On a prétendu que ces mots de Duroc: _Je ne me reproche rien_,

faisaient allusion à quelques injustes reproches de Napoléon, qui dans

ses mouvements de vivacité n'épargnait pas même les hommes qu'il

estimait le plus. Mais il rendait pleine justice à son grand maréchal.

Duroc, né en Auvergne, d'une famille de gentilshommes militaires et

pauvres, avait été élevé dans les écoles de l'ancienne artillerie, et

avait les moeurs sévères, l'esprit arrêté de cette arme. Triste par

nature, sensé, discret, peu ambitieux, se défiant des prospérités

éblouissantes de l'Empire, il regrettait presque d'être attaché à un

char courant au travers des précipices, mais il n'avait pu s'empêcher

de le suivre, attiré par le génie de Napoléon, flatté de sa confiance,

comblé de ses bienfaits. Un homme sage, même en se défiant de la

fortune, ne sait pas toujours la repousser. Grand maréchal du palais,

ayant en quelque sorte l'inspection de toutes choses et de tout le

monde, Duroc ne manqua jamais d'informer Napoléon de ce qu'il fallait

qu'il sût, sans toutefois desservir ni calomnier personne, parce qu'il

voulait uniquement être utile, et jamais satisfaire ses antipathies ou

ses préférences. Il était le second ami sûr et vraiment dévoué que

Napoléon perdait dans l'espace de vingt jours. Aussi Napoléon était-il

profondément ému de cette perte. Sorti de la chaumière où l'on avait

placé Duroc mourant, il alla s'asseoir sur des fascines, assez près

des avant-postes. Il était là pensif, les mains étendues sur ses

genoux, les yeux humides, entendant à peine les coups de fusil des

tirailleurs, et ne sentant pas les caresses d'un chien appartenant à

un régiment de la garde, qui galopait souvent à côté de son cheval, et

qui en ce moment s'était posé devant lui pour lécher ses mains. Un

écuyer étant venu l'arracher à cette rêverie, il se leva brusquement,

et cacha ses larmes, pour n'être pas surpris dans cet état d'émotion.

Telle est la nature humaine, changeante, insaisissable dans ses

aspects divers, et ne pouvant être jugée avec sûreté que par Dieu

seul! Cet homme attendri sur le sort d'un blessé, avait fait mutiler

plus de quatre-vingt mille hommes depuis un mois, plus de deux

millions depuis dix-huit ans, et allait en faire déchirer encore par

les boulets quelques centaines de mille!

Napoléon ordonna sur-le-champ une cérémonie publique, où seraient

prononcés solennellement les éloges funèbres des maréchaux Bessières

et Duroc, par MM. Villemain et Victorin Fabre.--Je ne veux pas de

prêtres, écrivit-il le jour même à l'archichancelier Cambacérès, sans

doute sous l'influence de ses dernières querelles avec le clergé.--Il

transporta à la fille de Duroc le duché de Frioul, ainsi que tous les

dons qu'il avait accordés au père, et désigna M. le comte Molé pour

son tuteur.

[En marge: Arrivée le 25 mai sur le Bober.]

Mais telle est la guerre! On s'émeut un instant, puis, entraîné par

le torrent des événements, on court des funérailles de la veille à

celles du lendemain, s'excusant par l'oubli de soi-même de l'oubli

d'autrui. Le lendemain 23 mai on entra à Gorlitz, et on franchit la

Neiss. Le 24 on franchit la Queiss, et le 25, le Bober. Les coalisés

s'étaient séparés en deux colonnes, l'une à notre droite, composée des

troupes de Miloradovitch et de la garde russe, l'autre à notre gauche,

composée des Prussiens et de Barclay de Tolly, distribution

correspondant à celle qu'ils présentaient sur le champ de bataille de

Bautzen. Napoléon les suivit toutes deux. Une colonne formée des corps

de Bertrand et de Marmont marcha sur la droite par Gorlitz, Lauban,

Goldberg, Schweidnitz, en suivant le pied des montagnes. Une autre

comprenant les corps de Reynier, de Lauriston, de Ney, la garde, et le

quartier impérial, marcha au centre par Gorlitz, Bunzlau, Haynau,

Liegnitz, Breslau. Sur notre gauche, le duc de Bellune, précédé de la

cavalerie du général Sébastiani, se dirigea vers l'Oder pour débloquer

Glogau. Nous étions en pleine Silésie, dans de riches campagnes, sur

le territoire du roi de Prusse, que nous n'avions d'autre raison de

ménager que celle d'économiser pour nous-mêmes les ressources du pays.

Napoléon ordonna la plus sévère discipline, par prévoyance d'abord, et

ensuite pour faire avec les Russes un contraste qui fût de nature à

frapper les Allemands.

[En marge: La division Maison est surprise à Haynau.]

À Haynau la division Maison, la meilleure du corps de Lauriston,

essuya une surprise fâcheuse, et même assez meurtrière. Les coalisés

se sentant vivement poursuivis, et voulant nous rendre moins

pressants, imaginèrent de nous tendre un piége qui nous coûtât un peu

cher, et le combinèrent avec beaucoup d'art. Dans la plaine de Haynau,

où il y avait place pour une nombreuse cavalerie, et où l'on pénétrait

après avoir traversé un village, on cacha sur le côté, et hors de vue,

cinq ou six régiments de grosse cavalerie, puis on nous montra sur la

route directe une espèce d'arrière-garde qui se retirait négligemment.

Le général Maison ayant conçu quelques craintes s'avançait avec

précaution; mais le maréchal Ney, stimulé par les reproches de

Napoléon, qui se plaignait sans cesse de ne pas faire de prisonniers,

poussa le général Maison en avant, et se mettant à ses côtés, voulut

déboucher vivement dans la plaine. Ils n'avaient pas plutôt franchi le

défilé du village, qu'on vit sur la droite un moulin en flammes, et à

ce signal (convenu par les ennemis) une innombrable cavalerie fondit

sur notre infanterie avant qu'elle eût le temps de se former en carré.

La déroute fut grande, malgré tous les efforts du maréchal Ney et du

général Maison. On perdit trois ou quatre pièces de canon, et un

millier d'hommes sabrés ou dispersés. Le maréchal Ney ne parvint que

très-difficilement à dégager sa personne, et le général Maison, après

des efforts inouïs, réussit enfin à rallier sa division, mais l'âme

dévorée de chagrin, et consentant avec peine à survivre à un accident

qui était quant à lui parfaitement immérité. Les Prussiens payèrent

cette aventure, bonne pour eux, de la mort du colonel de Dolffs, le

meilleur de leurs officiers de cavalerie après Blucher, et commandant

chez eux la réserve de cette arme.

[En marge: Le général Sébastiani venge à Sprottau l'échec de la

division Maison.]

[En marge: Arrivée de l'armée française sur l'Oder, et déblocus de

Glogau.]

Le lendemain le général Sébastiani, qui marchait en tête du corps du

duc de Bellune vers Glogau, vengea dans les environs de Sprottau

l'échec du général Maison, en prenant un immense parc d'artillerie et

500 prisonniers. Ce sont là les alternatives quotidiennes de la

guerre; mais ces sortes d'escarmouches étaient en ce moment de peu de

conséquence. On arriva le 27 sur la Katzbach, à Liegnitz, et notre

corps de gauche, parvenu sur l'Oder, débloqua Glogau. Notre garnison,

investie depuis cinq mois, se jeta pleine de joie dans les bras de ses

libérateurs. Le général Lauriston ayant de son côté joint l'Oder,

arrêta soixante bateaux de vivres et de munitions qui devaient servir

au siége de la place, et qui lui furent envoyés pour la ravitailler.

Le maréchal Ney n'avait plus qu'une marche à exécuter pour entrer à

Breslau.

[En marge: Suite donnée à la proposition d'armistice.]

[En marge: Lettre de M. de Stadion.]

On s'étonnera sans doute qu'il ne fût plus question d'armistice après

la lettre du général de Bubna à M. de Stadion, et après celle de M. de

Caulaincourt à M. de Nesselrode, l'une annonçant le projet

d'armistice, et l'autre offrant les moyens de le négocier

immédiatement. Mais, ainsi que nous l'avons déjà dit, on n'avait pas

voulu admettre M. de Caulaincourt, afin de ne donner d'ombrage ni aux

alliés qu'on avait déjà, c'est-à-dire aux Prussiens, ni à ceux qu'on

espérait, c'est-à-dire aux Autrichiens. On avait donc répondu que la

médiation de l'Autriche ayant été acceptée, M. de Caulaincourt devait

s'adresser à M. de Stadion, représentant de la puissance médiatrice.

Cette réponse, signée de M. de Nesselrode, et accompagnée d'ailleurs

des témoignages les plus flatteurs pour M. de Caulaincourt, fut

renfermée dans une lettre de M. de Stadion au prince Berthier, et

expédiée à ce dernier. Elle disait que d'après le renvoi qui venait de

lui être fait, M. de Stadion était prêt à s'aboucher avec M. de

Caulaincourt, et avec des commissaires tant russes que prussiens, pour

procéder sur-le-champ à la conclusion d'un armistice.

[En marge: Napoléon reçoit froidement cette lettre.]

Cette double réponse, différée jusqu'au lendemain de la bataille, fut

envoyée le 22 mai, et remise aux avant-postes français. Napoléon

l'ayant reçue, et voyant quel accueil on faisait à ses ouvertures,

n'avait pas cru devoir se presser avec des gens qui se montraient si

fiers, et répondit que lorsque les commissaires se présenteraient aux

avant-postes on les admettrait. Il avait ensuite continué sa marche,

et il était, comme on vient de le voir, arrivé à Liegnitz, à une ou

deux marches de Breslau.

[En marge: Agitation au camp des coalisés.]

[En marge: Barclay de Tolly, devenu général en chef, veut se retirer

en Pologne.]

Dans ce moment une vive agitation régnait parmi les coalisés. Malgré

un fol orgueil, provenant chez eux de ce qu'ils nous résistaient un

peu mieux qu'autrefois, ils commençaient à sentir les conséquences de

deux grandes défaites. Les officiers prussiens, presque tous membres

du _Tugend-Bund_, avaient une ardeur de sectaires, sectaires

d'ailleurs de la plus noble des causes, celle de leur patrie; mais les

troupes, dans lesquelles les jeunes soldats se trouvaient en assez

forte proportion, se ressentaient des batailles perdues et des

retraites rapides. Les Russes étaient beaucoup plus ébranlés que les

Prussiens. La guerre, de patriotique qu'elle avait été pour eux, étant

devenue purement politique depuis qu'ils avaient franchi la Pologne,

ils en supportaient les souffrances avec impatience. En outre

l'empereur Alexandre n'ayant pu refuser plus longtemps le commandement

à Barclay de Tolly, seul homme capable de l'exercer quoique

impopulaire parmi les soldats, celui-ci, avec l'ordinaire exactitude

de son esprit, avait cherché à remettre l'ordre dans son armée, et n'y

avait guère réussi au milieu de la confusion d'une retraite. Il

pensait et disait avec sa rudesse accoutumée, que l'armée russe allait

se dissoudre si on ne la ramenait en Pologne pour s'y refaire pendant

deux mois derrière la Vistule, et non-seulement il le disait, mais il

voulait agir en conséquence. Aussi avait-il fallu la volonté

formellement exprimée d'Alexandre pour lui faire abandonner la route

de Breslau, celle qui menait directement en Pologne, et l'obliger à

prendre celle de Schweidnitz. C'est là qu'on espérait s'arrêter, dans

le fameux camp de Bunzelwitz, si longtemps occupé par Frédéric le

Grand, et dans le voisinage de l'Autriche, voisinage toujours

fortement recommandé par les diplomates de la coalition. Barclay de

Tolly avait obéi, en déclarant toutefois cette conduite politique

peut-être, mais très-peu militaire, et laissant craindre une

opposition, opiniâtre à des ordres de la même nature, fussent-ils

donnés par l'empereur.

[En marge: Efforts qu'on fait pour retenir Barclay de Tolly.]

Les Allemands, et Alexandre lui-même, toujours infatué de son rôle de

libérateur de l'Europe, avaient envoyé à Barclay de Tolly M. de

Muffling, qui avait quelques titres à ses yeux, pour avoir défendu sa

conduite dans la journée du 21 mai et mis en grande évidence ses

dangers et ses services. M. de Muffling avait tâché de l'ébranler

dans ses résolutions, mais n'avait rien gagné sur l'inflexibilité de

son caractère, et pour réussir à le convaincre l'avait conduit au camp

de Bunzelwitz, afin de lui en montrer les avantages. Mais on avait

trouvé la place de Schweidnitz, qui était l'appui de ce camp, détruite

par les Français en 1807, et point relevée encore par les Prussiens en

1813, en outre la position de Bunzelwitz insignifiante comparativement

aux moyens dont disposaient les armées modernes. Barclay de Tolly

avait soutenu, et avec raison, que les armées coalisées ne tiendraient

pas quelques heures dans une position pareille, et qu'elles

sortiraient presque anéanties d'une nouvelle rencontre avec Napoléon.

Cette visite n'avait donc eu d'autre résultat que de confirmer le

général russe dans sa résolution de laisser les Prussiens en Silésie,

et d'aller refaire son armée en Pologne, sauf à revenir dans deux mois

sur l'Oder. Mais pendant ce temps la coalition pouvait être dissoute.

[En marge: Nécessité pour les coalisés de consentir à un armistice.]

[En marge: Envoi de commissaires aux avant-postes français.]

[En marge: Voyage de M. de Nesselrode à Vienne pour décider

l'Autriche.]

On reconnut bientôt après toutes ces conférences qu'il n'y avait

d'autre ressource que de donner suite à l'idée d'un armistice, déjà

mise en avant par la diplomatie des puissances belligérantes. On se

réunit chez les deux monarques alliés à Schweidnitz, et on tomba

d'accord sur la nécessité d'une suspension d'armes, comme unique moyen

d'échapper aux difficultés de la situation. Par malheur pour les

coalisés, les meneurs prussiens n'en voulaient pas. Le général

Gneisenau, membre du _Tugend-Bund_, homme de coeur et d'esprit, mais

ardent et irréfléchi, rempli des passions de ses compatriotes,

successeur du général Scharnhorst dans les fonctions de chef

d'état-major de Blucher, tenait tout haut contre le projet d'un

armistice un langage des plus violents, et qui pouvait être dangereux

avec des têtes aussi vives que celles des officiers prussiens.

Pourtant la nécessité de suspendre les hostilités était impérieuse, et

l'on convint d'envoyer des commissaires au quartier général français,

afin de négocier un armistice. En même temps on essaya d'agir sur les

esprits les plus exaltés, en leur promettant de ne poser les armes que

pour les reprendre bientôt, et lorsqu'on les aurait reprises, de ne

plus les quitter qu'après la destruction de l'ennemi commun. On ne

s'en tint pas à l'envoi des commissaires au quartier général. On fit

partir M. de Nesselrode pour Vienne. Il devait y exposer les dangers

que couraient les puissances belligérantes, l'impossibilité pour elles

de se tenir plus longtemps attachées à la Bohême, et, si le cabinet de

Vienne ne prenait immédiatement son parti, la vraisemblance d'une

retraite forcée en Pologne, laquelle entraînerait infailliblement la

dissolution de la coalition, et la perte pour l'Autriche d'une

occasion unique de sauver l'Europe et elle-même. Il était armé d'un

stimulant puissant, c'était la menace d'un arrangement direct de la

Russie avec la France, arrangement direct que l'empereur Alexandre

avait repoussé noblement, mais qu'il dépendait de lui de négocier en

quelques heures, car il n'avait pour cela qu'à laisser pénétrer M. de

Caulaincourt jusqu'à lui. Du reste la seule apparition de ce noble

personnage aux avant-postes avait agi déjà sur le cabinet autrichien,

et M. de Nesselrode en arrivant à Vienne devait trouver tout produit

l'effet qu'on attendait de cet argument. Pour seconder M. de

Nesselrode, M. de Stadion avait écrit de son côté, les Prussiens du

leur, et tous s'étaient servis de M. de Caulaincourt comme d'un

épouvantail qui devait amener le cabinet de Vienne à se décider tout

de suite.

[En marge: Arrivée des commissaires russe et prussien aux avant-postes

français.]

M. de Nesselrode partit donc pour la capitale de l'Autriche, tandis

que le général Kleist au nom des Prussiens, le général comte de

Schouvaloff au nom des Russes, se rendaient aux avant-postes français.

Ils y arrivèrent le 29 mai à dix heures du matin. Ils furent reçus par

le prince Berthier, qui en référa sur-le-champ à l'Empereur.

[En marge: Motifs de Napoléon pour accepter un armistice.]

[En marge: M. de Caulaincourt chargé de négocier l'armistice.]

Celui-ci était engagé par les réponses qu'il avait faites, et ne

pouvait pas refuser de négocier, bien qu'il eût intérêt à battre une

dernière fois les coalisés, et à les pousser en désordre sur la

Vistule, loin de l'Autriche, qui ne deviendrait certainement pas leur

alliée, s'ils étaient rejetés si loin d'elle. Pourtant l'état de sa

cavalerie, le désir d'avoir achevé la seconde série de ses armements,

afin de tenir tête même à l'Autriche, et de ne conclure que la paix

qu'il voudrait, l'espérance d'être prêt en deux mois, et de reprendre

alors ses opérations victorieuses après avoir échappé aux grandes

chaleurs de l'été, le disposaient assez à une suspension d'armes. Il

consentit donc au principe d'un armistice, parce qu'il était lié en

quelque sorte, parce que le refus aurait eu une signification trop peu

pacifique, et surtout parce qu'il se flattait d'avoir le temps de

redevenir par ses armements le maître des conditions de la paix. Mais

il entendait garder par les arrangements temporaires dont on allait

convenir la Silésie jusqu'à Breslau, et la basse Allemagne jusqu'à

l'Elbe, Hambourg et Lubeck compris, que ces villes fussent ou ne

fussent pas reconquises par les troupes françaises. De plus, il

voulait que l'interruption des opérations militaires durât deux mois

au moins, et que pendant toute la durée de cette interruption les

garnisons de ses places de l'Oder et de la Vistule ne mangeassent pas

leurs vivres, mais fussent ravitaillées à prix d'argent. M. de

Caulaincourt, l'épouvantail de l'Autriche, fut envoyé à Gebersdorf le

30 mai, entre les deux armées, afin de traiter sur les bases que nous

venons d'indiquer.

Il trouva les commissaires prussien et russe fort animés, affectant de

l'être encore plus qu'ils ne l'étaient, beaucoup trop orgueilleux pour

leur situation, fort polis toutefois envers l'ancien ambassadeur de

France en Russie. M. de Caulaincourt put voir aussi que le sentiment

d'une cause juste était d'un grand secours dans les défaites, et que

Napoléon aurait une violente lutte à soutenir, s'il persistait à ne

rien céder à l'Europe. Les commissaires se montrèrent presque fixés

sur les trois points qui suivent. Ils ne voulaient pas abandonner

pendant l'armistice Breslau, devenu la seconde capitale des Prussiens;

ils ne voulaient pas davantage nous concéder l'occupation de Hambourg,

car c'était établir d'avance un préjugé en faveur de la réunion

définitive des villes anséatiques à la France, et enfin ils

entendaient ne donner qu'une durée d'un mois à l'armistice. M. de

Caulaincourt eut sur ces trois points une conférence qui dura dix

heures, et parut n'avoir rien gagné après une discussion aussi longue.

Il en référa à l'Empereur, qui était à Neumarkt, aux portes de

Breslau, et avait eu la prudence, trop rare chez lui, de ne pas entrer

dans cette ville, afin de ne pas s'ôter la possibilité de la céder,

s'il en fallait faire le sacrifice. Il s'était contenté d'y envoyer un

détachement des troupes du maréchal Ney.

[En marge: Points contestés de l'armistice.]

Le ton, les exigences des commissaires alliés l'irritèrent

singulièrement[19]. Il leur fit répondre que l'armistice ne lui était

pas nécessaire, tandis que pour eux il était indispensable; que si on

voulait donner à cette suspension d'armes le caractère d'une

capitulation, il allait marcher en avant et les rejeter au delà de la

Vistule, qu'ils seraient battus une troisième fois, une quatrième,

aussi souvent, en un mot, qu'ils s'exposeraient à rencontrer l'armée

française; que si, avec une pareille conviction, il consentait à

s'arrêter, c'était pour rendre à l'Europe des espérances de paix dont

elle avait besoin, et n'être pas accusé d'avoir fait évanouir ces

espérances; qu'il voulait la moitié de la Silésie au moins, qu'il

n'abandonnerait pas Hambourg, et que quant à Breslau, s'il y

renonçait, ce serait pure complaisance de sa part, car il en était

maître. Toutefois il évita de s'expliquer d'une manière absolue à cet

égard, laissant entrevoir que Breslau serait l'équivalent de Hambourg.

Mais il fut péremptoire relativement à la durée de l'armistice, disant

que stipuler un mois pour traiter tant de matières si difficiles,

c'était tracer autour de lui le cercle de Popilius, qu'il était

habitué à y enfermer les autres, et pas du tout à y être enfermé

lui-même, et que voulant sérieusement d'un congrès, il demandait le

temps de le tenir, et de le faire aboutir à un résultat.--Par malheur

il ne le voulait pas franchement, et cherchait à se procurer le temps

d'armer, non celui de négocier.

[Note 19: Nous possédons aux archives toute la correspondance de

Napoléon avec M. de Caulaincourt pendant la négociation de cet

armistice, et c'est d'après cette correspondance elle-même que j'écris

ce récit.]

[En marge: Longues discussions.]

[En marge: Circonstance nouvelle qui influe sur la détermination de

Napoléon.]

Les commissaires se revirent, et se mirent à disputer sur ces divers

thèmes, au village de Pleiswitz, après avoir pris la précaution de

stipuler une suspension d'armes provisoire pendant la durée de ces

pourparlers. Les commissaires alliés tenaient toujours à leurs

prétentions, sans néanmoins se montrer invincibles, car ils avaient de

l'armistice un besoin impérieux. De son côté Napoléon venait

d'apprendre une nouvelle qui le disposait à être un peu plus

accommodant. M. de Bassano, récemment arrivé de Paris à Dresde,

s'était transporté à Liegnitz pour y reprendre ses fonctions

diplomatiques à la suite du quartier général, et à peine à Liegnitz il

y avait été rejoint par M. de Bubna revenant de Vienne, et apportant

des explications détaillées sur tous les points que Napoléon avait

traités avec lui à Dresde les 17 et 18 mai dernier. Voici ce que M. de

Bubna racontait de son voyage et de ses négociations.

[En marge: Retour de M. de Bubna au quartier général français avec les

propositions de l'Autriche modifiées.]

De retour à Vienne, il avait peint Napoléon comme plus débonnaire

encore qu'il ne l'avait trouvé, bien que Napoléon eût feint de se

montrer à lui plus accommodant qu'il ne voulait l'être. Il avait

surtout fait valoir sa disposition à recevoir les insurgés espagnols

dans un congrès, comme une concession inespérée, et mis un grand soin

à taire ses emportements contre M. de Metternich. Il n'avait parlé de

ces emportements qu'à M. de Narbonne. Ce rapport très-adroit avait

infiniment satisfait l'empereur François, et M. de Metternich, qui

désiraient l'un et l'autre sortir de cette situation sans la guerre.

De plus ils avaient été fort contents des lettres de Napoléon, et

avaient tenu un certain compte des répugnances qu'il avait manifestées

à l'égard de quelques-unes des conditions proposées. Sur la

dissolution du grand-duché de Varsovie, sur son démembrement au profit

de la Prusse, de la Russie, de l'Autriche, sur l'abandon de l'Illyrie

à cette dernière, ils avaient considéré Napoléon comme rendu,

quoiqu'il ne l'eût pas formellement dit à M. de Bubna. Mais puisque M.

de Bubna l'avait trouvé plus tenace sur la renonciation au protectorat

de la Confédération du Rhin, et sur la restitution des villes

anséatiques, l'empereur François et M. de Metternich s'étaient décidés

sur ces deux points à admettre quelques modifications, et ils avaient

imaginé les suivantes, qui étaient de nature à sauver ce que Napoléon

appelait son honneur. Les provinces anséatiques ne seraient restituées

pour reconstituer les villes libres de Lubeck, Brême et Hambourg, qu'à

la paix avec l'Angleterre. De plus la question de la Confédération du

Rhin serait renvoyée également à la paix générale, à celle qui

comprendrait toutes les puissances de l'univers, même l'Amérique. Si

on ne traitait dans le moment qu'avec la Russie, la Prusse et

l'Autriche, on ajournerait ces deux points. Si au contraire on

traitait avec tout le monde, Napoléon pourrait bien faire à la paix

universelle, qui comprenait la paix maritime et devait lui procurer

tant d'avantages et tant de lustre, le sacrifice des deux points

contestés.

On avait donc réexpédié sur-le-champ M. de Bubna pour le quartier

général français, avec ces deux modifications, qui étaient en effet

fort importantes, et l'empereur François avait adressé une nouvelle

lettre à Napoléon, dans laquelle, répondant à la prière que celui-ci

lui avait faite de soigner son honneur, il disait ces mots: Le jour où

je vous ai donné ma fille, votre honneur est devenu le mien. Ayez

confiance en moi, et je ne vous demanderai rien dont votre gloire ait

à souffrir.--À tous ces témoignages, M. de Bubna devait ajouter la

déclaration formelle que l'Autriche n'était encore engagée avec

personne, et que si Napoléon acceptait les conditions de paix ainsi

modifiées, elle était prête à se lier avec lui par de nouveaux

articles joints au traité d'alliance du 14 mars 1812.

[Date en marge: Juin 1813.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 15 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 43 / 45 段