augustin Cochin sur Mettray, suffit
pour faire connaître et apprécier cette belle fondation.
«Pratique de la religion, amour du travail, esprit de famille,
émulation de l’exemple, culte de l’honneur, habitude de la discipline,
bon usage de la liberté; tout le système pénitentiaire, toute
l’influence moralisatrice de Mettray sont dans ces grandes et simples
idées.
«Une autre institution non moins importante que la première a été fondée
dans la commune de Mettray sous le titre de _Maison paternelle_. Cet
établissement n’est par le fait qu’un collège de répression où l’on
reçoit les élèves indisciplinés des maisons d’éducation, et à la faveur
duquel on évite le renvoi, parti extrême, qui compromettrait l’avenir de
l’enfant, sans remédier au mal.
«Grâce à ces deux institutions, l’enfance pauvre délinquante, et
l’enfance riche insubordonnée, se trouvent désormais soumises à une
influence vraiment moralisatrice.»
Honneur aux fondateurs de ces excellentes institutions.
Tours, dont la fondation remonte fort loin, dont l’histoire est longue
et compliquée, est actuellement une belle ville qui produit un très
grand effet avec ses magnifiques ponts, ses nombreuses promenades, ses
boulevards, ses avenues, celle de Grand-Mont particulièrement, ses rues
larges aux maisons élégantes, aux magasins superbes.
Sa situation est charmante au milieu d’une plaine fertile qui s’étend
entre la Loire et le Cher. La plupart des monuments qui l’embellissent
sont modernes. Il ne reste de l’admirable basilique de Saint Martin,
que deux clochers dont l’un porte le nom de Tour de l’horloge, et
l’autre celui de Tour Charlemagne.
Le palais archiépiscopal est très remarquable aussi, la cathédrale l’est
également. Saint Martin fut son fondateur. Détruite par un incendie en
561, Grégoire de Tours la reconstruisit en lui donnant de plus vastes
proportions. Un second incendie la consuma à la fin du XIIe siècle.
Cette fois sa réédification se poursuivit avec lenteur, elle ne fut
achevée qu’en 1550. Le portail accompagné de deux tours fort élevées est
orné au milieu d’une rosace de toute beauté. En fait d’objets d’art,
elle ne contient guère que le tombeau des enfants de Charles VIII, en
marbre blanc.
Elle présente cette particularité, que l’on rencontre dans beaucoup
d’églises, principalement dans celles qui affectent la forme de la croix
latine et qui consiste en une inclinaison très apparente du chevet vers
la gauche, représentation symbolique de l’inclinaison de la tête de
Notre-Seigneur Jésus-Christ sur la croix.
Ce soir même, je reprends le chemin de Bretagne, mes pérégrinations sont
finies et... mes descriptions aussi; mais peut-être encourageront-elles
mon cher fils à venir à son tour visiter le Jardin de la France, cette
terre riche et souriante, cette belle Touraine, constellée de
souvenirs... capitonnée de châteaux.
ÉTÉ 1889
JOURNAL D’UNE CAMPAGNARDE
à PARIS
PENDANT L’EXPOSITION
RIGHT
_A mon fils Bertrand._
Je m’intéresse vivement à ton beau voyage à travers l’Algérie, la perle
de nos colonies françaises. Tu as visité Alger, la superbe, la reine de
ces lieux; Oran, la ville maritime; Constantine, la ville forte par
excellence; Bône, l’élégante, la coquette, et qui remplace aujourd’hui
l’antique Hippone de saint Augustin; Bougie, la marraine de toutes les
chandelles de cire ou de stéarine; Blidah, la patrie poétique des roses
parfumées et des oranges exquises. Tu veux maintenant connaître cette
campagne algérienne si nouvelle pour toi; t’enfoncer dans la brousse et
traverser les plaines d’Alfa; gravir les pentes escarpées de l’Atlas,
côtoyer les sinuosités sablonneuses du désert, courir le long des grèves
rocheuses qui festonnent la mer bleue. Les beautés grandioses de la
nature sauvage t’attirent et te retiennent, et pendant que tu les
admires, moi je réponds à l’appel de la civilisation qui convie le monde
entier à ses fêtes, à ce spectacle unique: l’Exposition!
Puissent ces pages, faible écho de mes impressions t’intéresser à leur
tour, te donner une idée de ces grandes joûtes pacifiques du progrès; un
aperçu de toutes les merveilles que renferme aujourd’hui Paris qu’on
pourrait appeler en ce moment le salon de l’univers.
ARRIVÉE A PARIS
RIGHT
_Lundi soir, 16 Septembre 1889._
Depuis quelques heures je suis à Paris... Dans ce grand Paris entrevu si
souvent dans mes rêves, et que je vais trouver ou plus beau ou peut-être
moins beau qu’eux. Le rêve est une féerie sans limites, la réalité a
toujours des bornes. Ah! que je suis impatiente de connaître toutes ces
belles choses qui caressent ma pensée depuis tantôt cinq mois! Demain,
dès que l’horloge aura sonné neuf coups, l’heure réglementaire de
l’ouverture de l’Exposition, j’en aurai franchi le seuil.
Nos plans sont dressés. Quatre jours par semaine nous irons à
l’Exposition, les autres jours nous visiterons Paris; nous nous
reposerons aussi de temps en temps, on ne peut pas tout voir à la fois,
et pour bien classer ses souvenirs, il faut que la mémoire puisse
s’assimiler les choses et les mettre en place, autrement ce serait le
chaos.
Je suis arrivée par la belle gare Saint-Lazare: un monde déjà à elle
toute seule. J’ai pris une voiture et fouette cocher! Plus heureuse que
cette grande dame du siècle de Louis XIV, qui aurait tant voulu se voir
passer en carrosse, moi j’ai eu cet agrément, rien qu’en jetant un coup
d’œil rapide sur toutes les grandes glaces qui ornent la devanture des
magasins.
Quelle animation, quel mouvement, quel tapage! Ah! que je suis loin du
calme des champs! Ce soir je vais m’endormir au bruit de mille rumeurs
confuses qui me rappelleront la voix du vent dans les bois. Cette nuit
je me croirai bercée par la rafale bourdonnante de nos plages
bretonnes... Ce sera le doux songe des paupières closes et du pays
natal, en attendant le grand rêve des yeux ouverts: Paris et
l’Exposition!...
RIGHT
_Mardi, 17 Septembre 1889._
Première impression
Entrées à l’Exposition aujourd’hui, cent soixante-deux mille huit cents
personnes.
Je suis émerveillée, enthousiasmée!... Quelle féerie pour les yeux et la
pensée que cette Exposition! et quelle haute idée elle donne de
l’intelligence humaine. C’est un amoncellement de splendeurs à donner le
vertige.
Nous sommes arrivées par le Trocadéro, cette entrée grandiose entre
toutes (il y en a vingt-trois) permet d’embrasser d’un coup d’œil
l’aspect général de l’Exposition. De l’avenue de Suffren au quai
d’Orsay, cette première impression est inoubliable.
L’intérêt et la curiosité s’éveillent au plus haut point. Tous les âges
et tous les goûts peuvent se trouver ici dans leur élément.
Cette joute pacifique, cette grande exhibition ne renferme-t-elle pas
une incomparable leçon de choses? Tout ce que l’esprit humain a inventé,
dans le domaine de l’art et de l’industrie, de la science et de
l’imagination, se trouve là. C’est aussi l’histoire palpable, vivante,
de tous les produits naturels et si variés du globe. C’est le monde
entier parlant au yeux et à l’imagination.
Le terre à terre des choses pratiques et usuelles les plus minimes
coudoie l’idéal des choses artistiques et les plus vastes conceptions;
la matière marche de front avec les productions les plus éthérées de
l’esprit, et tout cela savamment classé, groupé, accumulé, dans le cadre
le plus magistral qui se puisse rêver; et l’on reste stupéfait de tant
de merveilles; tout ce qu’on voit paraît extraordinaire, c’est une
contemplation sans fin.
Voilà un stock formidable de souvenirs qu’il serait bien difficile
d’emmagasiner dans le cerveau; mais dont la mémoire retiendra ce qui
l’aura frappée davantage.
L’Exposition de 1889 est la septième des Expositions universelles et la
quinzième des Expositions nationales.
La première qui se tint au Champ de Mars en 1798, au sortir de la
tourmente révolutionnaire comptait cent dix exposants; celle
d’aujourd’hui en compte trente-huit mille.
Elle couvre une surface totale de soixante-dix hectares. Le visiteur
intrépide qui voudrait tout parcourir en un jour aurait fait à la fin de
ses étapes quarante kilomètres.[6]
La tour Eiffel est le clou, elle vous saute aux yeux avant même qu’on
soit à Paris: mais, au dire des ingénieurs, le Dôme Central et la
Galerie des Machines ne sont pas moins remarquables. C’est une trilogie
de merveilles.
Sans compter tous les pavillons, les façades, les innombrables
constructions qui représentent les cinq parties du monde, il y a sept
palais principaux: Le beau palais du Trocadéro, le palais des Arts
libéraux, où l’on voit dans tout son développement l’histoire du travail
à travers les âges; le palais des Beaux-arts, encombré de chefs-d’œuvre:
sculptures, peintures, gravures, dessins; le palais des Industries
diverses, aussi magnifique, aussi resplendissant dans son genre; le
palais des Machines, où l’esprit reste pétrifié d’étonnement et
d’admiration; le palais du Pétrole, mais oui, cette huile minérale,
découverte du XIXe siècle a son palais où sont représentés les
appareils servant à son extraction; en un mot tout le matériel
nécessaire à cette immense exploitation, ainsi que des échantillons de
pétrole et de naphte. Cela intéresse les gens de la partie. Quant aux
simples visiteurs, ils s’amusent un instant à regarder les grandes vues
panoramiques qui décorent les murs intérieurs et qui représentent les
ouvriers au travail sous le ciel d’Asie, d’Amérique et même d’Europe, au
Caucase. Ces vues sont bien faites, et l’on comprend tout de suite que
ces ouvriers ne sont pas de même race. Enfin le palais de
l’Alimentation, le palais tentateur.
Et maintenant que j’ai effleuré toutes ces belles choses, voici mon
opinion.
Il est impossible, même à l’imagination la plus féconde, de se faire de
loin une idée de l’Exposition. Quant à ceux qui l’ont visitée, ils sont
quand même dans l’impossibilité de la bien faire comprendre à ceux qui
ne l’ont pas vue. Sans doute ces derniers pourront se rendre un compte
exact de bien des choses prises séparément; ils pourront lire tous les
livres traitant ce sujet aussi vaste qu’intéressant; ils pourront se
représenter un palais, une galerie, un atelier, une usine; on pourra
leur donner des détails, beaucoup de détails; mais cet ensemble
incomparable, comment l’exprimer!
RIGHT
_Mercredi, 18 Septembre 1889._
Le Jardin, le Musée et le Palais du Luxembourg
Buffalo-Bill
Temps délicieux, chaud le jour, tiède le soir; journée bien remplie,
comme le seront, j’espère, toutes celles qui doivent suivre.
Nous avons passé la matinée en France, au Luxembourg, et l’après-midi au
Mexique, à Buffalo-Bill.
Quel admirable jardin, que ce jardin du Luxembourg! il vous conduit
jusqu’à la belle fontaine de l’Observatoire, au milieu de pelouses
parfumées, à travers des bois ombreux qui vous donnent l’illusion d’une
vraie campagne; ici on peut s’isoler, se croire aux champs et rêver à
l’ombre des futaies, que l’automne d’un coup de son pinceau fantaisiste
va rougir d’abord et bientôt effeuiller, hélas!
Ces belles statues, ces balustres élégants, ces bassins limpides
évoquent les souvenirs d’antan. Il me semble que j’entrevois dans les
allées, l’ombre de Marie de Médicis. Je crois entendre sous les
charmilles chuchoter les grandes dames de la Cour.
En descendant ainsi les âges, j’arrive à des souvenirs plus cruels et
plus récents. C’est dans le Jardin du Luxembourg qu’un grand nombre de
fédérés furent enterrés, pendant la Commune; et ce mot si vrai d’un
penseur me revenait en mémoire: «Tant que le peuple fera de la politique
il ne sera pas heureux! Toute horreur appelle une autre horreur, et
c’est comme cela que les représailles engendrent les haines éternelles.»
Pour chasser cette triste évocation, je me suis amusée à suivre la
flottille en miniature que les enfants lancent sur le grand bassin, à
voir les canards s’ébattre dans les ruisseaux et les hardis moineaux
quémander familièrement les miettes de pain qu’un public, amant de la
belle nature, ne leur marchande point.
J’ai admiré les orangers séculaires qui ont leurs parchemins comme ceux
de Versailles. Ce ne sont plus des arbustes mais des arbres vivant dans
des caisses, véritables petites maisons roulantes.
Les nombreuses statues qui ornent ce magnifique jardin et principalement
les deux côtés de la grande terrasse sont pour la plupart des œuvres
importantes au point de vue de l’art. J’y ai remarqué Sainte Geneviève,
la patronne de Paris, Velléda la prophétesse des Gaules, des reines et
des princesses.
Très belle la fontaine de Médicis, œuvre de Jacques Debrosse; charmants
aussi les quatre groupes représentant plus loin l’Aurore, Le Jour, Le
Crépuscule et la Nuit. Je regrette qu’une plaquette aux pieds de chaque
statue n’indique pas et son nom et celui de l’auteur, même réflexion
pour les Musées où il faut avoir un livret, consulter le catalogue,
chercher le numéro; la plaquette simplifierait bien les choses et le nom
de l’auteur se fixerait avec l’œuvre même dans le souvenir.
Le Musée du Luxembourg qui a quitté le Palais pour s’installer dans les
serres restaurées ad hoc, n’a rien perdu au change. Il est dans de
bonnes proportions pour être bien vu, il est tranquille, recueilli et
l’on regarde à l’aise, ce qui est un grand agrément, les sculptures et
les peintures qu’il renferme. La sculpture est contenue dans une salle
unique de quatre cent trente-deux mètres carrés. La peinture qui occupe
deux salles présente les œuvres les plus remarquables des artistes
vivants. C’est comme l’antichambre du Louvre, où l’on n’est pas pressé
d’entrer. On s’attarde d’autant plus volontiers dans l’antichambre,
qu’il n’y a que les morts qui puissent entrer au Louvre. C’est là
seulement qu’ils reçoivent la consécration suprême de leur talent, le
couronnement de leur gloire.
Après le Musée, j’ai pu visiter le Palais.
C’est Marie de Médicis, qui prenant pour modèle le Palais Pitti à
Florence posa en 1615 les fondations du Palais du Luxembourg. Il
renferme de superbes appartements; la salle où le Sénat tient ses
séances est l’ancienne salle de théâtre.
Très belles aussi, la galerie des bustes, la salle du trône, la chambre
de Marie de Médicis; à remarquer encore le grand escalier aux
monumentales proportions et la chapelle un peu négligée aujourd’hui,
puisque depuis 1875, on n’y a pas dit la messe une seule fois.
Nous sommes rentrées, l’appétit bien aiguisé. Le fait est qu’à Paris on
se dépense tant, qu’on a besoin de renouveler confortablement ses
provisions de forces et de santé, pour garder son équilibre. Deux heures
viennent de sonner, en route pour le Mexique!
Nous voici donc en pleine tribu de Peaux-Rouges.
C’est un vrai village, non bâti, mais composé d’un grand nombre de
tentes en toile blanche, meublées sommairement de quelques tapis, de
quelques peaux, dont s’enveloppent ces exotiques pour dormir. Les tentes
des chefs sont un peu plus hautes et plus confortables, on y aperçoit
quelques meubles, des sièges, une table, un divan; de plus elles sont
bariolées de dessins grossiers aux couleurs vives, qui dénotent que chez
ces amateurs de chevelures, l’art n’est pas encore sorti de ses langes.
Cependant cette promenade à travers ce campement pittoresque, où l’on
entrevoit de grands gaillards cuivrés qui ressemblent à des bandits, ne
manque pas d’originalité, et me paraît l’une des principales attractions
du spectacle qu’on va chercher à Buffalo-Bill.
Un vaste cirque solidement construit, le plus grand du monde, dit le
programme, permet à plusieurs milliers de personnes de prendre place à
la fois; le fond du cirque est tendu d’immenses toiles peintes,
représentant un coin de la terre mexicaine; ce décor, ce trompe l’œil
est d’un bel effet et prête à l’illusion. On rêve un instant pampas,
savanes et forêts vierges.
Le personnel est fort nombreux: deux cents chevaux, poneys et buffles
sauvages, deux cent cinquante Indiens, pionniers, trappeurs, cow-boys,
chasseurs, cavaliers; ces derniers sur leurs chevaux, sans selle,
exécutent des fantasias endiablées. Assez curieuses la danse de la
_Guerre_ et de la _Plume_, la chasse au lazo des chevaux fuyant et
galopant en liberté.
L’attaque d’un convoi par les Peaux-Rouges manque un peu de prestige; on
sent trop que ce n’est pas vrai. Un antique carrosse, dans lequel on
fait monter quelques-unes des personnes de marque venues à la
représentation, apparaît et parcourt la piste, ce qui simule le voyage;
puis soudain retentissent des cris terribles et des coups de feu, le
carrosse est entouré de sauvages, il y a lutte, combat, mais enfin tout
se termine heureusement, comme dans les contes moraux: la horde sauvage
est repoussée avec perte et les honnêtes voyageurs continuent
tranquillement leur route.
Ce qu’il y a de très remarquable, c’est l’adresse des tireurs, hommes et
femmes, Miss Oakley particulièrement, elle brise avec une rapidité et
une précision extraordinaires des boules de verre lancées dans l’espace,
sans prendre à peine le temps de les viser.
Nous avons vu travailler les deux bronchos ramenés d’Amérique par le
grand peintre Rosa Bonheur, celui-ci n’ayant trouvé personne pour les
dresser les a offerts au colonel Cody qui avec ses Mexicains et ses
cow-boys est venu à bout de les dompter.
En somme grand bruit à ces représentations, beaucoup de cris et de coups
de fusils, beaucoup de chiens, de buffles, de chevaux et de sauvages,
n’en déplaise au colonel Cody, un des héros (de théâtre) du moment, et
que Paris qui est vraiment la meilleure ville du monde invite à ses
fêtes et acclame comme s’il était un vrai héros. Tous ces gens là sont
bien d’une autre race que la nôtre et voilà sans doute pourquoi on les
accueille si bien. On aime le changement.
Buffalo est amusant à voir une fois: foule énorme comme partout; on nous
a montré de loin M. Loyson, ex-Père Hyacinthe, et M. Lincoln, ministre
des Etats-Unis.
Pendant les entr’actes on vend une sorte de gâteau mexicain rond comme
une ballotte, composé de graines de maïs rouges, pétries dans une espèce
de pâte sucrée, le tout enveloppé d’un papier de soie et d’une faveur
rose ou bleue. C’est tout à fait joli, tout à fait alléchant, mais ça
n’est bon... que pour les yeux, au goût c’est détestable.
RIGHT
_Jeudi, 19 Septembre 1889._
Exposition.--Palais et Jardin du Trocadéro
Hier à six heures du matin, le thermomètre marquait quatre degrés au
dessus de zéro, au pied de la Tour Eiffel, et sept degrés à son sommet.
Il y avait donc une température plus chaude en haut qu’en bas, il paraît
que cette différence a déjà été signalée cet hiver et qu’on pourra la
constater à peu près chaque matin.
C’est au Palais du Trocadéro[7], qui fut le palais dominant de
l’Exposition de 1878 et à ses délicieux jardins que nous avons consacré
notre journée. Le Palais est dépassé aujourd’hui, mais c’est égal, il
est toujours superbe avec ses galeries extérieures ornées de statues,
ses cascades, ses tours quadrangulaires de 70 mètres de haut; sa salle
des fêtes qui peut contenir six mille personnes. La galerie intérieure
de droite contient des objets anciens qui sont de purs chefs-d’œuvre en
bijouterie.
Tous ces trésors échappés aux révolutions, à la guerre, au pillage, à la
fonte, racontent magnifiquement l’histoire de l’orfèvrerie française
depuis saint Louis jusqu’à nos jours. Nous avons là sous les yeux les
trésors les plus célèbres des anciennes abbayes de France, et ceux des
grandes cathédrales. Voilà des crédences, des émaux byzantins, des
crosses splendides, des patênes, des ostensoirs, des mîtres, des
encensoirs, des reliquaires superbes et même des châsses aux précieuses
reliques. Voici une croix de l’évêché d’Avignon, trois plaques
d’évangéliaires, un calice en or massif du huitième siècle (église de
Saint-Gozlin, à Nancy), un reliquaire pour la Sainte-Epine (sœurs
Augustines d’Arras), une nef en nacre de perles montée sur argent doré,
un Christ sortant du tombeau (don de Henri II à une église).
Admirons aussi les spécimens de l’orfèvrerie profane: le lit d’Antoine,
duc de Lorraine et de Renée de Bourbon, sa femme (1515); une collection
de coffrets, des bustes en terre cuite de Philippe le Beau et Jeanne la
Folle, etc., etc.
Toutes ces pièces rarissimes aujourd’hui, sont l’œuvre de ces fameux
_orfèvres du Roi_ qui furent des maîtres.
L’ensemble de ces objets est évalué modestement à quarante millions.
La galerie de gauche est un musée d’architecture. On y voit la
reproduction dans leur grandeur naturelle des principales parties de nos
monuments historiques, chaires en dentelle de pierre, jubés à jour,
statues colossales, tombeaux, portiques, rosaces, portails des plus
belles cathédrales tel que celui de Chartres, cloître de Saint-Trophyme;
tout cela est représenté avec la fidélité de détail et le fini
d’exécution de l’original même. Après un examen attentif de tous ces
fragments colossaux, on connaît le passé architectural de son pays, du
moyen-âge, de la Renaissance, car aujourd’hui, l’éclectisme le plus
absolu règne dans nos monuments modernes. Les architectes actuels
empruntent à chacun des cinq ordres ce qui leur convient le mieux, sans
s’occuper le moins du monde de rester classique. Ils sont les fondateurs
d’un sixième ordre, _l’Ordre du Mélange_.
Et la suite de cette visite rétrospective et un peu sévère, on éprouve
une véritable satisfaction à promener dans les jardins du Trocadéro et à
se retrouver au milieu des fleurs qui toujours jeunes et belles sont de
tous les temps.
On dirait qu’elles sont les Benjamines de la Nature qui les chérit tout
particulièrement et aime à renouveler sans cesse leur fugitive beauté.
C’est d’elles qu’on peut surtout dire: les fleurs sont mortes, vivent
les fleurs! Chaque saison, que dis-je! chaque semaine presque apporte
une flore différente et c’est ainsi que nous voyons se succéder les
camélias, les azalées, les cynéraires, les pensées, les jacinthes, les
tulipes, les geraniums, les roses, les œillets, les marguerites, les
dalhias, les chrysantèmes la dernière fleur d’automne et peut-être la
plus belle parce qu’elle trône seule, toutes ses autres sœurs, les
frileuses ont déserté la place. Ah! oui les fleurs sont sans rivales,
dans l’art de charmer, de ravir.
Quel enchantement pour les yeux, quel régal pour l’odorat! Si j’osais je
dirais que toutes les fleurs de pourpre et de flamme d’azur et d’or
étincelantes au soleil semblent tirer un véritable feu d’artifice sous
les regards éblouis des promeneurs.