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_Mme Dondel du Faouëdic_
[Illustration]
VOYAGES
LOIN DE MA CHAMBRE
TOME II
REDON PARIS
=AUG. BOUTELOUP= =TÉQUI=
Imp.-Editeur Libraire-Editeur
_rue Victor-Hugo_ _rue de Tournon_
[Illustration]
1898
VOYAGES
LOIN DE MA CHAMBRE
OUVRAGES DE Mme DONDEL DU FAOUËDIC
VOYAGES LOIN DE MA CHAMBRE
2 vol. in-12, 4 fr.
A TRAVERS LA PROVENCE ET L’ITALIE
1 vol. in-8, 3 fr. 50
IMPRESSIONS D’UN TOURISTE SUR SAUMUR
ET SES ENVIRONS
1 vol. in-12, 1 fr. 25
LE LIVRE DE GRAND’MÈRE
Histoires détachées
Ouvrage récompensé d’une Médaille d’honneur
par la Société Nationale d’Encouragement au Bien
(décrétée d’utilité publique)
en sa séance solennelle du 19 mai 1895
2 volumes in-12, le vol. 2 fr.; les 2 vol. 3 fr. 50
BAGATELLES
Ouvrage plusieurs fois couronné
Médaille de 1re classe an grand Concours de l’Académie du Maine 1896
1 vol. in-12, 2 fr.
MENUE MONNAIE
1 vol. in-12, 2 fr.
BRIMBORIONS
1 vol. in-12, 2 fr.
LE GUIDE DE L’EXCURSIONNISTE
(REDON et ses environs)
1 vol. avec gravures.
MADAME N. DONDEL DU FAOUËDIC
VOYAGES
LOIN DE MA CHAMBRE
«Le causeur dit tout ce qu’il sait,
L’étourdi ce qu’il ne sait guère,
Les vieux disent ce qu’ils ont fait,
Les jeunes... ce qu’ils voudraient faire.»
REDON
AUGUSTE BOUTELOUP, LIBRAIRE-ÉDITEUR
Rue Victor-Hugo
1898
ÉTÉ 1887
TRÉSORS ARCHÉOLOGIQUES
Amboise, Blois, Chaumont,
Chambord,
Azay-le-Rideau, Chenonceaux
_Autres Châteaux historiques_,
_L’Abbaye de Marmoutiers_, _Savonnière_,
_Les Jardins Mame_,
_Le Parc de Beaujardin_, _La Colonie de Mettray_,
_Coup d’œil sur la ville de Tours_
_A mon fils Henri._
L’été est venu, le soleil visite la terre, et pendant que tes pas
nonchalants tracent un sillon doré sur le sable des plages, pendant que
ta rêverie plane sur la vague éternelle et que ta pensée s’égare dans
l’infini, je parcours le _Paradis terrestre de la Touraine_, pour me
servir de l’expression d’un Tourangeau[1], et je répète avec nos pères:
La France est un beau royaume.
Je t’envoie quelques descriptions doublées de mes impressions. Tu les
liras à l’ombre d’une roche sauvage, tapissée de varech, fleurie de
perce-pierre.
Ces souvenirs, écho d’un passé plein des agitations de la vie et des
œuvres humaines viendront te chercher dans la suave solitude des grèves,
au milieu des beautés grandioses de la nature en face de ces immenses
plaines azurées qui se nomment la mer et le ciel.
AMBOISE
Amboise, dont les armes sont: Paillé d’or et de gueules de six pièces,
s’élève aux bords de la Loire. La situation de cette petite ville est
charmante. Le regard suit avec délice le fleuve puissant qui chemine
sous le beau ciel de la Touraine, à travers des coteaux boisés, des
plaines verdoyantes, des rives fleuries. Son histoire liée à celle de
toute la province, dont elle était autrefois la capitale, offre de
l’intérêt. Le château a grand air de loin et de près.
Cent ans avant Jésus-Christ, César avait déjà un fort bâti sur la
montagne, dans l’emplacement même où se trouve le château. Les empereurs
Dioclétien, Constantin, Gratien, le possédèrent tour à tour. Il passa
ensuite en bien des mains, soutint des sièges, fut pris et repris, et
tout cela ne favorisait guère le développement de la ville, mais alors
on passait la vie... à se battre.
Le fort n’existe plus depuis des siècles, mais un quartier de la ville
actuelle porte encore le nom de _vieille Rome_, et la domination romaine
a laissé là un souvenir fort curieux, et qui fixe l’attention des
touristes. Il s’agit de vastes souterrains ouverts dans le roc de la
montagne, sous le château. On appelle ces souterrains creusés de main
d’hommes, et bien cimentés, _greniers de César_. Ils ont chacun quatre
étages. Au milieu se trouve un escalier en pierre, de cent vingt
marches, communiquant à chaque étage.
Ce n’est guère que sous Charles VII, Louis XI et Charles VIII, que la
ville d’Amboise parvint au point où nous la retrouvons aujourd’hui. Mal
percée, mal bâtie, son petit cachet vieillot n’est pas déplaisant; au
contraire, il contraste avec le mouvement qui l’anime. La Loire favorise
son commerce et son activité.
Le château la domine de sa majestueuse grandeur. Quels larges remparts
et quelles grosses tours! Elles sont là deux jumelles, l’une au nord,
l’autre au midi, ayant trente mètres de haut et cinq mètres de diamètre.
Le plus curieux, c’est qu’elles ont à l’intérieur une route carrossable.
On pouvait autrefois arriver en voiture jusqu’au faîte, qui se trouve au
niveau de la cour intérieure, d’où la vue est splendide. J’admire le
grand balcon en fer forgé. Un cruel souvenir s’y rattache cependant. Au
dire de notre cicérone, c’est à ce grand balcon, que furent pendus les
pauvres Huguenots, qui avaient conspiré contre Henri II et la terrible
Catherine de Médicis.
Involontairement, je me suis baissée, en passant à la petite porte où
Charles VIII, se rendant en courant au Jeu de Paume, se frappa si
durement le front qu’il en mourut quelques heures après, bien jeune, à
vingt-huit ans.
Nous avons admiré la chapelle ogivale, dédiée à Saint Hubert, et
regardée comme un véritable bijou d’architecture gothique.
C’est principalement à partir du XVe siècle que la ville d’Amboise
s’agrandit et que le château devient le témoin d’évènements qui forment
quelques pages intéressantes de l’histoire de France.
En 1469, Louis XI y institua l’Ordre de Saint Michel.
Charles VIII y naquit en 1470.
Saint Vincent de Paul, quittant la Calabre, mandé par Louis XI, séjourna
au château d’Amboise.
Louis XII vint rarement à Amboise, c’est cependant lui qui fit forger le
grand balcon, dont je viens de parler.
François Ier passa une grande partie de sa jeunesse au château
d’Amboise, avec sa mère; mais devenu roi, il trouva cette demeure trop
petite. Ce fut dans ce château que, célébrant en 1515, la première année
de son règne, les noces de Renée de Montpensier avec le duc de Lorraine,
il perça de son épée un sanglier furieux, qui, s’échappant de la cour
royale, où on l’avait enfermé, s’était élancé dans un escalier qu’il
avait gravi jusqu’aux appartements de la reine.
Trois ans plus tard, en 1519, mourait à Amboise, où ses cendres
reposent, Léonard de Vinci, le grand artiste, tout à la fois peintre,
poète, écrivain et architecte, que François Ier, par sa munificence
et son goût éclairé pour les arts, retenait près de lui.
Au mois de décembre 1539, François Ier arrivant de Loches avec
Charles-Quint montait au château par l’escalier de la grosse tour,
lorsque le feu prit aux tapisseries qui décoraient les rampes; les deux
monarques faillirent être brûlés.
Henri II fit son entrée solennelle à Amboise, le 16 avril 1554; François
II et Marie Stuart y arrivèrent le 29 novembre 1559.
A la fin de 1562, Charles IX fit paraître à Amboise un édit de
pacification entre les catholiques et les protestants.
Henri III y fonda un collège en 1574.
La Fontaine dit en parlant du château d’Amboise: «Il fut un temps où on
le faisait servir de berceau à nos rois, et véritablement, c’était un
berceau d’une matière assez solide et qui n’était pas pour se renverser
facilement.»
Non, ce berceau n’était pas pour se renverser facilement, car il était
aussi l’une des quatre places fortes: Amboise, Tours, Loches et Chinon,
que possédait encore le pauvre roi de Bourges, Charles VII, avant que
l’_Envoyée_ des Cieux ne fût venue relever la couronne de France et
raffermir le trône.
Cependant, dès la fin du XVe siècle, la Cour ne vint plus séjourner à
Amboise. Les rois de France préférèrent habiter leur capitale et les
châteaux voisins, tels que Fontainebleau, Versailles, Compiègne et
autres demeures royales plus rapprochées de Paris.
On ne l’a pas oublié, c’est dans le château d’Amboise qu’Abd-el-Kader,
prisonnier de guerre, fut détenu avec toute sa famille pendant cinq ans,
depuis 1847, jusqu’en octobre 1852, date de sa mise en liberté.
LE CHATEAU DE BLOIS
Ce beau château qui fut le séjour favori des Valois est rempli de
souvenirs, au point de vue de l’art et de l’histoire. Comme l’a écrit M.
de la Saussaye: si le style c’est l’homme, ne peut-on pas dire aussi que
l’art c’est l’époque, car dans les monuments qu’il nous a laissés, on
retrouve comme un reflet de l’esprit et du caractère des mœurs et des
habitudes du temps.
Le château de Blois, composé d’édifices de différents styles, se partage
en quatre parties distinctes.
La première remonte à la plus haute antiquité: ce fut d’abord une
forteresse, à laquelle se rattache, pendant plusieurs siècles,
l’histoire des comtes de Blois, issus de Hugues Capet.
Cette première partie renferme la Grande Salle des Etats, ou Halle des
Comtes de Blois. Cette salle, destinée aux assemblées populaires ou
seigneuriales, était alors une partie aussi intégrante d’un édifice du
moyen-âge, que la tour du donjon dans un château féodal.
Au temps de la bataille d’Azincourt (XVe siècle) le château de Blois
était une place formidable. La chapelle et le corps de bâtiments dans
lequel s’ouvre la porte principale ont été construits par Louis XII,
dans le style architectural qui précède la Renaissance. La façade du
nord est due à François Ier, qui avait la manie de la truelle. La
façade ouest, à Gaston d’Orléans, d’après les plans de Mansard. Cette
partie serait superbe et digne du célèbre architecte, si elle ne se
trouvait pas si voisine des chefs-d’œuvre de Louis XII et de François
Ier. Bref, tout ce qui reste de ces immenses constructions est
magnifique. Ah! quelle brillante époque que celle de la Renaissance,
avec toutes ses richesses d’ornementations, avec cette profusion de
détails exquis qui la caractérise. Tout est orné, brodé, enjolivé,
jusqu’aux tuyaux de cheminées. C’est un amas de gigantesques gargouilles
en pierres, de pilastres cannelés, d’arcades ogivales, de colonnettes
élancées, de délicieuses arabesques. L’art s’est montré prodigue. Voici
le porc-épic de Louis XII et la salamandre de François Ier. Ce n’est
pas non plus sans un petit frémissement de satisfaction, que j’ai
retrouvé les armes d’Anne de Bretagne, tantôt encadrées de la
Cordelière, tantôt soutenues par des anges. On sait combien ce sujet a
été poétiquement traité par les sculpteurs du moyen-âge, que l’on
appelait alors avec raison _Les maîstres de pierres vives_.
Malheureusement, les pierres vives du château de Blois, ont encore plus
souffert de l’injure des hommes que de celle du temps.
C’est la façade nord qui m’a le plus séduite. Ce fut celle-là aussi qui
convint davantage au bon La Fontaine, lorsqu’il visita Blois, en 1663.
«Ce qu’a fait faire François Ier, dit-il, à le regarder au dehors, me
contenta plus que tout le reste; il y a force petites galeries, petites
fenêtres, petits balcons, petits ornements sans régularité et sans
ordre, et c’est justement cela, qui fait quelque chose de grand, qui
plaît.»
La Fontaine avait raison, sauf qu’il a un peu trop prodigué l’adjectif
petit.
«L’ensemble de cette partie est pleine d’élégance et de majesté. Ici,
comme à Chambord, c’est le grand escalier à jour, magnifique de pensée
et d’exécution, qui est la pièce capitale.
«Et l’esprit, soudain se représente cet admirable escalier, revêtu de
tout le luxe de sa décoration primitive; il revoit ses balcons avec
leurs balustres, les salamandres et les F couronnées, dans les caissons
des rampes; les sculptures des niches et des entablements, les chiffres
gigantesques de François Ier et de Claude de France, les hermines et
les fleurs de lys sans nombre, et les arabesques qui étreignaient les
contreforts comme les rameaux entrelacés d’un lierre. Puis, il croit
voir passer le roi François Ier montant les degrés, entouré de sa
cour brillante; les femmes aux chaperons de velours étincelants de
pierreries, aux étroits corsages et aux robes traînantes; les hommes à
la toque ornée d’une longue plume, au justaucorps noir, à crevés couleur
de feu, au manteau court et à la large dague: ou bien encore, le roi
Henri III, descendant de ses appartements à la nuit, suivi de ses pages
et de ses mignons, entouré de ses quarante-cinq, et allant aux
flambeaux, entendre à Saint-Sauveur, la messe de Noël...»
Ce magnifique escalier conduit aux appartements du premier étage,
occupés jadis par Catherine de Médicis. Voilà son oratoire, sa chambre à
coucher où elle mourut en 1589, son cabinet de toilette, son cabinet de
travail, dont les ravissantes boiseries sculptées ne comptent pas moins
de deux cent quarante-huit sujets d’ornementation, tous différents les
uns des autres, nous dit notre guide. Toutes ces pièces sont
complètement vides, il ne reste que quelques peintures murales, des
boiseries et de magnifiques cheminées sculptées. De ce cabinet de
travail si élégant, on passe dans la tour du moulin ou des oubliettes et
l’on entre dans une affreuse prison fermée de portes de fer, un noir
cachot qui se trouve ainsi de plain-pied avec les appartements royaux.
Ce sont ces mêmes appartements qu’habita Marie de Médicis, lorsqu’elle
était sinon prisonnière, du moins exilée au château de Blois. C’est de
là, qu’elle s’échappa, en descendant de la fenêtre de l’oratoire, par
une échelle de corde et avec l’aide du duc d’Epernon. Au second étage se
trouvent les appartements de Henri III, distribués exactement comme
ceux de sa mère. Nous avons gravi le petit escalier de pierre, enfoui
dans la muraille, par lequel il descendit chez elle après le meurtre du
duc de Guise.
Voilà le cabinet de travail du roi, où il se tint pendant la sanglante
tragédie. Voilà son cabinet de toilette, où deux moines en prière
demandaient à Dieu «le succès d’une expédition entreprise pour le repos
du royaume.» Voici le couloir, sorte d’arrière-cabinet, avec sa porte
biaise, près de laquelle Guise reçut les premiers coups. Voici enfin la
chambre à coucher du roi, dans laquelle Guise vint mourir!
Comme tous les vieux châteaux, le château de Blois, qui aurait si bien
pu se contenter de l’Histoire, a ses légendes, des légendes terribles,
bien entendu. On parla longtemps avec mystère des _oubliettes_, au pied
desquelles, dans un souterrain, gisaient les ossements des victimes. Des
travaux entrepris par le génie militaire ont permis d’examiner ces
lieux, jadis inaccessibles. Ce souterrain étroit et profond renfermait
effectivement quantité d’ossements, mais ils avaient tous appartenu à
des animaux domestiques, et il y a lieu de penser que c’était là qu’on
jetait les débris des cuisines situées suivant l’usage dans les dessous
du château.
La chapelle, d’un style élégant, fut construite par Louis XII, sur
l’emplacement d’une autre chapelle très ancienne, dont il était déjà
question au IXe siècle.
Les fins détails d’architecture sont bien conservés, mais il ne reste
plus rien de la tribune en bois sculpté, d’un travail précieux, dans
laquelle le roi assistait à l’office divin; disparus aussi, les beaux
tableaux donnés par Louis XII et ses successeurs, parmi lesquels on
remarquait une vierge du Pérugin. Je me suis accoudée au balcon de la
chambre à coucher de Louis XII. C’était de ce balcon qu’il se plaisait à
causer avec son premier ministre et ami le cardinal d’Amboise, qui se
plaçait à la fenêtre d’une petite construction en bois, élevée au-dessus
de la porte d’un hôtel que l’on voit tout proche du château.
Beaucoup d’évènements importants se sont déroulés au château de Blois.
Bien des questions militaires et politiques s’y sont agitées. Nombre de
pages de l’Histoire de France sont là inscrites sur ses pierres. En
remontant la chaîne des âges, le touriste ému, pénétré de son sujet,
revient par la pensée, vers un passé de plusieurs siècles, et le
reconstitue tout entier. En précisant ses souvenirs, il évoque les
grands personnages qui habitèrent le château de Blois, il les voit, il
les écoute, il revit avec eux les jours évanouis et il retrouve comme en
un rêve superbe, les grandes figures de Louis XII, Anne de Bretagne,
Charles IX, Catherine de Médicis, Henri III, Marguerite de Valois, la
Marguerite des marguerites, Jeanne d’Arc, Dunois, le premier homme de
guerre de son époque, les Guises, François Ier, qui n’habita guère le
château de Blois qu’au commencement de son règne, pendant qu’il faisait
construire la partie qui porte son nom. Chambord ensuite fit tort à
Blois.
Il voit encore défiler Charles-Quint qui séjourna quelques jours à Blois
en allant à Chambord, Jeanne d’Albret, Isabelle de France, Marie Stuart,
Coligny, Mademoiselle de Montpensier, la grande Mademoiselle, Charles
II, le prétendant à la couronne d’Angleterre, Louis XIV, qui s’y arrêta
quelques jours en se rendant à Saint-Jean-de-Luz, pour épouser l’infante
d’Espagne. C’est là qu’il vit pour la première fois Mademoiselle de La
Vallière.
Voilà la chambre où Valentine de Milan (dont l’histoire a enregistré la
tendresse conjugale) vint avec ses enfants, pleurer son époux, assassiné
en 1407. C’est là, dans ce vieux château de Blois, qu’elle prit pour
emblème, une _chantepleure_ (arrosoir), entre deux S, initiales de
_soupir_ et de _soucy_, avec la mélancolique devise restée célèbre:
«Plus ne m’est rien, rien ne m’est plus» que l’on voyait répétée sur
toutes les tentures noires qui garnissaient sa chambre. C’est en vain
qu’elle demanda justice. Elle ne put survivre à sa douleur et au
triomphe de son ennemi, et mourut à Blois, à l’âge de trente-huit ans,
après avoir donné l’exemple de la plus chaste vertu, au milieu de la
cour licencieuse d’Isabeau de Bavière. «Le quatrième jour de décembre,
dit Juvénal des Ursins, mourut de courroux et de deuil, la duchesse
d’Orléans.»
C’est encore dans l’enceinte fortifiée du château de Blois que Jeanne
d’Arc (avril 1429), fit son entrée aux acclamations de la multitude.
Elle y séjourna plusieurs jours, en attendant les renforts promis par le
roi. Pendant ce temps là, Jeanne priait et écoutait ses voix, sainte
Catherine et sainte Marguerite qui lui dirent: «_Prends l’étendard de
par le Roi du Ciel et fait quérir l’épée de Charles-Martel_.»
C’est donc à Blois et non à Poitiers comme l’ont prétendu quelques
écrivains, que Jeanne fit faire l’étendard qui devait la conduire au
triomphe.
Quant à l’épée, voici son histoire.
On croit que l’église primitive de la paroisse Sainte-Catherine, dans
l’arrondissement de Chinon, fut fondée par Charles Martel, en 732, après
la bataille gagnée sur Abdérame et à l’endroit où l’on avait cessé de
poursuivre les Sarrazins. Il y déposa l’épée dont il s’était servi
durant le combat, et ce fut cette même épée que Jeanne d’Arc envoya
chercher (1429) comme un signe de victoire.
La cœur s’émeut au souvenir de ces preux héroïques, de ces fiers
chevaliers qui, conduits par Jeanne, guerroyaient pour le roi et
sauvaient la patrie!...
C’est encore au château de Blois, dans l’un de ces appartements
majestueux, que Charles d’Orléans, le prince le plus accompli de son
temps, charmé des beautés de la nature, en un jour de printemps, écrivit
ce charmant rondel, qui le place en tête des poètes du XVe siècle:
Le temps a laissié son manteau
De vent, de froidure et de pluye,
Et s’est vestu de broderye,
De soleil raiant[2] cler et beau.
Il n’y a beste, ne oiseau
Qui en son jargon ne chante ou crye:
Le temps a laissié son manteau
De vent, de froidure et de pluye.
Rivière, fontaine et ruisseau
Portent, en livrée jolie,
Gouttes d’argent, d’orfèvrerie;
Chacun s’abille de nouveau,
Le temps a laissié son manteau
De vent, de froidure et de pluye.
En 1462, le 27 juin, Louis XII, fils de Charles d’Orléans et de Marie de
Clèves, naquit au château de Blois. Louis XI fut son parrain et lui
donna son nom. «Il eut à cette occasion de _grandes chères_ à merveille,
dit saint Gelais, trop longues _à mettre par escrit_.» Ce qui nous prive
encore une fois de tous ces détails intimes de la vie au moyen-âge, dont
nous sommes si friands aujourd’hui. C’est au château de Blois que le
filleul de Louis XI apprit, dans la nuit du 7 avril 1498, l’évènement
qui le faisait roi, c’est-à-dire la mort imprévue de Charles VIII au
château d’Amboise. C’est aussi dans ce même château que Louis XII,
parlant à la Trémoïlle, prononça ces paroles mémorables: «Ce n’est pas
au Roi de France, à venger les injures du duc d’Orléans.»
Le célèbre Machiavel fit deux séjours au château de Blois, en 1501 et en
1510, pour prendre part à des conférences diplomatiques, comme
ambassadeur de la république florentine, alliée de Louis XII.
C’est au château de Blois, que naquit le 25 octobre 1510, la seconde
fille de Louis XII et de Anne de Bretagne. Elle reçut le nom de Renée,
qu’elle devait illustrer un jour, dit Dom Lobineau, par son savoir et
par la protection qu’elle accorda aux lettres.
C’est encore ici que Jeanne d’Albret entourée d’une brillante escorte,
vint préparer le mariage de son fils avec Marguerite de Valois.
Sans les chroniqueurs du temps, il serait impossible de se faire une
idée du somptueux intérieur des châteaux royaux et princiers du
moyen-âge; des plaisirs variés: tournois, comédies, musique, bals et
festins qu’on y donnait, avec «grande ordonnance» et grand souci du
cérémonial et du décorum qui régnait déjà parmi les dames et les
demoiselles d’honneur, les pages, les chevaliers. On le voit, de tous
temps, M. Protocole et Mme Etiquette ont fait des leurs.
Le château de Blois eut donc ses jours de fêtes et ses jours de deuil.
Joies et douleurs, sourires et larmes, n’est-ce pas la vie?
Anne de Bretagne mourut au château de Blois le 9 janvier 1514. «Louis
XII, dit Seyssel, qui l’avait si tant aimée, qu’il avait déposé en elle
tous ses plaisirs et toutes ses délices, la pleura amèrement. Il voulut
porter le deuil en noir, contre l’usage, et resta trois jours enfermé
dans son cabinet, sans vouloir voir personne. Il serait difficile aussi
de peindre le chagrin de ses dames d’honneur et de ses chevaliers
bretons; car c’est à tort qu’on a attribué à François Ier
l’introduction des dames d’honneur à la cour, c’est à la reine de
France, Anne de Bretagne, qu’on doit cette institution.
La reine Anne habita souvent le château de Blois après son second
mariage, avec Louis XII, qui avait une prédilection marquée pour ce
château.
La cour de la reine Anne, dit Brantôme, était une fort belle école pour
les dames et les demoiselles qui, pouvant se façonner sur le modèle de
la reine, restaient sages et vertueuses.
Anne est la première reine de France qui ait eu ses gardes particuliers;
usant de ses prérogatives de duchesse de Bretagne, elle avait en plus
des gentilhommes ordinaires de la cour, cent chevaliers, tous bretons,
qui l’accompagnaient aux offices et dans ses promenades. Si ses
chevaliers appartenaient aux premières familles de la Bretagne, ses
dames et demoiselles d’honneur portaient les plus beaux noms de France:
Charlotte d’Aragon, Anne de Bourbon, Catherine et Germaine de Foix,
Blanche de Montgazon, Jeanne de Rohan-Guémenée, Catherine de Barres,
Louise de Bourdeille, tante de Brantôme, et bien d’autres. Ces dames se
réunissaient autour de la reine pour travailler ensemble à des ornements
d’église. On garde à Blois le souvenir d’une chape, ruisselante de
perles et d’or, destinée au Pape. Les bonnes mœurs, l’esprit et la
grâce, qui régnaient alors à la cour de France, étaient en grande
réputation dans toute l’Europe.
Mais je m’oublie, il en est toujours ainsi quand je parle de notre bonne
duchesse, quand je me rappelle sa vie si courte par les années, si
longue par ses œuvres et ses bienfaits.
Ce fut aussi au château de Blois, que la princesse Claude de France, sa
fille, trépassa à vingt-cinq ans, le 20 juillet 1524. «Fatale année pour
la France, dit un historien, car elle perdit le duché de Milan, deux
armées et sa reine.»
C’est dans le château de Blois, que l’on réunit les sommes nécessaires à
la rançon de celui qui pouvait écrire après la défaite de Pavie: «Tout
est perdu fors l’honneur.»
François Ier préférait à Blois, Chambord; et plus tard à Chambord,
Fontainebleau, qui devint sa demeure favorite, ce qui lui faisait dire
quand il y allait: _Je m’en vais chez moi_. C’est François Ier qui
fit transporter au château de Fontainebleau la belle bibliothèque du
château de Blois, formée par Louis XII. Elle se composait alors
d’environ mille neuf cent volumes, dont cent neuf seulement étaient
imprimés. Au dire des savants, cette bibliothèque, l’orgueil de la
France, faisait l’admiration de l’Europe.
Parmi tant de manuscrits précieux, on remarquait au premier rang les
heures d’Anne de Bretagne, qui sont encore aujourd’hui l’un des plus
riches trésors de la bibliothèque nationale.
Toutes les marges de ce précieux volume sont ornées d’une fleur, d’une
plante peinte d’après nature, avec son nom en latin et en français. On
en compte trois cents, exécutées avec une telle perfection, qu’on ne
ferait pas mieux à présent, et que cet ouvrage est regardé comme le type
le plus parfait de l’art à cette époque.
C’est à Blois, à la fin de l’année 1565, que Charles IX trama avec une
patience et une dissimulation extraordinaires, l’odieuse, l’abominable
St-Barthelémy.
Blois, qui fut le premier témoin de la popularité et de la domination
des Guises, devait devenir plus tard le témoin de leur ruine, et leur
tombeau.
Henri III, malgré cette noblesse de parole et cette bienveillance de
langage, qui lui étaient habituelles, sentait grandir chaque jour son
excitation contre les Guises. Son cœur était plein, il allait déborder.
Le château traverse alors une ère d’horreurs et de crimes. La reine
Catherine, très ébranlée par tous ces évènements, ne tarda pas elle-même
à mourir. Je viens de voir la chambre où elle rendit le dernier soupir.
A l’avènement de la Maison de Bourbon, l’importance historique du
château de Blois commence à décroître. En 1635, Gaston d’Orléans lui
rend quelque prestige; retiré à son château de Blois, il le restaure, il
entreprend même une reconstruction générale. Ses jardins, où il
entretient des collections de plantes les plus rares, sont comparés aux
célèbres vergers d’Alcinoüs, et les terrasses, aux jardins suspendus de
Babylone.
Le duc d’Orléans ne recherche pas la gloire ardente des conquérants: ses
plaisirs sont plus doux, et il cultive toutes les plantes utiles à la
santé et les fait distribuer aux pauvres de Blois.
«Que l’on cesse désormais d’admirer les parterres de Pestum, où la rose
fleurit deux fois l’année, et les pommes des Hespérides, confiées à la
garde du Dragon toujours éveillé! S’il était permis de comparer quelque
chose aux champs de l’Eden, ce serait Blois, le merveilleux ouvrage de
Gaston. Dans l’étroit espace d’un jardin, il a rassemblé et fait croître
toutes les plantes que la terre féconde nourrit dans son sein, les plus
humbles comme les plus superbes. Le fils de Bersabée avait appris à
connaître tous les végétaux, depuis l’herbe des gazons jusqu’au cèdre du
Liban; Gaston les cultiva tous et sut leur assigner le terrain propre à
chacun d’eux, plaçant sur un sol aride les plantes des montagnes, et
confiant à une terre humide, celles des vallées, afin que toutes se
montrassent parées de leurs ornements naturels, et que l’étude en fût
rendue plus facile.»
Voilà pour l’extérieur. L’intérieur s’enrichit d’un riche médailler,
d’estampes et de pierres gravées, de collections d’oiseaux et
d’insectes. «Gaston d’Orléans n’était étranger, selon l’expression du
temps, à aucun genre de curiosité.»
Une remarque très particulière, c’est que les trois collections
artistiques les plus précieuses, possédées par la France: la
Bibliothèque des manuscrits, le Cabinet des médailles et le Muséum
d’Histoire naturelle doivent leur origine ou leur accroissement aux
richesses accumulées dans le château de Blois.
Pendant les règnes de Louis XV et de Louis XVI, le château de Blois fut
confié à des gouverneurs qui ne daignèrent même pas l’habiter.
La Révolution le mutila horriblement pour en faire une caserne.
Plus tard, avec cet esprit qui détruit les choses sous prétexte de les
utiliser, on songea à y installer la Préfecture. Il fut question de
jeter bas _les masures_ de Louis XII pour y substituer une belle grille
de fer.
Une Commission réclama en vain les jardins du Roi pour y établir un
jardin botanique, ils furent vendus en détail. L’Administration civile
et militaire semblait ne pas comprendre la valeur de ces chefs-d’œuvre,
et se complaire à leur destruction.
Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Il en est ainsi fort
heureusement des générations et des goûts.
En 1841, la Comission des monuments historiques vint enfin classer et
sauver le château de Blois des mains, quelque peu vandales, qui le
mutilaient depuis trop d’années.
C’est avec soin maintenant que l’on entretient cet admirable château, ce
superbe diamant, parmi les joyaux du beau royaume de France.
A chaque instant, je consultais l’excellent ouvrage de M. de la
Saussaye, sur le château de Blois.
Rien n’est plus saisissant que de lire les grandes pages de l’histoire,
sur le lieu même où elles se déroulèrent. C’est ce que je faisais de
temps en temps, à la grande contrariété du guide, qui voulait tout
expliquer à sa manière.
Nous avons visité le Musée, au premier étage de l’aile de Louis XII. Les
tableaux offrent sans doute de l’intérêt, mais tout l’ensemble m’a paru
trop moderne.
Une dernière salle attend les touristes; elle est remplie de
photographies plus ou moins réussies, de bibelots plus ou moins
artistiques, représentant sur papier, sur bois, sur porcelaine, le
château sous tous ses aspects.
Notre guide en jupon, c’est une justice à lui rendre, ne s’est pas
montrée plus aimable comme marchande que comme cicérone; et je l’avoue
tout bas, cette dernière salle m’a fait complètement descendre des
hauteurs de l’histoire, pour rentrer dans les mesquines réalités de la
vie.
La vieille ville de Blois a beaucoup de cachet; elle fut entièrement
dévalisée par les Prussiens en 1870.
C’est égal, l’ennemi qui sut lui voler tant de choses, n’a pu lui
enlever son grand air d’autrefois.
Les vieux hôtels habités jadis par les seigneurs de la Cour intéressent
par leur architecture et les souvenirs qu’ils rappellent. Je citerai les
hôtels d’Amboise, d’Epernon, de Cheverny ou petit Louvre, de Guise,
d’Alluye, de la Chancellerie et... il y en a d’autres.
J’ai encore vu avec intérêt la belle vieille fontaine Louis XII, la
Halle au blé, style moyen-âge.
Le plus bel édifice moderne de Blois, est l’évêché. Les jardins
s’étendent en terrasses régulières, et de la plus élevée, le panorama
est délicieux.
C’est aussi à Blois que se trouve l’église Saint-Nicolas, la plus belle
de tout le département, après celle de Vendôme.
Blois a de jolies promenades. Quelle ville, d’ailleurs, n’a pas son
Mail! La promenade des _Allées_ est une belle arrivée sous bois, elle a
plus d’une demi-lieue et aboutit à une forêt. De la butte des Capucins,
chantée par Victor Hugo, la vue n’a d’autres bornes que la limite d’un
horizon sans fin. Les trois forêts qui entourent Blois étaient
extrêmement considérables au moyen-âge. Depuis trois siècles, elles ont
la même étendue, et comprennent environ dix mille hectares, rapportant
annuellement un million.
En 1814, l’Impératrice Marie-Louise se retira à Blois; c’est de là que
sont datés ses derniers actes.
Autour de Blois sont encore de bien beaux châteaux. J’ai visité Chaumont
et Chambord, le roi des châteaux.
Les autres, hélas, je ne les ai vus... que dans mon guide qui signale
particulièrement Cheverny, dont l’architecture extérieure et le mobilier
intérieur, sont dignes l’un de l’autre; le château de Beauregard,
monument historique fort remarquable et les imposantes ruines du château
de Bury.
CHAUMONT
Chaumont, rebâti par l’amiral Charles de Chaumont, neveu du cardinal
Georges d’Amboise, présente le type imposant du château féodal dans
toute sa sévère grandeur.
Ponts-levis et fossés, chemin de ronde couvert sur les machicoulis,
tours et tourelles, hautes cheminées et toits pointus, rien ne manque à
cette antique demeure qui garde son aspect formidable. Un pont-levis
donne accès au porche, au-dessus duquel se détache un médaillon sculpté
aux armes de Louis XII et d’Anne de Bretagne. La lettre L est posée sur
un semis de fleurs de lys, et l’A au milieu des hermines de Bretagne;
d’autres armoiries sont incrustées à la hauteur de ce médaillon sur les
deux grosses tours qui gardent le porche: à droite les armes de Georges
d’Amboise, d’illustre mémoire, surmontées du chapeau de cardinal; à
gauche, celles de son neveu Charles de Chaumont, amiral et grand maître
de France; à l’entrée, sur les créneaux de la tour de droite, se voient
aussi les signes cabalistiques de Catherine de Médicis.
De la cour intérieure, formant terrasse, s’ouvre une perspective
admirable sur la vallée de la Loire et les forêts qui teintent l’horizon
de leurs masses foncées. On pourrait presque dire, comme devant l’Océan,
qu’on a la vue de l’infini. C’est une mer de feuillage que la brise fait
onduler en leur donnant l’agitation et le bruissement des vagues.
Le fleuve complète le tableau. Quelle belle nappe argentée et miroitante
que la Loire à cet endroit! Le pont qui la traverse semble posé là pour
l’agrément du décor. Du reste, j’admire tous les ponts jetés sur la
Loire, soit par l’Etat, soit par l’administration des chemins de fer; ce
sont des œuvres de conception hardie et de grandiose exécution. L’un
d’eux, assis sur cinquante-neuf arches de vingt-et-un mètres de hauteur
a sept cent cinquante-et-un mètres de longueur.
«Le voyageur qui parcourt la belle levée de Tours aperçoit constamment
Chaumont pendant plus de six lieues sous des aspects aussi variés
qu’enchanteurs.»
Il faut croire qu’il n’en était pas ainsi autrefois, car on assure que
ce vieux donjon, accroché au flanc d’un coteau boisé, était si bien
caché dans la verdure, qu’il put échapper ainsi au sac révolutionnaire
de 1793. Cela explique sa conservation et celle de tous les objets
précieux qu’il renferme.
Les salons, sobrement meublés dans le style Renaissance, sont tendus de
magnifiques tapisseries de Beauvais et des Gobelins, fraîches comme si
elles dataient d’hier. C’est avec le plus grand intérêt que j’ai visité
les appartements historiques: la chambre de Diane de Poitiers, la
chambre de Catherine de Médicis, la salle du Conseil, la salle des
Gardes, la grande galerie qui rappelle celle de Louis XII au château de
Blois; la chapelle avec son rétable et ses sièges en chêne sculpté, et
ses beaux vitraux, le chapeau du cardinal d’Amboise y tient une place
d’honneur. La chambre _authentique_ de Catherine de Médicis m’a
particulièrement frappée. Voilà le lit à colonnes tendu de soie à
ramages pâlie par le temps, où cette reine impérieuse cherchait le
sommeil et où l’insomnie dut tenir plus d’une fois sa paupière ouverte.
Ces sièges à hauts dossiers, tourmentés par l’habile ciseau d’un artiste
inconnu, durent aussi bien souvent reposer ses membres fatigués.
Voilà le prie-Dieu brodé aux armes de France, sur lequel elle
s’agenouilla. Le missel est encore ouvert sur l’accoudoir, ses feuilles
sont jaunes et semblent garder la trace, l’usure des doigts, de celle
qui les tournait souvent, et distraitement, sans doute, quand son esprit
s’occupait plus de la terre que du ciel. Voilà la table de toilette,
l’aiguière, les flacons, les coupes, les boîtes à poudre et à mouches
dont l’élégante florentine se servait «pour réparer du temps
l’irréparable outrage.» Voici également les chandeliers à deux branches,
en cuivre massif, garnis de grosses chandelles du temps en cire jaune.
Tout en allant d’un meuble à l’autre, du bureau de travail qui contint
plus d’un secret d’Etat, aux coffres sculptés qui servaient à ramasser
le linge et les effets personnels, je me demandais si vraiment toutes
ces choses avaient appartenu et servi à Catherine de Médicis et je me
disais qu’en tout cas: _si non è vero_...
Cette chambre ouvre directement sur la tribune de la chapelle, dont elle
n’est séparée que par un lourd rideau d’étoffe foncée. A droite de cette
tenture, une petite porte conduit à la chambre qu’occupait Ruggieri,
«l’astrologue aux almanachs, et aux horoscopes,» comme l’appelait le
peuple; le confident, le conseil de la reine, qui l’accompagnait dans
tous ses voyages. Il était chargé, comme chacun sait, de prédire suivant
la marche et les différents reflets des étoiles, les destinées du
royaume.
Les personnes qui aiment à lire dans l’avenir consultent encore Cosme
Ruggieri, cherchant à appliquer ses prédictions au temps présent, et à
tirer des oracles de ses phrases embrouillées sujettes à différentes
interprétations ou de ses paraboles savantes, auxquelles chacun peut
donner le sens qui lui plaît; langage obscur et mystérieux qui constitue
la véritable science des sorciers du passé et des voyants de l’avenir.
Sa chambre aux sombres boiseries, est fort modeste. Elle ne contient
plus que son coffre-fort en fer. Son énorme clef, presque effrayante à
voir, doit rappeler celles que portaient à cette époque, les guichetiers
de la Bastille et autres lieux du même genre. Voilà pour le passé. Quant
aux communs récemment construits, ils ont mis à contribution tout ce que
l’élégance et le confort modernes ont de plus perfectionné. C’est dans
l’emplacement de ces servitudes qu’au XVIIIme siècle, l’italien Nini
établit une fabrique de poterie, dont quelques spécimens sont conservés
sous vitrine, dans l’une des salles du château.
Le parc est beau, certaines parties sont fort pittoresques, entr’autres,
la vallée ombreuse d’un petit ruisseau qui coule au bas de pentes
rapides et boisées, sur lequel on a jeté deux ponts rustiques du plus
charmant effet. Ces deux ponts solidement charpentés, et pour lesquels
on semble ne pas avoir ménagé le bois, sont cependant d’un genre
nouveau.
Au bout du premier pont, on aperçoit le faîte d’un gigantesque tronc
creux; on pense que cet arbre antique est contemporain du château. C’est
un vieux chêne miné par le temps, écorce rugueuse et crevassée, branches
sans feuillage, tordues et brisées. Vous pénétrez dans ce tronc, dont
l’intérieur est encore plus large que celui du chêne légendaire de la
Prévalaye, près Rennes, et vous avez la surprise d’y rencontrer un
escalier en spirale, qui dégringole dans toute la hauteur du tronc.
En bas, nouveau pont rustique franchissant la petite vallée. Le curieux
de tout ceci, et pourquoi je me suis étendue sur cette description,
c’est que les deux ponts, aux massives rondelles de bois, à peine
équarri, taillé à coups de hache, ainsi que le gigantesque chêne, tout
cela d’une imitation parfaite, est en ciment.
On a conservé et entretenu d’après les premiers plans, le _Mail_ de la
Reine, orné l’été, de grands orangers, peut-être contemporains de ceux
de Versailles, et la _Motte_, sa promenade favorite, pleine d’ombre et
de fraîcheur. Ah! si ces vieux arbres pouvaient parler, si ces témoins
muets d’un autre âge pouvaient raconter l’histoire intéressante de leur
époque, que de choses nouvelles, que de révélations piquantes
n’entendrait-on pas!
En 1559, Diane de Poitiers, à son grand déplaisir, se vit contrainte par
Catherine de Médicis, d’échanger son cher Chenonceaux contre Chaumont.
Il passa ensuite entre les mains de la duchesse de Bouillon, qui épousa
Henri de la Tour, père de Turenne. Madame de Staël y séjourna pendant
son exil. Benjamin Constant l’a également habité. Il est aujourd’hui la
propriété de la Princesse de Broglie.
CHAMBORD
C’est en silence et muette d’admiration que j’ai contemplé Chambord,
cette création splendide, le plus beau des châteaux de la vallée de la
Loire. La merveille des merveilles du style renaissance enfoui comme un
trésor dans le pays le plus triste et le plus malsain de la France, la
Sologne.
Voilà donc Chambord, le don national de la France au duc de Bordeaux qui
toute sa vie en porta le nom et ne l’habita jamais.
Depuis le jour où il lui fut offert, que de changements, que d’illusions
tombées, que de rêves évanouis! Là, dans ces vastes appartements si
longtemps éclairés du pur rayon de l’espérance, et qu’aujourd’hui le
vide et la solitude envahissent de plus en plus; là, dans cette belle
demeure si déserte et que personne ne semble plus devoir faire revivre,
l’esprit s’emplit de souvenirs et l’âme de tristesse. Ah! dans ce grand
château français, que de châteaux en Espagne furent bâtis jadis par tous
les royalistes qui vinrent le visiter; alors on comptait voir le roi
reprendre non seulement possession de son château, mais aussi de sa
couronne. L’enfant de la Providence en est devenu le vieillard, sans
qu’il lui ait été donné de reprendre le chemin de sa patrie et le trône
de ses ancêtres. La mort est venue briser les derniers espoirs fondés
sur ce prince religieux et chevaleresque, grandi encore par l’exil et
qui, de l’aveu même des ennemis les plus acharnés de la royauté, restera
dans l’histoire l’une des plus nobles figures du XIXe siècle.
Le château de Chambord forme un carré long de cent cinquante-six mètres
sur cent dix-sept, flanqué aux angles de grosses tours rondes. Ce
système de construction en enveloppe un second, soutenu également par de
massives tours circulaires à pignons pointus. Les deux façades se
confondent au nord en une immense ligne partagée en trois sections par
les tours qui s’y rencontrent. Ce qui caractérise surtout le château de
Chambord à l’extérieur, c’est le nombre et la variété de ses ornements.
«Chambord, monument féerique, forêt de campaniles, de tours, de
cheminées, de lucarnes, de dômes et de tourelles», est un éblouissement
pour l’archéologue et même pour le simple touriste; principalement dans
la partie supérieure que décorent d’innombrables sculptures, salamandres
gigantesques, flèches aiguës, clochetons élégants, terrasses à
balustres.
Le joyau de l’intérieur de Chambord est l’escalier central en spirale, à
double rampe superposée, tout en appartenant au même noyau; la
disposition est telle que deux personnes peuvent en même temps monter et
descendre sans se rencontrer. Au-dessus des voûtes des quatre salles,
divisées en trois étages, et au niveau des terrasses qui les recouvrent,
s’arrête la double rampe et commence le couronnement de forme pyramidale
ayant trente-deux mètres de hauteur, surmonté d’une fleur de lys en
pierre, d’au moins deux mètres; il produit le plus grand effet.
La chapelle, achevée par Henri II, est en parfait état de conservation.
On compte à Chambord treize grands escaliers, sans parler des petits,
cachés dans l’épaisseur des murs; quatre cent quarante pièces: chambres,
salles, salons, galeries. Je n’ai point essayé de parcourir ce dédale
d’appartements où il n’y a rien à voir: ce beau château n’est pas
meublé; quelques tableaux de maîtres, des portraits, ornent
particulièrement le grand salon et la chambre du maréchal de Saxe. On y
voit Louis XIV, Mme de Maintenon, Anne d’Autriche, Mme de la
Fayette, etc. La statue d’Henri V, d’une grande pureté de lignes et
d’une vérité d’expression remarquable, décore le grand salon de
réception.
L’enceinte du parc forme la limite d’une commune qui y est contenue tout
entière; il compte trente-cinq kilomètres de tour, et comprend de
magnifiques futaies et d’immenses taillis peuplés de toute espèce de
gibier.
La forêt de Chambord n’approche certainement pas de celle de
Fontainebleau qui compte près de dix-neuf mille hectares, mais elle est
plus grande que la forêt de Chantilly qui n’a que deux mille quatre cent
cinquante hectares; le parc de Chambord compte cinq mille cinq cents
hectares, dont quatre mille cinq cents de bois, cinq fermes et quatorze
étangs.
Il est traversé par une rivière, le Cosson. On y arrive par six portes
et avenues, avec pavillons de garde. Dès l’an 1090, il est question de
Chambord, maison de plaisance et de chasse des comtes de Blois.
Plus tard, il fut acquis avec le comté de Blois par Louis d’Orléans,
frère de Charles VI, et réuni à la couronne par l’élévation au trône de
Louis XII. «Pendant bien longtemps, on attribua cette admirable
construction à des artistes italiens.
On nommait le Primatice et le Rosso, mais des recherches plus modernes
permettent d’en attribuer la construction à Pierre Nepveu, dit
Trinqueau, architecte natif d’Amboise.
Le domaine appartenait depuis longtemps à la couronne, quand François
Ier fit commencer les travaux. Pendant douze ans, dix-huit cents
ouvriers, dit-on, y travaillèrent sans relâche, et en 1519,
Charles-Quint, visitant Chambord, l’appelait déjà _un abrégé des
merveilles que peut enfanter l’industrie humaine_. Pendant la plus
grande partie de sa vie, François Ier habita Chambord, devenu son
œuvre et sa résidence favorite. Il avait deux bonnes raisons pour cela,
son goût pour la chasse, et son amour pour la comtesse de Toury qui
habitait un château voisin. D’après les archives du trésor royal,
François Ier dépensa à construire Chambord quatre cent
quarante-quatre mille cinq cent soixante-dix livres, ce qui représente
aujourd’hui plus de cinq millions, et mourut sans que son œuvre fut
complètement terminée.
Henri II continua les travaux inachevés par son père. Après lui, la Cour
habita Chambord, mais sans l’embellir. Louis XIII s’y plaisait. Louis
XIV, qui portait partout son amour du faste et des grandeurs, y donna
des fêtes brillantes et pour y loger sa suite fit exécuter divers
remaniements. C’est à Chambord qu’eurent lieu les premières
représentations de _Pourceaugnac_ 1669, et du _Bourgeois gentilhomme_
1670. Louis XV donna Chambord à son beau-père, le roi Stanislas de
Pologne, qui l’habita huit années, et combla les fossés. Le maréchal de
Saxe, auquel il avait été donné en 1748, loin de l’embellir n’y fit rien
de bien, au contraire. La famille de Polignac en obtint la jouissance du
roi Louis XVI en 1777. Pendant la révolution, le gouvernement y établit
un dépôt de remonte.
Napoléon Ier y installa la quinzième cohorte de la Légion d’Honneur,
mais c’est au Camp de Boulogne en 1804 que furent distribuées les
premières décorations. L’Empereur présida à cette imposante cérémonie,
assis dans l’antique fauteuil du roi Dagobert expressément transporté de
Paris à Boulogne, avec les casques de Bayard et de Duguesclin.
C’est sur cet antique fauteuil que s’asseyaient les rois francs de la
première race pour recevoir, lorsqu’ils prenaient le commandement, les
hommages et serments des grands du royaume; il est de bronze, doré par
places, fondu et ciselé avec des têtes de panthères pour ornements.
Ce siège, tout _ce qu’il y a de plus authentique_, fut conservé pendant
plusieurs siècles dans le trésor de l’Abbaye de Saint-Denis. Après la
suppression des monastères, il passa au Palais-Royal, où il fut conservé
avec tout le soin que méritait un meuble aussi précieux, plus tard il
fut déposé au cabinet des médailles.
Il fit encore un long séjour au Musée des Souverains, installé dans le
beau château de Saint-Germain. Aujourd’hui il habite la bibliothèque
nationale où on peut le voir au Cabinet des Antiques.
Après la bataille de Wagram l’empereur érigea Chambord en principauté et
en fit don au maréchal Bertier à la condition de terminer le château.
Après la mort du prince de Wagram, sa veuve ne pouvant l’achever ni même
l’entretenir, obtint l’autorisation, après en avoir coupé tous les bois,
de le vendre.
C’est alors qu’une souscription nationale, proposée par le Comte Adrien
de Calonne, combattue par Paul-Louis Courier, racheta le domaine de
Chambord au prix de un million cinq cent quarante deux mille francs,
pour l’offrir au duc de Bordeaux qui venait de naître.