guerre, reposait sur l'hexarchie, le directoire des six grandes
puissances (France, Angleterre, Italie, Allemagne, Autriche, Russie),
dont le «concert» préalable était requis pour régler les difficultés
orientales. Si ces puissances ne s'étaient mises d'accord entre elles,
n'importe quelle affaire de Macédoine eût été insoluble ou bien elle eût
pris les proportions les plus graves et les «hexarques» se fussent
entrechoqués. Le concert européen était une assurance contre ces
risques. C'était en même temps une vague survivance de l'ancienne
chrétienté, une sorte de syndicat de la civilisation européenne en face
de l'Islam. A quoi s'ajoutait un principe qui avait été autrefois un
dogme: celui de l'intégrité de l'Empire ottoman. Quelle que fût la
décrépitude de cet Empire, on en revenait toujours à la nécessité d'y
toucher le moins possible, d'abord pour éviter d'entrer dans l'ère
tumultueuse des partages, c'est-à-dire des compétitions, et ensuite par
le sentiment que l'ancienne Turquie représentait la forme la plus
modérée et la plus européenne de l'Islam. On n'aurait rien gagné quand
les vieux diplomates turcs, les vizirs prudents et subtils avec lesquels
on avait l'habitude de causer seraient remplacés par des fanatiques. La
révolution jeune-turque avait donné l'avant-goût de ce que produirait en
Orient le réveil du nationalisme par le libéralisme. Et surtout
Constantinople, «cette funeste Constantinople», est une ville qui excite
tant de convoitises que le mieux était qu'elle restât turque pour que
personne ne pût s'en emparer.
Il est vrai que, d'après les accords conclus entre les principaux alliés
pendant la guerre, Constantinople devait revenir à la Russie. Que fût-il
arrivé si la Russie était restée fidèle à l'Entente jusqu'à la fin et
si, victorieuse avec nous, elle avait réclamé son lot? Elle ne l'eût
sans doute pas eu davantage que nous n'avons eu le nôtre sur le Rhin, et
l'on se fût tiré d'affaire en recourant à l'expédient ordinaire et en
maintenant l'intégrité de la Turquie par raison d'État européenne. Les
Turcs ont peut-être perdu plus qu'ils ne pensent à l'effondrement de
l'Empire russe. En Orient aussi il y avait un équilibre classique, qui
neutralisait les convoitises, et que rien n'a encore remplacé.
Après de longues hésitations, étendant la main pour la retirer ensuite,
l'Angleterre n'a pas osé se saisir de Constantinople. Elle l'a mise
seulement à portée des Grecs, ses hommes de paille. La ville reste au
sultan ou plutôt le sultan reste dans la ville. Mais quelle est son
autorité? Où sont les Turcs qui lui obéissent? Les Grecs le cernent
jusque dans la banlieue de sa capitale. Une commission internationale,
la Commission des Détroits, est plus souveraine que lui. Des forces
d'occupation, avec un commandement interallié, resteront en permanence
sur le Bosphore. Théoriquement, Constantinople ne doit être à personne.
Il faudra bien qu'un jour elle soit à quelqu'un. Le système qui consiste
à internationaliser les points sensibles de la carte remplace un
équilibre naturel qui a disparu, par un équilibre artificiel. C'est une
solution provisoire. C'est une transition. Tout ce que les Alliés ont pu
faire à Constantinople, c'est de reculer un dangereux procès.
A l'un des lieux les plus importants du monde, il y a un vide, une place
énorme pour l'inconnu. Sur l'avenir de Constantinople et de l'Asie
Mineure, il est impossible de porter le moindre pronostic. Une seule
chose est sûre. La Grèce, pour être en mesure de conserver les vastes
territoires qu'elle reçoit et dont la défense sera ardue, devra devenir
beaucoup plus forte qu'elle ne l'est, tellement forte qu'il ne lui soit
pas plus difficile de prendre Constantinople que de garder Smyrne. La
Grèce sera l'Empire de Byzance ou bien elle reperdra la Thrace et
l'Ionie.
En somme, l'Asie Mineure a été cassée et morcelée comme l'Europe
centrale et orientale. La ressemblance est si curieuse que l'Arménie y
tient la même place que la Pologne, serrée comme elle entre deux ennemis
qui n'ont qu'à se rejoindre pour l'écraser. Mais si l'avenir est déjà
obscur dans l'Europe du Centre et de l'Est, pour l'Asie Mineure on
cherche en vain des points de repère. Le chaos en est pire puisque les
nationalités s'y trouvent mêlées aux mandats des puissances européennes,
les Croisades à la Société des Nations, les restes du protectorat
chrétien de la France au trafic du pétrole et à la protection des routes
de l'Inde, tout cela au contact d'une force, celle de l'Islam, dont la
direction et le développement échappent à tout calcul, et avec la menace
que représentera toujours la Russie survenant pour réclamer sa part.
A ces frontières de deux mondes et de deux civilisations, la paix
atteint une déliquescence complète, si complète que personne n'a voulu
servir de protecteur à l'orpheline Arménie. Méfiance, abstention qui ne
résolvent rien. Une cause d'incertitude est ajoutée à d'autres causes.
Au cas d'un nouvel accident européen, il y a en Asie Mineure la matière
d'un immense incendie. _Hinc movet Euphrates, illinc Germania bellum._
Vraie du temps de Virgile, vraie en 1914, cette correspondance peut
l'être encore. De l'Euphrate au Rhin, le rapport est presque constant et
la France se trouve lourdement engagée en Asie Mineure, pour garder au
moins en Syrie une parcelle de son antique héritage, tandis qu'il lui
reste, pour une longue période, à régler ses comptes avec les Allemands.
Un peu comme l'Empire austro-hongrois, l'Empire turc avait duré surtout
par la difficulté qu'éprouvait l'Europe à se passer de lui et à le
remplacer. Ces vieilles constructions offraient l'avantage d'être
connues. De plus elles neutralisaient les conflits des races et des
religions. Les services qu'elles avaient rendus autrefois seront
regrettés. Si la Turquie, comme l'Autriche, était devenue malfaisante,
le principe du mal était dans une grande Allemagne. Et comme le principe
du mal subsiste, il faudra voir encore ce que l'influence d'un puissant
État germanique produira aux lieux où ces édifices politiques
s'élevaient autrefois. Ce qui est sûr, c'est que, pour la France, qui
avait partout une situation acquise par le temps, que ses intérêts par
conséquent devaient rendre conservatrice, qui a toujours perdu aux
bouleversements depuis que sa fortune nationale est faite, pour un vieux
pays comme le nôtre, les démolitions ne valent rien. A chacune nous
laissons quelque chose de notre capital. Avec une régularité frappante,
depuis le milieu du siècle dernier, chaque fois qu'un aspect de
l'ancienne Europe a changé (et c'était toujours parce que nous l'avions
voulu ou permis), la France a été la première à pâtir. En Orient
surtout, où nous occupions sans frais une place privilégiée, il était
prudent de ne toucher à rien ou de limiter les dégâts à la plus petite
surface possible. Les Turcs ne posséderont que quelques provinces d'Asie
Mineure. Notre influence ne s'y étendra plus que sur une faible zone.
Nous aurons peu de profit et beaucoup de charges. Qu'y gagnera le monde?
A ce point dangereux du contact de l'Europe avec l'Asie, le vide
appellera peut-être d'autres conquérants. Alors on regrettera ceux que
les siècles avaient apprivoisés.
CHAPITRE X
POSITION DE LA FRANCE
Après avoir eu jusqu'à vingt-cinq alliés et associés pendant la guerre,
la France n'a trouvé que la Belgique pour aller avec elle à Francfort,
en avril 1920, et elle n'a trouvé personne pour appuyer ni même pour
approuver son action en Pologne quatre mois plus tard. Si une
catastrophe s'était produite à Varsovie, notre isolement eût été
complet. Un revirement favorable n'a eu lieu qu'après le sauvetage de la
Pologne. Cette expérience doit servir à guider notre politique
extérieure.
De même que nous devons encore entretenir une armée, consacrer des
sommes immenses à notre défense nationale, nous devons chercher des
garanties et des sécurités politiques au dehors. Vainqueurs de
l'Allemagne, avec les avantages et les supériorités que la victoire
comporte, nous sommes dans une situation qui, néanmoins, ne diffère pas
essentiellement de celle où nous nous trouvions après 1871. Alors vingt
et un ans s'étaient écoulés avant que nous eussions avec la Russie une
convention militaire encore bien incomplète, bien imprécise. Il avait
fallu douze années de plus avant de nous rapprocher de l'Angleterre, et
le rapprochement n'était pas fini en 1914 puisqu'il n'y avait pas
d'alliance franco-britannique en règle. Dans l'Europe nouvelle, une
Europe pulvérisée, la recherche des alliances ne sera pas moins ardue.
Peut-être le sera-t-elle davantage.
Notre politique reste dominée, notre voie reste tracée par la question
allemande. Si l'on excepte la Belgique, la question allemande ne se pose
pour personne comme elle se pose pour nous. En 1871, la création de
l'Empire allemand n'avait inquiété ni même choqué aucune des puissances
européennes. L'Angleterre, par une tragique erreur, y avait vu un gage
d'équilibre continental et des raisons de se réjouir. Comment veut-on
qu'elle s'alarme, aujourd'hui que l'Allemagne est vaincue et que toutes
les précautions ont été prises pour qu'elle ne puisse, de longtemps,
redevenir une rivale sur mer? Nous n'aurons comme alliés que les peuples
qui sentiront comme nous le besoin de se protéger contre un réveil
possible de l'Empire allemand et qui se sentiront assez forts pour
s'exposer à un conflit avec lui. Ce n'est pas tout. Nous aurons à nous
assurer contre une coalition germano-russe, éventuelle sans doute, mais
qu'il sera plus prudent de considérer comme probable. Accroissement de
difficultés pour trouver des partenaires qui consentent à courir ce
double risque. L'exemple du mois d'août 1920 nous montre que la Pologne,
attaquée par la Russie, avec une Allemagne hostile dans le dos, n'a
trouvé aucun concours parmi ses voisins. Nous avons dû venir à son aide:
c'est le type de l'alliance qu'il faut tenir à bras tendu. Il en serait
exactement de même si la Pologne était un jour attaquée par les
Allemands, la Russie étant prête à profiter de son désastre et à la
poignarder par derrière.
La marche de l'Allemagne est tout indiquée. C'est par l'Est qu'elle
commencera sa libération et sa revanche. Si nous n'intervenons pas
délibérément le jour où elle essayera de reconstituer sa frontière
orientale, si nous renouvelons la funeste abstention de Sadowa, alors,
un an, dix ans ou vingt ans plus tard, le danger sera pour nous. Mais
dans le cas d'un second Sadowa, surtout si l'occasion choisie par
l'Allemagne est propice, si la préparation diplomatique du coup a été
habile, nous devrons nous résigner à agir seuls ou à peu près seuls et
même peut-être à être désapprouvés. Cet isolement et cette
désapprobation sont indiqués par le pacte de garantie qui a été ajouté
au traité de Versailles et que n'ont d'ailleurs ratifié jusqu'ici ni les
États-Unis ni l'Angleterre. Cette garantie nous est promise dans le cas
d'une «agression non provoquée» et non dans un autre, c'est-à-dire
qu'elle suppose une agression directe, lancée spécialement contre la
France. Même alors, à moins que l'évidence ne fût aussi éclatante qu'en
1914, nos garants voudraient d'abord une enquête, des débats dans leurs
parlements avant de se porter à notre secours. C'est dire qu'une
agression bien machinée par une dépêche d'Ems ne nous ouvrirait aucun
droit à cette garantie très conditionnelle. Quant à une agression
indirecte, celle dont serait victime un pays ami et solidaire du nôtre
(pensons toujours à la Pologne, si découverte, si exposée), quant à une
annexion, même sans violence (comme celle de l'Autriche), qui
accroîtrait dangereusement le territoire et les forces de l'Allemagne:
tous ces cas-là, dont nous aurions pourtant à supporter les
répercussions si nous demeurions inertes, rentreraient dans la catégorie
de ceux où, par notre intervention, nous serions considérés comme les
provocateurs. Il ne nous resterait qu'à en prendre hardiment notre parti
en expliquant au monde que, pour lui épargner un 1914, il ne faut pas
répéter la faute de 1866.
Les futures difficultés, telles qu'elles se dessinent déjà, auront un
double caractère. D'abord elles seront d'une gravité croissante. Le
danger, à l'origine, n'apparaîtra qu'à des yeux très exercés et à des
hommes très perspicaces. Les foules y resteront insensibles et les
gouvernements seront tentés de les nier. En second lieu, ces difficultés
seront surtout terrestres et continentales. Il n'y a plus, dans les mers
d'Europe, de concurrence maritime sérieuse pour l'Empire britannique.
L'Angleterre sera donc portée à se désintéresser des conflits qui
pourront survenir, tant qu'il ne se produira pas d'accident qui affecte
les détroits et Constantinople.
On vit encore sur l'idée que les alliances de la guerre se perpétueront.
Ce serait désirable, mais extrêmement peu naturel. Une coalition, et
surtout une coalition aussi vaste, ne peut pas survivre aux conditions
qui l'ont créée. Tant de peuples ne peuvent pas garder le même point de
vue, n'avoir qu'un seul intérêt. Celui de la France est d'être payée par
l'Allemagne et d'être en sécurité vis-à-vis de l'Allemagne. Des
alliances avec des pays qui n'ont pas les mêmes raisons que nous de
considérer le problème allemand comme le problème principal, des
alliances qui nous conduiraient à renoncer à une partie de nos droits
seraient bien pesantes. Elles constitueraient pour nous une servitude ou
bien elles ne fonctionneraient qu'avec des frottements continuels. Ce
n'est pas tout. Il nous faut des alliés qui voient les affaires
allemandes avec les mêmes yeux que nous. Mais nous avons aussi à faire
en sorte que nos alliances ne soient pas telles qu'elles apportent à
l'Allemagne elle-même des alliés. Nous avons déjà montré, sans craindre
les répétitions ni l'insistance, que notre option pour la Pologne
aggrave le danger d'une conjonction germano-russe. Ce risque ne saurait
être multiplié ailleurs. Ce qui peut se présenter un jour, c'est un
syndicat des vaincus et des mécontents, bien plus actif, bien plus
facile à constituer que celui de vainqueurs et des profiteurs. Il
importe de se souvenir que, si la guerre de 1914 a tant duré, si la
victoire a été si difficile, si coûteuse, si tardive, c'est parce que la
politique de l'Entente a été impuissante à désagréger le bloc ennemi
autrement que par les armes. Reconstituer ce bloc, c'est donc la
première chose à éviter, tandis que, d'autre part, il importe de ne pas
nous aliéner les États qui ont joué sur le même tableau que nous et qui
ont eu moins de comptes à demander à l'Allemagne qu'aux Hongrois ou aux
Bulgares. Tâche malaisée. Que nous puissions avoir avec nous tous ces
États, c'est assurément chimérique. Il est plus chimérique encore
d'espérer que nous les réconcilierons tous avec leurs anciens
adversaires et que la France exercera une protection paternelle sur la
famille des moyens et petits États. Notre ressource sera d'essayer des
séries de réconciliations, l'essentiel étant de prévenir un bloc de
l'Europe centrale dont la direction appartiendrait encore à l'Allemagne,
et de couper la ligne Berlin-Vienne-Budapest-Sofia. Il n'est pas douteux
que si, pendant la guerre, la Bulgarie avait pu être détachée de la
coalition adverse, cette défection nous eût été plus utile que
l'alliance roumaine et elle eût été profitable à la Roumanie elle-même.
Dans des cas pareils il faut savoir choisir. C'est ainsi qu'une
Tchéco-Slovaquie neutre, même hostile, si c'était possible, serait
encore préférable à un système germano-hongrois de l'Europe centrale.
Ces choix seront délicats. Ils ne devront pas être faits à la légère.
Mieux vaudra en prendre l'initiative que de les subir. Nous
n'obtiendrons pas, pour prendre encore un exemple, que la Hongrie se
rapproche également des trois pays à qui elle a dû céder des
territoires. Son propre intérêt lui conseille de ne pas réunir toujours
ces trois voisins dans la même méfiance et dans la même hostilité et de
se réconcilier avec les uns ou avec les autres. Quelles que soient les
sympathies et quels que soient les ressentiments que l'on puisse avoir,
il est clair, pour la froide raison, qu'une entente des Hongrois, des
Roumains et des Bulgares, si elle pouvait être formée sous nos auspices,
constituerait un barrage véritable, supérieur, parce qu'il serait mieux
groupé et mieux placé, à celui qui semble avoir été construit par les
traités et dont le moindre défaut est de se présenter sur des points
dispersés, sans avantages contre un bloc adverse disposant, comme en
1914, des fameuses «lignes intérieures».
Nous n'avons jeté sur la question des alliances que quelques lueurs. Il
faut reprendre les choses par le commencement.
L'Allemagne d'abord. Nous devons compter avec sa mauvaise volonté
persistante, probablement accrue, à mesure qu'elle se relèvera et
qu'elle se fortifiera. Nous devrons la surveiller, nous tenir en garde
contre ses ruses et ses retours offensifs, être prêts, tout au moins, à
la contraindre à remplir ses engagements essentiels. Cette tâche
demandera une attention soutenue et de longs efforts. En définitive,
notre politique extérieure reste dominée par le problème allemand. Il
devait en être ainsi du moment que nous demeurions les voisins d'une
Allemagne unitaire, sur laquelle nous n'exerçons pas d'influence, sur
laquelle n'avons de prise que d'un seul côté et par une occupation
provisoire, une Allemagne enfin (c'est le refrain de ce livre) qui
compte 20 millions d'habitants de plus que nous.
La surveillance de l'Allemagne, l'exécution non pas même intégrale, mais
partielle, du traité de Versailles, absorbera presque toute notre
activité et nos forces pendant les années à venir. Avec une Allemagne
unitaire, avec une grande Germanie, non seulement une véritable entente,
mais une détente même est exclue, à moins que nous ne renoncions à nos
revendications élémentaires, y compris celle de notre sécurité. Il est
inutile de s'arrêter à cette hypothèse. Il est même dangereux d'y
penser.
Les négociateurs français du traité de Versailles ont été conséquents
avec eux-mêmes quand, après avoir conservé l'unité allemande, ils ont
cherché une garantie contre le danger qui subsistait et prévu le cas
d'une nouvelle agression. Cette garantie, comme nous venons de
l'indiquer, M. Clemenceau croyait l'avoir trouvée aux États-Unis et en
Angleterre. Pour l'acquérir, il avait fait d'importantes concessions au
point de vue américain et au point de vue anglais. En tout état de
cause, nous pouvions compter, avec plus ou moins de difficultés et de
retards, sur l'assistance des puissances anglo-saxonnes si nous étions
attaqués de la même manière et dans les mêmes conditions qu'en 1914 et
en admettant que l'histoire fût toujours semblable à elle-même.
Toutefois, il y avait loin de ce _casus foederis_, prévu pour un péril
éclatant et d'extrême urgence, à une alliance intime et permanente qui
eût joué dans la vie de tous les jours et pour l'application intégrale
du traité. Une telle alliance supposait que les États-Unis et la
Grande-Bretagne continueraient à avoir sur l'Allemagne les mêmes idées
que nous, à regarder le problème allemand comme le problème essentiel et
à ne pas avoir des intérêts et des soucis différents de ceux de la
France, qui est avant tout une puissance continentale et européenne.
Il a suffi de peu de temps pour que l'Amérique revînt à cette politique
purement américaine dont une menace, qu'elle avait fini par sentir sur
elle-même, avait été seule capable de l'arracher. Dans le cas le plus
favorable, les États-Unis, ayant éliminé le wilsonisme, nous laisseront
libres de nos mouvements et nous donneront leur approbation morale
chaque fois que nous pratiquerons une politique de conservation et
d'ordre. S'ils rompent avec les idées du président Wilson, c'est parce
que la Société des Nations leur a fait craindre d'être entraînés malgré
eux dans les complications européennes. Il serait donc imprudent de
compter de leur part sur un concours actif.
Quant à l'Angleterre, sa politique est celle de l'Empire britannique.
Les facilités mêmes qu'elle a rencontrées dans la paix pour élargir
démesurément son programme impérial l'ont inclinée à ne considérer les
affaires européennes que par rapport au monde entier. Nous sommes, nous,
obligés de tout subordonner aux comptes que nous avons à régler avec
l'Allemagne. Pour l'Angleterre, ces comptes sont réglés. Ses
préoccupations vont ailleurs. On se tromperait en lui demandant de
ranger les questions dans le même ordre d'importance que nous.
Il n'y a pas d'alliance franco-britannique. Il n'y en a plus depuis que
les engagements du pacte de Londres (celui de septembre 1914) ont été
remplis par la victoire remportée en commun et depuis que le traité de
Versailles a été signé. Tout au plus subsiste-t-il la solidarité que ce
traité a créée entre les signataires tenus à le faire respecter, ce qui
ne veut pas dire qu'ils l'interprètent toujours de la même façon. Les
tentatives qui ont été faites pour entraîner la Grande-Bretagne dans un
accord positif et défini ont échoué jusqu'à présent. Le gouvernement
britannique a décliné poliment la proposition d'entrer dans une alliance
franco-belge et il a été loué par une notable fraction de la presse
anglaise d'avoir refusé comme il convenait (_very properly_). Tout ce
qu'il a pu faire a été d'offrir une garantie de cinq années à la
Belgique, c'est-à-dire une sorte de retour au système de la neutralité
belge pour un temps extrêmement bref. Comment en serions-nous surpris? A
la veille même de 1914, une alliance en règle répugnait à l'Angleterre.
Nous n'avions jamais réussi à aller au-delà d'une «entente cordiale».
L'Allemagne battue, l'Angleterre aspire de nouveau à se dégager des
affaires du continent, à les surveiller et à les contrôler de haut, sans
s'y mêler à fond. On a tort, peut-être, de parler de retour au splendide
isolement. Ce n'est pas le principe même des alliances que l'Angleterre
repousse. Ce sont les alliances terrestres, si l'on peut les nommer
ainsi. Toutes ses préoccupations vont à la mer. Les statuts de la
Société des Nations peuvent lui être un bon prétexte pour se dérober aux
sollicitations. Mais, en dépit du Pacte, elle n'hésite pas, lorsqu'il
s'agit d'intérêts maritimes et coloniaux, à contracter des engagements
particuliers. Avec le Portugal, avec le Japon, elle a déjà renouvelé des
contrats devenus traditionnels. La Grèce est le pion qu'elle pousse dans
la Méditerranée orientale. Et c'est aussi par les intérêts coloniaux et
maritimes que nous aurons le plus de chances de nous entendre avec les
Anglais. A une condition, toutefois. C'est que nous tenions notre place
et notre part en Orient, que nous y soyons forts, que nous n'y
paraissions pas en parents pauvres. Il ne faudra pas nous laisser
évincer ni conduire aux échanges coûteux. Et il ne faudra pas non plus,
quand tout nous ordonne de nous concentrer, que le compagnonnage anglais
nous disperse, nous envoie monter la garde et guerroyer dans des lieux
lointains où jamais, avant les grandes démolitions, un soldat français
n'avait paru et n'avait eu besoin de paraître. La France, à grands
frais, doit conserver une puissante armée parce qu'elle n'a pas,
vis-à-vis de l'Allemagne, les sécurités indispensables. Elle est seule,
parmi les pays de l'Entente, à posséder une sérieuse organisation
militaire qu'il ne sera jamais permis de considérer comme un luxe. Pour
ceux qui se sont empressés de nous abandonner le fardeau de la
conscription, la tentation est grande de tirer sur cette provision, de
nous charger des plus ingrates corvées, de nous conférer le mandat de
recevoir des coups et de récolter des rancunes pour des causes qui n'ont
avec la nôtre qu'un lointain rapport. Gendarmes pour le compte d'autrui,
nous avons ensuite à nous défendre contre des accusations d'impérialisme
et de militarisme d'une hypocrisie intolérable. Cela ne peut pas durer.
Notre armée est un capital national que nous ne devons pas gaspiller et,
si nous le prêtons, ne prêter qu'à gros intérêts, c'est-à-dire seulement
pour nos propres intérêts.
L'Angleterre a chez elle de nombreux soucis, de nombreuses tâches, et
elle n'a pas d'armée. Elle a supprimé la conscription, mesure de
circonstance, tardivement adoptée pendant la guerre, et qui répugne à
ses moeurs. Vis-à-vis des Allemands, vis-à-vis des Russes, elle écarte
rejette ou remet à plus tard les solutions énergiques. En Asie Mineure,
elle prend volontiers la France, ou, à son défaut, la Grèce pour soldat.
C'est que l'Angleterre n'a pas trop de ses forces pour elle-même, pour
l'Égypte, pour l'Inde, pour la Mésopotamie, pour l'Irlande. Quand le
gouvernement britannique, avec l'Allemagne ou avec les Soviets,
recommande, impose les ménagements et la conciliation, voilà encore à
quoi il pense.
A la fin du mois de juillet 1920, il a été distribué au Parlement
britannique un rapport du maréchal sir Henry Wilson, dont la conclusion
est lumineuse: