autre guerre allait succéder, plus atroce, pour achever de détruire ce
qui restait de l'ancienne société: la guerre sociale, la guerre pour le
pain. Il n'y avait pas eu de peur pendant la vraie guerre. Il y eut de
la terreur dans les quelques mois qui l'ont suivie, et cette terreur a
donné de mauvais conseils. Elle a fait désirer que l'Allemagne se
consolidât pour résister à la contagion du bolchévisme. L'Allemagne a
résisté. Elle s'est consolidée. Et c'est alors qu'a commencé sa
résistance: nous ne nous en trouvons pas mieux.
La révolution allemande a été d'un type inconnu jusqu'à ce jour et elle
n'a pas ressemblé à ce qu'elle devait être selon la prophétie de Henri
Heine. Le système monarchique ayant été renversé dans les conditions que
nous avons vues, non pas par conviction mais par opportunité, cette
brusque décompression, jointe à l'effet démoralisant de la défaite,
avait fini par soulever une révolution véritable et un sérieux
commencement d'anarchie. On put se demander si les Allemands, habitués à
être gouvernés, seraient capables de se gouverner eux-mêmes. Rétablir
l'ordre fut une tâche difficile. Les moyens par lesquels l'Allemagne y a
réussi ont attesté une méthode, une politique. La répression régulière
et légale, celle de l'émeute des rues, fut accompagnée d'une répression
extraordinaire, terroriste, qui visa les têtes et supprima les chefs. Un
à un, Liebknecht, Rosa Luxemburg, Eisner, Haase furent assassinés. Çà et
là, d'autres hommes d'action de l'extrême-gauche disparurent. Erzberger,
considéré comme un élément dissolvant, reçut lui-même une balle qui
l'avertit et découragea ses imitateurs. Ainsi l'Allemagne a réagi
lentement mais sûrement. Le coup d'État de Kapp et de Lüttwitz, au mois
de mars 1920, était maladroit et prématuré. L'échec n'a pas empêché les
partis de droite de mener une campagne efficace et, trois mois plus
tard, après les élections du 6 juin, de rentrer au gouvernement.
La monarchie des Hohenzollern a laissé l'Allemagne vaincue. Mais elle a
laissé aussi un État, une administration, des cadres civils et
militaires, des élites intellectuelles et industrielles, des traditions
politiques, tout un capital grâce auquel l'Allemagne, pour commencer,
est venue à bout de son anarchie intérieure. Si des rechutes restent
possibles, la méthode qui a réussi à rétablir l'ordre est toujours
bonne. Pour l'appliquer, le gouvernement dispose de moyens plus
puissants qu'hier. Surtout l'esprit public s'est ressaisi. L'Allemagne
n'a pas désespéré longtemps et le suicide d'un Ballin après le désastre,
devant le port de Hambourg vide de ses vaisseaux, n'a été qu'un cas de
pessimisme isolé. Il importe relativement peu, à cet égard, que l'Empire
allemand retourne à la monarchie ou qu'il devienne, comme l'a appelé le
président Ebert, «la plus grande République du monde après celle des
États-Unis», s'il doit prendre la forme d'une vaste entreprise conduite,
dans l'esprit des Hohenzollern, par des capitaines d'industrie dont le
type est annoncé par Hugo Stinnes. En tout cas, l'Allemagne n'a même pas
attendu que sa réorganisation intérieure fût terminée pour passer à
l'action extérieure et à l'offensive contre le traité de Versailles.
La répression de l'anarchie, le rétablissement de l'ordre élémentaire,
ce n'est qu'une première étape. Mais il ne faut pas oublier que, dans de
pareilles circonstances, la première est la plus difficile. Elle est
aussi la plus importante. En 1871, pendant la Commune, beaucoup de
Français ont presque désespéré. _Finis Franciæ_, murmurait Renan, abîme
au-dessous de l'abîme. Et il ajoutait, avec une exagération qui
attestait son trouble, car il n'a pas manqué, au cours des siècles, de
dates où l'avenir de la France a paru bien plus gravement compromis: «Le
18 mars 1871 est, depuis mille ans, le moment où la conscience française
a été le plus bas. Nous doutâmes un moment, si elle se reformerait.» La
France est venue à bout de la Commune beaucoup plus vite que l'Allemagne
n'est venue à bout de Spartacus et d'un communisme qui avait cent têtes.
Il n'y a pourtant pas de signe que l'Allemagne, dans les esprits où elle
se conçoit comme une grande force nationale, ait renoncé à l'avenir. Ce
qu'il y a peut-être de plus étonnant dans sa vitalité, c'est que l'idée
des énormes erreurs d'appréciation et de calcul qu'elle a commises dans
tous les domaines, le militaire aussi bien que le politique, avant la
guerre et pendant la guerre, ne l'a pas amenée à douter d'elle-même, de
ses capacités, de ses aptitudes, doute qui n'aurait pas manqué
d'accabler un peuple doué d'esprit critique. La France a mis longtemps à
se relever du coup que la défaite de 1870 avait porté à son moral et à
sa confiance. Une longue timidité avait suivi le désastre. Rien de
pareil ne s'observe chez les Allemands. L'expérience les a à peine
instruits et on les sent prêts à recommencer leurs fautes, même leurs
fautes militaires, dans la conviction que ce n'est pas leur intelligence
qui les a trahis, mais les événements, et que, dans d'autres
circonstances, ce qui n'a échoué que par hasard réussira.
Après un ébranlement aussi profond, la consolidation relativement rapide
de l'Allemagne est un fait qui appelle l'attention la plus soutenue.
L'Allemagne a paru à plusieurs reprises sombrer sans recours dans le
chaos. L'unité qui avait survécu par miracle à la défaite semblait
devoir se rompre par la guerre civile. Les sinistres prédictions
qu'avaient prodiguées Bismarck et Bülow pour le cas où tomberait la
monarchie fédératrice des Hohenzollern semblaient sur le point de se
réaliser. Il n'est pas encore dit que Bismarck et Bülow n'aient pas eu
raison. De son temps, le premier chancelier de l'Empire estimait que
l'unité allemande ne pouvait se passer du lien dynastique. Le quatrième
chancelier, dont les observations sont plus récentes, annonçait un
particularisme politique qui répéterait l'ancien particularisme
territorial et qui en précéderait le retour. «L'ergotage et la
petitesse, l'acharnement et l'animosité qui existaient autrefois dans
les querelles des peuples et des États allemands, se sont transmis à
notre vie de parti», écrivait le prince de Bülow dans sa _Politique
allemande_. Il notait en outre une tendance propre à l'esprit allemand,
celle qui consiste à «internationaliser les idées de parti»,
c'est-à-dire à prolonger ces idées au-delà de la frontière, en sorte que
les catholiques allemands, pour ne prendre qu'eux, seraient de
véritables «ultramontains». Ces remarques du prince de Bülow ne doivent
certainement pas être négligées. Dans le cas où l'Allemagne traverserait
de nouvelles crises intérieures, où elle serait véritablement
impuissante, après une accalmie et un semblant de mieux, à rétablir chez
elle un ordre durable et à remplacer l'autorité ancienne par une
autorité nouvelle, il est clair que les luttes de partis s'aggraveraient
dans des proportions considérables. Des scissions telles qu'en
prévoyaient les deux chanceliers seraient possibles. Nous en avons un
exemple par la répulsion violente que manifeste la Bavière à l'égard du
socialisme réputé comme un produit de Berlin. Ainsi, en Allemagne,
l'antagonisme des idées et des moeurs prend, par la force des choses, un
caractère territorial. Il prendrait même aisément un caractère
international, au sens où l'entendait le prince de Bülow. Car un
conservateur bavarois se sentirait plus d'affinités avec une France
conservatrice qu'avec une Prusse socialisante. Le particularisme,
entretenu jadis par les querelles de religion, le serait encore,
toujours d'après le jugement que le prince de Bülow portait sur les
Allemands en temps calme, par «la lutte des états sociaux et des
classes».
En d'autres termes, l'unité de l'Allemagne tiendrait à l'identité des
sentiments et des idées politiques entre les groupes principaux des
populations qui composent l'Empire. Dans une Allemagne ordonnée, les
Bavarois conservateurs sont satisfaits, fidèles, aussi nationalistes et
pangermanistes que les vieux Prussiens d'outre-Elbe. Dans une Allemagne
anarchique ou socialiste, la Bavière conservatrice deviendrait un corps
étranger qui obéirait vite à ses tendances particulières. Dans cette
mesure, les observations pessimistes des deux chanceliers gardent leur
prix.
Mais si l'Allemagne continue à se consolider, ce sera encore par le
gouvernement de Berlin et elle se retrouvera peu à peu dans un état
sensiblement pareil à celui où elle était en 1914. Des deux images
qu'elle a devant les yeux, celle de l'Empire puissant et prospère et
celle du chaos qui a suivi la révolution, il y a gros à parier que la
première sera la plus forte. Pour la réaliser, l'administration et la
tradition prussiennes seront aussi les mieux désignées. C'est pourquoi
il est très peu vraisemblable que la Bavière, comme quelques personnes
sont portées à le penser, puisse un jour prendre la tête d'une
réorganisation de l'Allemagne. Elle n'a aucun des moyens qu'il faudrait
pour une si lourde tâche. Il est même improbable qu'elle arrive
seulement à diriger une fédération partielle des pays du Sud. Ce n'est
pas que l'ambition lui ait manqué, au cours de son histoire, d'occuper
la première place dans les pays germaniques. Elle n'y a jamais réussi.
Le caractère de ses habitants, sa situation géographique, l'absence
d'institutions civiles et militaires assez originales et assez
vigoureuses pour un si grand rôle, la laissent dépourvue des aptitudes
nécessaires à l'exercice d'une hégémonie. L'Allemagne améliorée par
l'influence modératrice de l'élément bavarois est une chimère. L'élément
bavarois ne peut être bienfaisant que s'il agit dans un sens
particulariste, et nous avons vu à quelles conditions le particularisme
pourrait se développer. D'ailleurs, et c'est un principe absolu, qu'elle
ait sa capitale au Sud ou qu'elle l'ait au Nord, une grande Allemagne ne
vaut pas mieux pour nous. La maison d'Autriche, contre laquelle la
France a lutté pendant deux siècles, avait son siège principal à Vienne.
S'il était possible que Munich succédât à Vienne et à Berlin, qu'y
gagnerions-nous? Seule une Bavière autonome et réfractaire à la Prusse
serait digne d'attention et d'intérêt.
*
* *
Cependant les pays germaniques et leur périphérie, tout en aspirant à
l'ordre, n'ont pas retrouvé une stabilité incontestable. Des crises leur
sont encore réservées et peut-être des crises d'un genre nouveau. Nous
avons vu les effets que serait capable de produire en Allemagne un état
révolutionnaire prolongé ou aggravé. Selon toutes les apparences, cet
état de révolution inguérissable favoriserait le séparatisme. Au point
de vue territorial, au point de vue des groupements de pays et d'États,
que produirait une réaction?
Il ne serait guère concevable que la réaction, si elle l'emportait
définitivement à Berlin, fût limitée à l'Allemagne. Il ne le serait pas
davantage qu'elle le fût à l'ordre social. En dépit des troubles qui
renaissent et qui renaîtront encore sur divers points du vieux monde, en
dépit de la durée du bolchévisme russe, la révolution est en train de
perdre la partie, et jamais elle ne l'avait eue si belle. L'ancienne
société, que l'on avait crue détruite, a montré une force de résistance
presque étonnante. En beaucoup d'endroits, en France surtout, c'est à
peine si elle a été ébranlée. Nous venons d'assister à une lutte
émouvante. La victoire finale est à peine douteuse. La réaction qui se
laissait pressentir à l'aube de la période guerrière, en 1912 et 1913, a
d'abord subi une éclipse par le triomphe des puissances libérales, par
l'écroulement de trois grandes monarchies et par le principe de la
démocratie universelle qui domine les traités de paix. Le chaos s'en est
rapidement ensuivi et le vieux monde civilisé s'est vu tout près de la
ruine. Alors la contre-révolution a commencé, et, si l'on s'en rapporte
aux précédents, il n'est guère possible qu'elle n'affecte pas, un jour
ou l'autre, la carte même de l'Europe.
L'instinct de conservation, ayant été le plus fort, s'exercera aussi
dans le domaine de la politique générale. Les peuples et les
gouvernements, après avoir restauré l'ordre à l'intérieur, seront
poussés à chercher de la stabilité à l'extérieur et la confusion qui
résulte d'une distribution arbitraire des États dans l'Europe centrale
et orientale sera ressentie comme une anarchie internationale aussi
malfaisante que l'autre et propre à engendrer l'autre. L'application
intégrale du principe des nationalités est une expérience qui n'a pas
donné des résultats favorables. En multipliant les États faibles et
rivaux, elle a multiplié aussi la guerre civile et la guerre étrangère.
Pour en finir avec ces deux fléaux, une réorganisation s'imposera. Après
avoir restauré un ordre social beaucoup plus semblable à celui
d'autrefois qu'on ne l'aurait cru, l'Europe tendra encore à revenir sur
la création d'États qui ne sont pas viables ou qui seraient une cause de
troubles incessants par leur impuissance à se défendre et à se gouverner
eux-mêmes.
Cette contre-révolution diplomatique sera la conséquence nécessaire de
l'autre. Elle se fera par les mêmes moyens, c'est-à-dire non sans
déchirements et sans douleurs, et c'est dans les parties les plus
transformées et les moins stables de l'Europe qu'elle se produira
d'abord. Un historien célèbre a pu annoncer, trente ans à l'avance, que
la question d'Autriche se poserait à la suite de la question d'Orient.
Il a fallu cependant, pour détruire l'Empire austro-hongrois, une crise
sans pareille, des batailles où la plupart des peuples ont été engagés.
La reconstruction d'un édifice politique quelconque à la place des
ruines que l'ancien a laissées sera probablement une des tâches du
prochain avenir. Il y a très peu de chances pour qu'elle s'accomplisse
autrement que par l'effet d'une autre crise et par un autre recours à la
force.
Beaucoup de combinaisons différentes de celles que les traités ont
établies peuvent se concevoir dans l'Europe du Centre et de l'Est. Il y
a seulement deux cas de moindre vraisemblance. D'abord celui où ce qui a
été fait durerait beaucoup plus que les conditions dans lesquelles les
nouveaux États ont été créés et leurs frontières dessinées. Dès que les
Alliés n'auront plus la volonté ou la capacité de s'opposer à des
changements, dès qu'ils ne seront plus d'accord pour exercer leur
surveillance et leur tutelle sur des peuples trop divers, il ne faudra
pas donner longtemps avant que ces peuples reçoivent un nouveau statut.
L'autre cas, aussi peu vraisemblable, est celui où ces peuples, de leur
propre mouvement, dans leur pleine liberté, avec l'assentiment de tous,
constitueraient quelque chose qui ressemblerait à l'ancienne Autriche.
Si quelques millions d'Allemands et même les Slovaques n'avaient pas été
introduits d'autorité dans l'État tchèque, ils n'y fussent pas venus de
leur gré. S'ils doivent en sortir, ils n'en sortiront aussi que par le
jeu d'une force extérieure. C'est pourquoi, inversement, les héritiers
de l'Empire d'Autriche, quel que puisse être leur intérêt à vivre
ensemble, ne se réuniront pas d'un commun accord. On a cru longtemps à
une fédération balkanique qui n'est jamais venue. Une fédération
danubienne qui se formerait toute seule, simplement parce que ce serait
la solution la plus raisonnable, participe de la même chimère. Qui dit
fédération dit fédérateur. Le Danube, jusqu'ici, n'en a connu qu'un:
c'était le Habsbourg. Lorsque l'Empereur avait été chassé de Vienne en
1848, l'Empire se serait déjà désagrégé s'il n'y avait eu l'armée,
Windischgrætz et Radetzki, dans le camp duquel, selon le vers fameux,
était l'Autriche. Un autre Habsbourg est tombé en 1918. Celui-là ne
gardait ni armée ni capitaines. On ne doit pas retenir sérieusement
l'hypothèse où Charles Ier ni quelque autre membre de sa famille,
rappelé soudain au trône, reconstituerait l'Autriche par la seule vertu
du principe de légitimité. Ce principe, à lui seul, est aussi impuissant
à relever un Empire que le serait l'idéal du fédéralisme républicain.
Quel que soit l'avantage qu'elles auraient à être rassemblées, les
populations de l'ancien Empire vivront en état d'hostilité, au moins de
méfiance, formant entre elles des coalitions changeantes, jusqu'au jour
où se présentera et s'imposera le véritable fédérateur, qui sera
l'élément le plus robuste et le plus capable de rassembler les autres en
les dominant.
La France a été maintes fois accusée, depuis l'armistice, de chercher à
mettre sur pied une confédération danubienne. C'était son droit et son
devoir. L'équilibre et la tranquillité de l'Europe le demandent. Mais
que la France puisse y réussir par la persuasion diplomatique, c'est
extrêmement peu croyable. Pas plus que de la dissociation en Allemagne,
on ne fera en Autriche de la concentration sur commande. L'occasion sera
fournie par les événements et par le jeu des forces naturelles. Il
s'agira de connaître ces forces, de distinguer entre elles et de les
diriger dans un sens qui soit le bon. Car il n'est nullement dit que la
grande puissance danubienne qui viendrait à se reconstituer serait
nécessairement dans nos intérêts. Il faudrait encore prendre garde que
sa naissance ne fût pas propre à alarmer des peuples capables de s'y
opposer et de s'y opposer d'une manière efficace.
En partant de ces principes, on est conduit à conclure que, s'il doit y
avoir fédération, l'élément fédérateur sera la nationalité, non pas
forcément la plus nombreuse, mais la plus robuste et la plus douée
d'esprit militaire. Deux seulement, la Yougo-Slavie et la Hongrie sont
dans ce cas. Et il semble que la seconde, malgré son désastre, réunisse
des conditions qui manquent à l'autre. Les Hongrois ont un sens national
vigoureux, une volonté âpre. Ils offrent, sur les voisins qui se sont
agrandis à leurs dépens, l'avantage, moins paradoxal qu'il n'en a l'air,
de n'avoir pas à assimiler des populations nouvelles. Leur unité est
pure. Ils peuvent inquiéter les quatre États petits ou moyens qui les
encerclent, mais aucune grande puissance n'a de raison directe et
personnelle de s'opposer à leur relèvement et à leurs progrès. Au
contraire, le royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, même s'il
était d'un acier assez bien trempé pour conduire à l'extérieur des
desseins d'une certaine envergure, serait aussitôt en butte à
l'hostilité de l'Italie qui se hâterait de monter contre lui toutes les
coalitions possibles. En outre, autant que l'on peut apprécier des
chances aussi incertaines, la Hongrie a pour elle d'être entrée des
premières dans le courant de cette réaction européenne qui, si elle doit
définitivement l'emporter, ne l'emportera pas sans quelques nouvelles
luttes. Que le courant contre-révolutionnaire grossisse ou que la
révolution ait des retours offensifs, qu'une Europe blanche se heurte à
une Europe rouge, la Hongrie, telle qu'elle est orientée, semble en
bonne posture pour cristalliser les éléments conservateurs de son
voisinage, même les éléments germaniques. On a pu concevoir ainsi une
ébauche de fédération qui rayonnerait jusqu'en Bavière.
Et, bien entendu, il n'est pas du tout sûr que même si les choses
doivent se passer d'une manière à peu près semblable à celle que l'on
imagine parfois, elles doivent tourner toutes seules et fatalement dans
le sens de nos intérêts. Au lieu de détacher et de rassembler des
territoires pour son compte, la Hongrie pourra fort bien les rassembler
pour le compte de l'Allemagne, être aspirée elle-même et subir
l'attraction d'une Allemagne réorganisée et vigoureuse. A cet égard, et
au point de vue où nous nous plaçons en ce moment-ci, tout dépendra sans
doute de la vitesse du mouvement de restauration politique dans les pays
susceptibles d'exercer une influence et de prendre une initiative. Une
Allemagne rapidement retournée à l'ordre dans toutes ses parties en
aurait aussi le bénéfice à l'extérieur. Non seulement cette Allemagne
retiendrait, au lieu de les perdre, ses éléments conservateurs du Sud,
mais encore elle attirerait et elle absorberait les éléments hétérogènes
également avides d'ordre, de conservation--et de revanche. Comme il y a
cinquante ans, Berlin serait pour les Hongrois l'itinéraire forcé.
L'Autriche-Hongrie se reconstituerait alors en tout ou en partie, mais
au profit de l'Empire allemand et comme une dépendance de cet Empire.
Sans compter, ce qui tombe sous le sens, que, le jour où la réunion de
la République autrichienne serait un fait accompli, le jour où
l'Allemagne de Berlin serait installée à Vienne, elle serait à la veille
de l'être à Budapest, et elle aurait enfin constitué le fameux
_Mitteleuropa_. Tout dépend du point d'où sera parti le mouvement.
L'avenir de l'Europe centrale reste à la merci d'une nouvelle bataille
de Sadowa, ou de l'équivalent politique et moral d'un autre Sadowa.
Cette partie du continent est trop pulvérisée, trop mal agencée pour
qu'elle ne se concentre pas un jour. Raison de plus pour la France de
surveiller de près les points où pourront commencer les concentrations
futures. Raison de plus pour elle de n'être absente nulle part. Le rôle
que peut remplir la Hongrie, toute réduite qu'elle est, et justement
parce qu'elle est réduite, et aussi parce qu'elle occupe sur le Danube
une position médiane d'une qualité exceptionnelle, commande de ne pas la
négliger, soit qu'elle tourne mal, soit qu'elle tourne bien, car elle
semble appelée à compter dans l'avenir. En fait de prévision et d'action
politique, il faut s'en tenir au précepte qu'a laissé un homme du
dix-huitième siècle qui passait à tort pour léger: «Tout calculer et ne
pas tout craindre». Il faut se redire aussi avec Frédéric II qu'«il y a
une sorte de fatalité, ou, à défaut de fatalité, des causes secondes qui
tournent souvent les événements d'une manière que l'on ne peut ni
concevoir ni prévoir». A quoi Frédéric ajoutait: «Lorsqu'il se présente
des circonstances favorables, il se fait une sorte d'éclaircie subite
dont profitent les habiles.» C'est de ces circonstances favorables qu'il
importe de se mettre à même de profiter.
*
* *
On a répété pendant plus de trente ans que la question d'Orient
engendrerait une guerre générale. Tous les prophètes avaient parlé en
conformité. Cet avertissement n'a servi de rien. Une image célèbre
disait encore. «Les Balkans, et la flèche de Strasbourg dominent la
politique de l'Europe.» Désormais, la figure doit être changée. On
pourrait dire que la politique de l'Europe est dominée aujourd'hui par
la coupole de Sainte-Sophie et par les hauts fourneaux silésiens. On
pourrait employer d'autres métaphores. En même temps que se modifiaient
les données usuelles de la politique, l'aire s'en est considérablement
étendue vers l'Est. De toutes parts sont ouverts de vastes trous. Et
plus on avance vers l'Orient, plus ils sont profonds. Il ne faut pas
craindre le vertige pour y regarder.