Malheureusement, elles n'existent pas. Par quel endroit veut-on que la

France prenne le bloc allemand? L'influence morale de l'étranger glisse

fatalement sur un peuple nombreux, uni par un lien national solide. Un

Kurt Eisner, un Dorten se sont montrés accessibles à des sentiments de

sympathie à notre égard. Ils ont été dénoncés comme des traîtres à la

patrie allemande. Kurt Eisner a même été assassiné. Dorten a failli

l'être. Ce n'est pas ce qui encouragera les autres.

Alors, que nous reste-t-il à faire? Ce que nous faisons: prendre nos

précautions, nous tenir sur nos gardes, nous souvenir de nous méfier.

Par une injustice monstrueuse, on reproche à la France cet état

d'esprit. Il est créé et légitimé par les conditions de la paix. Ceux

qui accusent la France de «militarisme» oublient que, depuis deux ou

trois générations, nous subissons le harnois militaire, que nous ne

l'avons jamais désiré et qu'une mauvaise organisation de l'Europe nous

l'impose encore. Aucun homme raisonnable n'a jamais conçu comme une

chose bonne et souhaitable que les Français et les Allemands dussent,

dans la suite des siècles, continuer à se regarder comme chien et chat.

Mais il en sera ainsi tant que les circonstances propices à une

conciliation n'auront pas apparu. Et ces circonstances ne peuvent pas se

trouver tant que l'Empire allemand demeure tel qu'il est. La France et

l'Allemagne restent condamnées à l'antagonisme. Ce n'est pas une

question morale. C'est une question politique. Exactement comme le

traité de Francfort, le traité de Versailles l'a posée.

CHAPITRE V

ILS IGNORERONT

Ici, demandons une pause au milieu des déductions, un moment pour

méditer sur les destins. Notre sort est engagé pour plusieurs

générations. De nouvelles tribulations commencent. Combien l'ont vu?

Combien s'en doutent? Pourquoi ces choses et non d'autres? A des sommes

prodigieuses de dévouement et de sacrifice répondent des abîmes

d'ignorance. Grand est le nombre des hommes qui subissent, qui vivent,

souffrent et meurent sans avoir interrogé. Petit le nombre de ceux qui

cherchent à déchiffrer les causes pour lesquelles ils payent jusque dans

leur chair.

Par Macbeth mourant, Shakespeare adresse au monde son adieu et son

mépris: «Une fable contée par un fou, avec un grand fracas de mots et de

gestes, et qui ne signifie rien». Voltaire a vu les hommes s'agiter. Il

a écrit les annales de dix peuples. Il désespère d'expliquer. Il refuse

d'encourager les politiques et les historiens: «Le gros du genre humain

a été et sera toujours imbécile; les plus insensés sont ceux qui ont

voulu trouver un sens à ces fables absurdes et mettre de la raison dans

la folie». Shakespeare et Voltaire se rencontrent dans le dédain et dans

la pitié. Rien n'instruit et rien n'améliore. L'expérience des pères est

perdue pour les enfants. L'humanité tourne dans un cercle de douleurs.

Devant ce vain théâtre, qui recommence sans cesse, les prophètes

d'Israël s'étaient voilé la face: les peuples travaillent pour le néant,

s'exténuent au profit du feu.

Il faut se délecter dans ce pessimisme ou en secouer la lourde chape. On

peut conclure à l'indifférence, à l'inutilité de tout. C'est bien si,

pour son compte, on est résolu à endurer les suites de la sottise en se

consolant de ce qu'il souffre par l'âcre plaisir que procure le

spectacle de l'universelle insanité. Mais le moins forcené, le plus

désabusé des juifs l'avait déjà dit: nous aurons les conséquences. Et

nous les aurons tous. Elles viendront chercher l'ironiste et le

philosophe. On ne sépare pas son sort de celui des nations. Ou bien on

ne l'en sépare qu'à la condition de renoncer à soi-même pour se moquer

du genre humain.

Un jour, chez nous, la guerre a requis l'homme penché sur la glèbe, le

bourgeois économe et prudent, le spéculatif désintéressé et la grande

masse de ceux qui pensent qu'après tout, en tout temps et sous n'importe

quel régime, on fait fortune et on organise librement sa vie.

L'existence du plus grand nombre était fondée sur des calculs qui

supposaient une longue stabilité. Ceux qui prédisaient des catastrophes

n'avaient pas d'auditoire ou ne rencontraient que des incrédules. Encore

personne n'eût osé annoncer la moitié de ce que nous avons vu. L'homme

extraordinairement perspicace qui eût seulement approché la réalité eût

passé pour un fou. Il était admis que chacun dispose de soi-même et que

les peuples sont les maîtres de leurs destinées: cent causes ont disposé

d'eux, causes lointaines, obscures, inaccessibles à la foule, si

multiples, si mêlées qu'elles ressemblent à ce qu'on appelle, faute de

mieux, le hasard. Cent causes, qui échappent de même à la foule, sont

toutes prêtes à en disposer encore.

Après cet immense bouleversement, une seule chose reste intacte: le

tête-à-tête du peuple français et du peuple allemand. Les rôles sont

renversés. Le vainqueur est devenu le vaincu. La revanche n'est plus à

prendre du même côté. Mais, cette fois, le vaincu aura des raisons de la

prendre que nous n'avions pas. Il aura des occasions que nous n'avons

pas eues. Soixante millions d'Allemands sont devenus nos tributaires

dans une Europe où, depuis 1914, la guerre n'a pas cessé et ne s'éteint

sur un point que pour se rallumer sur un point différent. La paix est

montée comme une mécanique homicide. Et la même question obsède

l'esprit. Pourquoi ces choses et non d'autres? Pourquoi cette paix et

non une autre paix?

En 1917, la fin, une meilleure fin, eût été possible. Quiconque avait le

sens de la politique songeait à la dislocation de la coalition ennemie.

Le roi d'Espagne ne se bornait pas à la conseiller. Il s'offrait pour

l'entreprendre. Incapacité, frivolité, inexpérience, préjugé: il y eut

de tout. Le fil tendu ne fut pas saisi. La vie de milliers de Français

tués depuis cette date et l'avenir de ceux qui restent ont tenu à une

maladresse qui ne peut plus être réparée.

Enfin l'ennemi s'agenouille. Des heures, des jours au plus sont donnés

aux vainqueurs pour profiter de la victoire. Hésitations, incertitudes.

L'armée allemande, avec ses armes, repasse le Rhin. Tandis que la foule

insouciante se réjouit, pousse un grand «ouf», soulagée du poids de la

guerre, des moments uniques s'enfuient sans retour.

Et plus tard encore, il arriva une chose fantastique. Quelques hommes

s'étaient réunis pour établir la paix. Leur pouvoir était immense, tel

qu'on n'en avait jamais vu. Ils disposaient de l'humanité. Ils créaient

à leur gré ou renversaient des États. Et le plus puissant de ces hommes

pareils à des dieux, celui qui était obéi parce qu'il semblait parler au

nom de cent millions d'individus, il était, à ce moment même, désavoué

par son Sénat souverain. Et non seulement son autorité était factice,

mais peut-être déjà ne gouvernait-il plus tout à fait son esprit. Rentré

dans sa capitale, le dictateur s'abattit. On craignit pour sa raison.

«Est-ce là cet homme qui ébranla la terre, qui fit tomber les empires?»

Six mois plus tôt, cette hémiplégie eût changé la physionomie et

l'avenir du monde. Cette prodigieuse histoire se trouve mêlée à notre

histoire nationale. Il n'y a rien d'aussi cruel dans _Candide_ et dans

_Gulliver_.

Le Français qui ne verrait que la dérision de ces choses n'aurait ni

enfants, ni frères, ni amis. Toutes ses fibres seraient séchées. Déjà,

en 1914, un nihiliste excité par la volupté des ruines, ou encore un

émigré stérile et méchant, auraient pu goûter le comique nocturne de la

nouvelle invasion, cette morale de la fable s'exerçant, pour la

cinquième fois en trois âges d'homme, aux dépens de la démocratie. Et

aujourd'hui encore, la démocratie est retombée dans ses anciennes

erreurs, dans ses vieilles illusions. Quelles tentations pour l'ironie!

Mais il faudrait que le persifleur lui-même ne fût exposé à souffrir de

l'événement ni dans sa personne ni dans ses intérêts. De nos jours,

l'Ecclésiaste serait dans le cas d'être mobilisé jusqu'à cinquante ans:

il y perdrait de sa sérénité d'esprit. Quant à Voltaire, il retiendrait

sa plume pour ne pas être accusé d'insulter au malheur public.

Un jour, peut-être, l'heure de la raillerie transcendante viendra, si

les hommes retrouvent le loisir et l'humeur de railler. Tant

d'espérances fauchées, de sacrifices à demi perdus, d'efforts à

recommencer arracheraient plutôt des larmes à un grand poète patriote, à

un Virgile si nous en avions un. A plus tard les lamentations, comme

l'ironie qui sort de ces immenses gaspillages. Il faudra bien reprendre

ce qui n'est pas achevé. Les chirurgiens de Versailles ont recousu le

ventre de l'Europe sans avoir vidé l'abcès. Alors la France doit

regarder en elle et autour d'elle. Après cette guerre et après cette

paix, voilà les dangers dont elle reste entourée, ce qu'elle a encore à

faire pour que sa victoire ne s'envole pas et pour qu'elle en garde

autre chose que le rayon et le parfum. Dans cette vaste confusion,

quelle politique peut-elle suivre? Quelles sont ses ressources et ses

chances? La masse allemande jette encore son ombre sur nous. Au delà,

dans la zone d'une confusion barbare ou presque barbare, qu'allons-nous

trouver?

CHAPITRE VI

LE JEU DE TRENTE-DEUX CARTES

Ainsi, entre la France et l'Allemagne, notre victoire a renversé les

situations sans que le dialogue tragique ait cessé. Et le tour que

prendra ce dialogue déjà violent sera soumis à toutes les circonstances

internes et externes. Comme avant 1914, ce qui se passera au dedans et

au dehors des deux États agira sur leurs relations, qui resteront

l'élément essentiel de la politique continentale et par rapport

auxquelles s'ordonneront encore alliances, intérêts, rivalités et

conflits. Une grande Allemagne seulement blessée, attachée par des liens

qui sont fragiles et qu'elle supportera plus mal d'année en année, une

grande Allemagne toujours poussée à nuire au pays qui, après avoir été

pendant la guerre son principal ennemi, est devenu son créancier

principal: voilà ce qui dominera, et de très haut, toute l'Europe.

Quelle Europe? Sans doute la carte et la physionomie du vieux monde ont

été renouvelées au point d'en être méconnaissables en quelques parties.

Mais où ont eu lieu les plus sérieuses transformations? Sur les points

où la France a toujours dû chercher un contrepoids à la puissance

germanique. Par définition, un contrepoids ne s'obtient pas du même côté

que soi. Nous sommes conduits à le chercher de l'autre côté de

l'Allemagne. Pendant la guerre, la coalition occidentale, toute

formidable qu'elle était, n'a pu refouler l'invasion allemande qu'après

de très longs efforts, et, en 1914, sans la diversion russe, il est

probable que la digue de l'Ouest eût été emportée. Or, il sera prudent

de considérer que l'Angleterre, placée en marge du monde européen et au

fléau de la balance, conçoit l'équilibre moins absolument que nous et

non pas seulement par rapport à l'Allemagne. Nous ne pourrons pas

compter sur une alliance positive et formelle, qui lui répugnait déjà

avant 1914 et dont la raison d'être ne lui apparaît plus depuis que les

forces navales et maritimes allemandes sont brisées. D'ailleurs,

l'expérience de la guerre a montré la médiocrité des moyens militaires

que le Royaume-Uni peut mettre en oeuvre pour résister à un premier

choc. La combinaison franco-belge est la seule sur laquelle nous

puissions, à l'Ouest, nous reposer avec certitude. La France et la

Belgique ne se suffiront pas encore. Une combinaison anglo-franco-belge

elle-même aurait besoin d'un renfort à l'Est. C'est d'ailleurs dans

cette pensée que le roi Edouard VII, après avoir rapproché l'Angleterre

de la France, avait encore opéré un rapprochement anglo-russe, quoi

qu'il en coûtât aux Anglais de mettre leurs mains dans la main de la

Russie. Ce travail diplomatique, qui paraissait devoir réussir de

lui-même, avait exigé beaucoup de soins et de peines. Et la situation de

l'Europe était simple et claire auprès de ce qu'elle est aujourd'hui.

Pour trouver le concours sérieux, efficace, de peuples capables de

prendre l'Allemagne à revers, nous aurons plus d'une expérience à faire.

Et d'abord où nous adresser? Qui voudra être le contrepoids? Quel sera

le contrepoids sérieux?

A cet égard, on peut dire que notre politique, au cours des âges, a

épuisé la série des combinaisons possibles sans oublier la meilleure de

toutes qui consistait à avoir, en Allemagne même, des auxiliaires contre

la Maison d'Autriche ou contre l'État prussien: cette solution idéale

est exclue par le maintien de l'unité allemande. Pour plus de garantie,

en dehors de ces précieuses alliances germaniques, la France a eu tour à

tour l'alliance des royaumes Scandinaves (durant la guerre de Trente

ans), l'alliance polonaise, l'alliance autrichienne, l'alliance russe.

Enfin, en 1916, et pour la première fois, nous avons porté les yeux

encore plus loin, et sollicité la Roumanie. Chacune de ces alliances,

dont plusieurs se sont répétées à de longs intervalles, a eu son

histoire. Aucune n'a été éternelle. C'est qu'elles répondaient à un

certain état de l'Europe et qu'elles n'ont pas tenu seulement à notre

volonté et à notre habileté diplomatiques, encore moins à l'affection

désintéressée que ces pays pouvaient avoir pour nous, mais à leur

position et à leur politique, l'une et l'autre changeantes, soumises aux

circonstances et à l'opportunité.

Faisons, d'après la carte actuelle, le tour des éléments anciens et

nouveaux susceptibles d'être rassemblés. Pour les États Scandinaves, la

période de l'activité politique et militaire est close depuis longtemps.

Il n'est pas impossible qu'elle renaisse par suite des modifications qui

se sont produites dans les régions dites baltiques. Les signes de ce

renouveau d'activité ne paraissent pas. Neutres pendant la guerre et

ligués pour leur neutralité, les États Scandinaves ont montré par leur

adhésion prudente et conditionnelle au pacte de la Société des nations

qu'ils entendaient se tenir à l'écart des conflits européens. Le

Danemark lui-même, qui avait de sérieux griefs contre la Prusse, s'est

gardé, jusqu'à la dernière minute, de la provoquer. En guise de

réparations pour la violence de 1864, il se contente d'une seule zone du

Slesvig pour laquelle il a même payé une indemnité afin d'être en règle

avec l'Empire voisin, encore trop puissant pour lui et qu'il continue de

redouter. Le mot d'ordre Scandinave est la réserve et la prudence.

Ainsi, pour le moment, et sans doute pour longtemps, rien au Nord.

Passons à l'Est.

Au dix-huitième siècle, l'attelage de l'alliance polonaise et de

l'alliance autrichienne a été le casse-tête de la diplomatie française

qui se trouvait à chaque instant sollicitée de sacrifier l'une à

l'autre. De là est venu le fameux «secret du roi». On a été, on est

encore sévère pour la politique extérieure et le «secret» de Louis XV.

On se rendra mieux compte, d'ici peu d'années, que l'alliance polonaise,

dont la faiblesse a été montrée par l'alerte de 1920, doit entraîner des

complications très semblables, sinon pires. Nous verrons si la France

contemporaine s'en tire mieux.

Tout indique le sens de ces complications. Elles ne peuvent manquer de

se produire du côté de la Russie. Depuis qu'il y a une Russie,

l'alliance franco-russe a été tentée ou nouée dix fois, tant elle

paraissait naturelle à notre besoin de contrepoids oriental, tant la

Russie nous paraissait créée pour répondre à ce besoin. C'est au point

qu'on a voulu voir dans l'alliance franco-russe comme une harmonie

préétablie. Pourtant, chaque fois qu'elle est entrée en pratique contre

l'Allemagne, cette alliance s'est terminée par une défection du côté de

la Russie. Si grave qu'ait été la trahison de 1917, si dures qu'aient

été pour la France et la paix séparée et l'infidélité de Brest-Litovsk,

où les bolchévicks ont renouvelé en somme le coup de Pierre III, il faut

reconnaître que, si le concours militaire de la Russie avait été,

pendant la phase de la collaboration, inférieur aux illusions qui

étaient nourries chez nous, il avait été extrêmement utile. Ainsi a été

démontrée, pour la sécurité de l'Occident, la nécessité d'une forte

diversion à l'est. L'alliance russe a rendu des services incontestables.

Avons-nous le droit d'espérer que cette alliance renaîtra? Si la

diplomatie française persiste à compter sur le retour d'une Russie

loyale, libérale par surcroît, attachée à nous par la sympathie, la

gratitude, les liens d'une amitié populaire, encore plus fidèle et

constante que n'avait été la Russie de Nicolas II, si l'on comptait sur

une Russie qui n'aurait même plus de Stürmers, il est probable que la

France se ménagerait une autre sorte de déboires. Nul ne sait ce qui

sortira de la République des Soviets, ni ce qui lui succédera. Nul ne

sait si elle sera renversée violemment ou si elle se transformera en

évoluant. Nul ne sait non plus si la Russie ne passera pas par une

anarchie d'une autre sorte, par un autre «temps des troubles». Mais, en

toute hypothèse, il n'est guère concevable que le régime communiste,

après avoir obéi, dans sa politique extérieure, à quelques-unes des lois

historiques de la Russie, n'engage pas lui-même la suite de l'avenir. Si

peu «démocratique», au sens où le prennent les Occidentaux, que soit le

gouvernement de Lénine, il est difficile de penser que l'autocratie

bolchevik ait mû contre leur gré cent millions de Russes plus facilement

que ne les mouvait l'autocratie tsariste. Au cas où l'on verrait l'armée

rouge refuser de continuer la lutte contre la Pologne et les «agents de

l'Entente» comme l'armée russe de 1917 a refusé de continuer la guerre

contre l'Allemagne, bien des espoirs seraient permis. S'il en est

autrement, on sera conduit à penser que la guerre contre la Pologne et

les associés de la France a été plus populaire que la guerre contre

l'Allemagne et que si Lénine a réussi là où s'était brisé le tsar, c'est

peut-être que la politique extérieure de l'un répondait mieux que celle

de l'autre aux aspirations, même inconscientes, des masses russes. Dans

cette incertitude, nous serons réduits longtemps aux tâtonnements

vis-à-vis de la Russie et la confiance gratuite que nous mettrions dans

une Russie meilleure risquerait d'être trompée. Il serait au moins

téméraire de compter sur son alliance prochaine et de sacrifier quoi que

ce fût d'assuré à l'espoir de cette alliance. L'expectative et la

méfiance seront plus saines et, vis-à-vis de la Russie, la politique la

plus sage consistera probablement à tenter de la neutraliser dans la

mesure du possible.

Reste la Roumanie, le dernier en date des Alliés que nous ayons trouvés

pour la guerre. Son exemple est instructif. Il s'agissait d'un État

organisé par cinquante ans d'un règne paisible et qui occupait un rang

très honorable en Europe. Par ses ressources, sa civilisation, son

administration, ses finances, il était nettement supérieur à la moyenne

des petits États. Cependant, abandonné par les Russes, il a subi le même

sort que la Serbie et son rôle militaire a été terminé en peu de temps.

Il ne peut pas y avoir de cas meilleur ni plus favorable d'alliance avec

un peuple dont la population et les forces sont limitées. Les services

que ces sortes d'alliances peuvent nous rendre en cas de conflit avec

une grande puissance continentale sont aussi jugés par ce cas-là. On ne

doit pas négliger non plus le fait qu'en reprenant la Bessarabie, les

Roumains savent qu'ils encourent l'antagonisme des Russes. Il y aura du

moins de la méfiance entre eux. Sur ce point encore, quelle difficulté

d'accorder les peuples comme nous voudrions qu'ils fussent accordés!

*

* *

Résumons encore ce bref exposé. Plus d'Autriche-Hongrie. Une Russie pour

le moment barbare et hostile et dont l'avenir est inquiétant. Entre

cette Russie et l'Allemagne, et depuis les bords de la Baltique jusqu'à

ceux de la mer Noire, un éparpillement de nations dont la plus

nombreuse, la nation polonaise, est prise entre deux feux. Il n'existe

plus sur le continent européen de grande puissance pour nous aider à

établir un équilibre que la présence de la masse germanique rend

nécessaire. Et cette masse est la seule qui soit homogène et organisée

au milieu d'une vaste décomposition: voilà ce qu'il est impossible de

perdre de vue.

La statistique nous apprend que l'Europe de 1914 comptait vingt-six

États. Il y en a, dans l'Europe de 1920, au moins trente-deux, chiffre

qui n'est pas encore définitif, car il subsiste des incertitudes au

sujet de quelques-uns, sans parler, bien entendu, de la fragilité de

quelques autres dont l'existence pourrait être brève. Ces nouveaux États

se sont détachés ou ils ont été détachés de l'empire russe et de

l'empire austro-hongrois. Ce sont, du nord au sud, la Finlande,

l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la Tchéco-Slovaquie.

Entre l'Autriche et la Hongrie, il n'y a plus de lien et chacune compte

pour une unité.

Tous ces États offrent un trait commun: ils sont dépourvus de frontières

naturelles. Leurs limites sont à peu près, et tant bien que mal, celles

de la nationalité dont ils portent le nom. Encore convient-il de faire

de nombreuses réserves. La nationalité polonaise est diffuse, et,

surtout à l'est, du côté de la Russie, il est extrêmement difficile de

discerner où elle s'arrête. La Tchéco-Slovaquie, comme nous l'avons déjà

indiqué, est presque aussi bigarrée que l'ancien empire des Habsbourg,

et l'élément national, l'élément tchèque proprement dit, ne domine pas

autant qu'il faudrait. La Hongrie, à l'opposé, se plaint de n'avoir pas

son compte de Hongrois et annonce un «irrédentisme». Quant à l'Autriche,

sur le papier c'est un État, mais ce n'est plus que le résidu d'un État,

auquel manquent les conditions non seulement de la durée, mais de la

vie.

Qu'ils soient ressuscités ou qu'ils soient le reste de quelque chose de

plus vaste, ces nouveaux venus ont une étendue et une population

inégales. Le plus grand serait la Pologne si, en ce moment encore, il y

avait rien de moins assuré que les frontières et peut-être le sort de la

République polonaise. Les autres varient entre une quinzaine de millions

d'habitants (Tchéco-Slovaquie), sept ou huit (Autriche et Hongrie), un,

deux ou trois pour le reste.

Dans toute l'Europe orientale et centrale, il y a des «marches» et des

«confins» qui ne résultent pas seulement de la configuration du sol et

de l'absence de limites naturelles. Les limites dites naturelles sont

loin d'avoir un caractère absolu. Si, en Occident, la géographie semble

les indiquer, l'histoire y a plus de part encore. Ailleurs, il y a

beaucoup de nationalités et peu de nations. Ce qui fait une nation,

c'est l'habitude de vivre ensemble. La frontière a un sens précis quand

des hommes savent qu'au delà du poteau cessent des moeurs, des coutumes,

des souvenirs auxquels ils sont attachés. Dans les nouveaux États, rien

de pareil à ce contour idéal, plus résistant qu'aucun rempart. Tout y

est neuf, imprécis et amorphe. Dix, vingt, cent combinaisons politiques

et distributions territoriales différentes de celles que la paix a

décrétées sont possibles et ne seraient ni plus ni moins raisonnables.

Pourquoi une ville libre de Dantzig? Pourquoi le district de Teschen, où

cohabitent des Polonais, des Allemands et des Tchèques, partagé de telle

manière plutôt que de telle autre? Pourquoi la nationalité ruthène

est-elle niée quand la voisine se voit reconnaître une sorte de droit

divin? Une plasticité presque infinie reste l'apanage de ces peuples et

de ces régions. Et la plasticité, c'est l'instabilité.

A défaut de frontières naturelles et de frontières historiques, ces

États-enfants ont-ils reçu au moins des frontières stratégiques? Ont-ils

le moyen de se défendre? Pas plus que pour la France, on n'y a songé

pour eux. Dans son remarquable rapport sur les stipulations

territoriales des traités de paix, M. Charles Benoist relève un oubli

singulier. Une Tchéco-Slovaquie a été créée, mais le quadrilatère de

Glatz, clef de la Bohême, par où l'armée prussienne avait passé en 1866,

a été laissé à l'Allemagne, comme si le mot de Bismarck avait cessé

d'être vrai: «Celui qui est le maître de la Bohême est le maître de

l'Europe centrale», et comme si cette proposition n'était pas démontrée

par les deux batailles fameuses de la Montagne-Blanche et de Sadowa.

Les conséquences politiques de la paix · 第 5 / 11 段