allemand est bien simple. Il faut profiter de toutes les difficultés
qui se posent devant les organisateurs d'un État nouveau: difficultés
politiques, sociales et économiques. Il faut envenimer la lutte des
partis, il faut soutenir la hausse des prix, encourager la lutte des
classes et organiser la lutte des nationalités contre l'État polonais.
Les juifs, les Lituaniens, les Ruthènes, les Allemands, voilà autant
d'éléments propices pour une activité de la propagande allemande.
Maintenant que les mystères de la propagande allemande ont été
dévoilés en France, il est facile de s'imaginer ce que peuvent faire
les agents allemands dans un pays qui possède une administration
inexpérimentée et une situation économique extrêmement compliquée. La
Pologne fourmille d'agents allemands qui ont une influence réelle et
trop peu appréciée sur l'état intérieur de ce pays. Et enfin, il faut
bien le dire, la politique allemande espère pouvoir jouer sur les
erreurs traditionnelles de la politique polonaise; elle espère pouvoir
engager la Pologne dans les affaires ukrainiennes et russes de telle
façon qu'elle ait les mains liées dans la politique occidentale; elle
espère enfin que le romantisme polonais rompra l'équilibre qui, dans
une politique rationnelle, doit subsister entre les moyens dont on
dispose et les buts qu'on se propose.
La politique allemande escompte aussi la neutralité des Alliés,
résultant de divergences de vue sur l'application du traité de
Versailles. Pour gagner une neutralité bienveillante des Alliés, les
Allemands agitent le spectre du bolchévisme et tâchent de faire
admettre par les vainqueurs le principe de la solidarité économique de
toutes les nations européennes.
La politique allemande fait tout son possible pour démontrer que
l'Allemagne seule est capable de sauver l'Europe du bolchévisme russe;
ils soutiennent donc en secret le gouvernement de Moscou et l'armée
rouge contre les Polonais pour prouver par les faits que la Pologne
est incapable de tenir tête aux soldats de Trotzky. D'autre part, ils
démontrent qu'il faut donner à l'Allemagne la possibilité de
développer son industrie et son agriculture pour vaincre le danger
bolchéviste intérieur. Ils demandent donc les conditions nécessaires à
la reconstitution de leur vie économique--l'allégement des charges
imposées par les réparations, et le charbon de la Haute-Silésie. La
propagande allemande est très habile à lancer dans le monde des
formules qui servent ses intérêts. Pendant la guerre, c'était «une
paix sans annexion ni indemnités», maintenant c'est «une Allemagne
organisatrice de l'Est» et «la collaboration économique des vainqueurs
et des vaincus». Nous savons qu'un groupe important en Angleterre,
dont M. Keynes est le porte-parole, a déjà été complètement acquis par
le programme allemand; si ces idées devaient être acceptées par la
diplomatie alliée, l'Allemagne serait rétablie dans sa situation
d'avant-guerre...
Les diplomates de la Wilhelmstrasse ont à présent une politique
polonaise nette et bien définie, comme ils ont eu seuls une politique
polonaise pendant la guerre, parce qu'ils considèrent le problème
polonais comme étant le plus important pour l'avenir de l'Allemagne.
Mais pour le résoudre sur la base des considérations ci-dessus
indiquées, il faut que la Pologne subisse un désastre militaire. C'est
à quoi a travaillé la politique allemande depuis des mois.
Quiconque a bien observé les événements a pu constater les faits
suivants: 1º une préparation de l'offensive des armées bolchévistes
contre la Pologne; 2º des efforts pour présenter les Polonais comme
des agresseurs et des impérialistes devant l'opinion européenne; 3º
des tentatives pour empêcher les Polonais de se procurer les armes et
les munitions nécessaires; 4º des tentatives pour acheter en
Angleterre et en Amérique du matériel de chemin de fer et d'autres
produits nécessaires pour la conduite de la guerre contre la Pologne
(mission Krassine); 5º des tentatives, heureusement échouées, pour
fomenter un mouvement révolutionnaire en Pologne sous l'apparence de
grèves économiques et pour commencer une action pacifiste. On voit
bien les procédés classiques allemands: après avoir tout fait pour
discréditer la victime et après avoir feint d'être attaqué, déclencher
une offensive avec un but bien défini.
Les Allemands se garderont d'intervenir militairement eux-mêmes; mais
ils ont pour cette action un élément tout prêt, le gouvernement actuel
de la Lituanie.
... Il suffit de regarder une carte de l'Europe orientale pour voir
que stratégiquement la Lituanie ethnographique joue par rapport à la
Pologne le même rôle que l'Irlande par rapport à la Grande-Bretagne,
et que de là peut, dans un moment opportun, partir un coup décisif
contre les voies de communication de l'armée polonaise. L'expérience
séculaire a appris aux Polonais que celui qui tient Lwów et Wilno a la
route libre vers le centre même de la Pologne.
La Pologne envahie par les hordes bolchévistes, c'est la Prusse
restaurée, c'est la position de l'Allemagne à l'est reconquise, c'est
la première étape, et la plus difficile, sur le chemin de la revanche.
Voilà un document à lire et à méditer aujourd'hui. Il faudrait pouvoir
le relire quand un siècle aura passé.
CHAPITRE VIII
L'IMBROGLIO ADRIATIQUE
Des Italiens intelligents, nationalistes pour leur pays, nous ont dit
bien des fois qu'ils comprenaient à merveille que l'ancienne politique
française, dont Thiers a été le dernier représentant, fût opposée à
l'unité italienne: on ne doit pas travailler à établir auprès de soi de
grandes puissances. Mais, en 1914, l'unité italienne était un fait
accompli et il n'y avait qu'une chose à tenter, celle que M. Delcassé
avait préparée dès 1902: obtenir la neutralité de l'Italie au cas d'une
guerre franco-allemande. La neutralité étant un état incertain, il était
encore mieux que l'Italie entrât dans la lutte du même côté que nous, et
que la rupture avec ses alliés d'autrefois fût consommée. C'est ce qui
s'est produit, grâce à un concours heureux de circonstances, grâce au
patriotisme italien qui, dans l'intervention, avait vu le moyen
d'achever le programme national: on aurait dû s'en souvenir. Les
conditions que l'Italie avait mises à sa nouvelle alliance, conditions
qui sont inscrites dans le traité de Londres, parlent assez clairement:
c'était l'Adriatique qu'elle voulait avant tout. Son adversaire direct,
ce n'était pas l'Empire allemand, c'était l'Empire austro-hongrois. Là
s'est trouvé le principe des difficultés futures. Mais la vérité est que
l'État italien, depuis qu'il existe, s'adapte avec peine à un système de
politique européenne, quel qu'il soit. La paix a compromis cette
adaptation au lieu de la faciliter.
L'unité italienne, au dix-neuvième siècle, avait marché du même pas que
l'unité allemande. De là, chez le plus grand nombre des Italiens, l'idée
qu'il subsiste une solidarité et une relation entre l'Allemagne et leur
pays. Il fallait donc prévoir que l'Italie serait opposée à tout ce qui
tendrait à dissocier l'Allemagne[7], et qu'on lui représenterait sans
doute vainement qu'elle ne gagnerait rien si le germanisme avec lequel
elle serait en contact et contre lequel elle aurait à défendre le
Brenner, Trieste et l'Adriatique prenait la forme prussienne au lieu de
la forme autrichienne. L'Italie n'a pas eu lieu d'intercéder pour
l'unité allemande, qui n'a pas été mise en question à la Conférence de
Paris. Mais il s'est passé quelque chose qui défie toute espèce de
raison: la paix n'a laissé que malaise et rancune à l'Italie après que
la guerre avait été prolongée de deux années pour ne pas manquer de
parole à l'Italie.
[7] Nous renvoyons là-dessus à notre livre _la Guerre et l'Italie_,
publié en 1916.
Si les hommes d'État italiens, au moment où ils prenaient leurs
précautions par écrit avant d'intervenir, n'admettaient pas l'idée d'une
dissociation de l'Allemagne, ils ne pensaient pourtant pas davantage au
démembrement de l'Autriche. Peut-être les plus avisés d'entre eux n'y
tenaient-ils pas. En tout cas, au mois d'avril 1919, nous nous sommes
trouvés devant la situation suivante: la guerre avait été conduite comme
si la destruction de l'Empire austro-hongrois eût été le résultat
principal que la coalition se fût proposé d'atteindre; toutes les
opérations diplomatiques suggérées par le roi d'Espagne ou par la cour
de Vienne elle-même en vue de disloquer la coalition adverse, avaient
été repoussées en 1917 sous le prétexte qu'une paix séparée avec
l'Autriche-Hongrie était rendue impossible par les engagements du traité
de Londres. Or, les Alliés qui avaient laissé tomber la conversation
offerte par le prince Sixte, en se retranchant derrière le traité de
Londres, les mêmes Alliés refusaient à l'Italie le bénéfice de ce traité
à l'heure où ils étaient les maîtres absolus de la situation. C'est pour
en arriver là que l'opportune et légitime manoeuvre autrichienne, la
dislocation des alliances ennemies, pour laquelle Alphonse XIII avait
proposé ses bons offices, avait été repoussée! Prodigieux scandale pour
la raison.
Il était dangereux de décevoir un peuple émotif et politique à la fois
comme le peuple italien. L'effet a été rapide et profond. La déception a
retourné les esprits. Elle a troublé toute la vie italienne. Et elle a
ramené au pouvoir, au milieu des acclamations, l'homme qui avait été
d'avis que l'Italie avait tort d'intervenir et que la guerre ne la
payerait pas. Ce qu'il faut voir en M. Giolitti, ce n'est pas le
neutraliste, le gibelin. C'est l'homme d'État réaliste qui est apparu
dans son pays comme un sauveur. Dépourvu de sentiment et de doctrine, il
dirigera l'Italie dans le sens du moindre risque et du moindre mal.
Ainsi l'intervention n'aurait été qu'une parenthèse ouverte et fermée
aux noces d'or de l'unité italienne. Tout serait à recommencer. Il faut
savoir comment et pourquoi.
*
* *
L'Autriche, qui n'était pas une nation mais un État, qu'on pouvait
rogner, modeler, déplacer selon les besoins de l'heure, cette commode
Autriche n'est plus. A sa place, des nations ont surgi. Et quand on
taille dans la chair d'une nation, elle crie, elle résiste. L'Italie,
autrefois, avait été affranchie et unie au nom du principe des
nationalités. Voilà qu'une nationalité nouvelle paraissait, la
yougo-slave, et c'est sur elle, à ses dépens, que l'Italie revendiquait
des provinces et l'Adriatique. Ce qu'on pouvait enlever sans souffrance
à l'Empire des Habsbourg, comment le prendre au peuple des Serbes, des
Croates et des Slovènes? L'Italie avait pu se réjouir de la chute de ses
vieux ennemis les Habsbourg. Elle avait pu être indifférente à l'élément
d'équilibre que l'Europe perdait avec eux. Elle n'y gagnait qu'une
concurrente d'une espèce nouvelle, bien plus dangereuse: une jeune
nationalité, telle qu'elle-même avait été soixante ans plus tôt
lorsqu'elle était l'enfant de prédilection de Napoléon III, qui a été le
Wilson de son temps.
Nationalité d'abord, l'Italie est devenue à son tour un État. Selon la
doctrine romanesque que la Conférence a constamment appliquée, une
nationalité a tous les droits. Un État n'en a aucun. C'est ainsi que
l'Italie a été maltraitée et que la nationalité yougo-slave, parce
qu'elle était nouvelle, a eu la préférence. Grand trouble, violente
indignation dans l'esprit des Italiens qui n'ont pas compris le
raisonnement d'après lequel les Croates, qu'ils avaient combattus sous
le drapeau des Habsbourg, devaient être considérés comme des alliés
depuis qu'ils s'étaient fondus avec les Serbes, fondus jusqu'à un
certain point, au demeurant. Il est résulté de là, le plus naturellement
du monde, que la question de l'Adriatique est devenue à peu près
insoluble, ou qu'elle ne pourra recevoir que des solutions incomplètes,
provisoires, aussi peu satisfaisantes pour une partie que pour l'autre.
De là encore, entre les deux riverains de l'Adriatique, une hostilité
permanente, principe de futures difficultés et de conflits. Les Italiens
ont été longs à découvrir la cause du mal. Ils s'y sont mis, peut-être
un peu tard. Plus d'un an après que M. Orlando et M. Sonnino avaient
rompu avec le Conseil suprême pour se résigner ensuite et pour tomber du
pouvoir enfin, la presse italienne a fini par donner cette image fort
exacte de la situation dans laquelle l'Italie a été placée par la
disparition de l'Autriche.
En ce qui nous concerne la Yougo-Slavie est purement et simplement
l'héritière de l'Autriche avec cette circonstance aggravante que
l'Autriche-Hongrie, grand État dualiste, contenant plusieurs
nationalités et ayant quatre frontières, suivait nécessairement une
politique assez compliquée, où l'opposition à l'Italie ne représentait
qu'un seul élément, non le plus important, et qui se trouvait
d'ailleurs largement contrebalancée par d'autres en notre faveur.
C'est précisément pour cela que l'État autrichien, nonobstant les
pressions exercées sur lui par des groupes politiques influents et les
conseils des chefs militaires, s'était toujours abstenu de se
brouiller avec nous. Mais la Yougo-Slavie, au contraire, considère
l'Italie comme son principal ennemi; elle possède du côté de l'Italie
sa frontière la plus étendue et la plus importante, ainsi que ses plus
grands points de froissement; et c'est contre nous qu'elle concentre
la plus grande somme de passion nationale, réunissant, par l'aversion
envers l'Italie, et par le programme anti-italien, les graves
divergences des trois peuples qui la composent[8].
[8] Luigi Salvatorelli, _Stampa_ du 21 juillet 1910.
Est-ce tout? Ce serait trop simple. Ce serait trop beau. Qu'est-ce que
la nationalité yougo-slave? Pour les Italiens, c'est l'héritière de
l'Autriche abhorrée. Pour les autres alliés, c'est l'héritière de
l'héroïque Serbie, l'amie de la première heure, d'autant plus chère
qu'elle a coûté plus de sacrifices. Les Italiens voient choyer leur
ennemie naturelle: on ne s'entend plus. Alors l'idée d'un monstrueux
complot hante leur esprit:
La Yougo-Slavie figure dans les conseils de l'Entente non comme une
vaincue, mais comme une alliée sur le même pied que l'Italie, et qui
doit même, à cause des titres vrais ou faux de la Serbie, être
préférée à l'Italie. Et dans le jeu des forces internationales, la
Yougo-Slavie remplace l'Autriche, avec cette différence que l'empire
habsbourgeois faisait partie d'une constellation politique fermée, et
même opposée à celle de la France et de l'Angleterre, tandis que la
Yougo-Slavie se trouve aujourd'hui dans le même groupe que ces
dernières. Résultat: l'Italie a, sur deux frontières et dans deux
mers, non plus des ennemis appartenant à des groupes opposés et qui
par conséquent se neutralisaient mutuellement, mais des ennemis alliés
entre eux[9].
[9] Extrait du même article.
Des ennemis, partout des ennemis. Tel est l'état d'esprit que la paix a
créé chez les Italiens. Et ces citations pourraient être multipliées.
Quatre jours après l'article de la _Stampa_, toujours si proche de M.
Giolitti et des pensées de M. Giolitti, le chroniqueur bien connu qui
signe Rastignac analysait dans la _Tribuna_ une note de griefs et de
reproches, adressée le 7 juillet 1919 au Conseil suprême, où M. Tittoni
se plaignait que «le représentant de l'Italie fût traité comme pourrait
l'être celui d'un État ennemi et vaincu sommé de rendre compte
d'agissements criminels[10]». Ces paroles amères et graves de l'ancien
ministre des Affaires étrangères, le célèbre journaliste les
développait, les amplifiait, et il arrivait à cette extrême conclusion:
«Il n'est peut-être pas illogique de déduire que les Alliés souhaitaient
que deux puissances, l'Allemagne et l'Italie, sortissent vaincues et
abattues de la guerre.» Tel est l'état d'esprit des Italiens. Ce n'est
pas seulement pour eux que l'Adriatique sera encore «très amère».
[10] Pour connaître et pour comprendre le point de vue italien, il
n'est pas inutile de citer encore ce passage du même document:
«Quant au traité de Londres de 1915, il s'agit... d'un traité en
bonne et due forme. Aucune espèce de justification ne pourrait
légitimer l'affirmation que ce traité est par endroits périmé ou sur
le point de l'être. Si des conditions de fait existant en 1915 ont
subi des changements, il est facile d'en tenir compte. Mais il y a
loin de là à vouloir altérer l'esprit du traité jusqu'à priver un
seul des contractants des fruits de la victoire remportée en
commun». En d'autres termes, l'Italie estime qu'elle a été trompée
et volée.
On parlait autrefois de «l'équilibre adriatique». Tous les équilibres
ont été niés par la paix, celui-là comme les autres. Et nous avons un
imbroglio adriatique qui n'eût pas existé si l'Autriche avait survécu,
qu'il n'eût été possible de prévenir, l'Autriche une fois démembrée, que
si les Yougo-Slaves avaient été franchement sacrifiés aux Italiens, mais
qui s'est développé et aggravé par le fait que tous les intéressés se
jugent lésés et restent mécontents. Nous n'avons même pas choisi!
Il y a eu un temps où le ministre français qui avait préparé l'entente
franco-italienne était accusé d'avoir débauché l'Italie et fourni par là
un grief à Guillaume II. Cette fois nous n'avons pas débauché l'Italie.
Pourquoi? Pour rien. Du moment que les engagements de 1915 étaient
déchirés, il pouvait valoir la peine de se fâcher avec l'Italie si elle
méconnaissait les conditions d'un équilibre de l'Europe. Il pouvait
valoir la peine de négliger ses protestations si c'était pour créer un
ordre continental qui nous eût permis de nous passer d'elle et de rendre
impuissante son hostilité. Nous ne dirons pas que c'eût été beau, que
c'eût été noble. Ce n'eût pas été plus immoral que le reniement des
signatures données et, du moins, c'eût été rationnel. D'ailleurs, un
Empire austro-hongrois subsistant, il eût été possible de trouver des
combinaisons qui eussent procuré à l'Italie encore plus qu'elle n'a
reçu. Avec sa plasticité, une Autriche reportée vers le nord-est, vers
la Pologne, vers Dantzig et la Baltique, eût renoncé sans douleur à
Trieste et à Fiume, comme elle avait renoncé autrefois à Venise: cette
solution, si naturelle, avait été esquissée pendant les pourparlers
secrets de 1917. Mais l'amitié italienne a été compromise sans
contrepartie et pour le néant.
Aujourd'hui les nerfs du peuple italien sont malades. Ils n'ont pas
résisté aux efforts de la guerre suivis des désillusions de la paix. Ce
serait une erreur de croire qu'ils sont brisés pour toujours. L'Italie
se remettra sans doute du grand trouble moral, social et politique dont
elle souffre en ce moment-ci. Alors elle s'apercevra qu'elle compte 40
millions d'habitants et que les Alliés ont eu tort de la rendre plus
forte, puisque c'était pour ne pas lui donner tout ce qu'elle demandait,
pour avantager ses concurrents directs (la Grèce, la Yougo-Slavie), pour
la mettre enfin dans une situation telle qu'elle sera conduite à
rechercher les éléments de sa propre politique conformément à ses
aspirations et à ses intérêts, et sans avoir égard aux amitiés d'un
temps. Et elle dira toujours que ce n'est pas elle qui a commencé les
infidélités.
L'Italie est entrée dans une période de recueillement, de repliement sur
elle-même, où elle n'entreprendra aucune grande action au dehors, où
elle s'appliquera à rester en contact avec ses alliés de la guerre.
Cependant elle établira ses comptes et elle mesurera ses risques. Ses
conquêtes, qu'elle a trouvées inférieures à ses espérances, il faudra
les conserver. Elle cherchera des assurances. Pour garder le Brenner et
Trieste contre l'éternelle descente des Germains, elle songera à la
méthode par laquelle elle gardait autrefois la Vénétie. Pour ne pas
avoir la guerre avec l'Autriche, elle était alliée de l'Autriche. Une
situation semblable et seulement plus complexe lui suggère déjà l'idée
d'entretenir de bons rapports avec le peuple allemand devenu son
quasi-voisin. Et la Yougo-Slavie? On peut imaginer qu'un rapprochement
de l'Italie et de l'Allemagne intimiderait et neutraliserait cette
héritière de l'ancienne Autriche, seulement plus faible qu'elle, et à
qui une situation, qui est identique aussi, inspirerait les mêmes
sentiments et suggérerait les mêmes idées. Pour se garantir elle-même,
se sachant constituée à la fois aux dépens du peuple italien et aux
dépens de la race germanique, ne serait-elle pas conduite à entrer dans
leur système, moyennant la garantie mutuelle des frontières? Elle
pourrait même leur rendre des services, devenir leur poste avancé vers
l'Orient. Un rapprochement en détermine d'autres et nous savons avec
quelle facilité se tracent les «itinéraires forcés». Ainsi se
reformerait, en vertu des mêmes causes, le vieux syndicat triplicien: à
défaut d'équilibre général, chaque pays cherche l'équilibre qu'il peut,
et les «constellations de puissances», comme avant 1914, se
reconstitueront par des besoins semblables. Ce que nous en disons est si
peu une simple vue de l'esprit que, dans la période grave qui a précédé
le sauvetage de Varsovie, en août 1920, le chef du gouvernement
tchéco-slovaque, M. Tusar qui organisait une ligue des neutres contre la
Pologne et, par conséquent, en faveur de l'Allemagne, offrait au comte
Sforza sa médiation pour concilier l'Italie et les Yougo-Slaves. L'idée
de ce rapprochement a d'abord choqué le patriotisme italien autant que
l'avait choqué, quarante ans plus tôt, le rapprochement avec l'Autriche.
L'Italie pourra s'accoutumer à l'un comme elle s'était accoutumée à
l'autre. Il faut savoir distinguer entre les alliances sentimentales et
les alliances politiques.
Quant à nous, le moment paraît passé où nous avions le moyen de nous
attacher l'Italie en nous mettant avec elle pour qu'elle reçût ce
qu'elle voulait, ce que lui avait été promis dans l'Adriatique. Du temps
irréparable a fui. L'alliance italienne est fêlée. Satisfaite, c'est de
notre côté que l'Italie eût cherché la garantie de ses possessions. Le
pacte conclu pour la victoire eût eu une raison de durer après la
victoire. On se lie pour le butin. On se lie par les partages. Et c'est
peut-être ce qu'il y avait de plus judicieux et de plus prévoyant dans
les accords de 1915 et de 1916.
Aujourd'hui, l'Italie nous échappe. Elle cherche sa voie avec
indifférence. Elle revient à la politique de «versatilité réfléchie»
qui, depuis ses ducs de Savoie, l'incline tour à tour vers l'Europe
centrale et vers l'Europe occidentale. La guerre pouvait lui donner la
qualité d'un élément fixe. La voilà de nouveau déracinée et il faut
s'attendre à ses oscillations. Aucune amélioration de l'Europe
d'avant-guerre n'a été réalisée non plus sur ce point-là. Il n'y a aucun
progrès. L'Italie n'est pas plus adaptée qu'avant à un système
conservateur européen. Et son incertitude fera la nôtre. Ses difficultés
engendreront nos difficultés. Les relations franco-italiennes
redeviendront la partie la plus difficile de notre tâche diplomatique.
Que les Italiens entrent en conflit avec les Yougo-Slaves, qu'ils
s'allient avec eux par l'intermédiaire de l'Allemagne (car ce ne peut
être, comme avec l'Autriche, que tout l'un ou l'autre, l'alliance ou le
conflit), notre embarras sera égal, nous subirons les conséquences de la
même façon. Cette Adriatique, la seule mer peut-être où nous n'ayons
rien à faire, où nous n'ayons pas d'intérêts, l'amertume en reste à
l'Italie et les orages pour nous.
CHAPITRE IX
HYPOTHÈSES ET PROBABILITÉS
Il y a eu un moment, pendant les mois qui ont suivi l'armistice, où le
désordre a été tel, que les hommes ont pu croire que l'Europe entière
allait sombrer. De partout montaient la famine et la révolution. Pour le
dictateur américain des vivres, M. Hoover, il y avait cent millions
d'êtres humains de trop sur notre vieux continent, et l'Amérique,
inquiète pour sa propre subsistance, finissait par se résigner à les
laisser mourir. De funestes pressentiments assiégeaient les esprits.
L'historien Ferrero évoquait la fin du monde antique. Jamais, aux heures
les plus sombres de la guerre, il n'y avait eu cette désolation. La
Bourse baissait à Londres et à Paris quand Spartacus triomphait en
Allemagne. Un soir, dans un journal qui est un rendez-vous parisien,
quelqu'un lut une dépêche: le château royal de Berlin venait d'être
pris, le drapeau rouge y était arboré. On entendit un gémissement,
C'était un diplomate ami de la France qui n'avait pu résister à ce coup.