Le système européen qui a duré tant bien que mal, depuis 1871 jusqu'à la

guerre, reposait sur l'hexarchie, le directoire des six grandes

puissances (France, Angleterre, Italie, Allemagne, Autriche, Russie),

dont le «concert» préalable était requis pour régler les difficultés

orientales. Si ces puissances ne s'étaient mises d'accord entre elles,

n'importe quelle affaire de Macédoine eût été insoluble ou bien elle eût

pris les proportions les plus graves et les «hexarques» se fussent

entrechoqués. Le concert européen était une assurance contre ces

risques. C'était en même temps une vague survivance de l'ancienne

chrétienté, une sorte de syndicat de la civilisation européenne en face

de l'Islam. A quoi s'ajoutait un principe qui avait été autrefois un

dogme: celui de l'intégrité de l'Empire ottoman. Quelle que fût la

décrépitude de cet Empire, on en revenait toujours à la nécessité d'y

toucher le moins possible, d'abord pour éviter d'entrer dans l'ère

tumultueuse des partages, c'est-à-dire des compétitions, et ensuite par

le sentiment que l'ancienne Turquie représentait la forme la plus

modérée et la plus européenne de l'Islam. On n'aurait rien gagné quand

les vieux diplomates turcs, les vizirs prudents et subtils avec lesquels

on avait l'habitude de causer seraient remplacés par des fanatiques. La

révolution jeune-turque avait donné l'avant-goût de ce que produirait en

Orient le réveil du nationalisme par le libéralisme. Et surtout

Constantinople, «cette funeste Constantinople», est une ville qui excite

tant de convoitises que le mieux était qu'elle restât turque pour que

personne ne pût s'en emparer.

Il est vrai que, d'après les accords conclus entre les principaux alliés

pendant la guerre, Constantinople devait revenir à la Russie. Que fût-il

arrivé si la Russie était restée fidèle à l'Entente jusqu'à la fin et

si, victorieuse avec nous, elle avait réclamé son lot? Elle ne l'eût

sans doute pas eu davantage que nous n'avons eu le nôtre sur le Rhin, et

l'on se fût tiré d'affaire en recourant à l'expédient ordinaire et en

maintenant l'intégrité de la Turquie par raison d'État européenne. Les

Turcs ont peut-être perdu plus qu'ils ne pensent à l'effondrement de

l'Empire russe. En Orient aussi il y avait un équilibre classique, qui

neutralisait les convoitises, et que rien n'a encore remplacé.

Après de longues hésitations, étendant la main pour la retirer ensuite,

l'Angleterre n'a pas osé se saisir de Constantinople. Elle l'a mise

seulement à portée des Grecs, ses hommes de paille. La ville reste au

sultan ou plutôt le sultan reste dans la ville. Mais quelle est son

autorité? Où sont les Turcs qui lui obéissent? Les Grecs le cernent

jusque dans la banlieue de sa capitale. Une commission internationale,

la Commission des Détroits, est plus souveraine que lui. Des forces

d'occupation, avec un commandement interallié, resteront en permanence

sur le Bosphore. Théoriquement, Constantinople ne doit être à personne.

Il faudra bien qu'un jour elle soit à quelqu'un. Le système qui consiste

à internationaliser les points sensibles de la carte remplace un

équilibre naturel qui a disparu, par un équilibre artificiel. C'est une

solution provisoire. C'est une transition. Tout ce que les Alliés ont pu

faire à Constantinople, c'est de reculer un dangereux procès.

A l'un des lieux les plus importants du monde, il y a un vide, une place

énorme pour l'inconnu. Sur l'avenir de Constantinople et de l'Asie

Mineure, il est impossible de porter le moindre pronostic. Une seule

chose est sûre. La Grèce, pour être en mesure de conserver les vastes

territoires qu'elle reçoit et dont la défense sera ardue, devra devenir

beaucoup plus forte qu'elle ne l'est, tellement forte qu'il ne lui soit

pas plus difficile de prendre Constantinople que de garder Smyrne. La

Grèce sera l'Empire de Byzance ou bien elle reperdra la Thrace et

l'Ionie.

En somme, l'Asie Mineure a été cassée et morcelée comme l'Europe

centrale et orientale. La ressemblance est si curieuse que l'Arménie y

tient la même place que la Pologne, serrée comme elle entre deux ennemis

qui n'ont qu'à se rejoindre pour l'écraser. Mais si l'avenir est déjà

obscur dans l'Europe du Centre et de l'Est, pour l'Asie Mineure on

cherche en vain des points de repère. Le chaos en est pire puisque les

nationalités s'y trouvent mêlées aux mandats des puissances européennes,

les Croisades à la Société des Nations, les restes du protectorat

chrétien de la France au trafic du pétrole et à la protection des routes

de l'Inde, tout cela au contact d'une force, celle de l'Islam, dont la

direction et le développement échappent à tout calcul, et avec la menace

que représentera toujours la Russie survenant pour réclamer sa part.

A ces frontières de deux mondes et de deux civilisations, la paix

atteint une déliquescence complète, si complète que personne n'a voulu

servir de protecteur à l'orpheline Arménie. Méfiance, abstention qui ne

résolvent rien. Une cause d'incertitude est ajoutée à d'autres causes.

Au cas d'un nouvel accident européen, il y a en Asie Mineure la matière

d'un immense incendie. _Hinc movet Euphrates, illinc Germania bellum._

Vraie du temps de Virgile, vraie en 1914, cette correspondance peut

l'être encore. De l'Euphrate au Rhin, le rapport est presque constant et

la France se trouve lourdement engagée en Asie Mineure, pour garder au

moins en Syrie une parcelle de son antique héritage, tandis qu'il lui

reste, pour une longue période, à régler ses comptes avec les Allemands.

Un peu comme l'Empire austro-hongrois, l'Empire turc avait duré surtout

par la difficulté qu'éprouvait l'Europe à se passer de lui et à le

remplacer. Ces vieilles constructions offraient l'avantage d'être

connues. De plus elles neutralisaient les conflits des races et des

religions. Les services qu'elles avaient rendus autrefois seront

regrettés. Si la Turquie, comme l'Autriche, était devenue malfaisante,

le principe du mal était dans une grande Allemagne. Et comme le principe

du mal subsiste, il faudra voir encore ce que l'influence d'un puissant

État germanique produira aux lieux où ces édifices politiques

s'élevaient autrefois. Ce qui est sûr, c'est que, pour la France, qui

avait partout une situation acquise par le temps, que ses intérêts par

conséquent devaient rendre conservatrice, qui a toujours perdu aux

bouleversements depuis que sa fortune nationale est faite, pour un vieux

pays comme le nôtre, les démolitions ne valent rien. A chacune nous

laissons quelque chose de notre capital. Avec une régularité frappante,

depuis le milieu du siècle dernier, chaque fois qu'un aspect de

l'ancienne Europe a changé (et c'était toujours parce que nous l'avions

voulu ou permis), la France a été la première à pâtir. En Orient

surtout, où nous occupions sans frais une place privilégiée, il était

prudent de ne toucher à rien ou de limiter les dégâts à la plus petite

surface possible. Les Turcs ne posséderont que quelques provinces d'Asie

Mineure. Notre influence ne s'y étendra plus que sur une faible zone.

Nous aurons peu de profit et beaucoup de charges. Qu'y gagnera le monde?

A ce point dangereux du contact de l'Europe avec l'Asie, le vide

appellera peut-être d'autres conquérants. Alors on regrettera ceux que

les siècles avaient apprivoisés.

CHAPITRE X

POSITION DE LA FRANCE

Après avoir eu jusqu'à vingt-cinq alliés et associés pendant la guerre,

la France n'a trouvé que la Belgique pour aller avec elle à Francfort,

en avril 1920, et elle n'a trouvé personne pour appuyer ni même pour

approuver son action en Pologne quatre mois plus tard. Si une

catastrophe s'était produite à Varsovie, notre isolement eût été

complet. Un revirement favorable n'a eu lieu qu'après le sauvetage de la

Pologne. Cette expérience doit servir à guider notre politique

extérieure.

De même que nous devons encore entretenir une armée, consacrer des

sommes immenses à notre défense nationale, nous devons chercher des

garanties et des sécurités politiques au dehors. Vainqueurs de

l'Allemagne, avec les avantages et les supériorités que la victoire

comporte, nous sommes dans une situation qui, néanmoins, ne diffère pas

essentiellement de celle où nous nous trouvions après 1871. Alors vingt

et un ans s'étaient écoulés avant que nous eussions avec la Russie une

convention militaire encore bien incomplète, bien imprécise. Il avait

fallu douze années de plus avant de nous rapprocher de l'Angleterre, et

le rapprochement n'était pas fini en 1914 puisqu'il n'y avait pas

d'alliance franco-britannique en règle. Dans l'Europe nouvelle, une

Europe pulvérisée, la recherche des alliances ne sera pas moins ardue.

Peut-être le sera-t-elle davantage.

Notre politique reste dominée, notre voie reste tracée par la question

allemande. Si l'on excepte la Belgique, la question allemande ne se pose

pour personne comme elle se pose pour nous. En 1871, la création de

l'Empire allemand n'avait inquiété ni même choqué aucune des puissances

européennes. L'Angleterre, par une tragique erreur, y avait vu un gage

d'équilibre continental et des raisons de se réjouir. Comment veut-on

qu'elle s'alarme, aujourd'hui que l'Allemagne est vaincue et que toutes

les précautions ont été prises pour qu'elle ne puisse, de longtemps,

redevenir une rivale sur mer? Nous n'aurons comme alliés que les peuples

qui sentiront comme nous le besoin de se protéger contre un réveil

possible de l'Empire allemand et qui se sentiront assez forts pour

s'exposer à un conflit avec lui. Ce n'est pas tout. Nous aurons à nous

assurer contre une coalition germano-russe, éventuelle sans doute, mais

qu'il sera plus prudent de considérer comme probable. Accroissement de

difficultés pour trouver des partenaires qui consentent à courir ce

double risque. L'exemple du mois d'août 1920 nous montre que la Pologne,

attaquée par la Russie, avec une Allemagne hostile dans le dos, n'a

trouvé aucun concours parmi ses voisins. Nous avons dû venir à son aide:

c'est le type de l'alliance qu'il faut tenir à bras tendu. Il en serait

exactement de même si la Pologne était un jour attaquée par les

Allemands, la Russie étant prête à profiter de son désastre et à la

poignarder par derrière.

La marche de l'Allemagne est tout indiquée. C'est par l'Est qu'elle

commencera sa libération et sa revanche. Si nous n'intervenons pas

délibérément le jour où elle essayera de reconstituer sa frontière

orientale, si nous renouvelons la funeste abstention de Sadowa, alors,

un an, dix ans ou vingt ans plus tard, le danger sera pour nous. Mais

dans le cas d'un second Sadowa, surtout si l'occasion choisie par

l'Allemagne est propice, si la préparation diplomatique du coup a été

habile, nous devrons nous résigner à agir seuls ou à peu près seuls et

même peut-être à être désapprouvés. Cet isolement et cette

désapprobation sont indiqués par le pacte de garantie qui a été ajouté

au traité de Versailles et que n'ont d'ailleurs ratifié jusqu'ici ni les

États-Unis ni l'Angleterre. Cette garantie nous est promise dans le cas

d'une «agression non provoquée» et non dans un autre, c'est-à-dire

qu'elle suppose une agression directe, lancée spécialement contre la

France. Même alors, à moins que l'évidence ne fût aussi éclatante qu'en

1914, nos garants voudraient d'abord une enquête, des débats dans leurs

parlements avant de se porter à notre secours. C'est dire qu'une

agression bien machinée par une dépêche d'Ems ne nous ouvrirait aucun

droit à cette garantie très conditionnelle. Quant à une agression

indirecte, celle dont serait victime un pays ami et solidaire du nôtre

(pensons toujours à la Pologne, si découverte, si exposée), quant à une

annexion, même sans violence (comme celle de l'Autriche), qui

accroîtrait dangereusement le territoire et les forces de l'Allemagne:

tous ces cas-là, dont nous aurions pourtant à supporter les

répercussions si nous demeurions inertes, rentreraient dans la catégorie

de ceux où, par notre intervention, nous serions considérés comme les

provocateurs. Il ne nous resterait qu'à en prendre hardiment notre parti

en expliquant au monde que, pour lui épargner un 1914, il ne faut pas

répéter la faute de 1866.

Les futures difficultés, telles qu'elles se dessinent déjà, auront un

double caractère. D'abord elles seront d'une gravité croissante. Le

danger, à l'origine, n'apparaîtra qu'à des yeux très exercés et à des

hommes très perspicaces. Les foules y resteront insensibles et les

gouvernements seront tentés de les nier. En second lieu, ces difficultés

seront surtout terrestres et continentales. Il n'y a plus, dans les mers

d'Europe, de concurrence maritime sérieuse pour l'Empire britannique.

L'Angleterre sera donc portée à se désintéresser des conflits qui

pourront survenir, tant qu'il ne se produira pas d'accident qui affecte

les détroits et Constantinople.

On vit encore sur l'idée que les alliances de la guerre se perpétueront.

Ce serait désirable, mais extrêmement peu naturel. Une coalition, et

surtout une coalition aussi vaste, ne peut pas survivre aux conditions

qui l'ont créée. Tant de peuples ne peuvent pas garder le même point de

vue, n'avoir qu'un seul intérêt. Celui de la France est d'être payée par

l'Allemagne et d'être en sécurité vis-à-vis de l'Allemagne. Des

alliances avec des pays qui n'ont pas les mêmes raisons que nous de

considérer le problème allemand comme le problème principal, des

alliances qui nous conduiraient à renoncer à une partie de nos droits

seraient bien pesantes. Elles constitueraient pour nous une servitude ou

bien elles ne fonctionneraient qu'avec des frottements continuels. Ce

n'est pas tout. Il nous faut des alliés qui voient les affaires

allemandes avec les mêmes yeux que nous. Mais nous avons aussi à faire

en sorte que nos alliances ne soient pas telles qu'elles apportent à

l'Allemagne elle-même des alliés. Nous avons déjà montré, sans craindre

les répétitions ni l'insistance, que notre option pour la Pologne

aggrave le danger d'une conjonction germano-russe. Ce risque ne saurait

être multiplié ailleurs. Ce qui peut se présenter un jour, c'est un

syndicat des vaincus et des mécontents, bien plus actif, bien plus

facile à constituer que celui de vainqueurs et des profiteurs. Il

importe de se souvenir que, si la guerre de 1914 a tant duré, si la

victoire a été si difficile, si coûteuse, si tardive, c'est parce que la

politique de l'Entente a été impuissante à désagréger le bloc ennemi

autrement que par les armes. Reconstituer ce bloc, c'est donc la

première chose à éviter, tandis que, d'autre part, il importe de ne pas

nous aliéner les États qui ont joué sur le même tableau que nous et qui

ont eu moins de comptes à demander à l'Allemagne qu'aux Hongrois ou aux

Bulgares. Tâche malaisée. Que nous puissions avoir avec nous tous ces

États, c'est assurément chimérique. Il est plus chimérique encore

d'espérer que nous les réconcilierons tous avec leurs anciens

adversaires et que la France exercera une protection paternelle sur la

famille des moyens et petits États. Notre ressource sera d'essayer des

séries de réconciliations, l'essentiel étant de prévenir un bloc de

l'Europe centrale dont la direction appartiendrait encore à l'Allemagne,

et de couper la ligne Berlin-Vienne-Budapest-Sofia. Il n'est pas douteux

que si, pendant la guerre, la Bulgarie avait pu être détachée de la

coalition adverse, cette défection nous eût été plus utile que

l'alliance roumaine et elle eût été profitable à la Roumanie elle-même.

Dans des cas pareils il faut savoir choisir. C'est ainsi qu'une

Tchéco-Slovaquie neutre, même hostile, si c'était possible, serait

encore préférable à un système germano-hongrois de l'Europe centrale.

Ces choix seront délicats. Ils ne devront pas être faits à la légère.

Mieux vaudra en prendre l'initiative que de les subir. Nous

n'obtiendrons pas, pour prendre encore un exemple, que la Hongrie se

rapproche également des trois pays à qui elle a dû céder des

territoires. Son propre intérêt lui conseille de ne pas réunir toujours

ces trois voisins dans la même méfiance et dans la même hostilité et de

se réconcilier avec les uns ou avec les autres. Quelles que soient les

sympathies et quels que soient les ressentiments que l'on puisse avoir,

il est clair, pour la froide raison, qu'une entente des Hongrois, des

Roumains et des Bulgares, si elle pouvait être formée sous nos auspices,

constituerait un barrage véritable, supérieur, parce qu'il serait mieux

groupé et mieux placé, à celui qui semble avoir été construit par les

traités et dont le moindre défaut est de se présenter sur des points

dispersés, sans avantages contre un bloc adverse disposant, comme en

1914, des fameuses «lignes intérieures».

Nous n'avons jeté sur la question des alliances que quelques lueurs. Il

faut reprendre les choses par le commencement.

L'Allemagne d'abord. Nous devons compter avec sa mauvaise volonté

persistante, probablement accrue, à mesure qu'elle se relèvera et

qu'elle se fortifiera. Nous devrons la surveiller, nous tenir en garde

contre ses ruses et ses retours offensifs, être prêts, tout au moins, à

la contraindre à remplir ses engagements essentiels. Cette tâche

demandera une attention soutenue et de longs efforts. En définitive,

notre politique extérieure reste dominée par le problème allemand. Il

devait en être ainsi du moment que nous demeurions les voisins d'une

Allemagne unitaire, sur laquelle nous n'exerçons pas d'influence, sur

laquelle n'avons de prise que d'un seul côté et par une occupation

provisoire, une Allemagne enfin (c'est le refrain de ce livre) qui

compte 20 millions d'habitants de plus que nous.

La surveillance de l'Allemagne, l'exécution non pas même intégrale, mais

partielle, du traité de Versailles, absorbera presque toute notre

activité et nos forces pendant les années à venir. Avec une Allemagne

unitaire, avec une grande Germanie, non seulement une véritable entente,

mais une détente même est exclue, à moins que nous ne renoncions à nos

revendications élémentaires, y compris celle de notre sécurité. Il est

inutile de s'arrêter à cette hypothèse. Il est même dangereux d'y

penser.

Les négociateurs français du traité de Versailles ont été conséquents

avec eux-mêmes quand, après avoir conservé l'unité allemande, ils ont

cherché une garantie contre le danger qui subsistait et prévu le cas

d'une nouvelle agression. Cette garantie, comme nous venons de

l'indiquer, M. Clemenceau croyait l'avoir trouvée aux États-Unis et en

Angleterre. Pour l'acquérir, il avait fait d'importantes concessions au

point de vue américain et au point de vue anglais. En tout état de

cause, nous pouvions compter, avec plus ou moins de difficultés et de

retards, sur l'assistance des puissances anglo-saxonnes si nous étions

attaqués de la même manière et dans les mêmes conditions qu'en 1914 et

en admettant que l'histoire fût toujours semblable à elle-même.

Toutefois, il y avait loin de ce _casus foederis_, prévu pour un péril

éclatant et d'extrême urgence, à une alliance intime et permanente qui

eût joué dans la vie de tous les jours et pour l'application intégrale

du traité. Une telle alliance supposait que les États-Unis et la

Grande-Bretagne continueraient à avoir sur l'Allemagne les mêmes idées

que nous, à regarder le problème allemand comme le problème essentiel et

à ne pas avoir des intérêts et des soucis différents de ceux de la

France, qui est avant tout une puissance continentale et européenne.

Il a suffi de peu de temps pour que l'Amérique revînt à cette politique

purement américaine dont une menace, qu'elle avait fini par sentir sur

elle-même, avait été seule capable de l'arracher. Dans le cas le plus

favorable, les États-Unis, ayant éliminé le wilsonisme, nous laisseront

libres de nos mouvements et nous donneront leur approbation morale

chaque fois que nous pratiquerons une politique de conservation et

d'ordre. S'ils rompent avec les idées du président Wilson, c'est parce

que la Société des Nations leur a fait craindre d'être entraînés malgré

eux dans les complications européennes. Il serait donc imprudent de

compter de leur part sur un concours actif.

Quant à l'Angleterre, sa politique est celle de l'Empire britannique.

Les facilités mêmes qu'elle a rencontrées dans la paix pour élargir

démesurément son programme impérial l'ont inclinée à ne considérer les

affaires européennes que par rapport au monde entier. Nous sommes, nous,

obligés de tout subordonner aux comptes que nous avons à régler avec

l'Allemagne. Pour l'Angleterre, ces comptes sont réglés. Ses

préoccupations vont ailleurs. On se tromperait en lui demandant de

ranger les questions dans le même ordre d'importance que nous.

Il n'y a pas d'alliance franco-britannique. Il n'y en a plus depuis que

les engagements du pacte de Londres (celui de septembre 1914) ont été

remplis par la victoire remportée en commun et depuis que le traité de

Versailles a été signé. Tout au plus subsiste-t-il la solidarité que ce

traité a créée entre les signataires tenus à le faire respecter, ce qui

ne veut pas dire qu'ils l'interprètent toujours de la même façon. Les

tentatives qui ont été faites pour entraîner la Grande-Bretagne dans un

accord positif et défini ont échoué jusqu'à présent. Le gouvernement

britannique a décliné poliment la proposition d'entrer dans une alliance

franco-belge et il a été loué par une notable fraction de la presse

anglaise d'avoir refusé comme il convenait (_very properly_). Tout ce

qu'il a pu faire a été d'offrir une garantie de cinq années à la

Belgique, c'est-à-dire une sorte de retour au système de la neutralité

belge pour un temps extrêmement bref. Comment en serions-nous surpris? A

la veille même de 1914, une alliance en règle répugnait à l'Angleterre.

Nous n'avions jamais réussi à aller au-delà d'une «entente cordiale».

L'Allemagne battue, l'Angleterre aspire de nouveau à se dégager des

affaires du continent, à les surveiller et à les contrôler de haut, sans

s'y mêler à fond. On a tort, peut-être, de parler de retour au splendide

isolement. Ce n'est pas le principe même des alliances que l'Angleterre

repousse. Ce sont les alliances terrestres, si l'on peut les nommer

ainsi. Toutes ses préoccupations vont à la mer. Les statuts de la

Société des Nations peuvent lui être un bon prétexte pour se dérober aux

sollicitations. Mais, en dépit du Pacte, elle n'hésite pas, lorsqu'il

s'agit d'intérêts maritimes et coloniaux, à contracter des engagements

particuliers. Avec le Portugal, avec le Japon, elle a déjà renouvelé des

contrats devenus traditionnels. La Grèce est le pion qu'elle pousse dans

la Méditerranée orientale. Et c'est aussi par les intérêts coloniaux et

maritimes que nous aurons le plus de chances de nous entendre avec les

Anglais. A une condition, toutefois. C'est que nous tenions notre place

et notre part en Orient, que nous y soyons forts, que nous n'y

paraissions pas en parents pauvres. Il ne faudra pas nous laisser

évincer ni conduire aux échanges coûteux. Et il ne faudra pas non plus,

quand tout nous ordonne de nous concentrer, que le compagnonnage anglais

nous disperse, nous envoie monter la garde et guerroyer dans des lieux

lointains où jamais, avant les grandes démolitions, un soldat français

n'avait paru et n'avait eu besoin de paraître. La France, à grands

frais, doit conserver une puissante armée parce qu'elle n'a pas,

vis-à-vis de l'Allemagne, les sécurités indispensables. Elle est seule,

parmi les pays de l'Entente, à posséder une sérieuse organisation

militaire qu'il ne sera jamais permis de considérer comme un luxe. Pour

ceux qui se sont empressés de nous abandonner le fardeau de la

conscription, la tentation est grande de tirer sur cette provision, de

nous charger des plus ingrates corvées, de nous conférer le mandat de

recevoir des coups et de récolter des rancunes pour des causes qui n'ont

avec la nôtre qu'un lointain rapport. Gendarmes pour le compte d'autrui,

nous avons ensuite à nous défendre contre des accusations d'impérialisme

et de militarisme d'une hypocrisie intolérable. Cela ne peut pas durer.

Notre armée est un capital national que nous ne devons pas gaspiller et,

si nous le prêtons, ne prêter qu'à gros intérêts, c'est-à-dire seulement

pour nos propres intérêts.

L'Angleterre a chez elle de nombreux soucis, de nombreuses tâches, et

elle n'a pas d'armée. Elle a supprimé la conscription, mesure de

circonstance, tardivement adoptée pendant la guerre, et qui répugne à

ses moeurs. Vis-à-vis des Allemands, vis-à-vis des Russes, elle écarte

rejette ou remet à plus tard les solutions énergiques. En Asie Mineure,

elle prend volontiers la France, ou, à son défaut, la Grèce pour soldat.

C'est que l'Angleterre n'a pas trop de ses forces pour elle-même, pour

l'Égypte, pour l'Inde, pour la Mésopotamie, pour l'Irlande. Quand le

gouvernement britannique, avec l'Allemagne ou avec les Soviets,

recommande, impose les ménagements et la conciliation, voilà encore à

quoi il pense.

A la fin du mois de juillet 1920, il a été distribué au Parlement

britannique un rapport du maréchal sir Henry Wilson, dont la conclusion

est lumineuse:

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