la vérité, sa cause ne passionnait plus personne. Il y avait d'abord sur
son tombeau la pierre de l'alliance franco-russe. Et puis, si les
Français avaient cessé de s'intéresser à la Pologne, ce n'était pas
seulement par politique et pour plaire au grand allié. Depuis 1871, la
nationalité souffrante et malheureuse, n'était-ce pas la France? «Soyons
nos Polonais à nous-mêmes», disait spirituellement un républicain après
le traité de Francfort. Strasbourg avait pris la place de Varsovie.
L'amour de la Pologne, si actif, au dix-neuvième siècle, qu'il
intervenait dans les révolutions de notre politique intérieure, était
passé à l'état de souvenir littéraire et n'était plus vraiment senti. La
Pologne n'était plus d'actualité, ce qui a eu pour conséquence de la
chasser des esprits en même temps qu'elle sortait des coeurs. Certaines
notions qui étaient autrefois des lieux communs étaient ignorées, et,
quand les événements de 1920 les ont remises en honneur, elles ont paru
comme des nouveautés ou comme des paradoxes. Cependant les hommes qui
avaient réfléchi jadis au problème polonais, qui l'avaient étudié au
point de vue politique et dégagé de l'alliage sentimental, n'avaient pas
tardé à en découvrir le caractère. La persécution de la Pologne n'était
pas celle d'un peuple par un tyran, mais d'une nationalité par une
autre, et c'était aussi vrai du partageant russe que du partageant
prussien. «Pour la Russie, disait Guizot, la conservation de sa part de
la Pologne n'est pas seulement une question de gouvernement, un intérêt
de souverain, c'est une passion nationale; le peuple russe est encore
plus ardent que l'empereur à ne pas souffrir que la Pologne échappe à
l'empire.» On avait vu plus tard, en 1863, avec quelle fureur
enthousiaste les Russes avaient réprimé l'insurrection polonaise. «Ce
qu'on nomme sympathiquement à Paris et à Londres l'indépendance de la
Pologne, écrivait alors Emile de Girardin, se nomme patriotiquement à
Pétersbourg et à Moscou le démembrement de la Russie.» Et l'auteur
contemporain d'un traité de politique européenne relève encore
«l'acharnement âpre et farouche dont le peuple russe fait preuve, depuis
trois siècles, contre la malheureuse Pologne. Le tsar voudrait rendre à
ce pays une partie de ses libertés qu'il ne le pourrait pas. Il faut,
pour plaire à la majorité de ses sujets, qu'il règne par la terreur sur
la Vistule[5]».
[5] Debidour, _Histoire diplomatique de l'Europe_.
Entre Polonais et Russes, l'hostilité a des causes anciennes et
profondes. Faite de rancunes historiques, elle renaît toujours parce que
les griefs sont permanents et parce que l'incompatibilité tient à la
nature des deux peuples. Les Polonais, latinisés par le catholicisme,
apparaissent aux Russes comme des dissidents du slavisme. Que la
différence des religions tienne à des différences premières et
originelles ou bien à l'histoire, l'effet est le même. Ce sont deux
nations aux frontières indistinctes, entre lesquelles il n'y a pas
d'accommodement depuis qu'elles se connaissent. La paix se nomme pour
elles domination et conquête, quand les Polonais sont les maîtres à
Moscou ou quand l'«ordre» russe règne à Varsovie. Dans l'intervalle,
guerres mêlées de trêves.
La Pologne à peine rendue à l'indépendance, la guerre a recommencé. La
Russie bolchéviste s'est comportée comme la Russie tout court. Les
généraux du tsar se sont mis à la tête de l'armée rouge. Guerre de
principe et de propagande, guerre politique et nationale: guerre
polono-russe de vieux style, si fatale, si spontanée, qu'il n'est même
pas possible de dire quel a été l'agresseur. Les Polonais ont marché sur
Kiev et cherché à atteindre leurs frontières de 1772, comme si rien ne
s'était passé depuis 1772. Les Russes, ayant repris l'offensive, ont
marché sur Varsovie comme si un Romanof, et non pas Lénine, était au
Kremlin. Le bolchévisme a suivi à son tour la fameuse loi de continuité
nationale, règle des révolutions. L'histoire est d'une fatigante
monotonie.
La Pologne a été sauvée à la dernière heure. Livrée à elle-même, elle
courait à la décomposition politique, et nous avons vu approcher le
moment où l'armée polonaise succomberait encore par l'anarchie de
l'État. Le patriotisme ne suffit pas aux peuples, et si la France
n'avait prêté son aide, ses hommes, son commandement militaire, nul ne
sait où la défaillance de la Pologne se fût arrêtée.
L'image d'une catastrophe a été devant nos yeux. C'est ce qu'on
appellera l'alerte de 1920.
Après le traité de Francfort, quatre ans s'étaient écoulés avant le
nouveau danger de guerre connu sous le nom d'alerte de 1875. L'alerte du
mois d'août 1920 est survenue quatorze mois après le traité de
Versailles. Bref délai, course accélérée des événements et des
conséquences. Et cette alerte s'est présentée dans des conditions qui
doivent servir d'avertissement pour l'avenir. En 1875, il y avait encore
les éléments d'un équilibre européen. L'attitude de simple
désapprobation prise par la Russie et par l'Angleterre avait suffi à
calmer Bismarck, à lui montrer l'imprudence d'une politique qui exposait
l'Allemagne au danger d'une coalition. En 1920, c'est autour de la
France que l'isolement a été organisé. L'Angleterre et l'Italie
désapprouvaient la politique française et déconseillaient la résistance.
La grande Entente était dénoncée et une «petite Entente» ou ligue des
neutres se formait dans l'Europe centrale entre les nationalités de la
«barrière» pour abandonner la Pologne et la seule puissance qui soutînt
la Pologne. Tchéco-Slovaques et Yougo-Slaves, se rapprochant de la
Roumanie, invoquaient la fraternité slave, mais c'était pour favoriser
la Russie et, avec elle, l'Allemagne. Conscients de leur fragilité, ces
États refusaient d'avance d'affronter les risques d'un conflit avec de
plus forts qu'eux. Enfin, partout l'Allemagne était à l'oeuvre,
suscitant des troubles, se servant de ses relations soit avec les
socialistes, soit avec les mécontents de toutes sortes, Irlandais ou
flamingants. La Belgique elle-même, jusque dans son gouvernement, était
agitée et divisée. Pour son compte, l'Allemagne se tenait prête. Une
victoire des Russes eût été le signal d'un soulèvement sur le modèle de
1813. Nos détachements de garde en Haute-Silésie étaient attaqués. Sur
la rive gauche du Rhin, des grèves, une excitation méthodique de la
population, inspectée à ce moment précis par un ministre d'Empire:
c'étaient les signes d'un plan destiné à paralyser ou à gêner l'action
de nos troupes. En Allemagne même, de nouvelles organisations militaires
surgissaient: l'_Orgesch_ après les gardes d'habitants, la police de
sûreté, le _Heimatdienst_, etc., l'esprit allemand ne se lassant pas
d'inventer de nouvelles formes de militarisme, de nouvelles façons de
conserver et de déguiser une armée. Et l'on voyait aussi, ce qui n'était
pas encore arrivé, ces milices s'étendre hors des frontières de
l'Empire, dans les provinces autrichiennes, Tyrol et Vorarlberg,
susceptibles de se détacher les premières du pauvre gouvernement de
Vienne, d'ailleurs consentant, en sorte que la réunion, l'_Anschluss_,
se fût accomplie non pas en bloc et d'une façon solennelle, mais par
coups de force successifs et d'apparence spontanée.
Le sauvetage de Varsovie a empêché l'exécution de ce vaste plan. On doit
dire plutôt qu'elle l'a suspendu. Tous les préparatifs subsistent. Ils
pourront servir une autre fois. Nous avons assisté à une répétition
générale de la revanche allemande, interrompue par la défaillance de
l'un des principaux acteurs. Nous sommes renseignés. Nous sommes
avertis.
*
* *
L'alerte de 1920 comporte en effet plusieurs leçons. Elle est le premier
effet sensible du mauvais agencement de la paix. Les critiques
théoriques et raisonnées qui, dès l'origine, ont été adressées, au
traité de Versailles se trouvent vérifiées par l'expérience. Cette paix
ne se soutient pas par elle-même. Elle ne peut être défendue qu'au prix
d'efforts militaires sans cesse renouvelés, et elle reste à la merci de
tout événement, également militaire, survenu aux points les plus
fragiles de la construction.
Et d'abord, ce qui devait être, le traité de Versailles a noué
l'alliance de l'Allemagne et de la Russie. On n'a plus le droit de s'y
tromper. Du moment qu'entre l'Allemagne et la Russie, aux dépens de
l'une et de l'autre, on reconstituait une Pologne, la communauté des
intérêts et des sentiments s'établissait. Allemands et Russes ne
s'aiment pas, mais ils sont pour ainsi dire complémentaires. Ils ont
besoin de se toucher, d'échanger des produits, des idées, des hommes, et
ils ne peuvent se joindre que par-dessus le corps de l'État polonais.
Ils sont encore moins complices pour se garantir les uns aux autres leur
morceau de Pologne que pour la détruire et la partager de nouveau.
L'Allemagne, après sa défaite, devait désirer naturellement l'alliance
de la Russie. Ce n'aurait pas été une raison suffisante pour qu'elle fût
certaine de l'obtenir. La Pologne semble avoir été inventée pour hâter
le rapprochement.
L'alliance de l'Allemagne et de la Russie par la Pologne: c'était encore
un lieu commun de notre ancienne politique, un principe qui n'avait plus
besoin d'être démontré. Il subsiste. Il n'y a jamais eu tant de raisons
de s'en souvenir. Le traité de Versailles a rendu à la Pologne son
indépendance comme si l'Allemagne seule devait en être atteinte et
blessée, comme si, pour sa part, la Russie était résignée et consentante
et devait se réjouir d'avoir fait un sacrifice à la justice. On se
figure aussi que des frontières qui suivraient, dans la mesure du
possible, les limites ethnographiques, avec des concessions mutuelles et
des compensations dans les régions indivisibles, auraient le résultat
d'assurer une paix durable entre la Pologne et la Russie. En admettant
la possibilité d'un partage équitable et qui contente les deux nations,
il faudrait encore que la Pologne cessât de gêner, d'offusquer,
d'irriter la Russie par le seul fait qu'elle existe. Au moment de fixer
les frontières de la Pologne à l'est, quand celles de l'ouest, en
Silésie, sont encore imprécises, on pense gagner le sentiment national
russe par la modération et par la douceur. On peut l'essayer. Mais si,
du même coup, on démantèle la Pologne, si on lui enlève ses bastions, si
l'on excite chez les Russes la tentation de l'envahir une autre fois?
Redoutables perplexités. Ce n'est pas si simple qu'on voudrait le
croire.
L'alliance germano-russe par la Pologne a des racines tellement fortes
qu'il y a très peu de chances pour que de simples arrangements de la
carte réussissent à l'empêcher. Un homme qui sentait charnellement
l'histoire a eu un jour,--et quel jour!--cette intuition des entrailles
et des nerfs. Il y a, dans notre littérature politique, peu de livres
plus ignorés qu'une centaine de pages écrites par Michelet pendant la
guerre de 1870. Il y en a peu de plus fiévreux et de plus fulgurants. Le
célèbre halluciné, dans sa douleur, dans sa colère, dans sa déception
(car il avait aimé l'Allemagne), a eu sur l'avenir des vues d'une
justesse étonnante. Il semble que les peuples dont il avait écrit
l'histoire aient marché devant ses yeux. Il les «voyait», comme une
magnétiseuse. Et comme une sibylle aussi, il hésitait, il tremblait, il
se reprenait jusqu'à ce qu'il accouchât enfin de la prophétie.
Celle de Michelet contredit celle de Renan. Comme le rationaliste, le
voyant a bien aperçu dans l'avenir une Russie errante, guerrière,
portant en elle on ne sait quoi de monstrueux hérité de l'Asie. Et
Michelet annonçait à son tour que cette immense Russie, peuple instable
et vagabond, se déplacerait encore vers l'ouest. Serait-ce pour écraser
l'Allemagne, pour venger la France? Michelet ne distinguait pas bien.
Cet avenir était obscur. Il l'épelait en haletant. Et, tout à coup, le
trépied s'agitait, le voile se déchirait. Le devin interpellait des
hommes inconnus, innommés, ceux qui ont rédigé la paix de Versailles,
sans doute, et il leur adressait des paroles étranges: «Ah! comment vous
y prenez-vous pour vous aveugler vous-mêmes? Ne pas voir ce que vous
voyez? Ignorer ce que vous savez?... Comment avez-vous oublié le mariage
profond, terrible, de la Prusse avec la Russie? Il est si fort qu'entre
elles deux les traités sont inutiles!»
Mariage par la Pologne: «C'est la Prusse, un État demi-slave, qui
proposa au dernier siècle le banquet où la Pologne fut servie, où, pour
dessert, on but un verre de son sang.» Cette communion, la
rompra-t-elle? Mais la Prusse a eu besoin de la Russie. «Elle en aura
besoin demain encore plus, quand l'Allemagne s'éveillera, sortira du
rêve, de son ivresse actuelle, où l'idée d'être _une_ lui a fait tout
oublier. Mais, pour être une, il faut être. Le jour où elle voudra être,
son petit tyran, la Prusse, lui montrera la Russie[6].»
[6] _La France devant l'Europe_, par Jules Michelet (1871). Avec cette
épigraphe: «Les juges seront jugés».
Mettez la prophétie de Michelet sur le compte de ce que vous voudrez,
même sur le compte de l'épilepsie. Elle est là. Elle a l'air faite pour
notre temps. Entre l'Allemagne et la Russie, les traités sont superflus:
la Pologne les rassemble. Nous avons vu les Allemands compter les jours
jusqu'à la prise de Varsovie et se tenir prêts à profiter de
l'écrasement de la Pologne. Pas d'alliance plus naturelle. Elle se
reformera toujours spontanément, et il y a peu d'expériences aussi
décisives dans toute l'histoire politique. Nous serions impardonnables
d'oublier cette leçon.
La Pologne a été sauvée à la onzième heure. L'extrême danger qu'elle a
couru montre qu'elle est mal articulée avec la nouvelle Europe. Il
montre aussi que la solidité intérieure de l'État polonais est des plus
douteuse. Sa capacité de résistance à la double pression latérale qui
s'exercera encore sur lui dans les temps prochains sera évidemment
médiocre. La Pologne conçue comme une protection contre l'Allemagne,
comme un État-tampon entre la Russie et l'Allemagne, n'a pas les moyens
qu'il lui aurait fallu pour tenir ce rôle. Au lieu de nous servir de
point d'appui, il faudra l'aider à se défendre. Elle sera pour nous une
charge. C'est un grave sujet de préoccupation pour l'avenir.
Quelle est la plus grande faiblesse de la Pologne? C'est qu'elle n'a pas
d'État. La question de ses frontières vient au second rang. Dans toute
cette partie de l'Europe, aucun pays ne peut avoir de bonnes frontières.
Les frontières naturelles, sujettes à caution partout, même là où elles
semblent à première vue inscrites sur le sol, sont inexistantes à
travers les vastes plaines de l'Europe orientale. Les frontières
ethnographiques sont mouvantes et toujours contestées en raison du
mélange et du conflit des races, des langues et des religions. Quant aux
frontières stratégiques, elles sont illusoires s'il n'y a pas, derrière
les bastions et les lignes de défense, une force organisée. Depuis
l'époque moderne, toutes les luttes engagées entre les peuples qui
voisinent sur ces Marches se sont terminées de la même manière: ceux qui
possédaient un pouvoir central vigoureux mangeaient peu à peu les autres
et «rassemblaient la terre». Ainsi, et grâce à cette supériorité, l'État
prussien et l'État moscovite étaient venus à bout de la Pologne qui
n'avait jamais su constituer chez elle un solide gouvernement. Ainsi
encore les Habsbourg, bien assis dans leurs provinces héréditaires,
avaient cousu peu à peu à leur Empire des morceaux disparates et non
germaniques échappés à l'impuissance des peuples qui le bordaient.
Une des plus précieuses remarques dont l'histoire ait fait cadeau à la
politique, et la politique contemporaine l'a totalement négligée, est
certainement due à M. Ernest Lavisse. Après avoir raconté l'ascension
des Hohenzollern et de l'État prussien, M. Lavisse note dans ses _Études
sur l'histoire de Prusse_: «Seules ont été grandes dans les temps
modernes les nations qui ont eu au moyen âge des dynasties consacrées:
la Bohême, la Pologne, la Hongrie ont perdu leur indépendance pour
s'être fiées aux hasards de l'élection d'un roi.»
La cause essentielle de la faiblesse des nationalités rendues
aujourd'hui à l'indépendance se trouve donc dans leurs origines mêmes.
L'inégalité à laquelle la Pologne avait succombé au dix-huitième siècle
subsiste. Il semble à beaucoup que la Pologne, Lazare des nationalités,
reparte du même point que l'Allemagne et la Russie après leurs
révolutions et qu'elle soit à égalité nouvelle. Grave erreur. Quelques
ravages que la révolution ait pu exercer dans ces deux Empires, ils n'en
gardent pas moins l'héritage matériel et les traditions qu'ont légués à
l'un les rois de Prusse, à l'autre les tsars de Moscou. Les dirigeants
de la République des Soviets eux-mêmes, quelles que soient les
destructions qu'ils aient commencé par commettre, se sont trouvés dans
une situation plus favorable que les dirigeants de la République
polonaise. Ils avaient au moins les vestiges de l'organisation, de la
bureaucratie, de la police et de l'armée tsaristes. La Pologne est
devant le vide. Elle a tout à créer, jusqu'aux organes rudimentaires
d'une administration. En fait de personnel expérimenté, elle ne possède
guère que les Galiciens qui participaient au gouvernement de Vienne.
Encore ces bureaucrates ont-ils leur système auquel ne sont pas pliées
celles des populations polonaises qui étaient naguère incorporées à la
Prusse et à la Russie. Quand ils n'appliquent pas au néant leur
expérience d'administrateurs (l'adroit Bilinski s'est essayé mais sans
succès aux finances), ces fonctionnaires se heurtent à la résistance des
habitudes et des moeurs. Ils sont étrangers à la masse du pays et ils
n'ont même pas l'appui d'un gouvernement dont ils ne sont pas
l'émanation directe. Le seul élément qui soit capable d'organiser la
Pologne, celui qui vient d'Autriche, ne possède pas les conditions qui
lui seraient nécessaires pour rendre service et pour réussir. Le seul
élément qui ait une conception de l'État et le sens de la politique,
celui qui vient de Posnanie, est une minorité incomprise. Et l'on ne
fonde pas un État uniquement avec du patriotisme et de la bonne volonté.
Pour ressusciter une Pologne, pour l'articuler avec l'Europe, pour la
mettre à égalité avec la Russie et avec l'Allemagne, en un mot pour la
rendre viable, il n'y avait sans doute qu'une solution: c'était que la
Pologne héritât de l'organisation dont le centre était à Vienne et
qu'elle s'intégrât à l'Empire autrichien délibérément reporté des
Balkans et de l'Adriatique vers l'Europe de l'est. Cette combinaison eût
été conforme aux lois de la mécanique politique et, par conséquent,
naturelle. L'artificiel, c'est le décret qui rend à un peuple
l'indépendance sans lui donner les moyens de la garder et qui le met de
prime abord en état d'infériorité vis-à-vis de ses ennemis-nés.
L'Autriche ayant été détruite, cette possibilité échappait. La Pologne a
été restaurée au hasard. C'est un enfant mineur chargé de se conduire
seul dans la vie. On n'a pas songé un instant qu'à une Pologne morte
autrefois de la mauvaise qualité de ses institutions, il n'était pas
donné des institutions meilleures. Une République de Pologne succède à
la République de Pologne. A aucun point de vue, il n'était raisonnable
de semer la démocratie parmi les peuples libérés de l'Europe centrale et
orientale. Les résultats peuvent être rapidement funestes. En ce qui
concerne la Pologne, la France se trouve, pour sa part, associée et
engagée avec un pays inorganique et en état d'anarchie latente. Par là
encore, la Pologne, conçue comme une auxiliaire, est déjà redevenue ce
qu'était pour nous l'ancienne République de Pologne: un souci quotidien.
Une célèbre instruction de Choiseul au sujet des affaires suédoises,
avant le rétablissement de l'autorité de Gustave III avec le concours de
la France, disait fortement: «Le gouvernement en Suède, tel qu'il y est
établi, est une véritable anarchie dont le gouvernail est tantôt entre
les mains d'une faction et tantôt entre les mains de la cabale opposée.
Le choc continuel de passions et d'intrigues entre deux partis qui
cherchent continuellement à se culbuter et à s'anéantir réciproquement
ne peut être que funeste à ce royaume _et rendre son alliance inutile ou
même dangereuse aux autres puissances_». C'est un risque très sérieux
que nous soyons amenés à en dire autant de l'alliance polonaise. La
Pologne organisera son État et elle sortira de l'anarchie ou bien nous
devrons l'aider tous les dix-huit mois à gagner une bataille de Varsovie
et elle sera pour nous un poids à traîner. A moins qu'elle ne succombe
comme elle avait déjà succombé jadis.
APPENDICE AU CHAPITRE VII
L'ALLEMAGNE ET LA POLOGNE
Un écrivain anonyme, en qui nous croyons reconnaître un célèbre
historien polonais, a publié dans la revue _la Pologne_ de juillet 1920,
une étude dont les grandes lignes méritent d'être recueillies à cette
place à titre de document et de conclusion:
Le partage de la Pologne n'est pas un but éloigné et vague de la
politique allemande. Il est bien défini et regardé comme pouvant être
réalisé dans un temps très rapproché. En observant la politique
allemande et les événements en Europe Orientale, on peut se rendre
exactement compte du plan allemand. D'après ce plan, la politique
allemande doit procéder par trois étapes: 1º le rétablissement des
anciennes frontières à l'est; 2º l'établissement d'une hégémonie
allemande dans l'est de l'Europe; 3º la revanche du côté de l'ouest et
l'hégémonie allemande sur le Continent européen.
L'exécution de ce programme est conditionnée par le rétablissement de
la Prusse dans ses anciennes frontières, ce qui implique un nouveau
partage de la Pologne...
La réussite d'un partage de la Pologne--malgré et contre les droits
des nationalités à disposer d'elles-mêmes, principe proclamé si
hautement à Versailles et accepté par les Allemands, qui ont compris
bien vite quels profits ils pourraient en tirer en Europe
orientale,--se base sur les trois ordres de faits suivants: 1º le
rétablissement d'une situation politique qui, au dix-huitième siècle,
a abouti aux partages de la Pologne et a maintenu une Pologne divisée
au dix-neuvième siècle; 2º la situation intérieure de la Pologne et
les tendances de la politique polonaise, et 3º la neutralité des
puissances occidentales telle qu'elle a existé pendant les partages au
dix-huitième siècle et telle qu'elle a persisté devant les partages
accomplis au dix-neuvième siècle.
La politique de Frédéric le Grand et de ses successeurs a été
couronnée d'un succès éclatant parce qu'elle a réussi à gagner la
Russie et l'Autriche et parce qu'elle a su éluder les ambitions de
Catherine II opposée au partage de la Pologne, parce que désireuse de
l'annexer tout entière et d'apaiser les scrupules de Marie-Thérèse,
qui céda en pleurant sur les droits violés et les malheurs de la
Pologne outragée. Les successeurs de la politique du grand roi jouent
le même jeu; ils voudraient rétablir un cercle de convoitises autour
du nouvel État polonais; ils voudraient être de nouveau à trois pour
exécuter la Pologne.
Ils ont déjà gagné les bolcheviks qui sont devenus les champions de
l'idée de la réunion de «la terre russe» qui a été la grande idée de
Pierre le Grand et de tous ses successeurs. Ils affichent sur leurs
drapeaux les mêmes principes humanitaires que les armées des tsars.
Suwarow a massacré les habitants du faubourg de Varsovie, Prag, pour
prendre la défense «des protestants opprimés» par la Pologne
catholique; les armées rouges de Braunstein-Trotzky massacrent les
populations polonaises pour délivrer le prolétariat de l'oppression de
la bourgeoisie polonaise, «réactionnaire et impérialiste». Les mots
ont changé, mais pas le fond.
L'Autriche-Hongrie n'existe pas, mais la politique allemande considère
que les facteurs politiques, économiques et géographiques qui ont
formé l'Empire des Habsbourg n'ont pas disparu et qu'il existe un
ensemble d'intérêts qui, sous une forme ou sous une autre,
ressusciteront l'ancien Empire. Ils se souviennent bien qu'il fut un
temps où les empereurs ont occupé le trône royal de Bohême et ils
comptent sur la possibilité de la reconstruction de l'Autriche par les
Tchéco-Slovaques. Ils espèrent que l'alliance qui a uni au
dix-huitième siècle le roi de Prusse aux empereurs de toutes les
Russies et aux empereurs de Vienne pourra bien renaître au vingtième
siècle entre trois républiques, qui--pense-t-on à Berlin--sont
sujettes aux mêmes lois historiques et géographiques que les anciennes
monarchies.
De cette conception générale se déduisent les deux conclusions
pratique suivantes: 1º la nécessité d'une entente avec le gouvernement
bolchéviste, et 2º une action tendant à aggraver le conflit
polono-tchèque au sujet de Teschen.