française et ils n'avaient pas aperçu ce que nul n'ignorait. Bismarck,
puis Guillaume II avaient plusieurs fois cherché à gagner l'amitié de la
France. Ils l'avaient d'ailleurs cherché sans adresse, d'une main
brutale, la douche froide alternant avec la douche chaude. Comme dans la
chanson, ils semblaient toujours dire: «Si je t'aime, prends garde à
toi.» Et puis, leurs avances avaient une arrière-pensée qui était
d'enrôler la France au service de la politique allemande. Lorsque
Bismarck favorisait nos entreprises coloniales, c'était avec le dessein
de mettre en conflit la France et l'Italie, la France et l'Angleterre.
La diplomatie française, et mieux encore, la nation française, avec un
instinct juste, perçait aisément ces calculs. La France restait polie et
insensible. Alors l'Allemand dépité menaçait, justifiant notre réserve,
provoquant lui-même nos précautions de légitime défense. Pendant
quarante-quatre ans, l'Allemagne a commis erreur sur erreur dans ses
rapports avec la France parce qu'elle tenait pour inexistante la
question d'Alsace-Lorraine et la question de notre sécurité. Ces
questions, que le monde entier connaissait, l'Allemagne ne se les posait
même pas. Elle fondait sa politique sur la négation de ces réalités.
Conserver des provinces françaises conquises contre le voeu de leurs
habitants était pour elle l'exercice d'un droit naturel. S'armer sans
cesse de manière à pouvoir à tout moment envahir ses voisines, c'était
l'exercice d'un autre droit. Voilà les conditions dans lesquelles la
France a réussi, pendant près d'un demi-siècle, à force de modération et
de dignité, à vivre en paix avec la puissante Allemagne, sans aliéner
son indépendance vis-à-vis d'elle. Durant cette période, les relations
franco-allemandes n'ont pas été faites d'autre chose jusqu'à ce qu'elles
fussent rompues par la volonté de l'Allemagne elle-même.
Mille ans d'histoire avaient vu déjà bien des changements, bien des
retournements de situation entre l'Empire germanique et la France. La
période 1871-1914 a vu s'accomplir une expérience toute particulière. La
France et l'Allemagne avaient achevé leur unité. Mais l'unité de la
France était purement nationale, sans un protestataire. L'unité
allemande comprenait des Français, des Polonais, des Danois, annexés par
la force. De plus, l'Allemagne, jadis «République de princes», était
devenue une monarchie militaire. La France était une démocratie
pacifique. Entre cette Allemagne et cette France ainsi constituées, il
n'y avait ni proportion, ni équilibre, ni moyen de vivre autrement que
sous le régime de la paix armée. Cette expérience a été courte
relativement à la longueur des siècles. Elle a été concluante.
L'Allemagne s'est chargée de la démonstration. Elle-même s'est ruée dans
la guerre. L'état de choses que la France et l'Europe subissaient,
l'Allemagne, qui en recueillait les bénéfices, a été la première à le
rendre caduc.
Ce coup d'oeil en arrière était indispensable pour éclairer l'avenir.
Quelle que soit l'immensité des événements (et il ne peut y en avoir qui
dépassent ceux de la guerre universelle), il existe toujours un lien
entre la situation qui suit un bouleversement politique et celle qui l'a
précédé. La continuité, loi banale de l'histoire et qui apparaît à
travers les plus vastes révolutions, s'expliquerait par le seul fait que
les hommes qui assistent aux plus grands changements ou qui les
conduisent, ont vécu, ont formé leurs habitudes et leurs idées sous le
régime antérieur. Les choses évoluent plus ou moins lentement, mais il
est contraire à la nature qu'elles marchent par bonds. Les générations
se pénètrent trop intimement, il y a, des vieillards aux jeunes hommes,
trop de degrés pour que des sauts brusques, des métamorphoses complètes
soient possibles. A cela s'ajoute ce qui ne change pas, c'est-à-dire les
lois imposées aux peuples par leurs conditions géographiques et
politiques, leurs intérêts et leur caractère. Les événements qui se sont
accomplis de 1914 à 1918 ont beau, par leurs proportions, avoir l'air
d'échapper aux règles ordinaires, ils ont beau ressembler à une de ces
catastrophes qui font table rase, ils ont eux-mêmes subi des antécédents
historiques. Ils ont obéi à la loi commune. De la guerre à la paix, leur
cours a dépendu sans doute pour une large part de la volonté des peuples
(liée elle-même à leur hérédité), mais aussi, et pour une autre part, il
a été déterminé par des forces étrangères à cette volonté. Pour ne citer
qu'un exemple, M. Clemenceau, chef du gouvernement français pendant la
dernière partie de la lutte, chef de la délégation française pendant la
préparation du traité, n'était-il pas, dans l'Assemblée de 1871, de ces
députés républicains qui voulaient, avec Gambetta, la guerre à outrance?
N'était-il pas entré dans la vie politique, avant la chute du second
Empire, comme républicain, c'est-à-dire avec l'idéalisme romantique de
son parti, attaché au principe des nationalités, à la fraternité des
peuples, au désarmement, à l'illusion de la fin des guerres? M.
Clemenceau appartient à une génération qu'on pourrait nommer celle de
l'Exposition de 1867. En lui se rencontrent la plupart des courants du
dix-neuvième siècle et il a eu sa plus grande période d'activité au
vingtième. Ce cas suffit à montrer combien le passé a tenu de place dans
ce conflit qui apparaît comme une révolution et un renouvellement de la
face des choses. En ce qui concerne la France et l'Allemagne, la guerre
ayant fini par notre victoire, la paix étant conclue, que reste-t-il de
ce passé? Quels sont les éléments nouveaux? Ici, pour ne pas nous
égarer, il est nécessaire de remonter un peu plus haut dans le temps.
*
* *
Vue d'ensemble, à très larges traits, l'histoire des rapports de la
nation française et de la nation germanique peut se résumer ainsi: il y
a eu antagonisme, conflit violent, chaque fois que l'Allemagne a été une
grande construction politique, que ce fût l'Allemagne d'Othon
(Bouvines), de Charles-Quint (deux cents ans de lutte contre la maison
d'Autriche) ou des Hohenzollern, avec toutes les différences que le
régime des Othon, des Charles ou des Guillaume comportait. Au contraire,
chaque fois que l'Allemagne a été formée de plusieurs États
indépendants, n'ayant entre eux que les liens peu tendus d'une
fédération plus ou moins cohérente, non seulement les guerres ont été
rares, localisées et dépourvues de ce caractère national qui les rend
impitoyables, mais encore les divers peuples allemands se sont montrés
accessibles à la civilisation française. On ne peut citer aucune époque
où l'empreinte germanique se soit marquée profondément sur la France. Il
y a eu, au contraire, une époque où la France a trouvé en Allemagne des
admirateurs, des alliés et des amis: c'est au dix-septième et au
dix-huitième siècle, lorsque l'Empire, selon le mot du prince de Bülow,
était une «mosaïque disjointe», au lieu de constituer un corps de
nation.
L'expérience a donc prouvé que les deux peuples n'étaient pas
impénétrables ni condamnés à une hostilité éternelle. Mais, jusqu'ici,
cette entente entre Allemands et Français n'a pu être obtenue qu'à une
condition: c'est que l'Allemagne fût décomposée en ses éléments
naturels, qu'elle ne formât pas un seul État centralisé, en possession
d'une puissance politique génératrice de la puissance militaire et qui
appelle elle-même cette puissance militaire. Un État allemand, étant
donné la place que l'Allemagne occupe au centre de l'Europe, sans
frontières déterminées, avec des territoires contestés sur tout son
pourtour, des prolongements et des îlots germaniques qui créent un
irrédentisme déclaré ou latent aussitôt qu'existe l'unité allemande,
centre d'aimantation, cet État-là exige et postule le militarisme. Que
ce soit celui des chevaliers de l'Ordre teutonique ou celui de la
Reichswehr, c'est tout un. Le germanisme a inventé le militarisme parce
que le germanisme a besoin d'une grande force militaire dès qu'il est
l'expression d'un État, c'est-à-dire d'une puissance politique. Ou, ce
qui revient au même, le germanisme est alors persuadé qu'il a besoin du
militarisme pour exister, pour protéger ses «marches» mélangées de races
diverses. De la défense passer à l'agression, il n'y a qu'un pas: les
motifs sont les mêmes. La possession d'un bon instrument militaire donne
fatalement l'envie de s'en servir. Voilà ce qui a fait que la sécurité
de la France et le repos de l'Europe, dans les temps anciens et
modernes, ont été incompatibles avec une forte organisation politique
allemande, que le siège en fût à Vienne ou à Berlin. Ce n'est pas
seulement l'histoire de la France, c'est celle de la Pologne et de la
Bohême qui conduit aux mêmes conclusions.
N'y a-t-il donc ni moyen ni espoir qu'une Allemagne, enfermée dans ses
justes limites, ayant réalisé son unité nationale comme la France avait
réalisé la sienne, vive en harmonie avec ses voisins? Ayant obtenu son
droit, tout son droit, mais rien que son droit, ne pourrait-elle devenir
un membre pacifique de la famille européenne? Admettons qu'à cet égard
elle ait de son droit la même conception que les autres peuples. Nous
voilà dans la pleine tradition politique du libéralisme. Nous voilà au
principe des nationalités, à l'hypothèse qui a mis aux prises, dans la
France du siècle dernier, la diplomatie spéculative représentée par
Napoléon III et la diplomatie expérimentale représentée par Thiers. De
Michelet à Jean Jaurès, une école ininterrompue a enseigné chez nous
qu'une Allemagne dont les aspirations nationales seraient à la fois
satisfaites et contenues dans leurs justes limites devrait vivre non
seulement en bon voisinage, mais en amitié avec la France, cette grande
Allemagne étant nécessaire à l'harmonie, morale du monde. «Dieu nous
donne, disait Michelet[3], de voir une grande Allemagne!... Le concile
européen reste incomplet, inharmonique, sujet aux fantaisies cruelles,
aux guerres impies des rois, tant que ces hauts génies de peuples n'y
siègent pas dans leur majesté, n'ajoutent pas un nouvel élément de
sagesse et de paix au fraternel équilibre du monde.» Qu'a-t-il manqué à
ce rêve? Michelet a vécu assez pour le voir. En février 1871, il
écrivait sous le coup de la désillusion: «Pour nous, nous avions
toujours désiré l'unité de l'Allemagne, l'unité vraie, consentie, non
cette unité sauvage, violente, indignement forcée.» Et il rappelait,
pour comparer ses sentiments d'alors à ceux de la veille, son émotion,
l'émotion de Paris républicain «quand, à la fête du 4 mars 1848, nous
vîmes devant la Madeleine, parmi les drapeaux des nations,
qu'apportaient les députations d'exilés de chaque pays, le grand drapeau
de l'Allemagne, si noble, noir, rouge et or, le saint drapeau de Luther,
Kant et Fichte, Schiller, Beethoven...» Ce drapeau noir, rouge et or,
c'est celui qu'a relevé la nouvelle République allemande. Le voeu de
Michelet serait-il accompli?
[3] Dans son livre _Nos fils_ dont la préface est datée d'octobre
1860.
Mais les événements ne suivent jamais la voie qu'on leur assigne,
surtout quand on veut que les choses soient autrement qu'elles ne sont,
ce qui, disait Bossuet, est «le plus grand dérèglement de l'esprit».
Après Michelet, Jaurès a répété que si l'unité allemande avait été créée
pacifiquement, par le libéralisme et par la démocratie, alors une grande
France et une grande Allemagne eussent été naturellement amies... Peu de
paroles ont pu être aussi vaines que celles-là. Car nous ne savons
qu'une chose, mais elle est certaine, c'est que l'unité allemande,
tentée en 1848 par les idées du libéralisme et la démocratie, avait
échoué et qu'elle a réussi en 1866 et en 1870 par Bismarck et par les
Hohenzollern, par la diplomatie et par la guerre, par la force et par la
conquête, par le fer et par le feu. Aucun regret, aucune hypothèse,
aucune prophétie du passé, aucune «uchronie» ne changeront rien à ce
fait. Ce qui a été a été. Sous sa première forme, sa forme originelle et
la seule qui ait existé, l'unité allemande, conquérante et victorieuse,
ne pouvait être suivie d'une amitié entre l'Allemagne et la France.
Mais, en 1919, l'unité allemande a survécu à la défaite, à la chute des
Hohenzollern et au traité de Versailles. Non seulement les Alliés l'ont
respectée, mais encore ils l'ont consacrée de leur sceau, ils lui ont
donné la base juridique internationale qui lui manquait depuis 1871. Les
constituants de Weimar se sont chargés du reste. Ils ont resserré
l'unité nationale. L'empire de Guillaume II était, malgré tout, une
fédération d'États. L'Empire républicain s'est centralisé et ne connaît
que des «pays». Cette Allemagne plus unie que celle d'hier, c'est encore
par la guerre, malheureuse cette fois, qu'elle a réalisé sa fusion. Et
ce nouveau déterminisme, celui de la défaite, pèse sur elle et sur
l'avenir des relations franco-allemandes exactement comme le
déterminisme de sa victoire après 1871.
A la tribune du Palais-Bourbon, pendant la discussion du traité de paix,
nous avons entendu s'exprimer la pensée de Michelet, de Napoléon III et
de Jaurès. On nous a dit que l'Allemagne, délivrée de ses Hohenzollern,
convertie à la démocratie et au libéralisme, pouvait et devait être
encore une grande Allemagne, que son unité était nécessaire, qu'elle
serait bienfaisante, et que cette Allemagne nouvelle, purifiée, amputée,
pour son bien, de tout ce qui n'était pas allemand, vivrait en
fraternité avec les peuples ses voisins. C'est la pure doctrine des
nationalités, au regard de laquelle la nationalité allemande a autant de
droits que les autres et doit, avec les autres et comme les autres,
former la grande fédération humaine.
Après un sommeil de cinquante années, le principe des nationalités,
inscrit sur les étendards des Alliés, a été appliqué avec toute la
rigueur dont étaient capables les réalités humaines et l'esprit
théorique des principaux négociateurs. Mais, comme en 1866 et en 1870,
le principe des nationalités n'a pu jouer sans subir les nécessités et
la pression de la politique, de la guerre et de l'histoire. Comme alors,
il s'est résolu par des contradictions. Il a laissé des déceptions et
des rancunes. Cela est vrai de quelques-uns des pays alliés. A quel
point ne l'est-ce pas plus encore de l'Allemagne! On dirait qu'un sort
est jeté sur l'unité allemande pour la rendre incompatible avec la
réconciliation de l'Europe.
Si l'unité allemande telle qu'elle était sortie des victoires de 1866 et
de 1870 n'a pu être un gage de fraternité et de paix, l'unité allemande,
telle qu'elle sort de la défaite, ne promet pas mieux. Encore une fois,
les antécédents l'auront voulu. Nous admettons, pour la commodité de
l'exposition, que l'Allemagne restera républicaine et qu'elle sera une
démocratie selon le mode et la conception des nations occidentales.
Cette Allemagne démocratique, elle a à payer aux Alliés les frais de la
guerre, à réparer les dommages immenses dont elle s'est rendue
responsable. Pouvait-on l'en dispenser? Non, sous peine de ruine pour
les peuples victimes de son agression. A tous les points de vue,
l'impunité eût été impossible. Elle eût été un scandale, une prime à
l'immoralité politique, un encouragement à recommencer. Il résulte de là
que soixante millions d'Allemands[4] formant un seul État, ayant
derrière eux un grand passé, sont condamnés à payer une redevance dont
le règlement s'étendra sur deux générations au moins. Juste et même
insuffisante pour nous, cette redevance est ressentie comme exorbitante
et inique par l'Allemagne. A mesure que s'éloigneront les souvenirs de
la guerre et l'impression de la défaite, la force de ce sentiment
croîtra. Nul n'y peut rien. Une autre fatalité l'a voulu. Insensés
seraient les Français qui compteraient sur l'amitié du peuple allemand
devenu leur débiteur, qui compteraient même, chez le vaincu, sans le
désir naturel de déchirer un traité qui l'obligera à travailler trente
ou cinquante ans pour acquitter sa dette. Il faudrait, pour le
contenter, qu'elle fût réduite à zéro. Alors c'est nous qui
souffririons, qui serions ruinés, qui prendrions la place des vaincus.
Et l'Allemagne, disposant de ses ressources, en profiterait pour annuler
les autres clauses du traité. C'est un cercle vicieux.
[4] «Douze à quinze de trop pour le territoire», disait Arthur Heichen
dans la _Neue Zeit_ du 3 octobre: quelques mots qui ouvrent
d'étranges horizons.
A ces soixante millions d'hommes, citoyens d'un même pays, il n'a pas
fallu seulement imposer le tribut. Il a fallu encore prendre contre eux
des précautions légitimes et indispensables. Il a fallu fixer le nombre
de soldats et de canons qu'ils auraient le droit de conserver et, par
conséquent, limiter le droit de souveraineté de l'État allemand. Ce
n'est pas tout. Des frontières nouvelles ont été dessinées, et ces
frontières, auxquelles l'Allemagne se résignerait peut-être à l'Ouest,
ce serait miracle qu'elle consentît bien longtemps à les regarder comme
définitives du côté de l'Est. Là, ses conquêtes sur la Pologne lui ont
été reprises, et la Prusse, qui conserve ailleurs l'assiette
territoriale que Bismarck lui avait donnée en 1866, est ramenée au point
où elle se trouvait avant Frédéric II. Koenigsberg, comme au
dix-huitième siècle, est séparé de Berlin. C'est sur son flanc oriental
que l'Allemagne a dû restituer le plus de ses biens mal acquis et c'est
là qu'elle est encore la plus forte, en face de pays jeunes et à peine
formés, à l'endroit où les grandes nations occidentales n'ont pas sur
elle de prise directe. La vieille Prusse est coupée en deux, comme au
temps où l'Empire germanique était au régime de la _Kleinstaaterei_, du
particularisme et des petits États. Même alors, la Prusse n'avait eu de
cesse que ses deux tronçons fussent réunis. Aujourd'hui, la
_Kleinstaaterei_ n'existe plus, et ce n'est plus seulement l'État
prussien, c'est toute l'Allemagne, concentrée dans ses autres parties,
qui aspirera naturellement à rétablir la soudure entre les deux Prusses.
Par là un appel est lancé à l'avenir, aurait dit Frédéric. C'est, à
notre sens, un des plus gros vices de la paix. Pour ressusciter la
Pologne, il fallait tailler à même l'Allemagne. Mais, pour que la
Pologne, et par conséquent tout l'édifice européen construit par la
Conférence, fût en sécurité, il n'aurait pas fallu que l'opération fût
tentée sur _une_ nation allemande ni sur _un_ État allemand. Imaginons
un instant que la France ait été vaincue et que, pour des raisons
quelconques, le vainqueur ait jugé bon de donner à l'Espagne un couloir
aboutissant à Bordeaux en nous laissant le département des
Basses-Pyrénées et Bayonne. Combien de temps la France, restée par
ailleurs une nation et un État, subirait-elle cette amputation? Juste
autant que le vainqueur l'obligerait à la subir et que l'Espagne serait
capable de défendre son couloir. Il ne pourra pas en être autrement du
couloir de Dantzig et de la Prusse orientale.
Il en est de même en ce qui concerne l'Autriche. La logique du principe
des nationalités eût voulu que les provinces autrichiennes de langue
allemande, les provinces autrichiennes proprement dites, fissent retour
à la grande Germanie. N'étaient-elles pas représentées en 1848 au
Parlement de Francfort? La réunion n'était-elle pas inscrite au plus
ancien programme du libéralisme allemand? L'évolution particulière de
l'Autriche, hors des cadres de l'Empire restauré en 1871, avait tenu à
une question dynastique. La maison de Habsbourg étant tombée comme celle
de Hohenzollern, l'Allemagne étant devenue une nationalité libre, la
réunion, l'_Anschluss_ ne trouvait plus d'obstacles politiques et
s'imposait aux esprits. Cependant les Alliés ne pouvaient ni ne devaient
y consentir. Admettre que l'Allemagne annexât l'Autriche, même par une
«conquête morale», c'eût été encore lui reconnaître le droit de
conquête. C'eût été la compenser territorialement de ce qu'elle perdait
ailleurs, la favoriser au jeu de qui perd gagne, réaliser, au nom des
principes de Wilson, le _Mitteleuropa_ conçu par les pangermanistes. La
réunion est et reste prohibée. Mais, comme pour la Pologne, la
contradiction surgit avec les mêmes caractères. Elle réside dans les
faits et dans les conséquences encore plus que dans les idées. Cette
Allemagne à qui il est défendu, justement défendu, pour des raisons
d'intérêt européen, de compléter son unité par l'_Anschluss_, elle garde
d'autre part cette unité, inachevée à ses yeux. Elle reste un centre
d'attraction puissant pour la petite République de Vienne. L'accessoire
est séparé du principal. Et l'accessoire est sans défense, réduit à une
vie misérable et précaire. L'Empire austro-hongrois était encore assez
vigoureux pour tenir une dizaine de millions d'Allemands en dehors de la
communauté germanique. A portée de sa main, l'Allemagne a désormais ces
millions de frères pauvres et nus, réduits à une situation politique et
géographique paradoxale. Là encore, pour 60 millions d'Allemands, la
tentation est trop forte. L'appel à l'avenir est trop évident. Ils ne
nous le diraient pas qu'il serait encore certain qu'à leurs yeux, ces
frontières du Sud comme celles de l'Est sont provisoires. De même que la
Pologne affranchie, de même qu'un État tchéco-slovaque bourré
d'Allemands, l'Autriche indépendante, pour durer sans péril, supposait
en Allemagne des États allemands indépendants.
*
* *
Telles sont les conditions dans lesquelles l'Europe fait, pour la
seconde fois depuis 1871, l'expérience de l'unité allemande. Au point de
vue de la politique et de la psychologie, ces conditions sont mauvaises.
A moins d'un acte de foi (qui ne peut se donner rationnellement) dans
l'influence bienfaisante de la démocratie, à moins de croire sans examen
que l'Allemagne nouvelle, touchée de la grâce, se convertira à l'idée
qu'elle est une grande coupable, une grande pécheresse, qu'elle a mérité
son sort et qu'elle expie justement, à moins, pour tout dire, qu'un coup
de baguette magique ait changé non seulement la nature allemande, mais
la nature humaine et la nature des choses, à moins de cela, toutes les
vraisemblances (et le devoir de la politique est d'en tenir compte) sont
pour que l'Allemagne ressente et ressente de plus en plus comme
insupportable le traité du 28 juin. Toutes les vraisemblances sont pour
qu'elle prenne à tâche de s'en délivrer et de le détruire, avec les
moyens qui peuvent rester à un peuple de 60 millions d'hommes pour
briser ses chaînes. Il suffit de se souvenir des sentiments qu'avaient
inspirés en France les traités de 1815 et qui ont gouverné notre
politique intérieure et extérieure depuis la chute de Napoléon Ier
jusqu'à l'avènement de Napoléon III.
L'Allemagne actuelle pourrait ne pas protester contre le traité de
Versailles, en exécuter les clauses avec bonne volonté et d'un coeur
contrit que notre avis resterait le même. Cette bonne volonté, cette
contrition n'existent pas. Peu importe. Peu importent également les
protestations que le gouvernement de Berlin et l'opinion publique ont
multipliées contre la paix. Peu importe encore que ces protestations
aient été sincères ou qu'elles aient été de circonstance. Un peuple
vaincu a plus de vingt-quatre heures pour maudire ses juges. Ce que nous
examinons, et la seule chose, en vérité, que la politique doive retenir,
c'est une situation prise en elle-même. C'est un problème de forces et
de mécanique.
Les forces ne sont pas ajustées de telle manière que les conditions
nécessaires à une pacification profonde soient remplies. Celles d'une
conciliation entre la France et l'Allemagne ne le sont pas non plus. Les
Français ne peuvent pas renoncer à leur créance. Les Allemands jugent le
tribut exorbitant et n'en reconnaissent pas le bien-fondé. Où peut être
le terrain d'entente? Il est en outre extrêmement peu croyable que
l'Allemagne accepte comme définitives les frontières qui lui ont été
fixées à l'Est et au Sud. Comment, du côté français, se reposer sur la
confiance que les compétitions politiques sont finies?
L'obstacle à la naissance de rapports amicaux entre les deux peuples ne
tient pas tant aux cruels souvenirs et aux ressentiments de la guerre
qu'aux dispositions du traité de paix. Le Français n'est pas vindicatif.
Il est éminemment sociable. C'est même un des traits de son caractère
d'aimer à être aimé et d'être douloureusement surpris quand il
s'aperçoit qu'il ne l'est pas. Pendant de très longues années, aux temps
anciens, les Français et un grand nombre d'Allemands ont vécu, comme
nous l'avons rappelé plus haut, dans une cordialité et une amitié
complètes, au point qu'ils combattaient souvent ensemble sous les mêmes
drapeaux. Le nom du maréchal de Saxe, célèbre par l'histoire et la
littérature, illustre cette époque. Il n'y a donc pas incompatibilité
d'humeur, hostilité de principe entre Français et Allemands. Pour qu'ils
vivent en bon voisinage, il suffit (mais il faut) que les conditions
politiques nécessaires à cette compénétration aient recommencé à
exister.