Bubna s'était remis en route, et elles étaient sincères, car à ce
moment l'Autriche n'avait pas encore entendu parler d'arrangement
direct entre la Russie et la France, elle n'avait donc ni
mécontentement, ni raison particulière de se hâter, et elle offrait
ces conditions parce qu'elle était assurée de les faire agréer à la
Russie et à la Prusse par la seule menace de s'unir à Napoléon. M. de
Bubna ayant fait diligence, était arrivé le 30 mai à Liegnitz, auprès
de M. de Bassano, et avait longuement exposé les propositions qu'on
l'avait chargé de faire. Malgré la froideur de M. de Bassano, il les
avait exposées avec bonne foi, et avec la chaleur d'un homme qui
désirait réussir, pour son pays d'abord, et aussi pour sa gloire
personnelle. M. de Bassano rendit compte sur-le-champ, et par écrit,
de cette conférence à Napoléon, sans dire un seul mot pour appuyer ou
combattre des propositions dont le rejet est le plus grand malheur qui
soit jamais advenu à la France.
[En marge: Napoléon obligé de se prononcer sur les propositions de
l'Autriche, se résout à l'armistice, pour gagner deux mois, et se
mettre en mesure par ses derniers préparatifs de ne subir aucune
condition.]
Certes une pareille nouvelle aurait dû sembler bien bonne à Napoléon,
car il dépendait de lui de terminer sa longue lutte avec l'Europe, et
de la terminer en obtenant un empire magnifique, en obtenant surtout
la paix maritime, qui par l'effet qu'elle devait produire aurait
couvert bien suffisamment le sacrifice de Hambourg et de la
Confédération du Rhin. Malheureusement cette communication l'irrita au
lieu de le satisfaire. Il y vit la résolution de l'Autriche
d'intervenir immédiatement, ce qui était vrai, et de ne pas laisser
prolonger les hostilités sans imposer son arbitrage. Or il fallait, ou
qu'il consentît à des conditions dont il ne voulait à aucun prix, même
modifiées, ou qu'il courût la chance d'avoir à l'instant même
l'Autriche sur les bras, et il ne pouvait être en mesure de faire face
à ce nouvel ennemi que sous deux mois. Ce fut donc le coup d'éperon
qui le décida à céder sur quelques points contestés de l'armistice. Au
lieu d'être accommodant avec l'Autriche qui lui demandait des
sacrifices définitifs, il le devint avec la Prusse et la Russie qui
n'exigeaient que des sacrifices provisoires. Il écrivit à M. de
Bassano en chiffres: Gagnez du temps, ne vous expliquez pas avec M. de
Bubna, emmenez-le avec vous à Dresde, et retardez le moment où nous
serons obligés d'accepter ou de refuser les propositions
autrichiennes. Je vais conclure l'armistice, et alors le temps dont
j'ai besoin sera tout gagné. Si pourtant on persiste à exiger pour la
conclusion de cet armistice des conditions qui ne me conviennent pas,
je vous fournirai des thèmes pour prolonger les pourparlers avec M. de
Bubna, et pour me ménager les quelques jours qu'il me faudrait pour
rejeter les coalisés loin du territoire de l'Autriche.--
Dans le moment, pour son malheur et le nôtre, Napoléon venait de
recevoir la nouvelle que le maréchal Davout était aux portes de
Hambourg, et serait certainement entré dans cette ville le 1er juin.
On était au 3; il imagina donc de résoudre la difficulté de Hambourg,
en disant dans l'armistice que relativement aux provinces anséatiques,
on accepterait ce que le sort des armes aurait décidé le 8 juin à
minuit. Quant à Breslau, il accorda qu'on laisserait entre les deux
armées un terrain neutre d'une dizaine de lieues, lequel comprendrait
Breslau, et quant à la durée de l'armistice, qu'elle s'étendrait
jusqu'au 20 juillet, avec six jours de délai entre la dénonciation de
l'armistice et la reprise des hostilités, ce qui conduirait jusqu'au
26 juillet, et ferait près de deux mois. Il envoya ces conditions,
avec injonction de rompre à l'instant même si elles n'étaient pas
admises.
[En marge: Signature de l'armistice de Pleiswitz le 4 juin.]
M. de Caulaincourt les ayant présentées le 4 juin, les commissaires,
qui avaient ordre de céder si Breslau ne restait pas dans les mains de
Napoléon, cédèrent en effet, et cet armistice funeste, qui a été l'un
des plus grands malheurs de Napoléon, fut signé le 4 juin. Il fut
convenu qu'on adopterait pour ligne de démarcation entre les deux
armées la Katzbach, afin de laisser Breslau en dehors comme neutre;
qu'après la Katzbach on prendrait l'Oder, ce qui nous assurait la
basse Silésie pour y stationner et y vivre; après l'Oder, l'ancienne
frontière qui avait toujours séparé la Saxe de la Prusse, ce qui
laissait en notre possession tous les États de la Saxe; enfin la ligne
de l'Elbe, depuis Wittenberg jusqu'à la mer, sauf ce qui serait advenu
des villes anséatiques. Il fut stipulé en outre que les garnisons
bloquées de la Vistule et de l'Oder seraient successivement
approvisionnées à prix d'argent. On apprit le jour même que Hambourg
et les villes anséatiques étaient rentrées dans les mains du maréchal
Davout, ce qui nous en assurait l'occupation pendant la suspension
d'armes.
[En marge: Caractère de ce funeste armistice.]
[En marge: Fin de la première campagne de Saxe, dite campagne du
printemps.]
Tel fut ce déplorable armistice, qu'il fallait certainement accepter
si on voulait la paix, mais rejeter absolument si on ne la voulait
point, car il valait mieux dans ce cas achever sur-le-champ la ruine
des coalisés, et que Napoléon au contraire accepta justement parce
qu'il était opposé à cette paix, et qu'il désirait se procurer deux
mois pour achever ses armements, et être en mesure de refuser les
conditions de l'Autriche[20]. Cette faute, qui procédait de toutes
les autres, et les résumait à elle seule, faisait partie de cette
suite fatale de résolutions follement ambitieuses, qui devaient
précipiter la fin de son règne. Elle causa cependant, excepté chez les
Prussiens, une fausse et universelle joie dans toute l'Europe, parce
qu'elle avait une forte apparence de paix. Napoléon, en faisant entrer
son armée dans ses cantonnements, décréta la construction d'un
monument placé au sommet des Alpes, et qui porterait ces mots:
NAPOLÉON AU PEUPLE FRANÇAIS, EN MÉMOIRE DE SES GÉNÉREUX EFFORTS CONTRE
LA COALITION DE 1813.--Cette idée avait bien toute la grandeur de son
génie; mais, pour ce peuple français et même pour lui, il eût mieux
valu envoyer à Paris un traité de paix stipulant l'abandon de la
Confédération du Rhin, de Hambourg, de l'Illyrie, de l'Espagne, avec
ces mots: SACRIFICES DE NAPOLÉON AU PEUPLE FRANÇAIS.--Napoléon fût
demeuré un personnage non pas plus poétique, mais plus véritablement
grand, et ce noble peuple n'eût pas perdu le fruit de son sang le plus
pur versé pendant vingt années.
[Note 20: Nous n'en sommes point réduits aux conjectures relativement
aux motifs de ce fameux armistice si justement blâmé comme une grande
faute politique et militaire, puisqu'il donna le temps de se sauver
aux coalisés réduits aux abois. Jusqu'ici on avait prêté à Napoléon
les motifs les plus ridicules, et qui n'étaient conformes ni à son
caractère ni à son génie. Mais, heureusement pour l'histoire, il
écrivit au prince Eugène, à M. de Bassano, au ministre de la guerre,
les raisons qui le décidèrent, et on y voit que, forcé de s'expliquer
avec l'Autriche sous quelques jours, et exposé dès lors à avoir cette
puissance immédiatement sur les bras, il signa l'armistice pour gagner
deux mois, temps nécessaire à la seconde série de ses armements. Dans
ce cas, on peut dire que la faute de l'armistice ne fut autre que
celle même de ne vouloir pas consentir aux conditions de l'Autriche.]
FIN DU LIVRE QUARANTE-HUITIÈME
ET DU QUINZIÈME VOLUME.
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES
DANS LE TOME QUINZIÈME.
LIVRE QUARANTE-SIXIÈME.
WASHINGTON ET SALAMANQUE.
Événements qui se passaient en Europe pendant l'expédition de
Russie. -- Situation difficile de l'Angleterre; détresse croissante
du commerce et des classes ouvrières; désir général de la paix.
-- Assassinat de M. Perceval, principal membre du cabinet
britannique. -- Sans la guerre de Russie, cette mort, quoique
purement accidentelle, aurait pu devenir l'occasion d'un
changement politique. -- À tous les maux qui résultent pour
l'Angleterre du blocus continental s'ajoute le danger d'une
guerre imminente avec l'Union américaine. -- Où en étaient
restées les questions de droit maritime entre l'Europe et
l'Amérique. -- Renonciation de la part des Américains au système
de _non-intercourse_, en faveur des puissances qui leur
restitueront les légitimes droits de la neutralité. -- Saisissant
cette occasion, Napoléon promet de révoquer les décrets de Berlin
et de Milan, si l'Amérique obtient le rappel des _ordres du
conseil_, ou si à défaut elle fait respecter son pavillon. --
L'Amérique accepte cette proposition avec empressement. --
Négociation qui dure plus d'une année pour obtenir de
l'Angleterre la révocation des _ordres du conseil_. -- Entêtement
de l'Angleterre dans son système, et refus des propositions
américaines, fondé sur ce que la révocation des décrets de Berlin
et de Milan n'est pas sincère. -- Puériles contestations de la
diplomatie britannique sur ce sujet. -- Napoléon ne se bornant
plus à une simple promesse de révocation, rend le décret du 28
avril 1811, par lequel les décrets de Berlin et de Milan sont,
par rapport à l'Amérique, révoqués purement et simplement. --
L'Angleterre contestant encore un fait devenu évident, les
Américains sont disposés à lui déclarer la guerre. -- Dernières
hésitations de leur part dues aux procédés malentendus de
Napoléon, et aux dispositions des divers partis en Amérique. --
État de ces partis. -- Fédéralistes et républicains. -- Le
président Maddisson. -- La guerre résolue d'abord pour 1811 est
remise à 1812. -- Les violences redoublées de l'Angleterre, et
surtout la _presse_ exercée sur les matelots américains, décident
enfin le gouvernement de l'Union. -- Le président Maddisson
propose une suite de mesures militaires. -- Vive agitation dans
le congrès, et déclaration de guerre à l'Angleterre. --
Importance de cet événement, et conséquences qu'il aurait pu
avoir sans le désastre de Russie et sans les événements
d'Espagne. -- État de la guerre dans la Péninsule. -- Dégoût
croissant de Napoléon pour cette guerre. -- Situation dans
laquelle il avait laissé les choses en partant pour la Russie, et
résolution qu'il avait prise de déférer le commandement en chef
au roi Joseph. -- Comment ce commandement avait été accepté dans
les diverses armées qui occupaient la Péninsule. -- État des
armées du Nord, de Portugal, du Centre, d'Andalousie et d'Aragon.
-- Résistance à l'autorité de Joseph dans tous les états-majors,
excepté dans celui de l'armée de Portugal, qui avait besoin de
lui. -- Projets de lord Wellington, évidemment dirigés contre
l'armée de Portugal. -- Joseph, éclairé par le maréchal Jourdan,
son major général, discerne parfaitement le danger dont on est
menacé, et le signale aux deux armées du Nord et d'Andalousie,
qui sont seules en mesure de secourir efficacement l'armée de
Portugal. -- Refus des généraux Dorsenne et Caffarelli, qui sont
successivement appelés à commander l'armée du Nord. -- Refus du
maréchal Soult, commandant en Andalousie, et ses longues
contestations avec Joseph. -- Situation grave et difficile de
l'armée de Portugal, placée sous l'autorité du maréchal Marmont.
-- Opérations préliminaires de lord Wellington au printemps de
1812. -- Voulant empêcher les armées d'Andalousie et de Portugal
de se porter secours l'une à l'autre, il exécute une surprise
contre les ouvrages du pont d'Almaraz sur le Tage. -- Enlèvement
et destruction de ces ouvrages par le général Hill les 18 et 19
mai. -- Après ce coup hardi, lord Wellington passe l'Aguéda dans
les premiers jours de juin. -- Sa marche vers Salamanque. --
Retraite du maréchal Marmont sur la Tormès. -- Attaque et prise
des forts de Salamanque. -- Retraite du maréchal Marmont derrière
le Douro. -- Situation et force des deux armées en présence. --
Le maréchal Marmont, après avoir appelé à lui la division des
Asturies, et réuni environ quarante mille hommes, n'attendant
plus de secours ni de l'armée du Nord, ni de celle d'Andalousie,
ni même de celle du Centre, se décide à repasser le Douro, afin
de forcer les Anglais à rétrograder. -- Il espère les éloigner
par ses manoeuvres, sans être exposé à leur livrer bataille. --
Passage du Douro, marche heureuse sur la Tormès, et retraite des
Anglais sous Salamanque, à la position des Arapiles. -- Le
maréchal Marmont essaye de manoeuvrer encore autour de la
position des Arapiles, afin d'obliger lord Wellington à rentrer
en Portugal. -- Au milieu de ces mouvements hasardés, les deux
armées s'abordent, et en viennent aux mains. -- Bataille de
Salamanque, livrée et perdue le 22 juillet. -- Le maréchal
Marmont, gravement blessé, est remplacé par le général Clausel.
-- Funestes conséquences de cette bataille. -- Pendant qu'on la
livrait, le roi Joseph, qui n'avait pu décider les diverses
armées à secourir celle de Portugal, avait pris le parti de la
secourir lui-même, mais sans l'en avertir à temps. -- Inutile
marche de Joseph sur Salamanque à la tête d'une force de treize à
quatorze mille hommes. -- Il passe quelques jours au delà du
Guadarrama, afin de ralentir les progrès de lord Wellington, et
de dégager l'armée de Portugal vivement poursuivie. -- Grâce à sa
présence et à la vigueur du général Clausel, on sauve les débris
de l'armée de Portugal qu'on recueille aux environs de
Valladolid. -- État moral et matériel de cette armée, toujours
malheureuse malgré sa vaillance. -- Profond chagrin de Joseph
menacé d'avoir bientôt les Anglais dans sa capitale. -- N'ayant
plus d'autre ressource, il ordonne, d'après le conseil du
maréchal Jourdan, l'évacuation de l'Andalousie. -- Ses ordres
impératifs au maréchal Soult. -- Après avoir poursuivi quelques
jours l'armée de Portugal, lord Wellington, ne résistant pas au
désir de faire à Madrid une entrée triomphale, abandonne la
poursuite de cette armée, et pénètre dans Madrid le 12 août. --
Joseph, obligé d'évacuer sa capitale, se retire vers la Manche,
et, désespérant d'être rejoint à temps par l'armée d'Andalousie,
se réfugie à Valence. -- Horribles souffrances de l'armée du
Centre et des familles fugitives qu'elle traîne à sa suite. --
Elle trouve heureusement bon accueil et abondance de toutes
choses auprès du maréchal Suchet. -- Le maréchal Soult, averti
par Joseph de sa retraite sur Valence, se décide enfin à évacuer
l'Andalousie, et prend la route de Murcie pour se rendre à
Valence. -- Dépêches qu'il adresse à Napoléon afin d'expliquer sa
conduite. -- Hasard qui fait tomber ces dépêches dans les mains
de Joseph. -- Irritation de Joseph. -- Son entrevue avec le
maréchal Soult à Fuente de Higuera le 3 octobre. -- Conférence
avec les trois maréchaux Jourdan, Soult et Suchet sur le plan de
campagne à suivre pour reconquérir Madrid, et rejeter les Anglais
en Portugal. -- Avis des trois maréchaux. -- Sagesse du plan
proposé par le maréchal Jourdan, et adoption de ce plan. -- Les
deux armées d'Andalousie et du Centre réunies marchent sur Madrid
vers la fin d'octobre. -- Temps perdu par lord Wellington à
Madrid; sa tardive apparition devant Burgos. -- Belle résistance
de la garnison de Burgos. -- L'armée de Portugal renforcée oblige
lord Wellington à lever le siége de Burgos. -- Alarmé de la
concentration de forces dont il est menacé, lord Wellington se
retire de nouveau sous les murs de Salamanque, et y prend
position. -- Pendant ce temps Joseph, arrivé sur le Tage avec les
armées du Centre et d'Andalousie réunies, chasse devant lui le
général Hill, l'expulse de Madrid, rentre dans cette capitale le
2 novembre, et en part immédiatement pour se mettre à la
poursuite des Anglais. -- Son arrivée le 6 novembre au delà du
Guadarrama. -- L'armée de Portugal, qui s'était arrêtée sur les
bords du Douro, se joint à lui. -- Réunion de plus de
quatre-vingt mille Français, les meilleurs soldats de l'Europe,
devant lord Wellington à Salamanque. -- Heureuse occasion de
venger nos malheurs. -- Plan d'attaque, proposé par le maréchal
Jourdan, approuvé par tous les généraux et refusé par le maréchal
Soult. -- Joseph, craignant qu'un plan désapprouvé par le général
de la principale armée ne soit mal exécuté, renonce au plan du
maréchal Jourdan, et laisse au maréchal Soult le choix et la
responsabilité de la conduite à tenir. -- Le maréchal Soult passe
la Tormès à un autre point que celui qu'indiquait le maréchal
Jourdan, et voit s'échapper l'armée anglaise. -- Lord Wellington
n'ayant que quarante mille Anglais et tout au plus vingt mille
Portugais et Espagnols, enveloppé par plus de quatre-vingt mille
Français, réussit à se retirer sain et sauf en Portugal. -- Juste
mécontentement des trois armées françaises contre leurs chefs, et
leur entrée en cantonnements. -- Retour de Joseph à Madrid. --
Fâcheuses conséquences de cette campagne, qui, s'ajoutant au
désastre de Moscou, aggravent la situation de la France. -- Joie
en Europe, surtout en Allemagne, et soulèvement inouï des esprits
à l'aspect des malheurs imprévus de Napoléon. 1 à 150
LIVRE QUARANTE-SEPTIÈME.
LES COHORTES.