politique allemande. A partir du moment où il apparut au gouvernement
impérial que la guerre menaçait de mal tourner, son attention se fixa
sur les deux périls de la révolution et du particularisme, l'un devant
accompagner l'autre. Ce n'est pas par hasard que l'avant-dernier
chancelier de Guillaume II a été le comte Hertling, président du conseil
en Bavière, et le dernier le prince Max de Bade, héritier du trône
grand-ducal. A la veille du désastre, le souci de l'empereur allemand
allait donc du côté de l'Allemagne du Sud, et des monarchies de
l'Allemagne du Sud, comme il allait à l'Autriche et à la monarchie des
Habsbourg, tant il était sûr que, si la révolution éclatait à Berlin
seulement, l'Allemagne se déchirerait. L'oeuvre de 1866 et de 1871
serait anéantie. Un renversement des Hohenzollern, tandis que les
Habsbourg, les Wittelsbach eussent été épargnés avec les autres
dynasties germaniques, aurait eu des conséquences incalculables. La face
et l'avenir de l'Europe eussent été changés.
Les préoccupations de Guillaume II étaient celles d'un empereur
allemand. C'étaient celles du nationalisme allemand libéral, démocrate
ou socialiste. Elles auraient dû éclairer les Alliés, guider leur
politique, surtout la politique française. Il n'en fut rien. L'Entente
ne voulut pas distinguer. Elle exigea des peuples allemands une
révolution intégrale. Elle exigea partout la démocratie. Ce fut le salut
de l'unité allemande. La révolution de novembre se fit comme elle devait
se faire pour que la dissociation fût évitée, pour que, dans le
désastre, les «tendances centrifuges» ne prissent pas le dessus:
Guillaume II tomba le dernier. Militaires et parlementaires, pressés
d'obtenir un armistice avant la catastrophe et de donner satisfaction
aux Alliés, n'obligèrent Guillaume II à fuir en Hollande qu'au moment où
le séparatisme parut conjuré grâce aux révolutions qui avaient commencé
à Munich et à Stuttgart. La condition extraordinaire, presque
invraisemblable, qui permettait de marier la république et l'empire
bismarckien, était remplie. Elle l'était conformément au programme que
l'Entente avait fixé.
*
* *
La disparition des dynasties secondaires ne rendait pas impossible une
politique de dissociation de l'Allemagne. Elle la rendait infiniment
plus difficile. Le particularisme personnifié par des princes nous eût
fait des avances de lui-même. L'intérêt de ces princes les y eût engagés
et ils eussent possédé les moyens diplomatiques nécessaires pour entrer
en conversation. Imaginons Guillaume II chassé de Berlin, tandis que
Charles Ier reste à Vienne, Louis III à Munich, l'autre Guillaume, roi
de Wurtemberg, à Stuttgart, etc. Aussitôt, ils se tournent vers le
vainqueur. Ils implorent sa protection. Ils cherchent à obtenir de lui
des avantages, de la sécurité pour eux-mêmes et pour leurs peuples.
Charles Ier communique avec Paris, comme il l'a déjà cherché pendant les
hostilités, par la cour de Madrid. Louis III s'adresse à Bruxelles et se
souvient qu'Albert Ier a épousé une princesse bavaroise. Le
Wurtembergeois, moins bien placé parce que ses parentés russes ne
peuvent plus lui servir à grand'chose, trouve dans sa généalogie
d'autres intermédiaires. De même pour le Saxon, pour le Badois et les
moindres seigneurs. C'est à qui se fera bien venir et donnera des gages
le premier.
Après le raz de marée de novembre 1918, ces commodités n'existaient plus
et la révolution allemande, en raison de son caractère d'opportunité,
marchait dans un sens unificateur. La défaite laissait le particularisme
sans voix et sans moyens d'action, subsistant quand même à l'état de
désir vague et d'instinct parce qu'il répond à la nature des choses,
mais dépourvu de l'instrument politique qui lui eût permis de se
manifester. La social-démocratie, principale bénéficiaire de ces
journées de révolution trop facile, travaillait d'ailleurs tout de suite
dans le sens d'une centralisation renforcée. Le _Vorwærts_ l'avait dit
le 3 novembre: «Plus l'empire est démocratique, plus son unité devient
sûre et plus grande sa force d'attraction. La grande Allemagne, qui déjà
semblait se faire en 1848 et dont les contours se dessinent de nouveau
devant nous, avait été conçue sous la forme d'un État démocratique.»
Dans la mesure où ces journées de novembre ont été républicaines, elles
ont été favorables à l'unité de l'Allemagne[2].
[2] Le 20 juillet 1920, à l'Assemblée nationale de Vienne, le député
«grand-allemand» Angerer (grand-allemand, c'est-à-dire partisan du
rattachement de l'Autriche à l'Allemagne) déclarait: «Nous ne
permettrons pas la restauration de la monarchie en Autriche parce
qu'elle enterrerait pour toujours toute possibilité de
rattachement». On ne saurait mieux dire que l'élément dynastique est
essentiel au particularisme. Et ce qui est vrai de l'Autriche l'est
également de la Bavière et des autres États allemands.
Les conducteurs de la politique française s'en rendaient-ils compte?
Leur esprit était visiblement ailleurs. Ils pensaient à l'on ne sait
quels projets d'intervention en Russie à l'heure où toute leur attention
eût dû se tourner vers l'Allemagne. Pas plus à ce moment-là qu'à aucun
moment de la guerre, ils n'avaient de plan, parce qu'ils n'avaient pas
d'idée directrice. Néanmoins, on pouvait leur prêter l'intention
d'utiliser la victoire pour tenter une dissociation de l'Empire
allemand. Pour leur épargner des erreurs et des fautes, il importait de
les avertir que la démocratie allemande ne travaillait pas dans ce
sens-là, qu'elle représentait un courant historique favorable à l'unité,
le même d'où l'empire des Hohenzollern était sorti. Dans le mémorial où
il défend l'oeuvre de la délégation française à la Conférence de la
paix, M. André Tardieu, invoquant notre témoignage, affecte de croire
que nous considérions alors comme impossible une dissociation de l'unité
allemande et comme impraticable pour nous et pour les Alliés toute
politique tendant à ce résultat. Nous avertissions, au contraire, que
les conditions étaient changées, qu'on se fût trompé du tout au tout si
l'on avait cru que les liens de l'unité avaient été relâchés par la
révolution de novembre et que, par conséquent, pour dissocier
l'Allemagne, il fallait songer à d'autres moyens.
L'avertissement était certainement inutile, puisqu'il a été pris comme
un conseil de s'abstenir quand il était destiné à exciter les
imaginations et à les rendre plus ingénieuses. Il n'eût servi à rien de
ne pas se rendre compte que l'Allemagne de 1918 n'était plus celle de
1866 où les princes germaniques se battaient contre la Prusse. Il
n'était pas question non plus de faire en Allemagne du séparatisme,
comme nous disions, «sur commande». Le séparatisme allemand n'a jamais
été provoqué du dehors. Les expériences de Napoléon Ier ont été
décisives à cet égard. La vraie politique de la France consistait à
favoriser les mouvements de sécession qui se produisaient naturellement
à l'intérieur, et une instruction du dix-huitième siècle au ministre de
France accrédité près de la Diète germanique disait en termes
excellents: «Bien entendu que M. de Chavigny évitera soigneusement de
paraître jamais l'auteur de ces sortes de mouvements; car il suffirait
que l'origine en fût connue pour que des effets contraires eussent
lieu». Ce qui n'empêchait pas la politique française, conformément à un
principe toujours maintenu depuis la paix de Westphalie, d'intervenir
par tous les moyens, y compris ceux de la force, lorsqu'un des États de
l'Allemagne faisait mine de vouloir soumettre et rassembler les autres.
Il n'était même pas besoin de connaissances historiques pour retrouver
ces règles de conduite aussi simples que sages. Le bon sens y suffisait.
D'ailleurs, le particularisme allemand a des racines si profondes, il
est tellement commandé par le génie de la race et celui des lieux, qu'un
philosophe errant, un bohème politicien, Kurt Eisner, devenu par le
hasard des révolutions dictateur à Munich, ne tardait pas à se tourner
vers la France et, par des appels d'un idéalisme bizarre, cherchait à
entrer en contact avec le gouvernement français. Un officier allemand le
tua comme un chien.
*
* *
«Il m'a fait trop de bien pour en dire du mal.» Ainsi doivent penser les
Français de Georges Clemenceau. Mais ses idées et son oeuvre, qui en
découle, ont besoin d'être jugées. Homme de la guerre, M. Clemenceau
n'était pas préparé à la paix. Il songeait à faire le plus de mal
possible à l'Allemagne, et, là-dessus, Keynes, qui l'a vu au Conseil
suprême, lui a rendu un témoignage éclatant. Seulement sa haine n'était
ni informée ni clairvoyante. Pareil à ces vieux briscards que nous avons
vus, à Mayence, rire amèrement quand un chef à l'esprit ouvert leur
demandait de distinguer les «Rhénans» des Prussiens.
Le jour même où, plaidant les circonstances atténuantes pour le traité
de Versailles, il priait le Sénat de croire qu'il eût dissocié
l'Allemagne s'il l'eût pu, M. Clemenceau apportait la preuve qu'il ne
croyait pas à l'efficacité de cette dissociation. Il invoquait ses
souvenirs de 1870 et il donnait en exemple la Bavière qui, non seulement
avait marché avec la Prusse, mais qui avait montré dans la guerre une
férocité inoubliable. Il y a pourtant d'autres choses que la politique
ne doit pas oublier. En 1870, l'armée bavaroise, bien que commandée par
un prince prussien, était encore distincte de l'armée prussienne.
Surtout elle n'avait reçu que dans une faible mesure le dressage
prussien. Son infériorité militaire était manifeste et c'est sur elle
que les Français remportèrent la plupart de leurs succès pendant la
campagne. L'armée de la Bavière, en 1870, était à celle de la Prusse ce
que l'armée autrichienne, en 1914, était à l'armée allemande. Quand
l'indépendance des États allemands, même dans un système fédéral, ne
servirait qu'à maintenir ces différences et ces inégalités de niveau,
elle ne serait pas d'un poids négligeable. Ainsi la centralisation par
la Prusse, au point de vue de la sécurité européenne, est ce qu'il
importe avant tout d'éviter.
Il est malheureusement certain que ce principe salutaire était étranger
à l'esprit des négociateurs français. Encore plus à celui des autres
négociateurs pour qui l'existence de l'État allemand était non seulement
un fait, mais un fait légitime. On partit de là. Et même toute question
de droit international public fut écartée. Quand M. Jules Cambon eut un
scrupule et demanda si la Bavière, possédant, d'après la Constitution de
1871, une représentation diplomatique, ne devait pas être convoquée à la
signature pour que l'instrument de la paix fût en règle, le problème fut
examiné et tranché, séance tenante, par la négative.
Dès lors, tout s'ensuivit. Quand le conseil des Alliés chercha le moyen
de désarmer l'Allemagne, il oublia le meilleur, qui était de ne laisser
subsister que de petites armées attribuées à chacun des États allemands.
Il ne connaissait pas ces États. Il donna une armée à toute l'Allemagne,
une seule armée, c'est-à-dire qu'il la donna à la Prusse, rendant ainsi
au «militarisme prussien» presque autant qu'il lui prenait. Ce jour-là,
le public français eut une première inquiétude. Mais on était embarqué.
Une fois, seulement, la délégation française,--nous croyons que
l'honneur de cette initiative revient à M. Stephen Pichon,--tenta de
manoeuvrer dans le sens que les événements indiquaient. Elle proposa,
timidement, de ravitailler de préférence les Bavarois. C'était le moment
où un observateur neutre disait: «L'Allemagne appartiendra au premier
qui se promènera avec un saucisson au bout d'une perche.» La suggestion
française fut repoussée. On n'insista pas.
Il n'est pas douteux que, dès la première heure, M. Lloyd George et M.
Wilson avaient été en garde. Ils ne voulaient pas d'une dissociation de
l'Allemagne. Ils n'en voulaient pas pour des raisons philosophiques et
politiques. A ces raisons, les négociateurs français n'en opposaient pas
parce qu'ils n'en avaient pas. Ils n'en avaient pas parce que leur
philosophie était, au fond, la même que celle de leurs interlocuteurs
anglo-saxons: le droit des nationalités d'abord, et la nationalité
allemande devait avoir les mêmes droits qu'une autre; l'évolution, et
comme l'évolution interdit que l'on revienne en arrière, cinquante ans
devaient avoir rendu l'unité allemande indestructible. En partant de là,
on fit ce qu'on devait faire: on lui donna la consécration du droit
public qui lui manquait, on aida les centralisateurs prussiens à
compléter l'oeuvre de Bismarck. On nous a dit qu'une politique réaliste
et pratique le voulait aussi, qu'une grande Allemagne aux rouages
simplifiés, formant un tout économique, serait, pour nos réparations, un
débiteur plus sûr qu'une Allemagne composée de petits États médiocrement
prospères. Ce raisonnement commence à apparaître comme une des folies
les plus remarquables de l'histoire moderne. Nous y avons gagné que 40
millions de Français sont créanciers d'une masse de 60 millions
d'Allemands, et pour une créance recouvrable en trente ou quarante
années.
On se demande comment, dans ces conditions, licence n'a pas été laissée
à l'Allemagne d'annexer l'Autriche. Après tout, l'Autriche, province
allemande, représentée en 1848 au Parlement de Francfort, n'avait été
tenue à l'écart de la grande Allemagne, de la mère commune des Germains,
que par des causes historiques et dynastiques. L'État des Habsbourg
ayant cessé d'exister, il n'y avait que des raisons politiques qui
pussent déterminer les Alliés à interdire aux Allemands d'Autriche de se
réunir aux autres Allemands. Ces raisons étaient si fortes qu'elles ont
triomphé contre le principe des nationalités et le droit des peuples. Il
eût été absurde et scandaleux de permettre à l'Allemagne vaincue de
jouer à qui perd gagne et de retrouver plus de territoires et de
population qu'elle n'en restituait. Encore ne sommes-nous pas bien sûrs
que, sans la presse et l'opinion publique, qui, cette fois, grondèrent,
la séparation de l'Autriche eût été maintenue et que le gouvernement
français n'y eût pas renoncé. Il y avait peu de certitude, peu de fixité
chez nos négociateurs et leurs conseillers, parce qu'ils n'avaient ni
vue d'ensemble ni doctrine. Un moment, ils songèrent même au jeu
dangereux des «compensations». Contre la rive gauche du Rhin abandonnée
à notre influence, l'Allemagne eût annexé l'Autriche. O naïfs diplomates
napoléoniens, disions-nous alors, savez-vous ce qui arrivera? C'est que
vous n'aurez pas les provinces rhénanes et que l'Allemagne gardera
l'Autriche.
Elle ne renonce pas à l'espoir de la prendre un jour. C'est, à portée de
sa main, une tentation permanente. Elle en a d'autres. Concentrée à
l'intérieur, l'Allemagne a été dissociée à sa périphérie. Des millions
d'Allemands vivent au voisinage immédiat de ses frontières, six ou sept
en Autriche, trois en Tchéco-Slovaquie. La dissociation de l'unité
allemande, dont les Alliés n'ont pas voulu au dedans, ils l'ont réalisée
au dehors. La raison, l'expérience l'indiquent: cette oeuvre est fragile
et mauvaise. S'il était bon que des portions de pays germaniques fussent
écartées de l'unité allemande, il fallait aussi que d'autres portions en
fussent isolées. Sinon, les morceaux, soumis à l'attraction d'un grand
État allemand, tomberont tôt ou tard sous sa dépendance.
Ainsi, les Alliés ont reculé devant les dernières conséquences de leurs
principes. Ils ont démembré l'Allemagne tout en l'unifiant. Par là leur
oeuvre est illogique et incohérente. Elle est fragile aussi. Et les
hommes qui ont succédé aux négociateurs de la paix, qui ont reçu leur
héritage, se trouvent aujourd'hui dans un grand embarras devant cette
Allemagne compacte, unie, et aux pourtours de laquelle paraissent des
irrédentismes qui l'excitent à poursuivre l'achèvement de son unité.
Après avoir tourné le problème allemand sous toutes ses faces, M.
Millerand, n'ayant en main que le traité de Versailles, s'estimant lié
par ce traité, en est venu, à la Conférence de Spa, à essayer de la
collaboration et de la coopération avec cette trop grande Allemagne.
Quelle que soit la différence qu'il y ait de la victoire à la défaite,
c'est un peu la situation et l'état d'esprit de Thiers après 1871. Nul
mieux que Thiers n'avait annoncé les difficultés et les malheurs qui
résulteraient de l'unité allemande. Cette unité faite, il se sentit
comme accablé. Il pensa que nous n'avions plus d'autre recours que de
nous entendre avec cette puissante Allemagne et de collaborer avec elle.
L'homme des discours prophétiques de 1865 et de 1856 ouvrait la voie à
une politique qui devait s'épanouir un jour avec M. Joseph Caillaux.
Prenons garde d'être encore placés sur ce chemin dangereux.
En 1919 comme en 1866, tout a dépendu des idées qui régnaient en France.
Faut-il accuser seulement M. Wilson? Lorsqu'il débarqua sur le continent
européen, après l'armistice, le président rapportait chez nous les idées
de Napoléon III, à peu près comme Ibsen nous avait ramené George Sand et
Tolstoï Jean-Jacques Rousseau. Le succès fut du même ordre: M. Wilson
trouvait un terrain préparé. Contre ses «idées napoléoniennes», les
esprits étaient sans défense. Ils n'en avaient pas d'autres à opposer
aux siennes et une paix générale, oecuménique, comme celle qu'il
s'agissait de conclure, se fait avec des principes et des idées. Celles
qui prévalaient jusque chez les négociateurs français étaient favorables
à l'unité allemande. Ils ne croyaient pas que la dissociation fût
possible. Ils la désiraient même faiblement. Et ce n'était pas en elle,
mais dans la révolution, dans la conversion de l'Allemagne par la
démocratie, qu'ils mettaient surtout leur espoir de rendre l'Europe
habitable et sûre. Ce qui s'est passé dans les pays germaniques entre la
chute de Guillaume II et la signature de la paix, le mouvement de
centralisation qui a suivi la chute des dynasties: tout a été prétexte à
persister dans l'abstention. On a refusé de prendre au sérieux, quand on
ne les a pas découragées, les tentatives de république rhénane et c'est
tout juste si leurs promoteurs n'ont pas été tournés en ridicule. Comme
si les précurseurs, tant qu'ils n'ont pas réussi, n'étaient pas toujours
un peu ridicules! Un fort honnête homme, alors haut placé, très bon
patriote, animé des intentions les meilleures, à qui nous parlions du
docteur Dorten et de l'inquiétude qu'il donnait aux autorités
prussiennes, nous répondait que c'était très intéressant, mais qu'il ne
fallait pas oublier que l'unité des nations se resserre et se trempe par
la défaite et par le malheur. Ces raisons ont été déterminantes. On
subissait l'analogie de l'histoire de France et la doctrine de
l'évolution, cette évolution uniforme qui doit pousser tous les peuples,
toutes les races, par les mêmes voies, à la concentration. C'est à peu
près comme si l'on disait que l'évolution doit conduire la langue
allemande à devenir analytique au lieu d'être synthétique, à renoncer
aux mots composés et à ne plus rejeter à la fin des phrases les
participes et les infinitifs.
Ainsi a été conservée l'unité allemande. A Versailles, où elle avait vu
le jour en 1871, elle a été consacrée par les Alliés sous la présidence
d'un Français et la paix a été signée avec «l'Allemagne d'autre part».
Cela ne veut pas dire que l'unité allemande reste à l'abri des
accidents; nous avons même vu le séparatisme renaître sous des formes
nouvelles et encore timides à mesure que l'Allemagne réagissait contre
le socialisme et la révolution. Rien n'est fini peut-être, et la
fragilité de la paix laisse entrevoir plus d'une possibilité de
bouleversements dans l'Europe centrale. Ces bouleversements ne nous
seront pas nécessairement favorables et ils nous exposeront à de
nouveaux dangers, ils exigeront de nous de nouveaux efforts. Un
rendez-vous à une autre fois est probablement donné à l'Allemagne et à
la France. Cette fois-là, il faudra que la politique française, ne soit
plus desservie par ses idées.
CHAPITRE IV
SOIXANTE MILLIONS D'ALLEMANDS DÉBITEURS DE QUARANTE MILLIONS DE FRANÇAIS
Le budget militaire de la France pour l'année 1920 égale à lui seul
l'ensemble de toutes nos dépenses pour les exercices antérieurs à 1914,
soit environ cinq milliards. Quant à la nouvelle constitution de
l'armée, le ministre de la Guerre n'a pu promettre mieux qu'un retour au
service de deux ans. Tous les hommes valides resteront mobilisables
jusqu'à la cinquantaine. Pourquoi, l'Allemagne étant battue, cette
lourde charge, ce dur effort? Parce que, selon les paroles du ministre,
M. André Lefèvre, «l'Allemagne n'accepte pas sa défaite». Mais pourquoi
ne l'accepte-t-elle pas? Pourquoi l'idée d'une revanche allemande
est-elle si peu absurde que nous soyons obligés de revenir au régime de
la paix armée? Quelles sont donc les forces et les influences qui vont
déterminer la nature des rapports dans lesquels la France et l'Allemagne
vivront à l'avenir?
Au point de vue purement humain, il est normal et naturel qu'une guerre
décisive, surtout quand elle a été une guerre de peuple à peuple, laisse
au vaincu du ressentiment contre le vainqueur, tandis que le vainqueur,
satisfait, ne comprend pas que le vaincu lui garde rancune. Telle a été,
grossièrement résumée, l'histoire des relations franco-allemandes de
1871 à 1914. Cette histoire a été, si l'on veut, celle d'un énorme
malentendu, mais d'un malentendu qui était fatal de la part des
Allemands. Elle s'est terminée d'une manière qui, dans la suite des
siècles, enchantera également les moralistes vertueux et les moralistes
railleurs. Les vainqueurs de Sedan ont, d'eux-mêmes, remis en question
leur victoire. Bismarck leur avait pourtant assez répété de sages
conseils qu'il résumait par le précepte: _Quieta non movere_. A défaut
de Bismarck, le bon sens indiquait (et c'est ce qui empêchait certains
Français de croire à la possibilité de la guerre) que l'Allemagne devait
éviter de casser quoi que ce fût dans une Europe formée à sa convenance,
d'attenter à un état de choses dont elle était l'unique bénéficiaire, et
au maintien duquel elle était la plus intéressée. L'Empire allemand
aurait dû être conservateur. C'est lui qui s'est chargé de tout
renverser. A quoi cette formidable erreur a-t-elle tenu?
Les Allemands vantent la méthode objective. C'est sans doute parce
qu'ils sont les plus subjectifs des hommes. On peut dire que, de la paix
de Francfort à la déclaration de la grande guerre, l'attitude de
l'Allemagne vis-à-vis de la France a été un cas d'inintelligence
remarquable. Du commencement à la fin, elle s'est trompée sur le peuple
français. Munis d'un service de renseignements perfectionné, les
Allemands n'oubliaient de regarder qu'une chose: celle que tout le monde
pouvait voir sans espions. Un de leurs plus célèbres caricaturistes a
laissé, il y a déjà longtemps, ce portrait du «psychologue». Sur la
route, le psychologue passe. Dans le jardin d'une maison de campagne,
une famille est réunie et, ce qu'elle fait, tout le monde le voit du
dehors. Mais le psychologue s'approche, il colle son oeil au trou de la
serrure et il observe studieusement.