En ce qui concerne la situation intérieure de la Pologne, le plan

allemand est bien simple. Il faut profiter de toutes les difficultés

qui se posent devant les organisateurs d'un État nouveau: difficultés

politiques, sociales et économiques. Il faut envenimer la lutte des

partis, il faut soutenir la hausse des prix, encourager la lutte des

classes et organiser la lutte des nationalités contre l'État polonais.

Les juifs, les Lituaniens, les Ruthènes, les Allemands, voilà autant

d'éléments propices pour une activité de la propagande allemande.

Maintenant que les mystères de la propagande allemande ont été

dévoilés en France, il est facile de s'imaginer ce que peuvent faire

les agents allemands dans un pays qui possède une administration

inexpérimentée et une situation économique extrêmement compliquée. La

Pologne fourmille d'agents allemands qui ont une influence réelle et

trop peu appréciée sur l'état intérieur de ce pays. Et enfin, il faut

bien le dire, la politique allemande espère pouvoir jouer sur les

erreurs traditionnelles de la politique polonaise; elle espère pouvoir

engager la Pologne dans les affaires ukrainiennes et russes de telle

façon qu'elle ait les mains liées dans la politique occidentale; elle

espère enfin que le romantisme polonais rompra l'équilibre qui, dans

une politique rationnelle, doit subsister entre les moyens dont on

dispose et les buts qu'on se propose.

La politique allemande escompte aussi la neutralité des Alliés,

résultant de divergences de vue sur l'application du traité de

Versailles. Pour gagner une neutralité bienveillante des Alliés, les

Allemands agitent le spectre du bolchévisme et tâchent de faire

admettre par les vainqueurs le principe de la solidarité économique de

toutes les nations européennes.

La politique allemande fait tout son possible pour démontrer que

l'Allemagne seule est capable de sauver l'Europe du bolchévisme russe;

ils soutiennent donc en secret le gouvernement de Moscou et l'armée

rouge contre les Polonais pour prouver par les faits que la Pologne

est incapable de tenir tête aux soldats de Trotzky. D'autre part, ils

démontrent qu'il faut donner à l'Allemagne la possibilité de

développer son industrie et son agriculture pour vaincre le danger

bolchéviste intérieur. Ils demandent donc les conditions nécessaires à

la reconstitution de leur vie économique--l'allégement des charges

imposées par les réparations, et le charbon de la Haute-Silésie. La

propagande allemande est très habile à lancer dans le monde des

formules qui servent ses intérêts. Pendant la guerre, c'était «une

paix sans annexion ni indemnités», maintenant c'est «une Allemagne

organisatrice de l'Est» et «la collaboration économique des vainqueurs

et des vaincus». Nous savons qu'un groupe important en Angleterre,

dont M. Keynes est le porte-parole, a déjà été complètement acquis par

le programme allemand; si ces idées devaient être acceptées par la

diplomatie alliée, l'Allemagne serait rétablie dans sa situation

d'avant-guerre...

Les diplomates de la Wilhelmstrasse ont à présent une politique

polonaise nette et bien définie, comme ils ont eu seuls une politique

polonaise pendant la guerre, parce qu'ils considèrent le problème

polonais comme étant le plus important pour l'avenir de l'Allemagne.

Mais pour le résoudre sur la base des considérations ci-dessus

indiquées, il faut que la Pologne subisse un désastre militaire. C'est

à quoi a travaillé la politique allemande depuis des mois.

Quiconque a bien observé les événements a pu constater les faits

suivants: 1º une préparation de l'offensive des armées bolchévistes

contre la Pologne; 2º des efforts pour présenter les Polonais comme

des agresseurs et des impérialistes devant l'opinion européenne; 3º

des tentatives pour empêcher les Polonais de se procurer les armes et

les munitions nécessaires; 4º des tentatives pour acheter en

Angleterre et en Amérique du matériel de chemin de fer et d'autres

produits nécessaires pour la conduite de la guerre contre la Pologne

(mission Krassine); 5º des tentatives, heureusement échouées, pour

fomenter un mouvement révolutionnaire en Pologne sous l'apparence de

grèves économiques et pour commencer une action pacifiste. On voit

bien les procédés classiques allemands: après avoir tout fait pour

discréditer la victime et après avoir feint d'être attaqué, déclencher

une offensive avec un but bien défini.

Les Allemands se garderont d'intervenir militairement eux-mêmes; mais

ils ont pour cette action un élément tout prêt, le gouvernement actuel

de la Lituanie.

... Il suffit de regarder une carte de l'Europe orientale pour voir

que stratégiquement la Lituanie ethnographique joue par rapport à la

Pologne le même rôle que l'Irlande par rapport à la Grande-Bretagne,

et que de là peut, dans un moment opportun, partir un coup décisif

contre les voies de communication de l'armée polonaise. L'expérience

séculaire a appris aux Polonais que celui qui tient Lwów et Wilno a la

route libre vers le centre même de la Pologne.

La Pologne envahie par les hordes bolchévistes, c'est la Prusse

restaurée, c'est la position de l'Allemagne à l'est reconquise, c'est

la première étape, et la plus difficile, sur le chemin de la revanche.

Voilà un document à lire et à méditer aujourd'hui. Il faudrait pouvoir

le relire quand un siècle aura passé.

CHAPITRE VIII

L'IMBROGLIO ADRIATIQUE

Des Italiens intelligents, nationalistes pour leur pays, nous ont dit

bien des fois qu'ils comprenaient à merveille que l'ancienne politique

française, dont Thiers a été le dernier représentant, fût opposée à

l'unité italienne: on ne doit pas travailler à établir auprès de soi de

grandes puissances. Mais, en 1914, l'unité italienne était un fait

accompli et il n'y avait qu'une chose à tenter, celle que M. Delcassé

avait préparée dès 1902: obtenir la neutralité de l'Italie au cas d'une

guerre franco-allemande. La neutralité étant un état incertain, il était

encore mieux que l'Italie entrât dans la lutte du même côté que nous, et

que la rupture avec ses alliés d'autrefois fût consommée. C'est ce qui

s'est produit, grâce à un concours heureux de circonstances, grâce au

patriotisme italien qui, dans l'intervention, avait vu le moyen

d'achever le programme national: on aurait dû s'en souvenir. Les

conditions que l'Italie avait mises à sa nouvelle alliance, conditions

qui sont inscrites dans le traité de Londres, parlent assez clairement:

c'était l'Adriatique qu'elle voulait avant tout. Son adversaire direct,

ce n'était pas l'Empire allemand, c'était l'Empire austro-hongrois. Là

s'est trouvé le principe des difficultés futures. Mais la vérité est que

l'État italien, depuis qu'il existe, s'adapte avec peine à un système de

politique européenne, quel qu'il soit. La paix a compromis cette

adaptation au lieu de la faciliter.

L'unité italienne, au dix-neuvième siècle, avait marché du même pas que

l'unité allemande. De là, chez le plus grand nombre des Italiens, l'idée

qu'il subsiste une solidarité et une relation entre l'Allemagne et leur

pays. Il fallait donc prévoir que l'Italie serait opposée à tout ce qui

tendrait à dissocier l'Allemagne[7], et qu'on lui représenterait sans

doute vainement qu'elle ne gagnerait rien si le germanisme avec lequel

elle serait en contact et contre lequel elle aurait à défendre le

Brenner, Trieste et l'Adriatique prenait la forme prussienne au lieu de

la forme autrichienne. L'Italie n'a pas eu lieu d'intercéder pour

l'unité allemande, qui n'a pas été mise en question à la Conférence de

Paris. Mais il s'est passé quelque chose qui défie toute espèce de

raison: la paix n'a laissé que malaise et rancune à l'Italie après que

la guerre avait été prolongée de deux années pour ne pas manquer de

parole à l'Italie.

[7] Nous renvoyons là-dessus à notre livre _la Guerre et l'Italie_,

publié en 1916.

Si les hommes d'État italiens, au moment où ils prenaient leurs

précautions par écrit avant d'intervenir, n'admettaient pas l'idée d'une

dissociation de l'Allemagne, ils ne pensaient pourtant pas davantage au

démembrement de l'Autriche. Peut-être les plus avisés d'entre eux n'y

tenaient-ils pas. En tout cas, au mois d'avril 1919, nous nous sommes

trouvés devant la situation suivante: la guerre avait été conduite comme

si la destruction de l'Empire austro-hongrois eût été le résultat

principal que la coalition se fût proposé d'atteindre; toutes les

opérations diplomatiques suggérées par le roi d'Espagne ou par la cour

de Vienne elle-même en vue de disloquer la coalition adverse, avaient

été repoussées en 1917 sous le prétexte qu'une paix séparée avec

l'Autriche-Hongrie était rendue impossible par les engagements du traité

de Londres. Or, les Alliés qui avaient laissé tomber la conversation

offerte par le prince Sixte, en se retranchant derrière le traité de

Londres, les mêmes Alliés refusaient à l'Italie le bénéfice de ce traité

à l'heure où ils étaient les maîtres absolus de la situation. C'est pour

en arriver là que l'opportune et légitime manoeuvre autrichienne, la

dislocation des alliances ennemies, pour laquelle Alphonse XIII avait

proposé ses bons offices, avait été repoussée! Prodigieux scandale pour

la raison.

Il était dangereux de décevoir un peuple émotif et politique à la fois

comme le peuple italien. L'effet a été rapide et profond. La déception a

retourné les esprits. Elle a troublé toute la vie italienne. Et elle a

ramené au pouvoir, au milieu des acclamations, l'homme qui avait été

d'avis que l'Italie avait tort d'intervenir et que la guerre ne la

payerait pas. Ce qu'il faut voir en M. Giolitti, ce n'est pas le

neutraliste, le gibelin. C'est l'homme d'État réaliste qui est apparu

dans son pays comme un sauveur. Dépourvu de sentiment et de doctrine, il

dirigera l'Italie dans le sens du moindre risque et du moindre mal.

Ainsi l'intervention n'aurait été qu'une parenthèse ouverte et fermée

aux noces d'or de l'unité italienne. Tout serait à recommencer. Il faut

savoir comment et pourquoi.

*

* *

L'Autriche, qui n'était pas une nation mais un État, qu'on pouvait

rogner, modeler, déplacer selon les besoins de l'heure, cette commode

Autriche n'est plus. A sa place, des nations ont surgi. Et quand on

taille dans la chair d'une nation, elle crie, elle résiste. L'Italie,

autrefois, avait été affranchie et unie au nom du principe des

nationalités. Voilà qu'une nationalité nouvelle paraissait, la

yougo-slave, et c'est sur elle, à ses dépens, que l'Italie revendiquait

des provinces et l'Adriatique. Ce qu'on pouvait enlever sans souffrance

à l'Empire des Habsbourg, comment le prendre au peuple des Serbes, des

Croates et des Slovènes? L'Italie avait pu se réjouir de la chute de ses

vieux ennemis les Habsbourg. Elle avait pu être indifférente à l'élément

d'équilibre que l'Europe perdait avec eux. Elle n'y gagnait qu'une

concurrente d'une espèce nouvelle, bien plus dangereuse: une jeune

nationalité, telle qu'elle-même avait été soixante ans plus tôt

lorsqu'elle était l'enfant de prédilection de Napoléon III, qui a été le

Wilson de son temps.

Nationalité d'abord, l'Italie est devenue à son tour un État. Selon la

doctrine romanesque que la Conférence a constamment appliquée, une

nationalité a tous les droits. Un État n'en a aucun. C'est ainsi que

l'Italie a été maltraitée et que la nationalité yougo-slave, parce

qu'elle était nouvelle, a eu la préférence. Grand trouble, violente

indignation dans l'esprit des Italiens qui n'ont pas compris le

raisonnement d'après lequel les Croates, qu'ils avaient combattus sous

le drapeau des Habsbourg, devaient être considérés comme des alliés

depuis qu'ils s'étaient fondus avec les Serbes, fondus jusqu'à un

certain point, au demeurant. Il est résulté de là, le plus naturellement

du monde, que la question de l'Adriatique est devenue à peu près

insoluble, ou qu'elle ne pourra recevoir que des solutions incomplètes,

provisoires, aussi peu satisfaisantes pour une partie que pour l'autre.

De là encore, entre les deux riverains de l'Adriatique, une hostilité

permanente, principe de futures difficultés et de conflits. Les Italiens

ont été longs à découvrir la cause du mal. Ils s'y sont mis, peut-être

un peu tard. Plus d'un an après que M. Orlando et M. Sonnino avaient

rompu avec le Conseil suprême pour se résigner ensuite et pour tomber du

pouvoir enfin, la presse italienne a fini par donner cette image fort

exacte de la situation dans laquelle l'Italie a été placée par la

disparition de l'Autriche.

En ce qui nous concerne la Yougo-Slavie est purement et simplement

l'héritière de l'Autriche avec cette circonstance aggravante que

l'Autriche-Hongrie, grand État dualiste, contenant plusieurs

nationalités et ayant quatre frontières, suivait nécessairement une

politique assez compliquée, où l'opposition à l'Italie ne représentait

qu'un seul élément, non le plus important, et qui se trouvait

d'ailleurs largement contrebalancée par d'autres en notre faveur.

C'est précisément pour cela que l'État autrichien, nonobstant les

pressions exercées sur lui par des groupes politiques influents et les

conseils des chefs militaires, s'était toujours abstenu de se

brouiller avec nous. Mais la Yougo-Slavie, au contraire, considère

l'Italie comme son principal ennemi; elle possède du côté de l'Italie

sa frontière la plus étendue et la plus importante, ainsi que ses plus

grands points de froissement; et c'est contre nous qu'elle concentre

la plus grande somme de passion nationale, réunissant, par l'aversion

envers l'Italie, et par le programme anti-italien, les graves

divergences des trois peuples qui la composent[8].

[8] Luigi Salvatorelli, _Stampa_ du 21 juillet 1910.

Est-ce tout? Ce serait trop simple. Ce serait trop beau. Qu'est-ce que

la nationalité yougo-slave? Pour les Italiens, c'est l'héritière de

l'Autriche abhorrée. Pour les autres alliés, c'est l'héritière de

l'héroïque Serbie, l'amie de la première heure, d'autant plus chère

qu'elle a coûté plus de sacrifices. Les Italiens voient choyer leur

ennemie naturelle: on ne s'entend plus. Alors l'idée d'un monstrueux

complot hante leur esprit:

La Yougo-Slavie figure dans les conseils de l'Entente non comme une

vaincue, mais comme une alliée sur le même pied que l'Italie, et qui

doit même, à cause des titres vrais ou faux de la Serbie, être

préférée à l'Italie. Et dans le jeu des forces internationales, la

Yougo-Slavie remplace l'Autriche, avec cette différence que l'empire

habsbourgeois faisait partie d'une constellation politique fermée, et

même opposée à celle de la France et de l'Angleterre, tandis que la

Yougo-Slavie se trouve aujourd'hui dans le même groupe que ces

dernières. Résultat: l'Italie a, sur deux frontières et dans deux

mers, non plus des ennemis appartenant à des groupes opposés et qui

par conséquent se neutralisaient mutuellement, mais des ennemis alliés

entre eux[9].

[9] Extrait du même article.

Des ennemis, partout des ennemis. Tel est l'état d'esprit que la paix a

créé chez les Italiens. Et ces citations pourraient être multipliées.

Quatre jours après l'article de la _Stampa_, toujours si proche de M.

Giolitti et des pensées de M. Giolitti, le chroniqueur bien connu qui

signe Rastignac analysait dans la _Tribuna_ une note de griefs et de

reproches, adressée le 7 juillet 1919 au Conseil suprême, où M. Tittoni

se plaignait que «le représentant de l'Italie fût traité comme pourrait

l'être celui d'un État ennemi et vaincu sommé de rendre compte

d'agissements criminels[10]». Ces paroles amères et graves de l'ancien

ministre des Affaires étrangères, le célèbre journaliste les

développait, les amplifiait, et il arrivait à cette extrême conclusion:

«Il n'est peut-être pas illogique de déduire que les Alliés souhaitaient

que deux puissances, l'Allemagne et l'Italie, sortissent vaincues et

abattues de la guerre.» Tel est l'état d'esprit des Italiens. Ce n'est

pas seulement pour eux que l'Adriatique sera encore «très amère».

[10] Pour connaître et pour comprendre le point de vue italien, il

n'est pas inutile de citer encore ce passage du même document:

«Quant au traité de Londres de 1915, il s'agit... d'un traité en

bonne et due forme. Aucune espèce de justification ne pourrait

légitimer l'affirmation que ce traité est par endroits périmé ou sur

le point de l'être. Si des conditions de fait existant en 1915 ont

subi des changements, il est facile d'en tenir compte. Mais il y a

loin de là à vouloir altérer l'esprit du traité jusqu'à priver un

seul des contractants des fruits de la victoire remportée en

commun». En d'autres termes, l'Italie estime qu'elle a été trompée

et volée.

On parlait autrefois de «l'équilibre adriatique». Tous les équilibres

ont été niés par la paix, celui-là comme les autres. Et nous avons un

imbroglio adriatique qui n'eût pas existé si l'Autriche avait survécu,

qu'il n'eût été possible de prévenir, l'Autriche une fois démembrée, que

si les Yougo-Slaves avaient été franchement sacrifiés aux Italiens, mais

qui s'est développé et aggravé par le fait que tous les intéressés se

jugent lésés et restent mécontents. Nous n'avons même pas choisi!

Il y a eu un temps où le ministre français qui avait préparé l'entente

franco-italienne était accusé d'avoir débauché l'Italie et fourni par là

un grief à Guillaume II. Cette fois nous n'avons pas débauché l'Italie.

Pourquoi? Pour rien. Du moment que les engagements de 1915 étaient

déchirés, il pouvait valoir la peine de se fâcher avec l'Italie si elle

méconnaissait les conditions d'un équilibre de l'Europe. Il pouvait

valoir la peine de négliger ses protestations si c'était pour créer un

ordre continental qui nous eût permis de nous passer d'elle et de rendre

impuissante son hostilité. Nous ne dirons pas que c'eût été beau, que

c'eût été noble. Ce n'eût pas été plus immoral que le reniement des

signatures données et, du moins, c'eût été rationnel. D'ailleurs, un

Empire austro-hongrois subsistant, il eût été possible de trouver des

combinaisons qui eussent procuré à l'Italie encore plus qu'elle n'a

reçu. Avec sa plasticité, une Autriche reportée vers le nord-est, vers

la Pologne, vers Dantzig et la Baltique, eût renoncé sans douleur à

Trieste et à Fiume, comme elle avait renoncé autrefois à Venise: cette

solution, si naturelle, avait été esquissée pendant les pourparlers

secrets de 1917. Mais l'amitié italienne a été compromise sans

contrepartie et pour le néant.

Aujourd'hui les nerfs du peuple italien sont malades. Ils n'ont pas

résisté aux efforts de la guerre suivis des désillusions de la paix. Ce

serait une erreur de croire qu'ils sont brisés pour toujours. L'Italie

se remettra sans doute du grand trouble moral, social et politique dont

elle souffre en ce moment-ci. Alors elle s'apercevra qu'elle compte 40

millions d'habitants et que les Alliés ont eu tort de la rendre plus

forte, puisque c'était pour ne pas lui donner tout ce qu'elle demandait,

pour avantager ses concurrents directs (la Grèce, la Yougo-Slavie), pour

la mettre enfin dans une situation telle qu'elle sera conduite à

rechercher les éléments de sa propre politique conformément à ses

aspirations et à ses intérêts, et sans avoir égard aux amitiés d'un

temps. Et elle dira toujours que ce n'est pas elle qui a commencé les

infidélités.

L'Italie est entrée dans une période de recueillement, de repliement sur

elle-même, où elle n'entreprendra aucune grande action au dehors, où

elle s'appliquera à rester en contact avec ses alliés de la guerre.

Cependant elle établira ses comptes et elle mesurera ses risques. Ses

conquêtes, qu'elle a trouvées inférieures à ses espérances, il faudra

les conserver. Elle cherchera des assurances. Pour garder le Brenner et

Trieste contre l'éternelle descente des Germains, elle songera à la

méthode par laquelle elle gardait autrefois la Vénétie. Pour ne pas

avoir la guerre avec l'Autriche, elle était alliée de l'Autriche. Une

situation semblable et seulement plus complexe lui suggère déjà l'idée

d'entretenir de bons rapports avec le peuple allemand devenu son

quasi-voisin. Et la Yougo-Slavie? On peut imaginer qu'un rapprochement

de l'Italie et de l'Allemagne intimiderait et neutraliserait cette

héritière de l'ancienne Autriche, seulement plus faible qu'elle, et à

qui une situation, qui est identique aussi, inspirerait les mêmes

sentiments et suggérerait les mêmes idées. Pour se garantir elle-même,

se sachant constituée à la fois aux dépens du peuple italien et aux

dépens de la race germanique, ne serait-elle pas conduite à entrer dans

leur système, moyennant la garantie mutuelle des frontières? Elle

pourrait même leur rendre des services, devenir leur poste avancé vers

l'Orient. Un rapprochement en détermine d'autres et nous savons avec

quelle facilité se tracent les «itinéraires forcés». Ainsi se

reformerait, en vertu des mêmes causes, le vieux syndicat triplicien: à

défaut d'équilibre général, chaque pays cherche l'équilibre qu'il peut,

et les «constellations de puissances», comme avant 1914, se

reconstitueront par des besoins semblables. Ce que nous en disons est si

peu une simple vue de l'esprit que, dans la période grave qui a précédé

le sauvetage de Varsovie, en août 1920, le chef du gouvernement

tchéco-slovaque, M. Tusar qui organisait une ligue des neutres contre la

Pologne et, par conséquent, en faveur de l'Allemagne, offrait au comte

Sforza sa médiation pour concilier l'Italie et les Yougo-Slaves. L'idée

de ce rapprochement a d'abord choqué le patriotisme italien autant que

l'avait choqué, quarante ans plus tôt, le rapprochement avec l'Autriche.

L'Italie pourra s'accoutumer à l'un comme elle s'était accoutumée à

l'autre. Il faut savoir distinguer entre les alliances sentimentales et

les alliances politiques.

Quant à nous, le moment paraît passé où nous avions le moyen de nous

attacher l'Italie en nous mettant avec elle pour qu'elle reçût ce

qu'elle voulait, ce que lui avait été promis dans l'Adriatique. Du temps

irréparable a fui. L'alliance italienne est fêlée. Satisfaite, c'est de

notre côté que l'Italie eût cherché la garantie de ses possessions. Le

pacte conclu pour la victoire eût eu une raison de durer après la

victoire. On se lie pour le butin. On se lie par les partages. Et c'est

peut-être ce qu'il y avait de plus judicieux et de plus prévoyant dans

les accords de 1915 et de 1916.

Aujourd'hui, l'Italie nous échappe. Elle cherche sa voie avec

indifférence. Elle revient à la politique de «versatilité réfléchie»

qui, depuis ses ducs de Savoie, l'incline tour à tour vers l'Europe

centrale et vers l'Europe occidentale. La guerre pouvait lui donner la

qualité d'un élément fixe. La voilà de nouveau déracinée et il faut

s'attendre à ses oscillations. Aucune amélioration de l'Europe

d'avant-guerre n'a été réalisée non plus sur ce point-là. Il n'y a aucun

progrès. L'Italie n'est pas plus adaptée qu'avant à un système

conservateur européen. Et son incertitude fera la nôtre. Ses difficultés

engendreront nos difficultés. Les relations franco-italiennes

redeviendront la partie la plus difficile de notre tâche diplomatique.

Que les Italiens entrent en conflit avec les Yougo-Slaves, qu'ils

s'allient avec eux par l'intermédiaire de l'Allemagne (car ce ne peut

être, comme avec l'Autriche, que tout l'un ou l'autre, l'alliance ou le

conflit), notre embarras sera égal, nous subirons les conséquences de la

même façon. Cette Adriatique, la seule mer peut-être où nous n'ayons

rien à faire, où nous n'ayons pas d'intérêts, l'amertume en reste à

l'Italie et les orages pour nous.

CHAPITRE IX

HYPOTHÈSES ET PROBABILITÉS

Il y a eu un moment, pendant les mois qui ont suivi l'armistice, où le

désordre a été tel, que les hommes ont pu croire que l'Europe entière

allait sombrer. De partout montaient la famine et la révolution. Pour le

dictateur américain des vivres, M. Hoover, il y avait cent millions

d'êtres humains de trop sur notre vieux continent, et l'Amérique,

inquiète pour sa propre subsistance, finissait par se résigner à les

laisser mourir. De funestes pressentiments assiégeaient les esprits.

L'historien Ferrero évoquait la fin du monde antique. Jamais, aux heures

les plus sombres de la guerre, il n'y avait eu cette désolation. La

Bourse baissait à Londres et à Paris quand Spartacus triomphait en

Allemagne. Un soir, dans un journal qui est un rendez-vous parisien,

quelqu'un lut une dépêche: le château royal de Berlin venait d'être

pris, le drapeau rouge y était arboré. On entendit un gémissement,

C'était un diplomate ami de la France qui n'avait pu résister à ce coup.

Les conséquences politiques de la paix · 第 8 / 11 段