Diane fit venir un fontainier de Tours pour diriger les sources et en

tirer parti. Elle fit ouvrir des allées avec des cabinets de verdure;

elle fit un jeu de paume et un jeu de bague et enfin un magnifique

_dedalus_, labyrinthe inextricable où l’on pouvait errer longtemps dans

les isoloirs sans trouver d’issue. Bernard Palissy exposa lui-même ses

idées dans son _Dessein d’un jardin délectable_, écrit spécialement pour

Chenonceaux et dédié à la reine-mère. «Il emprunte au style italien la

division du jardin en compartiments symétriques, les allées à angle

droit, les avenues d’ormeaux, les tourelles et les cabinets de verdure.

Mais ce qui est entièrement propre à Palissy, ce qui est nouveau, c’est

le goût de la nature qu’il introduit dans le jardin, c’est l’idée de

marier le jardin avec le paysage environnant, avec le coteau, la prairie

et la rivière; ce sont ces grottes rustiques, ces rochers ruisselants

d’eau, ces fontaines, ces ruisseaux aux méandres capricieux avec des

îles et des ponts, ces mouvements de terrain unissant la colline à la

plaine. Palissy eut trouvé le jardin moderne s’il n’eût été trop

préoccupé des travaux de son art de terre et de ses figures émaillées.

On nous a montré le chêne de Jean-Jacques, la fontaine de Henri III,

mais nous n’avons pas vu le fameux chêne planté jadis par Diane et dont

j’avais entendu raconter l’histoire. Ce chêne avait commencé par une

promenade de cent mètres qu’on lui fit faire pour s’en aller des bords

du Cher qu’il habitait, au beau milieu du parc. Ce changement de demeure

n’avait point nui à sa vigoureuse santé il s’acclimata fort bien,

l’opération était pourtant difficile. Tous les bœufs du pays n’avaient

pas eu les cornes assez fortes pour ébranler le chêne et la masse de

terre qui lui servait de piédestal, il fallut établir des machines et

d’énormes cabestans pour en venir à bout.

Cela coûta cinquante mille francs. Et, pendant un an, un jardinier n’eut

pas d’autre ouvrage que d’arroser le chêne en été et de le réchauffer

en hiver par de fortes fumures. Après tout, ce chêne est peut-être

celui qu’affectionnait Jean-Jacques qui lui aura donné son nom.

C’est avec un plaisir extrême que nous avons promené notre rèverie dans

les lieux enchanteurs où s’égaraient autrefois les beaux pages et les

gentes damoiselles de la Cour; et nous avons répété avec le chantre de

l’allée de Sylvie:

«Qu’à m’égarer dans ces bocages

Mon cœur goûte de voluptés!

Que je me plais sous les ombrages,

Que j’aime ces flots argentés.»

On dit que Madame Pelouze a déjà dépensé un million et demi à la

restauration de Chenonceaux; mais il faudra encore beaucoup d’argent

pour rendre à ce fier château et à ces beaux jardins leur éclat

primitif. Ainsi le grand parterre entouré de balustres avec sa fontaine

monumentale au centre est dans un lamentable état de délabrement.

J’ai eu quelques déceptions, il n’y a point de médailles sans revers.

J’avais entendu parler du cocher grand style de Madame Pelouze.

N’oubliez pas, m’avait-on dit, de visiter les écuries qui contiennent

trente magnifiques chevaux. Le cocher grand style vous énumèrera avec

complaisance les qualités des nobles coursiers dont vous verrez les noms

inscrits en lettres d’or au-dessus de chaque _box_. Quand vous serez

arrivé aux remarquables purs-sang envoyés par l’empereur du Maroc à M.

Grévy, qui s’était empressé de les expédier chez sa sœur, vous verrez

avec quel superbe dédain le cocher grand style vous glissera cette

petite phrase: en effet ces chevaux sont d’admirables bêtes, c’est un

joli cadeau, l’empereur du Maroc a fait de son mieux, mais qu’est-ce

qu’un sultan à côté du président de la République Française!... Nous

avons donc demandé à voir les chevaux. Je ne sais trop, je vais

m’informer, a murmuré le valet pris par d’autres visiteurs et que déjà

nous avions dû attendre assez longtemps.

Cette fois il n’a pas tardé à revenir suivi d’un domestique grisonnant,

fort modeste celui-là, qui nous a humblement avoué qu’il venait

d’expédier tous les chevaux à Paris pour y être vendus. Il ne reste

qu’une vieille jument, en ce moment à la prairie, a-t-il ajouté, je puis

aller la chercher. «Non, non me suis-je écriée un peu étourdiment, c’est

inutile ne la dérangez pas.»

La pluie d’ailleurs commençait à tomber, une de ces petites pluies fines

qui n’ont l’air de rien et qui mouillent beaucoup. Nous avions plusieurs

fois croisé la dame et la petite fille qui visitaient, comme nous,

Chenonceaux.

Revenue sur le bateau j’ai eu ma revanche du matin. La toilette de la

petite fille était fort abîmée, sa capote n’avait plus son idéale

blancheur, les dentelles mouillées pendaient piteusement sur la robe

défraîchie, les souliers semblaient déformés et complètement salis, et

je n’ai pu m’empêcher de faire remarquer que, si la petite fille avait

porté une simple robe en grisaille de laine ou un costume en toile de

Vichy, la toilette n’eut point été perdue. Un coup de savon des mains

maternelles lui eût rendu son premier lustre; mes amies ont eu le bon

goût de se rendre à l’évidence et de me donner raison.

Si j’insiste sur ces petits détails c’est que je leur crois plus

d’importance qu’il ne paraissent en avoir. Ils sont le signe évident des

tendances fâcheuses et des aspirations malsaines qui se développent

outre mesure depuis quelque temps; ils sont l’indice en cette fin de

siècle d’un déclassement qui nous mènera loin, je le crains.

Il a fait mauvais jusqu’au soir, quand le ciel pleure, la terre est

moins gaie, mais je rapportais une si belle provision de souvenirs et

tant d’enchantements dans les yeux que j’ai pardonné au temps les

maussaderies du retour[4].

Autres châteaux historiques,

L’abbaye de Marmoutier, Savonnières

Les Jardins Mame

Le Parc de Beaujardin, La Colonie de Mettray

Coup d’œil sur la ville de Tours

Comme tu le vois, mon cher Henri, tantôt c’est l’extérieur qui étale

d’admirables beautés, tantôt c’est l’intérieur somptueusement décoré,

parfois ce sont les deux qui brillent d’un éclat incomparable.

Ici, le parc l’emporte sur le château par le pittoresque de sa

situation: vue étendue et variée, sites enchanteurs, eaux vives,

cascades tapageuses, pelouses veloutées, drapées de grandes corbeilles

de fleurs ou incrustées de mosaï-culture d’une régularité parfaite. Là,

le château qui se détache sur l’émeraude des vastes prairies, se mire

dans la transparence des eaux ou s’abrite sous l’ombre épaisse des bois

et domine par son aspect féodal et princier, par son architecture

remarquable.

C’est aussi de la dentelle de pierre, pierre blanche plus facile à

travailler, plus agréable à l’œil; mais qui ne vaut pas quand même celle

des antiques clochers à jours et des vieux châteaux-forts de Bretagne,

façonnés dans le granit. L’intérieur arrive à son tour avec ses meubles

rares, ses collections précieuses, ses bibelots artistiques, ses

tableaux de maîtres. Cependant je consignerai ici mon intime pensée.

Plusieurs de ces beaux châteaux sont un peu le palais de la Belle au

bois dormant, j’ai ressenti ce sentiment d’une manière très vive à

Chenonceaux, ils ne sont point habités. Pas de maîtres et pas beaucoup

plus de domestiques. Un portier qui reste dans sa loge, il faut bien

quelqu’un pour répondre, et cependant il me souvient d’avoir un certain

dimanche parcouru dans tous les sens un joli parc entourant un joli

château auquel nous sonnâmes en vain, sans rencontrer âme qui vive. Le

gardien, cette après-midi là, avait sans doute pris la clef des champs.

Lorsque vous êtes entré, un valet de chambre se présente pour vous faire

visiter. En général les maîtres sont en voyage, c’est la phrase

stéréotypée sur les lèvres des serviteurs; ils voyagent ou vivent

ailleurs plus simplement que ne le comporterait leur propriété. Il est

certain que pour mener le train considérable qu’exigent de pareils

châteaux, il faudrait une fortune énorme, que tous leurs propriétaires

n’ont pas.

Leurs châteaux sont des musées qu’ils respectent des trésors dont ils

sont fiers à juste titre et qu’ils gardent précieusement, mais dont ils

ne peuvent se servir.

Les magnifiques châteaux dont je viens de te parler en détail sont les

gros diamants dont la Touraine est en partie l’écrin; mais que de perles

précieuses, que de ravissants joyaux, ce bel écrin renferme encore! Dans

ce fortuné pays, on peut dire que chaque bourgade, ville ou village, a

son château qui le préserve de l’oubli par ses souvenirs historiques, ou

l’embellit de sa propre beauté.

Je citerai: Beaumont-la-Ronce, ancien château seigneurial; le château de

la Tourballière, tous les deux érigés en marquisat, le premier en 1757,

le second en 1656.

Le château de Beugny qui s’enfonce dans la forêt de Chinon. Boussay qui

détache son profil gothique au milieu des eaux. Dans ce château sont

nées quatre illustrations de la famille de Merou: Jean, chambellan du

roi (1363), Pierre, amiral de France (1416); Philippe, chambellan du roi

Louis XI (1461); Jacques-François, président de l’Assemblée Nationale

(1789), général de division, mort en 1810.

Le château de Brizay, qui appartenait jadis à la famille de Maillé, et

fut alors le théâtre d’un évènement douloureux: tous ses habitants

furent un jour ensevelis sous les plafonds qui s’écroulèrent à la fois.

Simon de Maillé, archevêque de Tours, qui se trouvait dans une partie

très élevée du château, survit seul à désastre.

Le très beau château de Commaire, construction moderne, appartenant au

marquis de Lussac.

Le château de Grillemont, possédé par le fameux Tristan, et habité par

Louis XI.

L’ancien château de Plessis-Rideau, que Gédéon Tallemant des Réaux

acheta vers 1650, au prix de cent quinze livres, et auquel il donna le

nom de château Réaux.

Le château de la Guerche, construit sous Charles VI, est fort curieux;

situé sur les bords de la Creuse, il présente du côté de la rivière qui

le baigne, une élévation de plus de cent pieds. On y voit six rangs de

voûtes superposées. Les greniers sont au rez-de-chaussée du côté de la

cour, et se composent de vastes pièces voûtées bien sèches, bien aérées,

quoiqu’au niveau de la Creuse. Les murs à leur base ont cinq mètres

d’épaisseur.

Le beau château de Chavigny, bâti dans le goût de la Renaissance. Le

château d’Epigny, où naquit en 1717, le chevalier Pierre de

Fontenailles, qui a laissé diverses poésies.

Le château de Montbazon situé sur une haute colline, construit au

commencement du XIe siècle par Foulques Nerra. En 1459, Charles VII,

tenant sa Cour dans le château de Montbazon, y reçut de François II

l’hommage du duché de Bretagne.

Le château de la Bourdaisière où naquit Gabrielle d’Estrées en 1565.

Le château de la Vallière, d’où la famille de Baume-Le-Blanc avait pris

son nom et qui rappelle tout à la fois la pieuse carmélite et les jours

ensoleillés d’amour du grand roi.

Le vieux manoir de la Mothe-Sonzay, qui éveille l’attention des

archéologues, fut construit par Henri II pour Diane de Poitiers.

Le château de Rochecotte, ancienne habitation et lieu de naissance du

fameux chef vendéen Guillon, marquis de Rochecotte, condamné et fusillé

en 1798, à la plaine de Grenelle, à Paris, à l’âge de vingt-neuf ans.

Un peu plus loin on remarque le château moderne de Saint-Patrice,

appartenant à Monsieur le comte de Chabrol. Son parc renferme une épine

miraculeuse qui commence sa floraison dans le mois de décembre et

s’épanouit même sous la neige. La tradition populaire attribue ce

phénomène végétal à saint Patrice qui jadis, après avoir traversé la

Loire, planta son bâton en ce lieu. Ce bâton prit racine, devint buisson

et se couvrit de fleurs. Depuis cette lointaine époque, le buisson qui

repousse toujours, rappelle fidèlement chaque année le passage en ces

lieux du patron de l’Irlande. Aussi les Irlandais qui visitent la

Touraine ne manquent-ils jamais de faire ici un pieux pèlerinage.

Le majestueux château d’Ussé, qui, de son cadre de grands bois, domine

le vaste bassin de la Loire. Ce château date de la première moitié du

XVIe siècle. Il fut en partie construit par Vauban qui l’habita. Sa

chapelle gothique est tout à fait charmante.

J’oublie certainement quelques vieux châteaux semés çà et là par Charles

VII. Mais voici la Herpinière, une de ses maisons de plaisance, et

Bonaventure, un pavillon élégant qu’il aimait et qu’il avait fait

construire pour Agnès Sorel. Il venait souvent avec elle prendre le

plaisir de la chasse à l’oiseau, dans les environs.

Le château de la Roche-Racan m’a fort intéressée. C’est là que naquit en

1589 et que mourut en 1670, âgé de quatre-vingt-un ans, le célèbre poète

Honorat de Breuil, marquis de Racan, d’une des plus anciennes familles

de Touraine. Le château de la Roche bâti à mi-côte et dont les murs ont

quatre mètres d’épaisseur à la base, est remarquable aussi par une tour

octogone d’où la vue s’étend sur une superbe vallée. Je comprends qu’en

présence de cette belle campagne calme et recueillie, l’âme rêveuse du

poète ait cherché dans la contemplation des beautés de la nature qui

conduisent à Dieu, ses meilleures inspirations. Son esprit bercé, dans

un rêve infini, a produit des odes sacrées tirées des psaumes et des

poésies pastorales qui, si elles manquent de force, ont cependant donné

à la langue poétique une harmonie et une grâce naturelles qu’on ne

connaissait pas jusque là.

J’énumèrerai encore, entrevus à vol d’oiseau:

Le vieux château-fort de Montrésor, autrefois flanqué de tours et

entouré de douves profondes.

Le château de Candé qui appartient à la famille Drake del Castillo.

Le château d’Armilly. Le château des Hérissaudières. L’ancien château

fortifié de Noisay, à la physionomie sévère.

Le château de Brou, bâti au XVe siècle par le maréchal de Boucicaut.

Le château des Etangs qui était autrefois une des principales

forteresses du pays. Les Ligueurs y avaient un corps de troupes qui

ravageaient les environs.

Le château de Bouffret construit en style gothique.

Le château de Corcoué, style Renaissance.

Les vieux châteaux de Saché et de Marcilly-sur-Maulne.

Le beau château de la Ferrière avec sa grande forêt du même nom.

Gizeux, demeure du XIIe siècle.

Le château de Vantourneux, à Madame la comtesse de Montesquiou.

Le château de Bossay avec son antique donjon du XIIIe siècle.

Le château de la Chenardière qui appartint aux familles de Montmorency,

de Laval, de Maillé. Les châteaux de Sennevières, de Sazilly, du

Coudray-Montpensier, de Valesne, de Courcelles, de Sonnay, de la

Guérinière, de Montgoger, de Rouvray, de Coulaines, de Custière, de la

Branchoire, de Valmer, de Poillé, d’Alette, des Recordières, des Ports,

des Bordes, de la Brêche, de Saint-Ouen, etc., etc.

J’en passe sans doute beaucoup et peut-être des plus beaux, mais quand

on voyage rapidement, on ne peut tout voir, et encore moins tout

retenir.

Cette façon prompte de parcourir le pays ne manque pas d’attraits. Ce

qu’on voit se présente sous son meilleur aspect, on n’a pas le temps

d’envisager l’envers des choses ni d’examiner leur mauvais côté.

LANGEAIS

J’ai vivement regretté de ne pouvoir visiter le vieux château de

Langeais, en mémoire de notre bonne duchesse. En effet, n’est-ce pas

dans la grande salle de ce château qu’eut lieu en 1491 le mariage de

Charles VIII avec Anne de Bretagne. Oui, l’élégante Touraine est remplie

de souvenirs de notre fière Bretagne, qui semble avoir posé sa griffe de

granit sur tout ce qu’elle a touché.

Des étrangers ont, paraît-il, acheté ce château qui reste fermé aux

visiteurs, mais il n’y a pas bien longtemps encore on pouvait lire sur

une pierre posée dans l’escalier, l’inscription suivante: «La pierre

phyllozofalle, c’est estre content de ses biens; qui n’a souffisance,

n’a rien; 1520.»

Le donjon du château de Langeais est le doyen des édifices de ce genre,

il fut construit vers 992 par le duc d’Anjou, Foulques Nerra. Plus tard

le château devint la propriété de Pierre de Brosse, barbier de Louis IX.

Il passa ensuite aux mains de Jean Bourré, ministre et favori de

Philippe le Hardi qui le reconstruisit entièrement. C’est à Langeais que

se passait autrefois une coutume étrange, un devoir féodal des plus

singuliers. Quand un roi de France arrivait dans cette bourgade pour la

première fois, ses habitants étaient obligés d’aller à sa rencontre à

une demi-lieue, tenant chacun en main une petite botte de paille. Hein!

les habitants ne se mettaient pas en frais pour recevoir leur roi! Cette

bienvenue extraordinaire dont on n’a pu me donner l’explication, eut

lieu le 14 novembre 1565, lorsque Charles IX vint au château de

Langeais, où il passa la nuit.

J’ai entrevu le château de Plessis-lès-Tours. Ce château construit en

1463 par Louis XI, fut sa demeure favorite. C’est là qu’il mourut en

1484, assisté par saint Vincent de Paul et cinq autres religieux que le

roi avait près de lui depuis un an. C’est à Plessis-les-Tours que le

traître La Balue fut d’abord emprisonné. Son cachot était la tour qui

contient l’escalier; voilà à peu près tout ce qui reste de ce château.

Ah! ce n’est plus une demeure royale, ce n’est même plus une belle ruine

que l’on conserve respectueusement. Décadence des choses humaines: ses

pieds baignent dans la fange et ses jardins sont devenus un réceptacle

de fumiers et servent de dépotoir à la ville!

Le château de Richelieu n’a pas été plus heureux. Il fut bâti en 1637,

par le célèbre cardinal, dans un petit village auquel il donna son nom,

et dont il essaya de faire une ville; mais les villes ne s’improvisent

pas, elles sont l’œuvre patiente du temps. Et Richelieu n’est

aujourd’hui qu’un chef-lieu de canton de deux mille trois cent dix-huit

habitants.

C’était un splendide château. Richelieu avait déployé là toute sa

magnificence. A l’extérieur, architecture admirablement ornementée; à

l’intérieur, marbres, sculptures et peintures des grands maîtres

remplissaient les appartements.

Quelques-uns des tableaux sont à Tours, quelques autres à Paris, ainsi

que la fameuse table de marbre dont il a été parlé si souvent et qu’on

voit aujourd’hui au Louvre.

Quant au château, l’un des plus beaux de France, comme je viens de le

dire, et peut-être le plus régulièrement bâti, il n’en reste pas trace.

Il a été démoli du faîte à la base, sans qu’on en retrouve une seule

pierre.

Le même sort attendait le château de Chanteloup, habitation vraiment

royale que le duc de Choiseul, ministre sous Louis XV, avait acheté en

1760. C’est pendant son exil dans ce château, exil qui lui valut tant de

sympathies, qu’il fit édifier cette élégante pyramide de quarante mètres

de haut, composée de sept étages, qui vont toujours en se rétrécissant,

qu’on appelle La Pagode. Elle existe encore et on la voit de loin

s’élevant au milieu des bois.

Une table de marbre, placée au rez-de-chaussée, portait le registre de

maroquin rouge, où l’on inscrivait le nom des personnages éminents qui

venaient visiter le duc pendant sa disgrâce.

Le château de Champigny habité par des princes du sang et jadis par

Charles IX, n’est plus lui aussi qu’un souvenir. Richelieu en étant

devenu propriétaire le fit complètement démolir.

Il existe cependant la Sainte-Chapelle dont les vitraux, représentant la

vie de saint Louis, sont très remarquables.

Le bourg de Champigny est la patrie de Lambert, grand musicien sous

Louis XIV. Sa fille épousa Lulli.

Du château de Marmande il ne reste plus qu’une tour de cent dix pieds de

haut, qu’on nomme la Flèche de Marmande, et un gros pavillon qu’on

appelle la Tour carrée.

Sainte Radegonde dont le nom vient de la pieuse reine de France

Radegonde, qui l’habita longtemps, est un joli village tout près de

Tours.

On y remarque les ruines de l’ancienne et très célèbre abbaye de

Marmoutier.

L’ABBAYE DE MARMOUTIER

C’est au IVe siècle que saint Martin, évêque de Tours, fonda cette

célèbre abbaye, dont la renommée devait s’accroître de siècle en siècle.

Elle était aussi riche des dons du ciel que de ceux de la terre. D’un

côté, les vertus austères de ses saints moines qui inspiraient la plus

grande vénération; de l’autre, les immenses biens, dus à la piété des

peuples et des rois qu’elle possédait. Ce fut avec la sainte ampoule de

Marmoutier qu’Henri IV fut sacré.

L’église et les anciens bâtiments rendus en 1797 ont été démolis. Il ne

reste que le vieux portique qui servait d’entrée principale au sud. Le

superbe escalier qui avait échappé aux fureurs révolutionnaires a été

vendu depuis et emporté en Angleterre. On en voit une reproduction très

exacte au musée de Tours. Marmoutier appartient aujourd’hui aux Dames du

Sacré-Cœur, qui ont fondé dans l’enceinte même de l’abbaye un très beau

pensionnat.

SAVONNIÈRES

Les grottes de Savonnières d’une longueur de cent dix mètres et divisées

en plusieurs compartiments qu’on appelle ici caves gouttières, sont

curieuses à visiter.

Elles ont beaucoup d’analogie avec les fameuses grottes d’Arcy dans

l’Yonne. Elles sont si sombres qu’on ne peut y entrer qu’avec de la

lumière. L’eau qui suinte des voûtes forme à la longue de petits

ruisseaux qui ont le don de pétrifier tout ce qu’on y dépose. Mais il

faut beaucoup de temps pour que l’objet, fruit, légume, nid devienne

pierre. Il faut aussi plusieurs mois, pour que ces eaux, qui tombent

goutte à goutte se soient solidifiées, dans les moules généralement en

métal qui les reçoivent; on fait ainsi de fort jolis camées qui ont

toute l’apparence d’une pierre finement sculptée.

Le dépôt de ces eaux, blanches et diaphanes, chargées de sels calcaires,

forme encore avec le temps des cristallisations remarquables: des

stalactites bizarres qui ont la transparence et le poli de l’albâtre

descendent des voûtes.

Les eaux de Savonnières ne sont pas les seules du département à

fabriquer des pétrifications, les eaux de l’étang de Saint-Genault dans

les environs de Loches agissent ainsi sur le bois auquel elles donnent

la pesanteur de la pierre tout en le nuançant de diverses couleurs, sans

lui enlever son caractère primitif; d’autres eaux ont la propriété de

rougir les pierres blanches qui y séjournent, de former des

incrustations brillantes sur les mousses qu’elles baignent.

Non loin des grottes pétrifiantes de Savonnières se trouve le château de

Villandry, une belle demeure ombreuse et fleurie, son beau parc se

distingue par ses pelouses toutes brodées de mosaïculture, cela devient

un art véritable à l’aide de ces feuillages aussi réguliers de formes

que variés de tons, on arrive à tracer les plus charmants dessins,

élégants festons, capricieuses arabesques, encadrent les initiales

enlacées des propriétaires, parfois même, ce sont leurs armoiries qui se

détachent sur les tapis d’herbes fines.

JARDINS MAME

L’histoire des jardins célèbres de l’antiquité est parvenue jusqu’à

nous.

On écrira aussi celle de quelques-uns de nos jardins modernes à

commencer par celui de Monsieur Mame, qui se nomme les Touches et se

trouve à Ballan à dix kilomètres de Tours. Les serres de ce beau jardin

renferment les plantes les plus curieuses et les plus rares venues de

tous les continents, de merveilleuses orchidées, des roses

incomparables, des camélias superbes, quel éclatant fouillis de corolles

et de calices, quelle abondance de parfums exquis, quelle élégance de

formes, quelle richesse de coloris; mais aussi quel entretien

méticuleux, que de soins délicats et constants! Chaque mois le plus beau

de ces palais de verre se remplit d’une collection choisie des fleurs du

moment, c’est la collection des azalées, aux millions de fleurs variées,

que nous avons vue dans tout son épanouissement. Je suis sortie

absolument éblouie. Ce serait à vous donner envie d’être fleur et

d’habiter ces serres là.

Je n’avais que le temps de visiter l’une ou l’autre des propriétés de

Monsieur Mame.

En ces jours de chaleur j’ai préféré la campagne à la ville. Les

produits de la nature l’ont emporté sur ceux de l’industrie, et

cependant la belle imprimerie Mame fondée au commencement du siècle, et

qui occupe plus de douze cents ouvriers, mérite bien qu’on la visite.

«La façade de cet établissement est un modèle de grâce, de convenance,

d’harmonie, avec lequel rien de moderne ne saurait rivaliser à Tours.»

L’intérieur de ce grand établissement est aussi parfait que possible,

tant au point de vue des machines, de la perfection du travail, que du

bien-être des travailleurs.

On peut dire que Monsieur Mame est le père de ses douze cents ouvriers

avant d’en être le maître, c’est le plus bel éloge qu’on puisse lui

adresser.

Voyages loin de ma chambre t.2 · 第 3 / 20 段