Avant de partir et pendant que mes yeux s’absorbaient une dernière fois,

dans la contemplation de cette splendide demeure, mon esprit voyageait

grand train et déroulant les événements d’un demi-siècle, je rêvais

mélancoliquement au passé qu’était alors l’avenir, lequel n’a rien tenu

de ce qu’on attendait de lui. Cette terre essentiellement française, cet

ancien domaine de nos rois, ce château qui aurait dû rester l’apanage

des princes légitimes du pays, appartient maintenant à un étranger, à un

prince italien, peut-être hostile, en tout cas, indifférent, qui se

contentera désormais de palper les revenus et d’entretenir tout juste la

toiture des bâtiments pour qu’ils ne tombent pas tout à fait en ruine!

Je suis partie navrée.

Vraiment les choses de ce monde n’ont de stable que leur instabilité

même!

AZAY-LE-RIDEAU

Encore une demeure attrayante, un vrai régal pour les yeux. C’est avec

une satisfaction sans cesse renouvelée que l’archéologue et le touriste

visitent tant de purs chefs-d’œuvre du style renaissance. Tous ces

châteaux m’émerveillent, je finis par devenir un peu enfant. C’est

toujours le dernier visité qui me paraît le plus beau. Donc je retrouve

ici même grâce dans les lignes, même profusion dans les sculptures,

pilastres et colonnes, balustres et clochetons, niches et bas-reliefs.

Là, j’admire la salamandre au milieu des flammes avec la devise du roi

chevalier: _Nutriseo et exstinguo_. Ailleurs, je remarque les armes de

Claude sa femme, l’hermine bretonne, et je lis cette autre devise: _Ung

seul désir_, et tout cela supérieurement fouillé, ciselé, si je puis

m’exprimer ainsi.

Azay-le-Rideau est bâti sur pilotis, flanqué de tourelles qui forment,

avec les deux principaux corps de bâtiment, un ensemble plein de

grandeur et de suprême élégance. Le portail d’entrée présente une des

plus belles façades de l’édifice, orné de colonnes recouvertes

d’arabesques du meilleur goût, il se termine par un fronton armorié, et

renferme à l’intérieur un escalier des plus curieux.

Les appartements sont un vrai musée, remplis de meubles rares de toutes

les époques et de magnifiques tableaux, portraits historiques des

meilleurs maîtres: Charles VIII, Louis XI, Charles IX, Louis XIII, Louis

XV enfant, Anne de Bretagne, Anne d’Autriche, Anne de Montmorençy,

Rabelais, Michel Cervantès, Catherine de Médicis, Ambroise Paré,

Henriette d’Entragues, le maréchal d’Ancre, Mademoiselle de La Vallière,

Madame de la Sablière, Marie-Thérèse d’Autriche, Marie Leczinska, la

duchesse de Chateauroux, etc., etc.

La principale chambre garde son titre de chambre du Roi, parce que Louis

XIV y coucha. Le parc est ravissant. L’Indre, déroulant sans entraves

ses capricieux anneaux, dessine des îlots verdoyants, découpe et

festonne les pelouses au gré de sa fantaisie. Rien de charmant comme les

gracieux méandres de ce ruban d’argent, baignant au nord et au midi les

assises du château, puis se faufilant dans les prairies, rayé de temps

en temps par de légers ponts qui le traversent; tout au fond la rivière

s’échappe de l’enclos par une belle chûte d’eau.

Azay-le-Rideau est un chef-lieu de canton qui passerait certainement

inaperçu sans son magnifique château.

Cette bourgade avait autrefois le titre de châtellenie. Son nom lui

vient de l’un de ses seigneurs, Hugues de Ridel ou de Rideau, chevalier

banneret sous Philippe-Auguste, 1213. Le château actuel bâti au

commencement du XVIe siècle par Gilles Berthelot, appartient

aujourd’hui au marquis de Biencourt qui n’est point à court de bien,

tant s’en faut, puisque le château et ses collections, contenant et

contenu, sont estimés sept millions.

Je termine par une jolie page de la vie du marquis de Biencourt.

C’était pendant l’année terrible, le prince Frédéric-Charles et son

état-major étaient installés au château d’Azay-le-Rideau. On y faisait

bombance. Un jour un officier demande à parler au marquis de Biencourt

de la part du prince Frédéric-Charles.

«Il y a ici, monsieur le marquis, cinq voitures qui vous appartiennent.

--Cinq, en effet.

--Son Altesse désirerait s’en servir et je suis chargé de vous en

demander l’autorisation.

--Je ne prête pas mes voitures.

--Alors, son Altesse se verra, à son grand regret...

--Faites ce que vous voudrez, ce sera un vol de plus, voilà tout.

--Oh! on vous les rendra.»

Maintenant, pourquoi ces messieurs avaient-ils besoin des voitures du

marquis de Biencourt?

Tout simplement pour s’y promener en compagnie d’une douzaine de

drôlesses qu’ils avaient fait venir pendant l’armistice. La petite fête

terminée, les voitures furent rendues à leur propriétaire.

Le lendemain, Frédéric-Charles passait une revue en face du château.

Tout à coup au milieu de la revue, on vit une grande flamme devant la

porte principale. C’étaient les cinq voitures qui brûlaient; monsieur le

marquis de Biencourt ne voulant plus s’en servir après ceux qui les

avaient souillées, avait ordonné d’y mettre le feu.

Voilà un trait bien français et qui mérite d’être conservé.

C’est toujours ce même esprit chevaleresque qui dictait un jour cette

noble parole d’un gentilhomme à Charles-Quint. Celui-ci le sollicitait

de recevoir le Connétable de Bourbon, c’était après la bataille de

Pavie. Le gentilhomme répondit: «J’obéirai, Sire, mais je vous préviens

que le jour même où le traître aura quitté ma demeure, j’y mettrai le

feu de mes propres mains, car jamais, ni moi ni les miens ne resterons

dans le logis d’un traître.»

CHENONCEAUX

Chenonceaux, situé au dire de nos rois de France «en un beau et plaisant

pays,» est un château d’un aspect très particulier, et me semble unique

en son genre.

Nous y sommes allés par bateau à vapeur. Lorsqu’on a le temps, et qu’on

veut bien voir, le bateau est infiniment plus agréable que la locomotive

qui passe trop rapidement.

Nous arrivons donc au quai d’embarquement au coup de huit heures, heure

annoncée pour le départ. Le bateau n’est pas beau, c’est un petit

_patouillard_ qui se repose tout l’hiver, et ne se met en route qu’une

ou deux fois par semaine l’été, lorsqu’il trouve un nombre suffisant

d’excursionnistes à promener. Un seul homme est à bord, faisant le

service et cumulant les emplois. Il est mécanicien, chauffeur,

serviteur, etc. Son costume se ressent de son métier. Il porte un vieux

pantalon de velours rapé, et une chemise qui semble n’avoir jamais eu de

démêlés avec la blanchisseuse.

La vapeur mugit, un long panache de fumée se déroule dans l’air, le

bateau semble prêt à démarrer, et cependant nous ne partons pas. Huit

heures et demie viennent de sonner à toutes les horloges. Le mécanicien,

à plusieurs reprises, a jeté des regards anxieux du côté de la ville.

Evidemment il attend quelqu’un. En effet nous apercevons dans le

lointain une dame et une petite fille de cinq à six ans, qui accourent

de toutes leurs jambes vers le bateau. Enfin! dit le mécanicien, et il

s’empresse de donner le signal du départ. J’examine les nouvelles

voyageuses.

La dame, en robe de laine noire, me paraît trop simplement mise pour

être la mère de l’enfant en ravissante toilette de cachemire blanc,

ornée de dentelles crêmes avec capote assortie d’une rare élégance, et

mignons souliers de cuir blanc à boufettes de satin, et je me dis en

moi-même: la dame, c’est une gouvernante, et la petite fille est sans

doute l’heureuse héritière de quelque beau château que nous allons

rencontrer sur notre route. Bientôt la dame ouvre un panier, en tire des

poires et du pain qu’elle dépose sur une sorte de table pliante et la

petite fille se met à manger. Cela m’étonne un peu... Soudain l’homme du

bord, noir comme un cyclope, le cou et les bras nus, la barbe et les

cheveux en broussailles, sort de la soute au charbon et s’approche de

ces dames. Mon sentiment est qu’il ne se gêne pas; mais, comment peindre

ma surprise quand je l’entends tutoyer la petite fille: «As-tu fini de

manger? Puis il ajoute (je n’en croyais pas mes oreilles): Allons,

embrasse papa maintenant! A ces mots l’enfant devient maussade. Elle

jette un rapide coup d’œil sur son père d’abord, sur sa belle toilette

ensuite, et répond en s’enfuyant: non, non tu es trop sale!... C’était

le cri du cœur, et la mère avait l’air d’approuver sa fille! Le père

sans se fâcher, trop fier d’ailleurs de sa progéniture, s’en fut

chercher le balai pour nettoyer les miettes de pain et les pelures de

poires.

Il y a des gens qui sont en avant sur leur siècle, moi je suis en

retard; j’étais aussi indignée contre les parents que contre l’enfant.

Quelle réponse! mais aussi quelle éducation! Quoi! ce sont les parents

eux-mêmes de cette fillette, qui dès sa plus tendre enfance, commencent

à en faire une déclassée!

Comment tournera la jeune fille dont on aura développé des goûts trop

au-dessus de sa condition. Il faudrait une bien forte dose de raison et

de vertu pour résister à la tentation. Il est à craindre qu’à dix-huit

ans, elle ne méprise tout à fait son père et ne cherche des gens de

bonne volonté pour lui payer des toilettes.

J’ai fait part de mes réflexions. Mes amies m’ont traitée d’arriérée, de

réfractaire au progrès... L’une d’elles s’est écrié: «La soie est à qui

la paie et les parents ont bien le droit de mettre leurs enfants comme

ils veulent.» L’autre a dit: «Si cela les amuse de les habiller comme

des gravures de mode, c’est leur affaire; d’ailleurs l’étoffe de laine

blanche n’est pas plus chère que l’étoffe de laine noire. L’argument m’a

paru triomphant, je n’ai pas cherché à le combattre, j’ai laissé les

personnes pour revenir aux choses, pour revenir aux beautés de la nature

qui défilaient sous mes yeux.

Les rivières se montrent parfois jalouses des fleuves dont elles sont

tributaires. C’est le cas pour le Cher dont les rives, sur un moindre

espace sans doute, sont belles à l’égal de celles de la Loire. Quel

délicieux paysage, calme, reposé, plein de fraîcheur! Ah! les jolis

bosquets feuillus et les jolies prairies d’herbe lisse et moirée! Le

Cher tout ensoleillé se déroule comme un collier d’or dans un écrin de

velours vert.

Il me semblait humer la brise d’antan, et j’avais plaisir à me repaître

de tant de souvenirs historiques enfouis sous les feuillées.

Rien d’original et de grandiose comme l’aspect de Chenonceaux, de ce

château en partie assis sur un pont, bâti lui-même sur les piles énormes

d’un ancien moulin. Ses arches massives, profondes, barrent entièrement

la rivière; vous passez en bateau sous le château avant d’y entrer; une

superbe galerie, surmontée d’un second étage, s’étend sur toute la

longueur du pont. Les premières arches sont creuses et renferment les

caves, les cuisines, les pièces de service et de dégagement.

Chenonceaux remonte très loin dans l’histoire, puisqu’on assure que les

Romains, séduits par son site enchanteur, y avaient construit une

ravissante villa; on fouille le passé de Chenonceaux sans effroi, sans

arrière pensée, la politique n’est pas venue là ourdir ses trames, le

sang n’a pas rougi ses pierres, on n’évoque aucun fantôme de victime ou

d’assassin; la beauté, l’amour, le plaisir, les arts, l’ont tour à tour

habité. J’ai trouvé délicieuse cette journée passée dans cette royale

demeure, où j’ai pu laisser ma pensée errer au milieu des plus charmants

souvenirs. Diane de Poitiers y apporta l’éclat de sa beauté; Marie

Stuart y passa calme et souriante le plus heureux temps de sa vie;

Catherine de Médicis qui acheva cette merveille et y entassa les

chefs-d’œuvre de sa patrie, vint s’y reposer et oublier les intrigues de

la Cour; la reine Marguerite s’y amusa; Louise de Lorraine vint y cacher

sa douleur après l’assassinat de son mari par Jacques Clément, et

pleurer sous les ombrages mystérieux et profonds qui nous abritent

encore. Elle ne sortait de sa retraite que le samedi pour aller entendre

la messe à l’église de Francueil, toujours habillée de blanc, suivant

l’étiquette du deuil des reines, ce qui l’avait fait surnommer par le

peuple qui la voyait passer, _la Reine blanche_.

Plus tard, Gabrielle d’Estrée fredonna à Chenonceaux les chansons

amoureuses que le bon roi Henri composait pour elle. Marie de Luxembourg

et Françoise de Lorraine appellent Chenonceaux leur séjour favori. Laure

Mancini accompagnée de son oncle le cardinal Mazarin, vint à

Chenonceaux dans le but de plaire à Vendôme et de l’épouser. La poétique

La Vallière y rêva à son tour.

En 1730, Monsieur Dupin, ancien fermier général, l’achète, le restaure,

l’habite et y reçoit l’élite de la société française du XVIIIe

siècle. Madame Dupin célèbre par son esprit et ses relations avec J.-J.

Rousseau et les autres philosophes du dernier siècle, y mourut en 1779,

à l’âge de quatre-vingt-treize ans. C’est grâce aux relations de cette

dame avec tous les hommes politiques de la Révolution, que le château de

Chenonceaux passa, sans être inquiété, les années désastreuses de la

Terreur, et il appartint ensuite au comte René de Villeneuve, son

petit-fils. Après lui, le domaine mis en vente aux enchères publiques,

devint en 1863 la propriété de Monsieur Pelouze, chimiste.

L’ancienne salle des gardes, un peu sombre aujourd’hui, dont l’extrémité

s’ouvrait autrefois sur un balcon, est meublée en chêne et noyer

sculptés; des panoplies d’armes et d’armures remontant à François

Ier, Henri II et Henri III, décorent les murailles. La plupart des

appartements sont tendus en toiles peintes d’un genre particulier, on

peut même dire unique, très apprécié des amateurs.[3]

On nous a montré la chambre de la belle Diane, avec sa toilette et son

lit tendu de satin blanc; la chambre est vaste, de la fenêtre, un peu

petite cependant, on découvre toute la vallée du Cher.

On peut dire que Diane de Poitiers fut l’enchanteresse de son époque;

les arts et la littérature doivent la bénir, elle encouragea tous les

artistes, les écrivains, les poètes, sauf Marot cependant; mais

l’histoire doit se montrer plus sévère, et la morale la condamne

absolument.

Diane de Poitiers qui avait des goûts artistiques très développés et

très purs s’attacha à Chenonceaux qu’elle embellit à ravir. C’est elle

qui fit élever l’admirable façade du levant, ainsi que la magnifique

galerie des fêtes bâtie sur le pont, et qui s’ouvre comme je viens de le

dire à gauche et à droite sur les deux rives du Cher. Cet édifice

grandiose est vraiment la réalisation d’un rêve royal. Cette aile qui

s’asseoit tranquillement sur la rivière et prend toute la largeur, est

une conception tout à la fois étrange et captivante; la galerie du

rez-de-chaussée est une sorte de musée renfermant de nombreux objets de

prix. Cette même galerie qui se retrouve au deuxième étage doit devenir

un musée de tableaux. On visite aussi le salon vert entièrement tendu et

meublé de la couleur de l’espérance. La bibliothèque de Catherine de

Médicis, sombre, peu éclairée serait d’un bien haut intérêt si on avait

le loisir de l’étudier, elle renferme les archives de Chenonceaux,

commençant au XIIIe siècle et comprend cinq mille pièces contenues en

cent quarante registres soigneusement reliés.

L’escalier qui est souvent un écueil pour les architectes est ici conçu

avec un rare bonheur.

«L’architecte a abandonné la vis de Saint-Gilles et adopté une

innovation italienne, c’est-à-dire l’escalier à travées parallèles

réunies par des paliers; cet escalier, appliqué au milieu de la façade

du couchant, n’en dérange point l’ordonnance. L’escalier de Chenonceaux

et celui d’Azay-le-Rideau sont, sinon les plus anciens, au moins les

plus somptueux modèles de cette disposition importée d’Italie; car

l’escalier de Chambord, malgré la conception magistrale de sa double

vis, reste encore fidèle aux antiques traditions de l’art français.»

La chapelle, due à François Ier, intelligemment réparée, a conservé

son cachet primitif, c’est un charmant spécimen du style gothique

Renaissance; de sveltes colonnettes en faisceaux supportent des tribunes

et une voûte à pendentifs sculptés et découpés à jour; l’autel n’est

qu’une simple table de pierre soutenue aux angles par des colonnettes

très élégantes; à côté de la crédence on remarque une étroite ouverture

en œil-de-bœuf oblique, qui communiquait avec l’oratoire de la Reine

Louise. Une loge s’ouvre à droite, dans l’épaisseur de la muraille:

c’est la place d’honneur réservée aux châtelains. Un caveau sépulcral

est établi sous la chapelle.

Les vitraux peints, fort remarquables, sortent certainement de cette

admirable Ecole de Tours qui a produit tant de chefs-d’œuvre; ils sont

au nombre de six, représentant Notre Seigneur Jésus-Christ, saint

Michel, saint Pierre, saint Thomas et saint Gatien; sur trois verrières

modernes, on voit sainte Marguerite, sainte Catherine et saint

Guillaume.

La consécration de cette chapelle fut faite en 1518, par Antoine Bohier,

Cardinal-Archevêque de Bourges, et frère de Thomas Bohier, premier

propriétaire, et on peut dire fondateur du château.

Les chroniqueurs du XVIe siècle ont décrit les fêtes somptueuses qui

se donnèrent à Chenonceaux.

Ils nous racontent les superbes _triomphes_ que Catherine de Médicis fit

organiser à l’intention de François II et de Marie Stuart. L’entrée

solennelle des jeunes princes eut lieu le dimanche, dernier jour de mars

1560. Les artistes, les décorateurs, les poètes frottés d’un peu de

mythologie, firent des merveilles empreintes d’un cachet exceptionnel de

grandeur et de nouveauté.

«Les arcs de triomphe, les obélisques, les colonnes, les statues, les

fontaines jaillissantes, les autels antiques, étaient chargés

d’emblèmes et d’inscriptions empruntées aux grands poètes de Rome, de la

Grèce et de l’Italie moderne. Les feux artificiels y mêlèrent leurs

surprises: «dont tout le monde, les yeux ouverts et les bouches béantes,

non seulement fut esbahy mais estonné de joie et grande admiration pour

n’avoir esté auparavant ce jour jamais veu chose semblable;» enfin,

trente canons, rangés en bataille sur la terrasse de la rivière, y

ajoutèrent par leurs salves répétées, quelque chose d’imposant.» Peu

d’années après la reine-mère reçut son fils Charles IX à Chenonceaux et

le fêta pendant quatre jours mais les détails manquent sur cette

réception. En 1577 Catherine offre à ses deux fils, Henri III et le duc

d’Alençon, la plus fameuse de toutes ses fêtes. Le 2 mai, le duc

d’Alençon avait repris sur les protestants la ville de la Charité et ce

succès méritait d’être célébré.

Le 15 du même mois, le roi donna un grand festin à son frère au

Plessis-lez-Tours, et le sombre château de Louis XI vit une de ces fêtes

orientales auxquelles son fondateur ne l’avait guère habitué. Les dames

y parurent en habits d’hommes, vêtues de vert (c’était la couleur des

fous) et firent le service à la place des officiers de la Cour. Tous les

assistants furent aussi habillés de vert, et la dépense de ces vêtements

ne s’éleva pas à moins de soixante mille livres.

Le dimanche suivant, Catherine de Médicis fêta à son tour le jeune

triomphateur et ses compagnons de guerre. Elle reçut la cour à

Chenonceaux et lui offrit un banquet dont le faste licencieux devait

éclipser celui du Plessis.

Les traits principaux de ces plaisirs fantastiques nous ont été transmis

par Pierre de l’Estoile, dans le _Journal de Henri III_.

Le festin eut lieu dans le jardin, derrière la grosse tour, près de la

fontaine du Rocher. Le roi y figura habillé en femme, comme il le

faisait quelquefois dans les fêtes, il portait un collier de perles et

trois collets de toile, dont deux à fraise et un rabattu, tels que les

portaient les dames de la cour.»

«Si qu’au premier abois chascun estait en peine

S’il voyoit un roy-femme, ou lui un homme-reyne»

«Au dessous du roy s’assirent ses mignons, tous fardés, peints, pommadés

comme leur maître avec de grandes fraises empesées larges d’un

demi-pied, de façon dit l’Estoile qu’à voir leurs testes dessus leurs

fraises, il sembloit que ce fust le chef de saint Jean en un plat.» Les

trois reines assistaient au festin, Catherine, Marguerite sa fille et

Louise de Lorraine sa bru, les Reines étaient entourées de leurs Dames

d’honneur, et de tout l’escadron volant des jeunes filles; l’Estoile

ajoute qu’en cette fête qui coûta cent mille livres, c’est-à-dire un

million et demi de notre monnaie actuelle «tout estait parfait et en bel

ordre.» Franchement c’eût été malheureux qu’après une pareille dépense,

les choses n’eussent pas réussi.

Si j’étais architecte je ferais avec les expressions techniques une

description savante de Chenonceaux, cette merveille de la Renaissance,

cela m’est impossible, je ne sais qu’admirer cet ensemble incomparable:

ici la grande cour d’honneur, le pont levis, le donjon superbe qui sort

des douves profondes, remplies des eaux du Cher; là les sveltes

tourelles, les hautes cheminées, et les fenêtres sculptées qui se

détachent des toits pointus.

La façade orientale, vue du parterre de Diane aux bords de la rivière,

est admirable; le décorateur de l’Opéra comique s’en est inspiré dans le

décor du second acte des Huguenots.

J’ai éprouvé la même admiration pour le parc. Le jardin français, tel

que le tailla Le Nôtre avec ses belles ordonnances, ses terrasses à

balustre, ses bassins, ses cascades, ses statues et ses rocailles, ses

charmilles, ses labyrinthes, ses vastes boulingrins, ses grandes lignes

régulières qui s’allongent dans l’espace, me semble plus grandiose que

le jardin anglais proprement dit. Celui-ci primitivement a dû être

inventé pour dissimuler son peu d’étendue et son irrégularité. Le regard

sans cesse arrêté soit par une allée tournante qui souvent se replie sur

elle-même, soit par un massif épais qui barre l’horizon, le regard,

dis-je, ne peut réellement se rendre compte de l’importance du terrain,

ceci n’est point une critique. Si le jardin français s’aperçoit d’un

coup d’œil, le jardin anglais sait ménager les surprises et l’imprévu,

et je reconnais tout le parti que le parc anglais permet de tirer d’un

emplacement ingrat, où il eut été impossible de dessiner le vrai jardin

français avec ses majestueuses ordonnances, jardin en définitive

beaucoup plus coûteux que des pelouses ou prairies semées çà et là de

grands arbres, de massifs, d’arbustes et de quelques corbeilles de

fleurs.

La création de jardins et de parterres dignes des constructions, occupa

longuement la reine Catherine et la favorite Diane. Des jardiniers

italiens et français, Le Nôtre et même le célèbre potier Bernard

Palissy, donnèrent des plans et des dessins.

«Sous l’influence des artistes italiens, l’horticulture prit un grand

essor. Les jardins du XVIe siècle représentaient des figures de

toutes sortes. Les unes géométriques, les autres de pure fantaisie et

dessinaient de capricieuses arabesques et d’élégantes broderies, de

fleurs odoriférantes principalement.» On préférait alors l’arôme à la

beauté. Les bordures étaient de buis ou de romarin, avec des avenues de

grands arbres, des palissades de coudriers et de charmes, et des haies

d’aubépines. De longs berceaux de charpente, couverts de treilles et

flanqués de cabinets ombreux, entouraient le parterre ou le divisaient

en plusieurs jardins particuliers. Les arbres et les arbustes étaient

taillés en figures bizarres et peuplaient les parcs d’un monde d’êtres

fantastiques. Des bassins et des jets d’eau complétaient la décoration

froide et trop symétrique des jardins italiens, où tout semblait

subordonné à une loi unique: la fraîcheur, l’ombre et le mystère.

C’est dans ce goût étranger que Diane de Poitiers entreprit les jardins

de Chenonceaux; elle employa pour la préparation des terrains seulement,

quatorze mille journées d’ouvriers, et la dépense s’éleva à plus de

trois mille livres, somme énorme pour le temps. L’argent était rare à

cette époque, et nous voyons, d’après les comptes même de l’intendant de

Chenonceaux, qu’un maître maçon gagnait quatre sols par jour, un simple

ouvrier, deux sols six deniers, une journalière vingt deniers; mais

aussi le froment ne valait en 1547, que quinze à dix-sept sols

l’hectolitre, et le vin, trois livres le poinçon soit, deux cent

cinquante litres.

Voyages loin de ma chambre t.2 · 第 2 / 20 段