France prenne le bloc allemand? L'influence morale de l'étranger glisse
fatalement sur un peuple nombreux, uni par un lien national solide. Un
Kurt Eisner, un Dorten se sont montrés accessibles à des sentiments de
sympathie à notre égard. Ils ont été dénoncés comme des traîtres à la
patrie allemande. Kurt Eisner a même été assassiné. Dorten a failli
l'être. Ce n'est pas ce qui encouragera les autres.
Alors, que nous reste-t-il à faire? Ce que nous faisons: prendre nos
précautions, nous tenir sur nos gardes, nous souvenir de nous méfier.
Par une injustice monstrueuse, on reproche à la France cet état
d'esprit. Il est créé et légitimé par les conditions de la paix. Ceux
qui accusent la France de «militarisme» oublient que, depuis deux ou
trois générations, nous subissons le harnois militaire, que nous ne
l'avons jamais désiré et qu'une mauvaise organisation de l'Europe nous
l'impose encore. Aucun homme raisonnable n'a jamais conçu comme une
chose bonne et souhaitable que les Français et les Allemands dussent,
dans la suite des siècles, continuer à se regarder comme chien et chat.
Mais il en sera ainsi tant que les circonstances propices à une
conciliation n'auront pas apparu. Et ces circonstances ne peuvent pas se
trouver tant que l'Empire allemand demeure tel qu'il est. La France et
l'Allemagne restent condamnées à l'antagonisme. Ce n'est pas une
question morale. C'est une question politique. Exactement comme le
traité de Francfort, le traité de Versailles l'a posée.
CHAPITRE V
ILS IGNORERONT
Ici, demandons une pause au milieu des déductions, un moment pour
méditer sur les destins. Notre sort est engagé pour plusieurs
générations. De nouvelles tribulations commencent. Combien l'ont vu?
Combien s'en doutent? Pourquoi ces choses et non d'autres? A des sommes
prodigieuses de dévouement et de sacrifice répondent des abîmes
d'ignorance. Grand est le nombre des hommes qui subissent, qui vivent,
souffrent et meurent sans avoir interrogé. Petit le nombre de ceux qui
cherchent à déchiffrer les causes pour lesquelles ils payent jusque dans
leur chair.
Par Macbeth mourant, Shakespeare adresse au monde son adieu et son
mépris: «Une fable contée par un fou, avec un grand fracas de mots et de
gestes, et qui ne signifie rien». Voltaire a vu les hommes s'agiter. Il
a écrit les annales de dix peuples. Il désespère d'expliquer. Il refuse
d'encourager les politiques et les historiens: «Le gros du genre humain
a été et sera toujours imbécile; les plus insensés sont ceux qui ont
voulu trouver un sens à ces fables absurdes et mettre de la raison dans
la folie». Shakespeare et Voltaire se rencontrent dans le dédain et dans
la pitié. Rien n'instruit et rien n'améliore. L'expérience des pères est
perdue pour les enfants. L'humanité tourne dans un cercle de douleurs.
Devant ce vain théâtre, qui recommence sans cesse, les prophètes
d'Israël s'étaient voilé la face: les peuples travaillent pour le néant,
s'exténuent au profit du feu.
Il faut se délecter dans ce pessimisme ou en secouer la lourde chape. On
peut conclure à l'indifférence, à l'inutilité de tout. C'est bien si,
pour son compte, on est résolu à endurer les suites de la sottise en se
consolant de ce qu'il souffre par l'âcre plaisir que procure le
spectacle de l'universelle insanité. Mais le moins forcené, le plus
désabusé des juifs l'avait déjà dit: nous aurons les conséquences. Et
nous les aurons tous. Elles viendront chercher l'ironiste et le
philosophe. On ne sépare pas son sort de celui des nations. Ou bien on
ne l'en sépare qu'à la condition de renoncer à soi-même pour se moquer
du genre humain.
Un jour, chez nous, la guerre a requis l'homme penché sur la glèbe, le
bourgeois économe et prudent, le spéculatif désintéressé et la grande
masse de ceux qui pensent qu'après tout, en tout temps et sous n'importe
quel régime, on fait fortune et on organise librement sa vie.
L'existence du plus grand nombre était fondée sur des calculs qui
supposaient une longue stabilité. Ceux qui prédisaient des catastrophes
n'avaient pas d'auditoire ou ne rencontraient que des incrédules. Encore
personne n'eût osé annoncer la moitié de ce que nous avons vu. L'homme
extraordinairement perspicace qui eût seulement approché la réalité eût
passé pour un fou. Il était admis que chacun dispose de soi-même et que
les peuples sont les maîtres de leurs destinées: cent causes ont disposé
d'eux, causes lointaines, obscures, inaccessibles à la foule, si
multiples, si mêlées qu'elles ressemblent à ce qu'on appelle, faute de
mieux, le hasard. Cent causes, qui échappent de même à la foule, sont
toutes prêtes à en disposer encore.
Après cet immense bouleversement, une seule chose reste intacte: le
tête-à-tête du peuple français et du peuple allemand. Les rôles sont
renversés. Le vainqueur est devenu le vaincu. La revanche n'est plus à
prendre du même côté. Mais, cette fois, le vaincu aura des raisons de la
prendre que nous n'avions pas. Il aura des occasions que nous n'avons
pas eues. Soixante millions d'Allemands sont devenus nos tributaires
dans une Europe où, depuis 1914, la guerre n'a pas cessé et ne s'éteint
sur un point que pour se rallumer sur un point différent. La paix est
montée comme une mécanique homicide. Et la même question obsède
l'esprit. Pourquoi ces choses et non d'autres? Pourquoi cette paix et
non une autre paix?
En 1917, la fin, une meilleure fin, eût été possible. Quiconque avait le
sens de la politique songeait à la dislocation de la coalition ennemie.
Le roi d'Espagne ne se bornait pas à la conseiller. Il s'offrait pour
l'entreprendre. Incapacité, frivolité, inexpérience, préjugé: il y eut
de tout. Le fil tendu ne fut pas saisi. La vie de milliers de Français
tués depuis cette date et l'avenir de ceux qui restent ont tenu à une
maladresse qui ne peut plus être réparée.
Enfin l'ennemi s'agenouille. Des heures, des jours au plus sont donnés
aux vainqueurs pour profiter de la victoire. Hésitations, incertitudes.
L'armée allemande, avec ses armes, repasse le Rhin. Tandis que la foule
insouciante se réjouit, pousse un grand «ouf», soulagée du poids de la
guerre, des moments uniques s'enfuient sans retour.
Et plus tard encore, il arriva une chose fantastique. Quelques hommes
s'étaient réunis pour établir la paix. Leur pouvoir était immense, tel
qu'on n'en avait jamais vu. Ils disposaient de l'humanité. Ils créaient
à leur gré ou renversaient des États. Et le plus puissant de ces hommes
pareils à des dieux, celui qui était obéi parce qu'il semblait parler au
nom de cent millions d'individus, il était, à ce moment même, désavoué
par son Sénat souverain. Et non seulement son autorité était factice,
mais peut-être déjà ne gouvernait-il plus tout à fait son esprit. Rentré
dans sa capitale, le dictateur s'abattit. On craignit pour sa raison.
«Est-ce là cet homme qui ébranla la terre, qui fit tomber les empires?»
Six mois plus tôt, cette hémiplégie eût changé la physionomie et
l'avenir du monde. Cette prodigieuse histoire se trouve mêlée à notre
histoire nationale. Il n'y a rien d'aussi cruel dans _Candide_ et dans
_Gulliver_.
Le Français qui ne verrait que la dérision de ces choses n'aurait ni
enfants, ni frères, ni amis. Toutes ses fibres seraient séchées. Déjà,
en 1914, un nihiliste excité par la volupté des ruines, ou encore un
émigré stérile et méchant, auraient pu goûter le comique nocturne de la
nouvelle invasion, cette morale de la fable s'exerçant, pour la
cinquième fois en trois âges d'homme, aux dépens de la démocratie. Et
aujourd'hui encore, la démocratie est retombée dans ses anciennes
erreurs, dans ses vieilles illusions. Quelles tentations pour l'ironie!
Mais il faudrait que le persifleur lui-même ne fût exposé à souffrir de
l'événement ni dans sa personne ni dans ses intérêts. De nos jours,
l'Ecclésiaste serait dans le cas d'être mobilisé jusqu'à cinquante ans:
il y perdrait de sa sérénité d'esprit. Quant à Voltaire, il retiendrait
sa plume pour ne pas être accusé d'insulter au malheur public.
Un jour, peut-être, l'heure de la raillerie transcendante viendra, si
les hommes retrouvent le loisir et l'humeur de railler. Tant
d'espérances fauchées, de sacrifices à demi perdus, d'efforts à
recommencer arracheraient plutôt des larmes à un grand poète patriote, à
un Virgile si nous en avions un. A plus tard les lamentations, comme
l'ironie qui sort de ces immenses gaspillages. Il faudra bien reprendre
ce qui n'est pas achevé. Les chirurgiens de Versailles ont recousu le
ventre de l'Europe sans avoir vidé l'abcès. Alors la France doit
regarder en elle et autour d'elle. Après cette guerre et après cette
paix, voilà les dangers dont elle reste entourée, ce qu'elle a encore à
faire pour que sa victoire ne s'envole pas et pour qu'elle en garde
autre chose que le rayon et le parfum. Dans cette vaste confusion,
quelle politique peut-elle suivre? Quelles sont ses ressources et ses
chances? La masse allemande jette encore son ombre sur nous. Au delà,
dans la zone d'une confusion barbare ou presque barbare, qu'allons-nous
trouver?
CHAPITRE VI
LE JEU DE TRENTE-DEUX CARTES
Ainsi, entre la France et l'Allemagne, notre victoire a renversé les
situations sans que le dialogue tragique ait cessé. Et le tour que
prendra ce dialogue déjà violent sera soumis à toutes les circonstances
internes et externes. Comme avant 1914, ce qui se passera au dedans et
au dehors des deux États agira sur leurs relations, qui resteront
l'élément essentiel de la politique continentale et par rapport
auxquelles s'ordonneront encore alliances, intérêts, rivalités et
conflits. Une grande Allemagne seulement blessée, attachée par des liens
qui sont fragiles et qu'elle supportera plus mal d'année en année, une
grande Allemagne toujours poussée à nuire au pays qui, après avoir été
pendant la guerre son principal ennemi, est devenu son créancier
principal: voilà ce qui dominera, et de très haut, toute l'Europe.
Quelle Europe? Sans doute la carte et la physionomie du vieux monde ont
été renouvelées au point d'en être méconnaissables en quelques parties.
Mais où ont eu lieu les plus sérieuses transformations? Sur les points
où la France a toujours dû chercher un contrepoids à la puissance
germanique. Par définition, un contrepoids ne s'obtient pas du même côté
que soi. Nous sommes conduits à le chercher de l'autre côté de
l'Allemagne. Pendant la guerre, la coalition occidentale, toute
formidable qu'elle était, n'a pu refouler l'invasion allemande qu'après
de très longs efforts, et, en 1914, sans la diversion russe, il est
probable que la digue de l'Ouest eût été emportée. Or, il sera prudent
de considérer que l'Angleterre, placée en marge du monde européen et au
fléau de la balance, conçoit l'équilibre moins absolument que nous et
non pas seulement par rapport à l'Allemagne. Nous ne pourrons pas
compter sur une alliance positive et formelle, qui lui répugnait déjà
avant 1914 et dont la raison d'être ne lui apparaît plus depuis que les
forces navales et maritimes allemandes sont brisées. D'ailleurs,
l'expérience de la guerre a montré la médiocrité des moyens militaires
que le Royaume-Uni peut mettre en oeuvre pour résister à un premier
choc. La combinaison franco-belge est la seule sur laquelle nous
puissions, à l'Ouest, nous reposer avec certitude. La France et la
Belgique ne se suffiront pas encore. Une combinaison anglo-franco-belge
elle-même aurait besoin d'un renfort à l'Est. C'est d'ailleurs dans
cette pensée que le roi Edouard VII, après avoir rapproché l'Angleterre
de la France, avait encore opéré un rapprochement anglo-russe, quoi
qu'il en coûtât aux Anglais de mettre leurs mains dans la main de la
Russie. Ce travail diplomatique, qui paraissait devoir réussir de
lui-même, avait exigé beaucoup de soins et de peines. Et la situation de
l'Europe était simple et claire auprès de ce qu'elle est aujourd'hui.
Pour trouver le concours sérieux, efficace, de peuples capables de
prendre l'Allemagne à revers, nous aurons plus d'une expérience à faire.
Et d'abord où nous adresser? Qui voudra être le contrepoids? Quel sera
le contrepoids sérieux?
A cet égard, on peut dire que notre politique, au cours des âges, a
épuisé la série des combinaisons possibles sans oublier la meilleure de
toutes qui consistait à avoir, en Allemagne même, des auxiliaires contre
la Maison d'Autriche ou contre l'État prussien: cette solution idéale
est exclue par le maintien de l'unité allemande. Pour plus de garantie,
en dehors de ces précieuses alliances germaniques, la France a eu tour à
tour l'alliance des royaumes Scandinaves (durant la guerre de Trente
ans), l'alliance polonaise, l'alliance autrichienne, l'alliance russe.
Enfin, en 1916, et pour la première fois, nous avons porté les yeux
encore plus loin, et sollicité la Roumanie. Chacune de ces alliances,
dont plusieurs se sont répétées à de longs intervalles, a eu son
histoire. Aucune n'a été éternelle. C'est qu'elles répondaient à un
certain état de l'Europe et qu'elles n'ont pas tenu seulement à notre
volonté et à notre habileté diplomatiques, encore moins à l'affection
désintéressée que ces pays pouvaient avoir pour nous, mais à leur
position et à leur politique, l'une et l'autre changeantes, soumises aux
circonstances et à l'opportunité.
Faisons, d'après la carte actuelle, le tour des éléments anciens et
nouveaux susceptibles d'être rassemblés. Pour les États Scandinaves, la
période de l'activité politique et militaire est close depuis longtemps.
Il n'est pas impossible qu'elle renaisse par suite des modifications qui
se sont produites dans les régions dites baltiques. Les signes de ce
renouveau d'activité ne paraissent pas. Neutres pendant la guerre et
ligués pour leur neutralité, les États Scandinaves ont montré par leur
adhésion prudente et conditionnelle au pacte de la Société des nations
qu'ils entendaient se tenir à l'écart des conflits européens. Le
Danemark lui-même, qui avait de sérieux griefs contre la Prusse, s'est
gardé, jusqu'à la dernière minute, de la provoquer. En guise de
réparations pour la violence de 1864, il se contente d'une seule zone du
Slesvig pour laquelle il a même payé une indemnité afin d'être en règle
avec l'Empire voisin, encore trop puissant pour lui et qu'il continue de
redouter. Le mot d'ordre Scandinave est la réserve et la prudence.
Ainsi, pour le moment, et sans doute pour longtemps, rien au Nord.
Passons à l'Est.
Au dix-huitième siècle, l'attelage de l'alliance polonaise et de
l'alliance autrichienne a été le casse-tête de la diplomatie française
qui se trouvait à chaque instant sollicitée de sacrifier l'une à
l'autre. De là est venu le fameux «secret du roi». On a été, on est
encore sévère pour la politique extérieure et le «secret» de Louis XV.
On se rendra mieux compte, d'ici peu d'années, que l'alliance polonaise,
dont la faiblesse a été montrée par l'alerte de 1920, doit entraîner des
complications très semblables, sinon pires. Nous verrons si la France
contemporaine s'en tire mieux.
Tout indique le sens de ces complications. Elles ne peuvent manquer de
se produire du côté de la Russie. Depuis qu'il y a une Russie,
l'alliance franco-russe a été tentée ou nouée dix fois, tant elle
paraissait naturelle à notre besoin de contrepoids oriental, tant la
Russie nous paraissait créée pour répondre à ce besoin. C'est au point
qu'on a voulu voir dans l'alliance franco-russe comme une harmonie
préétablie. Pourtant, chaque fois qu'elle est entrée en pratique contre
l'Allemagne, cette alliance s'est terminée par une défection du côté de
la Russie. Si grave qu'ait été la trahison de 1917, si dures qu'aient
été pour la France et la paix séparée et l'infidélité de Brest-Litovsk,
où les bolchévicks ont renouvelé en somme le coup de Pierre III, il faut
reconnaître que, si le concours militaire de la Russie avait été,
pendant la phase de la collaboration, inférieur aux illusions qui
étaient nourries chez nous, il avait été extrêmement utile. Ainsi a été
démontrée, pour la sécurité de l'Occident, la nécessité d'une forte
diversion à l'est. L'alliance russe a rendu des services incontestables.
Avons-nous le droit d'espérer que cette alliance renaîtra? Si la
diplomatie française persiste à compter sur le retour d'une Russie
loyale, libérale par surcroît, attachée à nous par la sympathie, la
gratitude, les liens d'une amitié populaire, encore plus fidèle et
constante que n'avait été la Russie de Nicolas II, si l'on comptait sur
une Russie qui n'aurait même plus de Stürmers, il est probable que la
France se ménagerait une autre sorte de déboires. Nul ne sait ce qui
sortira de la République des Soviets, ni ce qui lui succédera. Nul ne
sait si elle sera renversée violemment ou si elle se transformera en
évoluant. Nul ne sait non plus si la Russie ne passera pas par une
anarchie d'une autre sorte, par un autre «temps des troubles». Mais, en
toute hypothèse, il n'est guère concevable que le régime communiste,
après avoir obéi, dans sa politique extérieure, à quelques-unes des lois
historiques de la Russie, n'engage pas lui-même la suite de l'avenir. Si
peu «démocratique», au sens où le prennent les Occidentaux, que soit le
gouvernement de Lénine, il est difficile de penser que l'autocratie
bolchevik ait mû contre leur gré cent millions de Russes plus facilement
que ne les mouvait l'autocratie tsariste. Au cas où l'on verrait l'armée
rouge refuser de continuer la lutte contre la Pologne et les «agents de
l'Entente» comme l'armée russe de 1917 a refusé de continuer la guerre
contre l'Allemagne, bien des espoirs seraient permis. S'il en est
autrement, on sera conduit à penser que la guerre contre la Pologne et
les associés de la France a été plus populaire que la guerre contre
l'Allemagne et que si Lénine a réussi là où s'était brisé le tsar, c'est
peut-être que la politique extérieure de l'un répondait mieux que celle
de l'autre aux aspirations, même inconscientes, des masses russes. Dans
cette incertitude, nous serons réduits longtemps aux tâtonnements
vis-à-vis de la Russie et la confiance gratuite que nous mettrions dans
une Russie meilleure risquerait d'être trompée. Il serait au moins
téméraire de compter sur son alliance prochaine et de sacrifier quoi que
ce fût d'assuré à l'espoir de cette alliance. L'expectative et la
méfiance seront plus saines et, vis-à-vis de la Russie, la politique la
plus sage consistera probablement à tenter de la neutraliser dans la
mesure du possible.
Reste la Roumanie, le dernier en date des Alliés que nous ayons trouvés
pour la guerre. Son exemple est instructif. Il s'agissait d'un État
organisé par cinquante ans d'un règne paisible et qui occupait un rang
très honorable en Europe. Par ses ressources, sa civilisation, son
administration, ses finances, il était nettement supérieur à la moyenne
des petits États. Cependant, abandonné par les Russes, il a subi le même
sort que la Serbie et son rôle militaire a été terminé en peu de temps.
Il ne peut pas y avoir de cas meilleur ni plus favorable d'alliance avec
un peuple dont la population et les forces sont limitées. Les services
que ces sortes d'alliances peuvent nous rendre en cas de conflit avec
une grande puissance continentale sont aussi jugés par ce cas-là. On ne
doit pas négliger non plus le fait qu'en reprenant la Bessarabie, les
Roumains savent qu'ils encourent l'antagonisme des Russes. Il y aura du
moins de la méfiance entre eux. Sur ce point encore, quelle difficulté
d'accorder les peuples comme nous voudrions qu'ils fussent accordés!
*
* *
Résumons encore ce bref exposé. Plus d'Autriche-Hongrie. Une Russie pour
le moment barbare et hostile et dont l'avenir est inquiétant. Entre
cette Russie et l'Allemagne, et depuis les bords de la Baltique jusqu'à
ceux de la mer Noire, un éparpillement de nations dont la plus
nombreuse, la nation polonaise, est prise entre deux feux. Il n'existe
plus sur le continent européen de grande puissance pour nous aider à
établir un équilibre que la présence de la masse germanique rend
nécessaire. Et cette masse est la seule qui soit homogène et organisée
au milieu d'une vaste décomposition: voilà ce qu'il est impossible de
perdre de vue.
La statistique nous apprend que l'Europe de 1914 comptait vingt-six
États. Il y en a, dans l'Europe de 1920, au moins trente-deux, chiffre
qui n'est pas encore définitif, car il subsiste des incertitudes au
sujet de quelques-uns, sans parler, bien entendu, de la fragilité de
quelques autres dont l'existence pourrait être brève. Ces nouveaux États
se sont détachés ou ils ont été détachés de l'empire russe et de
l'empire austro-hongrois. Ce sont, du nord au sud, la Finlande,
l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la Tchéco-Slovaquie.
Entre l'Autriche et la Hongrie, il n'y a plus de lien et chacune compte
pour une unité.
Tous ces États offrent un trait commun: ils sont dépourvus de frontières
naturelles. Leurs limites sont à peu près, et tant bien que mal, celles
de la nationalité dont ils portent le nom. Encore convient-il de faire
de nombreuses réserves. La nationalité polonaise est diffuse, et,
surtout à l'est, du côté de la Russie, il est extrêmement difficile de
discerner où elle s'arrête. La Tchéco-Slovaquie, comme nous l'avons déjà
indiqué, est presque aussi bigarrée que l'ancien empire des Habsbourg,
et l'élément national, l'élément tchèque proprement dit, ne domine pas
autant qu'il faudrait. La Hongrie, à l'opposé, se plaint de n'avoir pas
son compte de Hongrois et annonce un «irrédentisme». Quant à l'Autriche,
sur le papier c'est un État, mais ce n'est plus que le résidu d'un État,
auquel manquent les conditions non seulement de la durée, mais de la
vie.
Qu'ils soient ressuscités ou qu'ils soient le reste de quelque chose de
plus vaste, ces nouveaux venus ont une étendue et une population
inégales. Le plus grand serait la Pologne si, en ce moment encore, il y
avait rien de moins assuré que les frontières et peut-être le sort de la
République polonaise. Les autres varient entre une quinzaine de millions
d'habitants (Tchéco-Slovaquie), sept ou huit (Autriche et Hongrie), un,
deux ou trois pour le reste.
Dans toute l'Europe orientale et centrale, il y a des «marches» et des
«confins» qui ne résultent pas seulement de la configuration du sol et
de l'absence de limites naturelles. Les limites dites naturelles sont
loin d'avoir un caractère absolu. Si, en Occident, la géographie semble
les indiquer, l'histoire y a plus de part encore. Ailleurs, il y a
beaucoup de nationalités et peu de nations. Ce qui fait une nation,
c'est l'habitude de vivre ensemble. La frontière a un sens précis quand
des hommes savent qu'au delà du poteau cessent des moeurs, des coutumes,
des souvenirs auxquels ils sont attachés. Dans les nouveaux États, rien
de pareil à ce contour idéal, plus résistant qu'aucun rempart. Tout y
est neuf, imprécis et amorphe. Dix, vingt, cent combinaisons politiques
et distributions territoriales différentes de celles que la paix a
décrétées sont possibles et ne seraient ni plus ni moins raisonnables.
Pourquoi une ville libre de Dantzig? Pourquoi le district de Teschen, où
cohabitent des Polonais, des Allemands et des Tchèques, partagé de telle
manière plutôt que de telle autre? Pourquoi la nationalité ruthène
est-elle niée quand la voisine se voit reconnaître une sorte de droit
divin? Une plasticité presque infinie reste l'apanage de ces peuples et
de ces régions. Et la plasticité, c'est l'instabilité.
A défaut de frontières naturelles et de frontières historiques, ces
États-enfants ont-ils reçu au moins des frontières stratégiques? Ont-ils
le moyen de se défendre? Pas plus que pour la France, on n'y a songé
pour eux. Dans son remarquable rapport sur les stipulations
territoriales des traités de paix, M. Charles Benoist relève un oubli
singulier. Une Tchéco-Slovaquie a été créée, mais le quadrilatère de
Glatz, clef de la Bohême, par où l'armée prussienne avait passé en 1866,
a été laissé à l'Allemagne, comme si le mot de Bismarck avait cessé
d'être vrai: «Celui qui est le maître de la Bohême est le maître de
l'Europe centrale», et comme si cette proposition n'était pas démontrée
par les deux batailles fameuses de la Montagne-Blanche et de Sadowa.