Russie du Nord. Elle commence par le débarquement de 150 soldats
d'infanterie de marine à Mourmansk en avril 1918: ils sont suivis par
368 soldats fin mai, et à leur tour, le 23 juin, par 600 fantassins et
mitrailleurs. A partir de cette date, les demandes de renforts se sont
succédé sans interruption et nos obligations ont augmenté
progressivement, sans que nous puissions y mettre un terme. Je crois
que le contingent britannique atteignit le chiffre de 18 400.
La campagne de Mésopotamie commença de même par l'envoi de deux
brigades et finit par absorber près de 900 000 hommes. Les six
divisions avec lesquelles nous sommes entrés en guerre en France et en
Belgique sont arrivées à 63 avant que nous eussions la victoire. La
conclusion est facile à tirer: on dit que lorsqu'un contingent
militaire se trouve engagé dans des opérations, il lui est presque
impossible de limiter l'étendue de ses obligations. _Dans l'état de
chaos où se trouve aujourd'hui le monde, il ne serait pas sage de
perdre de vue ce principe, car nous pouvons nous attendre à recevoir
des demandes de troupes, ne fût-ce qu'une ou deux compagnies, sur tous
les coins du continent, et il sera difficile parfois de ne pas céder._
Refusons aujourd'hui avec insistance d'accéder à toute demande de ce
genre n'émanant pas d'une partie de l'empire britannique avant un
examen attentif des obligations qu'impliquerait éventuellement une
telle requête.
Ainsi, la plus haute autorité militaire du Royaume-Uni se rend compte du
chaos de l'Europe et des embarras de l'Empire britannique. Les forces de
l'Empire britannique sont absorbées par des besognes trop vastes, trop
pressantes, et il ne lui reste rien pour figurer sur le continent.
Encore ne pourrait-il que figurer et non pas agir: le maréchal Wilson
sait bien qu'il aurait du mal à envoyer «une ou deux compagnies» dans
beaucoup d'endroits à la fois. Il sait bien qu'il nous a demandé de
remplacer, dans les pays à plébiscite, les soldats anglais par nos
soldats à nous. Il redoute les expéditions qui commencent par quelques
escouades et qui finissent par des corps d'armée. Il constate au fond,
et c'est ce qui se lit à travers les lignes de son rapport, que
l'Angleterre, si elle n'avait d'autres raisons de s'en désintéresser,
serait éliminée des affaires continentales par l'excès de ses propres
charges. L'Empire britannique a des embarras réels qui sont la rançon de
ses accroissements immodérés. Il souffre aussi pour sa part, et
peut-être sans s'en rendre compte, d'avoir respecté ce qu'il eût fallu
détruire et détruit ce qu'il eût mieux valu conserver. Les embarras de
l'Angleterre alourdissent singulièrement sa politique. Ils sont pour
elle comme une hypothèque. Dans une certaine mesure ils diminuent la
valeur de son alliance. Si l'Angleterre a des escadres que nous n'avons
pas, nous avons une armée qu'elle n'a pas non plus. Cette comparaison
rétablit l'égalité. Par là aussi elle nous rend libres.
Un soldat comme le maréchal Wilson ne ferme pas les yeux à cette
évidence: l'Europe est dans le «chaos». Et le chaos, c'est
l'instabilité. L'instabilité, c'est aussi le mouvement. Il y a des
chances croissantes pour que la physionomie que le traité de Versailles
avait cru donner à l'Europe soit provisoire. Ce sont les événements
eux-mêmes qui nous obligeront sans doute à reprendre une oeuvre
imparfaite et mal équilibrée. Alors, la France, qui a les moyens d'agir
sur le continent, devrait-elle subordonner sa politique extérieure à
celle de l'Angleterre qui, de son propre aveu, n'a pas ces moyens et se
comporte en conséquence, chaque fois qu'elle conclut à l'inaction?
La France ne garde pas seulement--pour combien de temps encore?--les
moyens d'agir. Elle a l'expérience des affaires européennes. Elle
possède les idées et les solutions efficaces. Pourquoi ne serait-elle
pas entendue de préférence? Pourquoi les points de vue qui prévalent ne
seraient-ils pas les siens? Et pourquoi n'agirait-elle pas dans son
indépendance quand il le faut? Avec un instinct juste, le maréchal
Wilson a prévu que l'ébranlement dont le signal a déjà été donné en
Pologne aurait des suites. Bien des choses seront à reprendre, si on ne
veut pas qu'elles reprennent toutes seules. Puisque le traité de
Versailles n'a rien terminé, «faut finir ce qu'on a commencé», disait
autrefois cette impératrice. Alors, il faudra avoir ce qui a manqué aux
auteurs de la paix: des méthodes, des idées directrices. Les orages
prochains se chargeront de démontrer que rien ne sera fait tant que
l'Allemagne conservera cette puissance politique qui engendre toute
autre puissance et qui lui rendra tôt ou tard sa puissance militaire en
dépit des interdictions.
Mais, au milieu de ces orages européens, l'Allemagne elle-même
n'échapperait sans doute pas à des secousses et à des crises. C'est là
que la politique française devra pouvoir, sans entraves, aider et
diriger les événements. Sa doctrine (et sans une doctrine on n'a pas de
politique), sa doctrine fondée sur l'expérience est qu'il n'y a pas de
repos ni de sécurité en Europe si l'Allemagne reste forte, et rien
n'empêchera qu'elle redevienne forte tant qu'elle sera unie et
centralisée. C'est ce dont convient le plus grand journal des
financiers, des libéraux et des unitaires allemands, la _Gazette de
Francfort_, lorsqu'elle dit des projets fédéralistes du docteur Heim, le
chef du parti populaire bavarois: «_Une Allemagne fédérale selon la
recette Heim aurait certainement du succès en France, parce que ce
serait une Allemagne impuissante._» C'est admirablement dit. Il n'y a
qu'à ne pas nous écarter de là. Et nous avons ce qu'il faut, moyens et
idées, pour ramener alliés et ennemis à ce point de vue essentiel, à
travers les prochains événements.
*
* *
Ces alliés, quels seront-ils? Comment les trouverons-nous? Il ne s'agit
pas de mendier les alliances. On les obtient par la force et par le
prestige qu'on possède, par les services qu'on peut rendre. On les
obtient aussi par la conformité des intérêts. Et les systèmes les plus
ambitieux ne sont pas les plus solides. _Pedetemptim_, c'est la devise
des forts et des sages. Brin à brin, nous organiserons le faisceau.
Depuis la signature du traité de Versailles, on peut même dire depuis
l'armistice, l'union des Alliés ne s'est plus reconstituée, et pour
quelques heures seulement, que par les provocations et les maladresses
de l'Allemagne. Comment s'en étonner quand on connaît l'histoire du
commandement unique, quand on sait quel péril il a fallu pour que, le 23
mars 1918, ce commandement fût donné au maréchal Foch? L'union,
aujourd'hui, n'est plus qu'une union de circonstance. Elle est de courte
durée. Une fois passé l'incident qui l'a fait renaître, chacun retourne
à ses affaires et à ses idées. Les souvenirs de la guerre s'éloignent.
Ils entrent dans les musées historiques. Seules la Belgique et la France
restent rassemblées en permanence, face au Rhin, par un même souci de
sécurité, par un même instinct de conservation. L'alliance franco-belge
est le premier point, le point solide autour duquel pourront se
cristalliser d'autres alliances. Pour la nouer, il aura fallu pourtant
de longs mois et passer par l'étape de la convention militaire. Elle ne
se sera pas faite toute seule, et il a fallu que, des deux côtés, des
hommes en prissent l'initiative. Elle a langui un moment à cause de la
question du Luxembourg, comme si cette question ne devait pas être
résolue par l'alliance au lieu que l'alliance en dépendît. Du temps a
été perdu à chercher une combinaison anglo-franco-belge dont
l'Angleterre ne voulait pas et comme si la meilleure façon d'intéresser
le gouvernement britannique n'était pas de lui présenter la chose toute
faite. Enfin, en Belgique même, il y a eu des résistances, des
oppositions de parti. Tout cela pourra se représenter ailleurs. Tout
cela prouve que, dans les cas les plus simples, les plus clairs, entre
deux peuples qui ont subi la même invasion, et dans la fraîcheur de
leurs souvenirs, l'entente et la collaboration rencontrent encore des
obstacles.
On trouve surtout des alliances contre quelqu'un ou contre quelque
chose. Celle de la Belgique s'est fondée sur une identité d'intérêts et
de vues en face du péril allemand. D'autres périls partagés nous
apporteront d'autres associés. Ces périls ne sont pas seulement
politiques et militaires. Il y a aussi ceux que court la société. Or,
sans même s'en douter, la France s'est mise en Europe à la tête de la
résistance. Elle est devenue le pays de l'ordre par excellence,
l'antithèse du bolchévisme et de l'anarchie. Depuis longtemps, mais
depuis Varsovie surtout, nous avons cessé de tenir boutique de
révolution. Nous ne séduisons plus les hommes de gauche, et les
conservateurs du monde entier tournent les yeux vers nous. Qu'est-ce que
notre révolution de 1789 auprès de celle de Moscou? Aujourd'hui, les
idées avancées, ce ne sont plus les idées libérales, ce sont les idées
socialistes dont la France ne veut à aucun prix, dont elle ne peut même
pas vouloir. Tout le lui interdit, son caractère, son histoire, ses
moeurs, sa formation sociale. Alors il ne nous reste qu'à avancer dans
la voie où la force des choses nous a mis, où elle a mis à leur insu des
hommes qui ne soupçonnaient pas qu'ils étaient nés pour une réaction.
Depuis que de vieux gouvernements monarchiques sont tombés pour laisser
place au désordre, au chaos, à une sombre négation, depuis ce retour en
arrière, sans précédent par la violence et par la rapidité, la position
intellectuelle, morale et politique du peuple français a changé du tout
au tout. Par le seul fait qu'elle restait telle qu'elle était et qu'elle
continuait à vivre dans les mêmes conditions, la France est devenue
réactionnaire. Et elle est allée naturellement dans le sens où elle
était portée. Elle ne s'en rend pas toujours compte et l'un des plus
beaux vers de notre langue l'a dit: «Rarement un esprit ose être ce
qu'il est.» Oserons-nous être ce que nous sommes? Depuis que,
d'instinct, la France a manifesté sa répulsion pour l'esprit
révolutionnaire tel qu'il est apparu au vingtième siècle sous ses formes
franchement asiatiques, on aura beau faire, on aura beau dire: pour le
monde entier, la France est le pays de la contre-révolution. C'est
tellement évident, tellement sûr que l'étiquette réactionnaire nous est
appliquée partout. Dans l'état présent du monde, nous n'avons qu'à la
garder. Elle nous vaudra des sympathies nombreuses, car personne ne la
porte avec cet éclat, avec ce prestige. Notre physionomie morale en est
renouvelée. Et puis, il y a un besoin d'ordre croissant qu'aucun autre
pays n'est capable de satisfaire. Nous avons un rôle à prendre. C'est
même le seul rôle qu'il nous reste à prendre. Si nous retombions dans le
radicalisme d'autrefois, pétri de concessions pour les idées
révolutionnaires, nous perdrions toute raison d'être. Nous serions
exposés, sans gloire et sans profit, à nous asseoir entre la réaction et
la révolution. La réaction, nous en laisserions le bénéfice à d'autres.
Quant à la révolution, ce n'est plus sur la France, désormais, que les
amateurs seront tentés de prendre modèle. C'est à l'école de Moscou.
Très lentement, au bout d'un demi-siècle, la troisième République a subi
l'évolution que la seconde avait parcourue en quelques mois. Rien ne
ressemble aussi peu à la République de 1848 que celle de 1849. La même
différence se retrouve entre la République telle que nous la voyons en
1920 et telle que nous l'avons connue en 1914 et même pendant la guerre.
Dans une très large mesure, aujourd'hui comme il y a soixante-douze ans,
c'est le contraste entre la solidité intime et naturelle de la nation
française et les convulsions anarchiques des autres parties de l'Europe
qui a poussé le pays et le régime dans un sens conservateur, qui les a
orientés vers une politique conservatrice au dedans comme au dehors.
Ajoutez aux leçons de la guerre, à l'expérience désastreuse de la
Russie, que les idées révolutionnaires ont vieilli, qu'elles ont perdu
de la séduction et de la puissance qu'elles gardaient en 1849. Avec plus
de bonheur, entouré d'une atmosphère infiniment plus favorable, M.
Millerand apparaît un peu comme le Bastide de cette période
républicaine, le sage Bastide que ses ennemis appelaient l'«éteignoir»
parce qu'il arrêtait en Europe le feu des révolutions. Les circonstances
sont plus propices qu'alors à une politique de grande envergure,
politique nationale et contre-révolutionnaire à la fois, au service de
laquelle la France mettra sa force retrouvée et son prestige accru. Il
n'y a pas d'autre issue aux difficultés innombrables que nous a léguées
la paix. Nous souhaitons seulement à la troisième République, dans la
voie nouvelle où l'ont introduite les événements, de ne pas finir par un
contre-sens, comme la seconde avait fini.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Avant-propos VII
Chapitre premier.--La faute des choses et la faute des hommes 1
Chapitre II.--Caractères de la paix 15
Chapitre III.--Ce qui a sauvé l'unité allemande 41
Chapitre IV.--Soixante millions d'Allemands débiteurs de
quarante millions de Français 65
Chapitre V.--Ils ignoreront 87
Chapitre VI.--Le jeu de trente-deux cartes 93
Chapitre VII.--l'alerte de 1920 et l'avenir des Slaves 113
Appendice au chapitre VII.--L'Allemagne et la Pologne 136
Chapitre VIII.--L'imbroglio adriatique 141
Chapitre IX.--Hypothèses et probabilités 155
Chapitre X.--Position de la France 177
ACHEVÉ D'IMPRIMER
LE VINGT OCTOBRE MIL NEUF CENT VINGT
PAR
L'IMPRIMERIE J. DUMOULIN
POUR
LA NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE
3, PLACE DU PANTHÉON, 3
PARIS