dans la contemplation de cette splendide demeure, mon esprit voyageait
grand train et déroulant les événements d’un demi-siècle, je rêvais
mélancoliquement au passé qu’était alors l’avenir, lequel n’a rien tenu
de ce qu’on attendait de lui. Cette terre essentiellement française, cet
ancien domaine de nos rois, ce château qui aurait dû rester l’apanage
des princes légitimes du pays, appartient maintenant à un étranger, à un
prince italien, peut-être hostile, en tout cas, indifférent, qui se
contentera désormais de palper les revenus et d’entretenir tout juste la
toiture des bâtiments pour qu’ils ne tombent pas tout à fait en ruine!
Je suis partie navrée.
Vraiment les choses de ce monde n’ont de stable que leur instabilité
même!
AZAY-LE-RIDEAU
Encore une demeure attrayante, un vrai régal pour les yeux. C’est avec
une satisfaction sans cesse renouvelée que l’archéologue et le touriste
visitent tant de purs chefs-d’œuvre du style renaissance. Tous ces
châteaux m’émerveillent, je finis par devenir un peu enfant. C’est
toujours le dernier visité qui me paraît le plus beau. Donc je retrouve
ici même grâce dans les lignes, même profusion dans les sculptures,
pilastres et colonnes, balustres et clochetons, niches et bas-reliefs.
Là, j’admire la salamandre au milieu des flammes avec la devise du roi
chevalier: _Nutriseo et exstinguo_. Ailleurs, je remarque les armes de
Claude sa femme, l’hermine bretonne, et je lis cette autre devise: _Ung
seul désir_, et tout cela supérieurement fouillé, ciselé, si je puis
m’exprimer ainsi.
Azay-le-Rideau est bâti sur pilotis, flanqué de tourelles qui forment,
avec les deux principaux corps de bâtiment, un ensemble plein de
grandeur et de suprême élégance. Le portail d’entrée présente une des
plus belles façades de l’édifice, orné de colonnes recouvertes
d’arabesques du meilleur goût, il se termine par un fronton armorié, et
renferme à l’intérieur un escalier des plus curieux.
Les appartements sont un vrai musée, remplis de meubles rares de toutes
les époques et de magnifiques tableaux, portraits historiques des
meilleurs maîtres: Charles VIII, Louis XI, Charles IX, Louis XIII, Louis
XV enfant, Anne de Bretagne, Anne d’Autriche, Anne de Montmorençy,
Rabelais, Michel Cervantès, Catherine de Médicis, Ambroise Paré,
Henriette d’Entragues, le maréchal d’Ancre, Mademoiselle de La Vallière,
Madame de la Sablière, Marie-Thérèse d’Autriche, Marie Leczinska, la
duchesse de Chateauroux, etc., etc.
La principale chambre garde son titre de chambre du Roi, parce que Louis
XIV y coucha. Le parc est ravissant. L’Indre, déroulant sans entraves
ses capricieux anneaux, dessine des îlots verdoyants, découpe et
festonne les pelouses au gré de sa fantaisie. Rien de charmant comme les
gracieux méandres de ce ruban d’argent, baignant au nord et au midi les
assises du château, puis se faufilant dans les prairies, rayé de temps
en temps par de légers ponts qui le traversent; tout au fond la rivière
s’échappe de l’enclos par une belle chûte d’eau.
Azay-le-Rideau est un chef-lieu de canton qui passerait certainement
inaperçu sans son magnifique château.
Cette bourgade avait autrefois le titre de châtellenie. Son nom lui
vient de l’un de ses seigneurs, Hugues de Ridel ou de Rideau, chevalier
banneret sous Philippe-Auguste, 1213. Le château actuel bâti au
commencement du XVIe siècle par Gilles Berthelot, appartient
aujourd’hui au marquis de Biencourt qui n’est point à court de bien,
tant s’en faut, puisque le château et ses collections, contenant et
contenu, sont estimés sept millions.
Je termine par une jolie page de la vie du marquis de Biencourt.
C’était pendant l’année terrible, le prince Frédéric-Charles et son
état-major étaient installés au château d’Azay-le-Rideau. On y faisait
bombance. Un jour un officier demande à parler au marquis de Biencourt
de la part du prince Frédéric-Charles.
«Il y a ici, monsieur le marquis, cinq voitures qui vous appartiennent.
--Cinq, en effet.
--Son Altesse désirerait s’en servir et je suis chargé de vous en
demander l’autorisation.
--Je ne prête pas mes voitures.
--Alors, son Altesse se verra, à son grand regret...
--Faites ce que vous voudrez, ce sera un vol de plus, voilà tout.
--Oh! on vous les rendra.»
Maintenant, pourquoi ces messieurs avaient-ils besoin des voitures du
marquis de Biencourt?
Tout simplement pour s’y promener en compagnie d’une douzaine de
drôlesses qu’ils avaient fait venir pendant l’armistice. La petite fête
terminée, les voitures furent rendues à leur propriétaire.
Le lendemain, Frédéric-Charles passait une revue en face du château.
Tout à coup au milieu de la revue, on vit une grande flamme devant la
porte principale. C’étaient les cinq voitures qui brûlaient; monsieur le
marquis de Biencourt ne voulant plus s’en servir après ceux qui les
avaient souillées, avait ordonné d’y mettre le feu.
Voilà un trait bien français et qui mérite d’être conservé.
C’est toujours ce même esprit chevaleresque qui dictait un jour cette
noble parole d’un gentilhomme à Charles-Quint. Celui-ci le sollicitait
de recevoir le Connétable de Bourbon, c’était après la bataille de
Pavie. Le gentilhomme répondit: «J’obéirai, Sire, mais je vous préviens
que le jour même où le traître aura quitté ma demeure, j’y mettrai le
feu de mes propres mains, car jamais, ni moi ni les miens ne resterons
dans le logis d’un traître.»
CHENONCEAUX
Chenonceaux, situé au dire de nos rois de France «en un beau et plaisant
pays,» est un château d’un aspect très particulier, et me semble unique
en son genre.
Nous y sommes allés par bateau à vapeur. Lorsqu’on a le temps, et qu’on
veut bien voir, le bateau est infiniment plus agréable que la locomotive
qui passe trop rapidement.
Nous arrivons donc au quai d’embarquement au coup de huit heures, heure
annoncée pour le départ. Le bateau n’est pas beau, c’est un petit
_patouillard_ qui se repose tout l’hiver, et ne se met en route qu’une
ou deux fois par semaine l’été, lorsqu’il trouve un nombre suffisant
d’excursionnistes à promener. Un seul homme est à bord, faisant le
service et cumulant les emplois. Il est mécanicien, chauffeur,
serviteur, etc. Son costume se ressent de son métier. Il porte un vieux
pantalon de velours rapé, et une chemise qui semble n’avoir jamais eu de
démêlés avec la blanchisseuse.
La vapeur mugit, un long panache de fumée se déroule dans l’air, le
bateau semble prêt à démarrer, et cependant nous ne partons pas. Huit
heures et demie viennent de sonner à toutes les horloges. Le mécanicien,
à plusieurs reprises, a jeté des regards anxieux du côté de la ville.
Evidemment il attend quelqu’un. En effet nous apercevons dans le
lointain une dame et une petite fille de cinq à six ans, qui accourent
de toutes leurs jambes vers le bateau. Enfin! dit le mécanicien, et il
s’empresse de donner le signal du départ. J’examine les nouvelles
voyageuses.
La dame, en robe de laine noire, me paraît trop simplement mise pour
être la mère de l’enfant en ravissante toilette de cachemire blanc,
ornée de dentelles crêmes avec capote assortie d’une rare élégance, et
mignons souliers de cuir blanc à boufettes de satin, et je me dis en
moi-même: la dame, c’est une gouvernante, et la petite fille est sans
doute l’heureuse héritière de quelque beau château que nous allons
rencontrer sur notre route. Bientôt la dame ouvre un panier, en tire des
poires et du pain qu’elle dépose sur une sorte de table pliante et la
petite fille se met à manger. Cela m’étonne un peu... Soudain l’homme du
bord, noir comme un cyclope, le cou et les bras nus, la barbe et les
cheveux en broussailles, sort de la soute au charbon et s’approche de
ces dames. Mon sentiment est qu’il ne se gêne pas; mais, comment peindre
ma surprise quand je l’entends tutoyer la petite fille: «As-tu fini de
manger? Puis il ajoute (je n’en croyais pas mes oreilles): Allons,
embrasse papa maintenant! A ces mots l’enfant devient maussade. Elle
jette un rapide coup d’œil sur son père d’abord, sur sa belle toilette
ensuite, et répond en s’enfuyant: non, non tu es trop sale!... C’était
le cri du cœur, et la mère avait l’air d’approuver sa fille! Le père
sans se fâcher, trop fier d’ailleurs de sa progéniture, s’en fut
chercher le balai pour nettoyer les miettes de pain et les pelures de
poires.
Il y a des gens qui sont en avant sur leur siècle, moi je suis en
retard; j’étais aussi indignée contre les parents que contre l’enfant.
Quelle réponse! mais aussi quelle éducation! Quoi! ce sont les parents
eux-mêmes de cette fillette, qui dès sa plus tendre enfance, commencent
à en faire une déclassée!
Comment tournera la jeune fille dont on aura développé des goûts trop
au-dessus de sa condition. Il faudrait une bien forte dose de raison et
de vertu pour résister à la tentation. Il est à craindre qu’à dix-huit
ans, elle ne méprise tout à fait son père et ne cherche des gens de
bonne volonté pour lui payer des toilettes.
J’ai fait part de mes réflexions. Mes amies m’ont traitée d’arriérée, de
réfractaire au progrès... L’une d’elles s’est écrié: «La soie est à qui
la paie et les parents ont bien le droit de mettre leurs enfants comme
ils veulent.» L’autre a dit: «Si cela les amuse de les habiller comme
des gravures de mode, c’est leur affaire; d’ailleurs l’étoffe de laine
blanche n’est pas plus chère que l’étoffe de laine noire. L’argument m’a
paru triomphant, je n’ai pas cherché à le combattre, j’ai laissé les
personnes pour revenir aux choses, pour revenir aux beautés de la nature
qui défilaient sous mes yeux.
Les rivières se montrent parfois jalouses des fleuves dont elles sont
tributaires. C’est le cas pour le Cher dont les rives, sur un moindre
espace sans doute, sont belles à l’égal de celles de la Loire. Quel
délicieux paysage, calme, reposé, plein de fraîcheur! Ah! les jolis
bosquets feuillus et les jolies prairies d’herbe lisse et moirée! Le
Cher tout ensoleillé se déroule comme un collier d’or dans un écrin de
velours vert.
Il me semblait humer la brise d’antan, et j’avais plaisir à me repaître
de tant de souvenirs historiques enfouis sous les feuillées.
Rien d’original et de grandiose comme l’aspect de Chenonceaux, de ce
château en partie assis sur un pont, bâti lui-même sur les piles énormes
d’un ancien moulin. Ses arches massives, profondes, barrent entièrement
la rivière; vous passez en bateau sous le château avant d’y entrer; une
superbe galerie, surmontée d’un second étage, s’étend sur toute la
longueur du pont. Les premières arches sont creuses et renferment les
caves, les cuisines, les pièces de service et de dégagement.
Chenonceaux remonte très loin dans l’histoire, puisqu’on assure que les
Romains, séduits par son site enchanteur, y avaient construit une
ravissante villa; on fouille le passé de Chenonceaux sans effroi, sans
arrière pensée, la politique n’est pas venue là ourdir ses trames, le
sang n’a pas rougi ses pierres, on n’évoque aucun fantôme de victime ou
d’assassin; la beauté, l’amour, le plaisir, les arts, l’ont tour à tour
habité. J’ai trouvé délicieuse cette journée passée dans cette royale
demeure, où j’ai pu laisser ma pensée errer au milieu des plus charmants
souvenirs. Diane de Poitiers y apporta l’éclat de sa beauté; Marie
Stuart y passa calme et souriante le plus heureux temps de sa vie;
Catherine de Médicis qui acheva cette merveille et y entassa les
chefs-d’œuvre de sa patrie, vint s’y reposer et oublier les intrigues de
la Cour; la reine Marguerite s’y amusa; Louise de Lorraine vint y cacher
sa douleur après l’assassinat de son mari par Jacques Clément, et
pleurer sous les ombrages mystérieux et profonds qui nous abritent
encore. Elle ne sortait de sa retraite que le samedi pour aller entendre
la messe à l’église de Francueil, toujours habillée de blanc, suivant
l’étiquette du deuil des reines, ce qui l’avait fait surnommer par le
peuple qui la voyait passer, _la Reine blanche_.
Plus tard, Gabrielle d’Estrée fredonna à Chenonceaux les chansons
amoureuses que le bon roi Henri composait pour elle. Marie de Luxembourg
et Françoise de Lorraine appellent Chenonceaux leur séjour favori. Laure
Mancini accompagnée de son oncle le cardinal Mazarin, vint à
Chenonceaux dans le but de plaire à Vendôme et de l’épouser. La poétique
La Vallière y rêva à son tour.
En 1730, Monsieur Dupin, ancien fermier général, l’achète, le restaure,
l’habite et y reçoit l’élite de la société française du XVIIIe
siècle. Madame Dupin célèbre par son esprit et ses relations avec J.-J.
Rousseau et les autres philosophes du dernier siècle, y mourut en 1779,
à l’âge de quatre-vingt-treize ans. C’est grâce aux relations de cette
dame avec tous les hommes politiques de la Révolution, que le château de
Chenonceaux passa, sans être inquiété, les années désastreuses de la
Terreur, et il appartint ensuite au comte René de Villeneuve, son
petit-fils. Après lui, le domaine mis en vente aux enchères publiques,
devint en 1863 la propriété de Monsieur Pelouze, chimiste.
L’ancienne salle des gardes, un peu sombre aujourd’hui, dont l’extrémité
s’ouvrait autrefois sur un balcon, est meublée en chêne et noyer
sculptés; des panoplies d’armes et d’armures remontant à François
Ier, Henri II et Henri III, décorent les murailles. La plupart des
appartements sont tendus en toiles peintes d’un genre particulier, on
peut même dire unique, très apprécié des amateurs.[3]
On nous a montré la chambre de la belle Diane, avec sa toilette et son
lit tendu de satin blanc; la chambre est vaste, de la fenêtre, un peu
petite cependant, on découvre toute la vallée du Cher.
On peut dire que Diane de Poitiers fut l’enchanteresse de son époque;
les arts et la littérature doivent la bénir, elle encouragea tous les
artistes, les écrivains, les poètes, sauf Marot cependant; mais
l’histoire doit se montrer plus sévère, et la morale la condamne
absolument.
Diane de Poitiers qui avait des goûts artistiques très développés et
très purs s’attacha à Chenonceaux qu’elle embellit à ravir. C’est elle
qui fit élever l’admirable façade du levant, ainsi que la magnifique
galerie des fêtes bâtie sur le pont, et qui s’ouvre comme je viens de le
dire à gauche et à droite sur les deux rives du Cher. Cet édifice
grandiose est vraiment la réalisation d’un rêve royal. Cette aile qui
s’asseoit tranquillement sur la rivière et prend toute la largeur, est
une conception tout à la fois étrange et captivante; la galerie du
rez-de-chaussée est une sorte de musée renfermant de nombreux objets de
prix. Cette même galerie qui se retrouve au deuxième étage doit devenir
un musée de tableaux. On visite aussi le salon vert entièrement tendu et
meublé de la couleur de l’espérance. La bibliothèque de Catherine de
Médicis, sombre, peu éclairée serait d’un bien haut intérêt si on avait
le loisir de l’étudier, elle renferme les archives de Chenonceaux,
commençant au XIIIe siècle et comprend cinq mille pièces contenues en
cent quarante registres soigneusement reliés.
L’escalier qui est souvent un écueil pour les architectes est ici conçu
avec un rare bonheur.
«L’architecte a abandonné la vis de Saint-Gilles et adopté une
innovation italienne, c’est-à-dire l’escalier à travées parallèles
réunies par des paliers; cet escalier, appliqué au milieu de la façade
du couchant, n’en dérange point l’ordonnance. L’escalier de Chenonceaux
et celui d’Azay-le-Rideau sont, sinon les plus anciens, au moins les
plus somptueux modèles de cette disposition importée d’Italie; car
l’escalier de Chambord, malgré la conception magistrale de sa double
vis, reste encore fidèle aux antiques traditions de l’art français.»
La chapelle, due à François Ier, intelligemment réparée, a conservé
son cachet primitif, c’est un charmant spécimen du style gothique
Renaissance; de sveltes colonnettes en faisceaux supportent des tribunes
et une voûte à pendentifs sculptés et découpés à jour; l’autel n’est
qu’une simple table de pierre soutenue aux angles par des colonnettes
très élégantes; à côté de la crédence on remarque une étroite ouverture
en œil-de-bœuf oblique, qui communiquait avec l’oratoire de la Reine
Louise. Une loge s’ouvre à droite, dans l’épaisseur de la muraille:
c’est la place d’honneur réservée aux châtelains. Un caveau sépulcral
est établi sous la chapelle.
Les vitraux peints, fort remarquables, sortent certainement de cette
admirable Ecole de Tours qui a produit tant de chefs-d’œuvre; ils sont
au nombre de six, représentant Notre Seigneur Jésus-Christ, saint
Michel, saint Pierre, saint Thomas et saint Gatien; sur trois verrières
modernes, on voit sainte Marguerite, sainte Catherine et saint
Guillaume.
La consécration de cette chapelle fut faite en 1518, par Antoine Bohier,
Cardinal-Archevêque de Bourges, et frère de Thomas Bohier, premier
propriétaire, et on peut dire fondateur du château.
Les chroniqueurs du XVIe siècle ont décrit les fêtes somptueuses qui
se donnèrent à Chenonceaux.
Ils nous racontent les superbes _triomphes_ que Catherine de Médicis fit
organiser à l’intention de François II et de Marie Stuart. L’entrée
solennelle des jeunes princes eut lieu le dimanche, dernier jour de mars
1560. Les artistes, les décorateurs, les poètes frottés d’un peu de
mythologie, firent des merveilles empreintes d’un cachet exceptionnel de
grandeur et de nouveauté.
«Les arcs de triomphe, les obélisques, les colonnes, les statues, les
fontaines jaillissantes, les autels antiques, étaient chargés
d’emblèmes et d’inscriptions empruntées aux grands poètes de Rome, de la
Grèce et de l’Italie moderne. Les feux artificiels y mêlèrent leurs
surprises: «dont tout le monde, les yeux ouverts et les bouches béantes,
non seulement fut esbahy mais estonné de joie et grande admiration pour
n’avoir esté auparavant ce jour jamais veu chose semblable;» enfin,
trente canons, rangés en bataille sur la terrasse de la rivière, y
ajoutèrent par leurs salves répétées, quelque chose d’imposant.» Peu
d’années après la reine-mère reçut son fils Charles IX à Chenonceaux et
le fêta pendant quatre jours mais les détails manquent sur cette
réception. En 1577 Catherine offre à ses deux fils, Henri III et le duc
d’Alençon, la plus fameuse de toutes ses fêtes. Le 2 mai, le duc
d’Alençon avait repris sur les protestants la ville de la Charité et ce
succès méritait d’être célébré.
Le 15 du même mois, le roi donna un grand festin à son frère au
Plessis-lez-Tours, et le sombre château de Louis XI vit une de ces fêtes
orientales auxquelles son fondateur ne l’avait guère habitué. Les dames
y parurent en habits d’hommes, vêtues de vert (c’était la couleur des
fous) et firent le service à la place des officiers de la Cour. Tous les
assistants furent aussi habillés de vert, et la dépense de ces vêtements
ne s’éleva pas à moins de soixante mille livres.
Le dimanche suivant, Catherine de Médicis fêta à son tour le jeune
triomphateur et ses compagnons de guerre. Elle reçut la cour à
Chenonceaux et lui offrit un banquet dont le faste licencieux devait
éclipser celui du Plessis.
Les traits principaux de ces plaisirs fantastiques nous ont été transmis
par Pierre de l’Estoile, dans le _Journal de Henri III_.
Le festin eut lieu dans le jardin, derrière la grosse tour, près de la
fontaine du Rocher. Le roi y figura habillé en femme, comme il le
faisait quelquefois dans les fêtes, il portait un collier de perles et
trois collets de toile, dont deux à fraise et un rabattu, tels que les
portaient les dames de la cour.»
«Si qu’au premier abois chascun estait en peine
S’il voyoit un roy-femme, ou lui un homme-reyne»
«Au dessous du roy s’assirent ses mignons, tous fardés, peints, pommadés
comme leur maître avec de grandes fraises empesées larges d’un
demi-pied, de façon dit l’Estoile qu’à voir leurs testes dessus leurs
fraises, il sembloit que ce fust le chef de saint Jean en un plat.» Les
trois reines assistaient au festin, Catherine, Marguerite sa fille et
Louise de Lorraine sa bru, les Reines étaient entourées de leurs Dames
d’honneur, et de tout l’escadron volant des jeunes filles; l’Estoile
ajoute qu’en cette fête qui coûta cent mille livres, c’est-à-dire un
million et demi de notre monnaie actuelle «tout estait parfait et en bel
ordre.» Franchement c’eût été malheureux qu’après une pareille dépense,
les choses n’eussent pas réussi.
Si j’étais architecte je ferais avec les expressions techniques une
description savante de Chenonceaux, cette merveille de la Renaissance,
cela m’est impossible, je ne sais qu’admirer cet ensemble incomparable:
ici la grande cour d’honneur, le pont levis, le donjon superbe qui sort
des douves profondes, remplies des eaux du Cher; là les sveltes
tourelles, les hautes cheminées, et les fenêtres sculptées qui se
détachent des toits pointus.
La façade orientale, vue du parterre de Diane aux bords de la rivière,
est admirable; le décorateur de l’Opéra comique s’en est inspiré dans le
décor du second acte des Huguenots.
J’ai éprouvé la même admiration pour le parc. Le jardin français, tel
que le tailla Le Nôtre avec ses belles ordonnances, ses terrasses à
balustre, ses bassins, ses cascades, ses statues et ses rocailles, ses
charmilles, ses labyrinthes, ses vastes boulingrins, ses grandes lignes
régulières qui s’allongent dans l’espace, me semble plus grandiose que
le jardin anglais proprement dit. Celui-ci primitivement a dû être
inventé pour dissimuler son peu d’étendue et son irrégularité. Le regard
sans cesse arrêté soit par une allée tournante qui souvent se replie sur
elle-même, soit par un massif épais qui barre l’horizon, le regard,
dis-je, ne peut réellement se rendre compte de l’importance du terrain,
ceci n’est point une critique. Si le jardin français s’aperçoit d’un
coup d’œil, le jardin anglais sait ménager les surprises et l’imprévu,
et je reconnais tout le parti que le parc anglais permet de tirer d’un
emplacement ingrat, où il eut été impossible de dessiner le vrai jardin
français avec ses majestueuses ordonnances, jardin en définitive
beaucoup plus coûteux que des pelouses ou prairies semées çà et là de
grands arbres, de massifs, d’arbustes et de quelques corbeilles de
fleurs.
La création de jardins et de parterres dignes des constructions, occupa
longuement la reine Catherine et la favorite Diane. Des jardiniers
italiens et français, Le Nôtre et même le célèbre potier Bernard
Palissy, donnèrent des plans et des dessins.
«Sous l’influence des artistes italiens, l’horticulture prit un grand
essor. Les jardins du XVIe siècle représentaient des figures de
toutes sortes. Les unes géométriques, les autres de pure fantaisie et
dessinaient de capricieuses arabesques et d’élégantes broderies, de
fleurs odoriférantes principalement.» On préférait alors l’arôme à la
beauté. Les bordures étaient de buis ou de romarin, avec des avenues de
grands arbres, des palissades de coudriers et de charmes, et des haies
d’aubépines. De longs berceaux de charpente, couverts de treilles et
flanqués de cabinets ombreux, entouraient le parterre ou le divisaient
en plusieurs jardins particuliers. Les arbres et les arbustes étaient
taillés en figures bizarres et peuplaient les parcs d’un monde d’êtres
fantastiques. Des bassins et des jets d’eau complétaient la décoration
froide et trop symétrique des jardins italiens, où tout semblait
subordonné à une loi unique: la fraîcheur, l’ombre et le mystère.
C’est dans ce goût étranger que Diane de Poitiers entreprit les jardins
de Chenonceaux; elle employa pour la préparation des terrains seulement,
quatorze mille journées d’ouvriers, et la dépense s’éleva à plus de
trois mille livres, somme énorme pour le temps. L’argent était rare à
cette époque, et nous voyons, d’après les comptes même de l’intendant de
Chenonceaux, qu’un maître maçon gagnait quatre sols par jour, un simple
ouvrier, deux sols six deniers, une journalière vingt deniers; mais
aussi le froment ne valait en 1547, que quinze à dix-sept sols
l’hectolitre, et le vin, trois livres le poinçon soit, deux cent
cinquante litres.