considérables ne sont d'ailleurs pas mieux constitués que les États
nouveaux. Comme la Tchéco-Slovaquie, la Roumanie et la Yougo-Slavie sont
tout en longueur. Par rapport à leur étendue, le développement de leurs
frontières est excessif et, par conséquent, la défense en est
extrêmement difficile. Près de la moitié de la Grèce ne sera qu'un
littoral, une bande côtière. La Grèce, dépourvue d'«épine dorsale»,
comme disait M. Venizelos avant de succomber à la mégalomanie, sera très
exposée et très faible. La sécurité manque à tous ces pays dont la
construction n'est ni naturelle ni rationnelle. La force leur manque
également. Et quand des peuples ne se sentent ni forts ni sûrs, leur
politique louvoie.
Les provinces «rédimées» ou conquises qui ont doublé la Roumanie, triplé
la Serbie, accru la Grèce dans des proportions excessives, n'ont
d'ailleurs pas ajouté autant qu'il semble à la puissance de ces États.
Imaginons que l'Alsace-Lorraine soit égale en superficie et en
population au reste de la France. Imaginons qu'une telle Alsace n'eût
jamais fait partie de l'unité française ou n'en eût fait partie que dans
des temps très lointains. Quelles difficultés nous aurions à
l'administrer! Voilà justement le cas des États qui ont été dotés de
vastes provinces. L'assimilation de ces territoires et de leurs
habitants sera longue et délicate, quand elle ne sera pas pénible. C'est
une oeuvre qui laissera aux gouvernements peu de loisir et peu de
liberté, en même temps que la conscience de leur fragilité ajoutera à
leur peur naturelle des coups. Bien mieux placés que nous pour mesurer
les périls de la situation dans l'Europe centrale, loin de courir à des
alliances en vue de la guerre défensive contre l'Allemagne et à plus
forte raison contre une coalition germano-russe, les alliances qu'ils
concevront seront conclues comme une assurance contre les risques. Ainsi
la «petite Entente», qui s'est formée entre Prague, Belgrade et Bucarest
au mois d'août 1920, quand la Pologne a été en danger, a pris
ouvertement le caractère d'une «ligue des neutres».
Enfin, et ce n'est pas la moindre chose à considérer, quels sont les
hommes et les principes qui dirigent les pays neufs? Quelle est la
nature de leurs institutions? A quel régime sont-ils soumis? Quelles
garanties offrent-ils à l'intérieur contre les tares diverses dont ils
ont été affligés à leur naissance? L'unité nationale de la plupart
d'entre eux est encore à faire. La Tchéco-Slovaquie ne porte sans doute
ce nom que pour signifier que la fusion entre Tchèques et Slovaques est
loin d'être accomplie. Ces pays sont à l'âge des maladies d'enfance. Où
est, chez eux, l'élément fixe, l'expression permanente qui, à l'origine
de toutes les nations européennes demeurées solides, a été une dynastie?
Sauf la Roumanie, la Yougo-Slavie et la Grèce qui conservent la
leur,--bien ébranlée dans ce dernier pays,--les autres nationalités ont
sauté à pieds joints dans la démocratie pure. Tout le long du
dix-neuvième siècle, il avait été admis que les peuples enfants avaient,
plus que les autres, besoin de tuteurs. Une nationalité qu'on libérait,
une «unité» qui se formait recevaient ou se donnaient une monarchie
constitutionnelle. Celles qui n'avaient pas de famille désignée par
l'histoire empruntaient un prince à une dynastie régnante pour éviter
les compétitions, et la greffe produisait ses effets ordinaires. Le
nouveau roi se nationalisait rapidement. Il apportait des relations avec
l'étranger, de l'expérience politique, des méthodes de gouvernement,
quelquefois même le noyau d'un personnel administratif. Sa présence
atténuait les luttes de partis. Tel fut le cas de la Grèce, de la
Belgique, de la Roumanie, de la Bulgarie, sans parler de l'Allemagne et
de l'Italie dont l'unité avait été due aux maisons de Prusse et de
Savoie. Neuf années seulement avant la guerre, les Norvégiens, s'étant
séparés de la Suède, avaient encore librement choisi la forme
monarchique comme étant la plus convenable à leurs débuts. En 1919, la
mode avait changé. Les Alliés ont affranchi les nationalités en masse et
ils ont instauré la démocratie universelle. Tous les nouveaux États,
sans exception, sont au régime de la République parlementaire. Leur
constitution est calquée sur les modèles les plus hardis. Dangereuse
expérience. Ceux qui peut-être ne la désiraient qu'à moitié ont dû la
subir. Ils seraient mal notés, suspects de tendances autocratiques et de
sympathies pour Guillaume II, accusés d'impérialisme, s'ils
n'attestaient pas leur fidélité aux idées républicaines. En sorte que la
Pologne elle-même essaye de nouveau ce qui l'a jadis tuée.
La démocratie pure est introduite dans des pays qui ont tout à créer,
tout à fonder, des frontières à défendre, des populations hétérogènes à
unir: oeuvre rude, de longue haleine, qui s'accommode mal d'un
gouvernement faible, instable et divisé. Étant neufs, ces pays ne
possèdent pas le correctif des pays anciens qui ont adopté la démocratie
sur le tard. Ils n'ont pas de formation sociale historique,
d'organisation administrative, de traditions politiques et
bureaucratiques. Et il n'y a pas à craindre seulement que leur
développement en soit retardé ou compromis. Ce qu'ils ont de plus
précieux, la nationalité elle-même, peut être remis en question. Le
régime des partis ouvre la porte aux intrigues de l'étranger. Les
alliances seront l'enjeu des luttes publiques: éternelle histoire des
«bonnets» contre les «chapeaux». Aussi près de l'Allemagne, aussi
pénétrés par elle qu'ils sont loin de nous, ces pays n'auront qu'une
défense très médiocre contre une action méthodique qui trouvera des
complicités à l'intérieur. Il s'en faut d'ailleurs de beaucoup que, dans
ces pays comme en d'autres, les éléments les plus avancés et les plus
démocratiques, d'ordinaire soumis à l'influence du socialisme germanique
quand ils ne sont pas tentés par le bolchévisme russe, nous soient
naturellement dévoués. Il y a encore plus d'ignorance que de fatuité à
s'imaginer que tous les peuples ont une inclination naturelle pour notre
pays. Les moujiks nous ont bien montré que le Russe ne venait pas au
monde avec un nez, deux yeux et le culte de la France. L'influence
française en Europe était surtout un fait d'aristocratie. Elle tenait à
une éducation soignée, qui elle-même impliquait un certain niveau
social. Elle tenait aussi à des traditions héritées du temps où le
prestige de notre civilisation et de notre langage n'avait pas de rival.
Il s'ensuit, contrairement à un préjugé encore trop répandu, en dépit de
la preuve instantanée qu'a fournie la chute du tsarisme, que notre
véritable clientèle, dans ces parties primitives de l'Europe, se trouve
en général dans les classes les plus raffinées et les plus
conservatrices. Les masses populaires dont les représentants sont au
pouvoir n'ont pas ces raisons profondes d'attachement à la France qui
résultent surtout d'une bonne éducation. La loi du nombre ne nous
favorise pas.
D'ailleurs, par un curieux renversement des choses, la France de la
Révolution est devenue le pays le plus réactionnaire du monde. Aux yeux
des masses prolétariennes et paysannes de l'Europe orientale, qui
tendent vers des formes barbares de dictature beaucoup plus que vers la
démocratie parlementaire, nous sommes un peuple de «bourgeois». Rien
n'est plus vrai. Compter que les sympathies de «gauche» nous sont
acquises au dehors, ce serait nous exposer à des déceptions.
Mais on s'apercevra qu'il y a dans le monde quelque chose qui n'est pas
changé à notre avantage, quand nous aurons affaire à des ministres qui
n'ont pas eu de précepteur français et qui n'ont étudié que dans les
Universités allemandes, si ce n'est à l'école du socialisme allemand.
Nous étions partout de plain-pied dans l'ancienne Europe. La
communication s'établissait sans peine par les cours, le monde, la haute
administration. Le règne d'un nationalisme inculte, propre aux
démocraties qui ne connaissent qu'elles-mêmes, restreint ces
circonstances favorables à notre action politique et les anciennes
commodités de nos relations extérieures. Heureux si, à la longue, il ne
les abolit pas.
*
* *
Ainsi, dans cette vaste partie de l'Europe où nous avons à chercher des
alliés et les éléments d'un nouvel équilibre, tout est faiblesse et
confusion. Les éléments interchangeables de l'équilibre ancien ont
disparu. La Russie, sans doute pour longtemps, est hostile. Nous avons
détruit l'Empire austro-hongrois de nos mains. Huit ou dix États, dont
l'existence est précaire, jalonnent les pourtours de l'Allemagne unie.
Loin de nous aider, ce sont eux qui auront besoin de notre assistance:
la Pologne, prise entre deux feux, ne le montre que trop. Et
pourtant,--mais rien n'est sûr,--c'est encore en elle que notre
confiance serait le mieux placée.
Ce n'est pas tout. Ces peuples sont faibles, et le propre des faibles,
c'est l'égoïsme. Ils seront naturellement portés à rechercher des
combinaisons par lesquelles ils croiront se mettre à l'abri de leurs
trop puissants voisins, moyen d'ailleurs infaillible d'avancer l'heure
et de se livrer à eux. Si les nationalités qui viennent de retrouver
leur indépendance l'avaient jadis perdue, ce n'avait pas été sans
raison. Elles avaient succombé à la supériorité d'organisation et de
masse des grands États qui les avoisinaient, et, dans l'Europe des
traités de 1919, les petits sont encore dominés par des géants. Enfin,
ces petits États ont entre eux des haines et des querelles qui les
rendent aveugles au bien général et à leur propre bien. Ce n'est pas en
vain que, selon la remarque de l'écrivain américain William Morton
Fullerton, les Alliés ont «balkanisé» la moitié de l'Europe en
s'abstenant avec soin de «balkaniser» l'Allemagne. Des moeurs
balkaniques, qui ne sont que les moeurs éternelles des petits États,
seront la conséquence nécessaire d'une division qui s'est arrêtée au
seuil de la race germanique, pourtant aussi apte que les autres à se
diviser.
Tout cela réuni fait que la «barrière» des peuples libres n'existe pas
ou qu'il suffira d'un rien pour la renverser. La coalition de ces
peuples contre l'Allemagne et à nos côtés est une chimère. La «petite
Entente» dont la Tchéco-Slovaquie a pris au mois d'août l'initiative
était tout simplement une ligue des neutres, formée au moment où la
chute de Varsovie semblait prochaine. Ainsi la Pologne eût été
abandonnée et la France avec elle. C'est un avertissement. Si les
nouvelles nations vivent toutes, nous avons chance de voir, entre amis
et ennemis d'hier, les alliances les plus bizarres et aussi les plus
instables. On sait que le nombre des combinaisons d'un jeu de
trente-deux cartes est presque infini, et l'Europe compte désormais
trente-deux États entre lesquels les combinaisons pourront également
varier à l'infini au gré des événements, des passions et des intérêts.
Absence d'équilibre, foisonnement des intrigues. Ce ne sont pas de
bonnes conditions pour le repos et la tranquillité du vieux monde et la
politique française, depuis le dix-huitième siècle, n'aura jamais eu
tant de peine à éviter de se fourvoyer.
CHAPITRE VII
L'ALERTE DE 1920 ET L'AVENIR DES SLAVES
Joseph de Maistre se méfiait des prédictions. «S'il faut
prophétiser!...» disait-il un jour. Renan, qui était sceptique, n'a pas
craint de hasarder quelques prophéties. Il en a laissé une qui est
fameuse. Dans la deuxième lettre qu'il adressait à Strauss, pendant la
guerre de 1870, il avait menacé l'Allemagne du slavisme. «Le nombre des
Slaves est double du vôtre», disait-il à celui qu'il appelait encore son
savant maître. «Et le Slave, comme le dragon de l'Apocalypse, dont la
queue balaye la troisième partie des étoiles, traînera un jour après lui
le troupeau de l'Asie centrale, l'ancienne clientèle des Gengis-Khan et
des Tamerlan.»
Cette queue du dragon qui balaye la troisième partie des étoiles, cette
figure apocalyptique, c'était un peu mieux tourné que le «rouleau
compresseur». Au fond, c'était la même idée. Renan, qui ne croyait, dans
l'humanité, qu'à l'aristocratie, avait succombé ce jour-là à une
illusion populaire, au préjugé du nombre. Les foules innombrables de la
race slave lui apparaissaient dans un avenir vengeur. Nombre et
surnombre. Les légions allemandes, qui opprimaient la France, seraient
noyées à leur tour. Renan oubliait que les Slaves formaient des nations
multiples, médiocrement et diversement civilisées, accessibles à
l'anarchie et, pour la plus grande part, arrivées à un très bas niveau
d'organisation politique.
Pourtant il avait eu une vision d'historien et de poète, quand il avait
montré, au siècle futur, la Russie jetant vers l'ouest «le troupeau de
l'Asie centrale». Renan savait ou sentait «qu'il n'y a pas de Russie
d'Europe». La Russie, qui communique avec les plaines, les fleuves et
les mers asiatiques, plus qu'à demi asiatique elle-même, pouvait un jour
embrigader les Tartares et les Mongols, les ramener contre ses
adversaires européens. Elle le pouvait, mais elle pouvait encore
s'identifier avec cette Asie. Au lieu de diriger et de conduire les
Mongols, elle pouvait être mongolisée. Et surtout, au lieu de mener les
hordes d'Asie contre l'Allemagne, l'asiatisme pouvait devenir complice
des Germains. C'est peut-être la vérité d'aujourd'hui comme ce fut celle
du passé. Gengis-Khan, évoqué par Renan, qui semble le connaître mal,
s'entendait avec l'empereur Frédéric d'Allemagne en cette année 1241,
que l'Occident menacé appela «l'année d'angoisse». Et ce Gengis-Khan,
qui n'avait d'autre culte que celui de l'État, aurait mieux plu à Renan
que les fanatiques orientaux qui, de Moscou, ont voulu répandre sur le
monde la religion du communisme.
*
* *
Renan se trompait quand il croyait que la Russie ne conduirait les
hordes d'Asie que pour écraser l'Allemagne. Il se trompait quand il
imaginait une croisade du slavisme contre le germanisme oppresseur. Il
semble bien que son illusion ait été partagée par les auteurs du traité
de Versailles. Tout le dix-neuvième siècle, Napoléon, Tocqueville,
Michelet, avait été hanté par la puissance russe. Il en avait eu
horreur. C'est à partir de 1871 qu'il se mit à la concevoir comme
bienfaisante en l'opposant à la puissance allemande. La Russie tsariste
trouva grâce chez nous au moment où elle commençait à décliner. En
jetant dans la circulation l'idée d'un grand conflit de races où la
France obtiendrait d'innombrables alliés contre l'Allemagne conquérante,
Renan était le précurseur de l'alliance franco-russe. Il lui donnait une
base idéologique et mythique. Qu'avait-il vu de son temps? Il avait vu
les peuples allemands s'éveiller à l'idée de nationalité, se concentrer
et s'unir. Le dix-neuvième siècle avait été l'âge de la race germanique.
Alors les contemporains regardaient la race slave, encore engourdie,
encore divisée, encore asservie dans beaucoup de ses branches, et ils
calculaient que son réveil ne tarderait pas à suivre celui des Germains,
son unité à se former sur le modèle de la leur. Et comme les Germains, à
l'est et au centre de l'Europe, étaient les exploiteurs et les
oppresseurs des Slaves, il ne paraissait pas douteux que l'Allemagne ne
dût, tôt ou tard, avoir affaire au slavisme non seulement coalisé mais
devenu, comme les Allemands eux-mêmes, une seule nation.
C'est ce que Renan annonçait à Strauss en lui montrant toutes les
populations slaves, des millions et des millions d'hommes, Serbes,
Croates, Moraves et Tchèques, groupés «autour du grand conglomérat
moscovite, noyau désigné de la future unité slave» (de même que la
Prusse avait été le noyau de l'unité allemande), et lancés tous ensemble
contre l'Allemagne à la revanche d'une oppression séculaire.
Renan,--était-ce oubli, sagesse ou prudence?--omettait les Polonais. Il
avait raison: l'alliance franco-russe ne pouvait se fonder que sur
l'oubli de la question polonaise.
Une idée simple, une image forte agissent longtemps sur les esprits. La
vision grandiose de Renan a été pour beaucoup dans la formation de
l'alliance entre la démocratie française et le tsarisme. Qui fera la
part de l'imagination dans la politique? Qui fera même la part de
l'illusion? La France se trompait quand elle se croyait l'alliée d'un
peuple et même d'une race. Elle n'était que l'alliée d'un gouvernement:
on s'en est aperçu seulement quand Nicolas II a été renversé. A ce
moment-là, d'ailleurs, l'alliance avait donné ses meilleurs résultats.
Après nous avoir tirés de l'isolement, elle nous avait sans doute aussi
retenus sur la pente qui conduisait à une abdication complète vis-à-vis
de l'Allemagne. La guerre ayant éclaté, l'armée russe--il faudra
toujours lui rendre cette justice--détourna assez de troupes allemandes
pour que notre défense devînt possible. Et puis l'aide morale ne fut pas
moindre: opprimé par l'idée du nombre, qualité sans quantité, le peuple
français avait besoin de savoir qu'une grande masse, un grand réservoir
d'hommes était, quelque part dans le monde, avec lui. Quand la Russie
fut défaillante, l'Amérique vint à point pour en tenir l'emploi.
Tels sont les services que l'alliance russe nous a rendus. Ils sont loin
d'avoir été imaginaires. Cependant l'Allemagne, de son côté, avait fini
par prendre peur du slavisme. Le cauchemar russe fournit au moins un
prétexte à la guerre de 1914 et un aliment à la colère allemande. Et la
guerre commença par la Serbie. C'était comme l'esquisse de la grande
coalition slave. Mais depuis? La Russie avait beau s'être retirée de la
lutte par une de ces défections dont elle avait déjà donné l'exemple
dans le passé, elle avait beau avoir déserté les alliances dans des
conditions qui laissaient peu d'espoir de retour, on a continué à croire
en elle. La Russie visible et présente, la Russie rouge était devenue
hostile. On se fiait à une Russie idéale, une Russie invisible qui
aspirait secrètement à reprendre sa place dans la grande alliance. On ne
pouvait se résigner à voir dans le peuple russe, au lieu d'un allié, un
adversaire possible.
Quand l'heure vient de faire une grande paix, de créer des États et de
dessiner des frontières, alors d'anciens souvenirs, de vieilles
lectures, le fonds de lieux communs sur lequel une génération a vécu,
déterminent souvent les décisions des négociateurs. En 1919, on est
parti de ce principe que des nations slaves, disposées en cercle autour
des pays allemands, formeraient une barrière et un rempart. On
n'abandonnait pas l'espoir de voir ces nations se rassembler, se fédérer
autour du «grand conglomérat moscovite». Ainsi l'équilibre, au lieu
d'être celui des États, aurait été celui des races.
Il n'est pas impossible que l'idée de race travaille encore le vieux
monde. Mais il n'est pas certain que ce soit dans le sens désiré. Il
n'est pas certain que ce soit dans un sens favorable à la paix. Étendue
à Prague et à Belgrade, la fraternité slave sous la direction de Moscou
serait en ce moment bolchéviste. Qui peut dire ce qu'elle sera demain?
Du jour où l'idée de race a été jetée dans la circulation européenne
datent les plus atroces convulsions de notre humanité. Il n'y a pas de
raison pour qu'elle produise de meilleurs effets à l'avenir. Et quand
même la communauté des origines et du langage parviendrait à rassembler
en notre faveur quelques-uns des éléments du slavisme, il est
invraisemblable qu'elle réussisse à les rassembler tous. Longtemps la
Bulgarie a passé pour la sentinelle avancée du slavisme dans les
Balkans. Les Russes l'avaient chérie, choyée, préférée maintes fois à la
Serbie. La statue du tsar libérateur se dresse encore à Sofia. Les
guerres bulgaro-serbes, même la dernière, celle de 1913, la plus
haineuse, n'avaient pas réussi à tuer la chimère d'une Confédération
balkanique, à laquelle l'Occident s'attardait. Il a fallu, en 1915, ce
qu'on a appelé la trahison bulgare (comme si les Alliés n'avaient pas
été trahis surtout par leurs illusions) pour qu'on s'avisât tout à coup
que les Bulgares n'étaient pas des Slaves, mais d'indignes «Touraniens»,
frères des Turcs et des Hongrois. Rien de plus vain que cette mythologie
des races, aussi capricieuse, aussi décevante que celle des
nationalités. Avant d'être stigmatisée comme une «nation de proie», la
Hongrie a passé longtemps pour une nation victime. Depuis 1913
seulement, les «atrocités bulgares» ont changé de sens, et les anciens
persécutés sont apparus comme des persécuteurs. N'échafaudons plus
jamais de politique sur ces vanités.
*
* *
Bien hardi qui oserait annoncer l'avenir du slavisme. Les Bulgares en
sont rayés pour cause d'indignité. Jusqu'à quand? De leur côté, les
Tchéco-Slovaques, les Yougo-Slaves suivent des routes incertaines et
obscures. Ils ne sont pas disposés à se faire les instruments du système
trop simple, vraiment naïf, qu'avaient imaginé les auteurs de la paix.
Ces peuples se recueillent. Ils examinent la situation. Ils sentent, ils
savent que leurs États sont fragiles, qu'ils ont quelque chose
d'amorphe, peut-être de provisoire, et qu'ils se briseraient au premier
choc avec une puissance plus forte qu'eux. Leur attitude sera celle
d'une neutralité prudente. Vis-à-vis de l'Allemagne, grand soin d'éviter
un conflit. Même crainte de contrarier l'autre colosse, le moscovite,
sans compter les sympathies de race qui, si elles agissent, seront
favorables à la politique russe, quelle qu'elle soit, même bolchéviste,
même et surtout dirigée dans le sens d'une alliance avec l'Allemagne:
double raison alors, pour ces faibles, de masquer la crainte par le
sentiment.
Il est donc très douteux que, si le slavisme est capable de s'unir, son
unité soit désirable. Mais le slavisme n'est pas uni. Ce n'est pas en
Bulgarie, c'est en Pologne que se trouve sa coupure la plus visible. Là,
le schisme est ancien, profond, la querelle inexpiable, aggravée par la
parenté elle-même. Si on l'avait oublié, l'alerte de 1920 est venue
rafraîchir trois cents ans d'histoire.