mamelons occupés par Blucher, et les étangs qui longeaient le pied de
ces mamelons, devant lui le moulin à vent où était établi Barclay de
Tolly, et à gauche les bords marécageux du Bloesaer-Wasser. Il marcha
directement et résolûment sur le moulin à vent. À droite il détacha
vers Pliskowitz l'une des trois divisions du corps de Lauriston, celle
que commandait le général Maison, pour essayer de gravir les mamelons
qui étaient couverts d'artillerie et d'uniformes prussiens. À gauche
il dirigea les deux autres divisions du général Lauriston sous ce
général lui-même, pour passer le Bloesaer-Wasser au-dessous de Gleine,
et déborder ainsi la position de l'ennemi.
[En marge: Ce maréchal attaque et enlève la position de Barclay de
Tolly au moulin à vent.]
En mouvement dès le matin, ayant passé la Sprée à Klix de très-bonne
heure, il aborda également de très-bonne heure la position occupée par
Barclay de Tolly. Ce dernier lui lança force boulets, car il avait
plus de canons que de soldats. Obligé en effet de garder une ligne
fort étendue, du pied des mamelons où était Blucher jusque vers les
vastes prairies que traversait le Bloesaer-Wasser, il n'avait au
moulin même que cinq à six mille hommes. Mais des boulets n'arrêtaient
pas le maréchal Ney. Il continua de s'avancer sur le moulin à vent, et
tout énergique qu'était Barclay de Tolly, parvint à le culbuter.
Barclay avait en ce moment à ses côtés M. de Muffling, qui avait tant
insisté pour attirer sur cette partie de la position l'attention
d'Alexandre, et, après l'avoir rendu témoin de sa résistance et de ses
périls, il le dépêcha auprès de Blucher pour demander du secours.
Craignant, s'il s'obstinait en avant du Bloesaer-Wasser, d'y être
refoulé en désordre, il le repassa à Gleine, et alla s'établir sur le
penchant des hauteurs qui remplissaient le fond du champ de bataille,
pour disputer aux Français les routes de Würschen et de Hochkirch, que
toute l'armée coalisée devait suivre en se retirant. Il y rencontra
les troupes de Lauriston qui vinrent le harceler, mais contre
lesquelles l'avantage des lieux lui permettait de se défendre.
[En marge: Ney emporte le village de Preititz sur les derrières de
Blucher.]
[En marge: Il s'arrête après s'être rendu maître de ce village.]
Ney après avoir enlevé le moulin à vent, remonta un peu à droite pour
prendre à revers les mamelons où il avait aperçu la masse des troupes
prussiennes, et se trouva devant le village de Preititz, qui était
situé sur le Bloesaer-Wasser, juste au point où ce ruisseau, après
avoir tourné derrière la position de Blucher, se redressait pour
déboucher dans la plaine. Il fit emporter ce village par la division
Souham, et, une fois là, commença de concevoir quelques doutes sur ce
qui lui restait à faire. Il apercevait bien dans le fond le clocher de
Hochkirch, but assigné à ses efforts; mais ayant devant lui des masses
profondes de cavalerie, auxquelles il n'avait qu'un peu de cavalerie
légère à opposer, ayant à gauche Barclay de Tolly dans une position
avantageuse, à droite les mamelons occupés par Blucher, séparé de
Napoléon par une distance de trois lieues, et par des collines
boisées, ce héros, qui éprouvait quelquefois, comme nous avons eu
déjà l'occasion de le dire, des hésitations d'esprit, jamais de coeur,
s'arrêta pour écouter le canon du reste de l'armée, et ne pas
s'engager trop vite.
Pendant ce temps arrivait le secours destiné à Barclay de Tolly, que
M. de Muffling avait eu beaucoup de peine à obtenir de l'incrédulité
de Blucher et de Gneisenau. Ces deux derniers en effet, lorsque M. de
Muffling parvint auprès d'eux, étaient occupés à débiter des harangues
patriotiques aux troupes prussiennes, à leur parler de ces Thermopyles
germaniques où l'on devait mourir, et ne voulaient pas croire qu'ils
fussent menacés d'être pris à revers. Pourtant sur les instances de M.
de Muffling, Blucher ordonna à quelques bataillons de Kleist, et à
deux de la garde royale de quitter ses derrières, et d'aller reprendre
Preititz.
[En marge: Les Prussiens recouvrent un moment le village de Preititz,
mais Ney le reprend aussitôt.]
[En marge: Beaux résultats qu'eût obtenus le maréchal Ney en marchant
sur Hochkirch.]
Effectivement ces bataillons rebroussèrent chemin, donnèrent tête
baissée sur Preititz, y trouvèrent la division Souham qui n'était pas
sur ses gardes, et lui enlevèrent ce village ainsi que le pont du
Bloesaer-Wasser. Ney, surpris de cette brusque attaque, revint à la
charge avec sa seconde division, passa à son tour sur le corps des
bataillons prussiens, et rentra dans le village de Preititz. Ce
village reconquis, il fallait marcher devant soi, rallier Lauriston
par la gauche, et suivi de Reynier tourner la position de Blucher,
recevoir en carré comme on l'avait fait tant de fois les masses de la
cavalerie prussienne, puis gravir les pentes que défendait Barclay de
Tolly, et aller couper les routes de Würschen et de Hochkirch, qui
devaient servir de retraite à l'aile droite des coalisés. On eût pris
là 25 mille Prussiens et 200 bouches à feu, et dissous la coalition.
Le général Jomini, chef d'état-major du corps de Ney, adressa de vives
instances à l'illustre maréchal pour qu'il en agît ainsi, mais
celui-ci voulut attendre que les détonations de l'artillerie, qui
venaient seulement de se faire entendre sur sa droite, fussent plus
prononcées et plus proches, et qu'il fût moins isolé sur ce champ de
bataille si vaste, si compliqué, dont il n'avait aucune connaissance.
[En marge: Événements au centre.]
Cependant il en avait fait assez pour rendre intenable la position de
l'ennemi. Napoléon, impatient de commencer l'attaque, mais ne cédant
jamais à ses impatiences sur le champ de bataille, n'avait ordonné le
feu de son côté que lorsqu'il avait jugé l'événement mûr. En effet le
général Bertrand, protégé par l'artillerie de la rive gauche de la
Sprée, avait gravi les escarpements de la rive droite, et était
parvenu à déboucher en face de Blucher. Celui-ci, adossé aux mamelons
boisés dont nous avons parlé, avait sa droite à ces mamelons, sa
gauche au Bloesaer-Wasser et au village de Kreckwitz, son infanterie à
ses deux ailes, sa cavalerie au milieu, et une longue ligne
d'artillerie sur son front. Le général Bertrand était venu se déployer
devant lui, la division Morand à gauche, la division wurtembergeoise à
droite, la division italienne en réserve. Entre la position du général
Bertrand et la ville de Bautzen se trouvaient Marmont, la garde et
Macdonald, souhaitant avec ardeur l'ordre d'entrer en action.
À peine le canon de Ney avait-il retenti sur les derrières de
Blucher, que Napoléon s'était empressé de donner le signal. Marmont
ayant outre son artillerie toute celle de la garde, avait ouvert un
feu effroyable sur les redoutes du centre qui étaient devant lui, puis
avait dirigé une partie de ce feu un peu obliquement sur Kreckwitz et
le flanc de Blucher, dont la position était ainsi devenue fort
difficile.
[En marge: Attaque directe du général Bertrand contre la position de
Blucher.]
[En marge: Blucher, ne pouvant appeler à lui toutes les forces qui
étaient nécessaires sur ses derrières, est obligé de battre en
retraite.]
Après quelques instants de cette canonnade, Bertrand se mettait en
mouvement pour aborder la ligne de Blucher, lorsqu'il vit la cavalerie
prussienne fondre sur lui au galop. Mais la division Morand la reçut
en carré, sans en être ébranlée, la repoussa à coups de fusil, puis se
porta en colonnes d'attaques sur Blucher. Pendant ce temps la division
wurtembergeoise s'avançait sur Kreckwitz qui était dans le coude du
Bloesaer-Wasser, sur le flanc des mamelons boisés. Le canon de Marmont
avait tellement ébranlé les troupes qui gardaient Kreckwitz, qu'un
bataillon wurtembergeois s'y élançant avec vigueur parvint à s'en
emparer. Blucher voyant son front menacé, attira à lui sa seconde
division, celle de Ziethen, et la porta en ligne pour l'opposer au
corps de Bertrand. Cette division trouva Morand très-ferme à son poste
et ne le fit point reculer, mais elle gagna du terrain sur la division
wurtembergeoise, et dépassant Kreckwitz enleva le bataillon qui
s'était emparé de ce village. Marmont alors redoubla son feu oblique
sur Kreckwitz, tandis que Morand, de la défensive passant à l'attaque,
fit plier la division Ziethen, et la poussa sur les mamelons qui
servaient d'appui à Blucher. Il aurait fallu en ce moment que Blucher
pût attirer à lui toute la garde royale prussienne, le corps de
Kleist et une partie des forces russes. Mais à toutes ses demandes de
secours on répondit que ces troupes étaient occupées à disputer
Preititz sur ses derrières, qu'elles l'avaient même perdu, et que s'il
ne se retirait bien vite, loin de s'obstiner à défendre la position
que tout à l'heure il appelait les Thermopyles de l'Allemagne, il
allait être pris avec son corps d'armée par le maréchal Ney. Devant
l'évidence de ce danger, que M. de Muffling eut quelque peine à lui
faire comprendre, il se décida, le désespoir au coeur, à battre en
retraite, ayant bonne envie de se plaindre de Barclay de Tolly, qui,
disait-il, n'avait pas protégé ses derrières, mais ne l'osant pas, et
s'en dédommageant par mille invectives contre l'état-major russe, qui
avait inutilement accumulé dans les montagnes des forces dont on
aurait eu grand besoin sur la droite des alliés. Blucher se retira
donc, et passa en vue de Preititz, tout près de Ney qui en était resté
maître. Par un bonheur inouï pour lui, tandis qu'il descendait de ces
mamelons, où il avait promis de résister à tous les efforts des
Français, et en descendait par Klein-Bautzen, Ney croyant plus prudent
de les faire évacuer avant de se porter sur Hochkirch, les gravissait
par Preititz, de sorte que Ney y montait d'un côté pendant que Blucher
en descendait de l'autre. Blucher put donc opérer sa retraite sans
fâcheuse rencontre, traversa les lignes de la cavalerie russe et
prussienne, qui était demeurée en bataille derrière lui pour le
recevoir, et dont le long déploiement avait tant imposé au maréchal
Ney.
[En marge: Les redoutes du centre enlevées par le corps de Marmont et
par la garde.]
[En marge: Oudinot un moment repoussé reprend l'offensive.]
[En marge: Gain définitif de la bataille.]
Mais la victoire n'en était pas moins assurée. Bertrand suivit Blucher
en retraite; Marmont avec son corps, Mortier avec la jeune garde,
voyant le mouvement rétrograde de l'ennemi, descendirent sur le bord
du Bloesaer-Wasser, le franchirent, et traversèrent la prairie inondée
qui s'étendait au pied des redoutes de Baschütz. La jeune garde les
escalada sans grand dommage, car le mouvement de retraite imprimé à la
droite des coalisés s'était communiqué au reste de leur armée. Ce
mouvement général vint à propos dégager Oudinot, qui, à notre droite,
assailli sur le Tronberg par toutes les forces de Miloradovitch, avait
été contraint de se replier et de prendre position en arrière, la
gauche à Rabitz, la droite à Grubtitz, où il avait trouvé l'appui de
l'intrépide Gérard, commandant la droite de Macdonald. Au bruit de la
victoire remportée sur toute cette immense ligne, Oudinot reprit
l'offensive contre les Russes qui se retiraient, et les poussa
vivement. Sur une étendue de trois lieues on se mit à poursuivre les
coalisés, mais faute d'un terrain propre à la cavalerie, faute aussi
d'en avoir assez, on ne put recueillir en fait de prisonniers et de
canons que les blessés et les pièces démontées, dont le nombre au
surplus était considérable, et suffisait pour donner un grand éclat à
cette victoire. Certes, si le maréchal Ney eût été cette fois aussi
téméraire qu'il était intrépide, et il faut reconnaître que sa
position, à la distance où il se trouvait de Napoléon, avait dû lui
inspirer de l'inquiétude, si l'heureuse audace des temps passés
l'avait animé, on aurait ramassé dans cette journée plus de trophées
qu'à Austerlitz, à Iéna ou à Friedland, car on aurait pris toute la
droite de l'armée ennemie, et notamment Blucher, notre adversaire le
plus ardent. Telle quelle, la victoire était des plus brillantes; elle
faisait tomber une position formidable, défendue par près de cent
mille hommes, et la dernière illusion des alliés, du moins pour cette
partie de la campagne. Ils ne pouvaient plus se flatter de nous fermer
le chemin de l'Oder; ils ne pouvaient plus surtout, à moins d'un
armistice immédiat, rester attachés au territoire de l'Autriche, et
par son territoire à sa politique.
[En marge: Résultats de la victoire de Bautzen.]
Quant aux pertes, bien qu'en aient dit depuis les écrivains allemands,
elles étaient moindres de notre côté que du côté des coalisés. Ceux-ci
ont avoué pour les deux journées une perte d'environ 15 mille hommes
en morts et blessés, et elle fut beaucoup plus considérable. La nôtre
ne pouvait pas, en s'en rapportant à des états fort précis, être
évaluée à plus de 13 mille hommes, en morts ou blessés, bien que nous
fussions les assaillants, et que notre tâche fût de beaucoup la plus
laborieuse. La situation des combattants explique cette différence. Le
maréchal Oudinot, le 21 au matin, occupait une position dominante que
les Russes avaient été obligés de lui enlever. Au centre les maréchaux
Macdonald et Marmont n'avaient eu, dans cette même journée du 21, qu'à
tirer du canon, sans être exposés à souffrir de la canonnade de
l'ennemi. Dans l'engagement du général Bertrand contre Blucher, la
situation était également difficile pour les deux adversaires, et le
général Blucher avait essuyé une horrible canonnade de flanc de la
part du maréchal Marmont. Enfin, du côté du maréchal Ney, l'action la
plus vive s'était passée au village de Preititz, qu'on s'était pris et
repris dans des conditions également meurtrières pour les deux
partis. Ce qui donna lieu à tous les faux bruits que répandirent les
coalisés, suivant leur usage, sur les pertes que nous avions
éprouvées, c'est qu'abandonnant le champ de bataille, ils nous
laissèrent leurs blessés, et que les habitants de la Lusace, touchés
du malheur de tant de victimes la plupart allemandes, se mirent à les
ramasser sur le champ de bataille, et à les porter les unes et les
autres dans de petites voitures de paysans, quelquefois dans de
simples brouettes, soit aux villes les plus prochaines, soit même
jusqu'à Dresde. Or, dans ces nombreuses victimes, il y avait autant de
blessés des coalisés que des nôtres. Sous un rapport seulement nous
eûmes à regretter quelques pertes que ne firent pas les coalisés, ce
fut sous le rapport des égarés. C'est le titre qu'on donne à ceux qui
ne se retrouvent ni parmi les blessés ni parmi les morts, et qui la
plupart du temps sont des déserteurs. Il y eut dans la division
italienne Peyri et dans les trois divisions allemandes qui servaient
dans les corps d'Oudinot, de Ney et de Bertrand, deux à trois mille
déserteurs, qui ayant à leur portée les montagnes de la Bohême,
allèrent s'y soustraire aux dangers d'une guerre qu'ils faisaient à
contre-coeur.
[En marge: Napoléon se décide à poursuivre l'ennemi l'épée dans les
reins.]
[En marge: Oudinot détaché sur Berlin.]
Au surplus la victoire, ici comme à Lutzen, allait se juger par ses
conséquences, sinon par ses trophées. Dès le lendemain matin 22 mai,
Napoléon voulut poursuivre l'ennemi l'épée dans les reins, le rejeter
au delà de l'Oder, et entrer en même temps dans cette ville de
Breslau, où s'était célébrée l'alliance de la Russie et de la Prusse,
et dans cette ville de Berlin, vraie capitale de ce qu'on appelait la
patrie germanique, où fermentaient les passions les plus violentes.
Tandis qu'il allait marcher en personne à la suite des souverains
battus, il se crut suffisamment fort pour se séparer de l'un de ses
corps, celui du maréchal Oudinot, qui avait le plus souffert dans les
journées des 20 et 21, qui avait besoin de trois ou quatre jours pour
se refaire, et qui était assez aguerri, assez vigoureusement conduit
pour qu'on le hasardât sur Berlin. Napoléon lui adjoignit huit
bataillons qui tenaient garnison à Magdebourg, et devaient y être
remplacés par la division Teste (celle des divisions de Marmont qui
était demeurée en Hesse); il y ajouta un millier de chevaux laissés à
Dresde, ce qui allait reporter ce corps à 23 ou 24 mille hommes, force
suffisante pour battre le général Bulow chargé de couvrir Berlin. Le
maréchal Oudinot devait aborder vivement le général Bulow, le rejeter
sur l'Oder, et s'avancer ensuite sur Berlin, tandis que Napoléon avec
la grande armée elle-même pousserait les coalisés sur Breslau.
[En marge: Combat de cavalerie dans les plaines de Reichenbach.]
[En marge: Mort de Duroc.]
Après un repos de quelques heures, Napoléon, le 22 mai au matin, donna
ses ordres, puis se porta en avant, se faisant précéder par les
généraux Reynier et Lauriston, qui n'avaient presque pas combattu la
veille, et par le maréchal Ney, qui marchait après eux. Il suivait
avec la garde, et avait derrière lui Marmont, Bertrand et Macdonald.
Il lui restait après les pertes des deux journées, après la séparation
du maréchal Oudinot, une force totale d'au moins 135 mille hommes, que
l'approche du duc de Bellune, arrivant avec ses bataillons
réorganisés, devait reporter à 150 mille. C'était plus qu'il n'en
fallait contre un ennemi qui ne comptait pas plus de 80 mille
combattants. Il partit donc le 22 au matin, et voulut assister de sa
personne à la poursuite, afin d'essayer lui-même sa cavalerie
réorganisée tout récemment. Les alliés se retiraient par la route de
Bautzen à Gorlitz. On fit route toute la journée par un temps beau,
mais extrêmement chaud, à travers un pays très-accidenté, ainsi qu'il
fallait s'y attendre en longeant le pied des plus hautes montagnes de
la Bohême. (Voir la carte nº 58.) Napoléon, faisant la guerre aux
avant-postes comme à vingt ans, dirigeait en personne les manoeuvres
de détail, avec une précision, une justesse de coup d'oeil
qu'admiraient tous ceux qui l'accompagnaient, et même des témoins
assez peu bienveillants, tels que les officiers d'état-major étrangers
obligés de le suivre en qualité d'alliés[18]. Arrivé près de
Reichenbach, on aperçut au fond d'un bassin assez ouvert une ligne de
hauteurs, sur laquelle l'infanterie ennemie opéra sa retraite, en
laissant derrière elle pour la protéger un rideau de cavalerie. Le
hardi Lefebvre-Desnoettes, à la tête des lanciers polonais et des
lanciers rouges de la garde, fondit sur la cavalerie ennemie avec sa
vigueur et sa dextérité accoutumées. Il la repoussa vivement, mais
bientôt il attira sur lui une masse de beaucoup supérieure à la
sienne. Napoléon, qui avait sous la main les douze mille cavaliers de
Latour-Maubourg, les lança sur l'ennemi, et la plaine de Reichenbach
nous resta, couverte d'un assez bon nombre de Russes et de Prussiens.
Malheureusement nous avions perdu un excellent officier de cavalerie,
le général Bruyère, vieux soldat d'Italie, dont un boulet avait
fracassé la cuisse. Malgré l'avantage de cette rencontre, Napoléon put
s'apercevoir que sa cavalerie, quoique mêlée d'anciens cavaliers
revenus de Russie, était réorganisée depuis trop peu de temps pour
valoir autant qu'autrefois. La plupart des chevaux étaient en effet
blessés ou fatigués. Il put voir aussi que des ennemis animés de
sentiments énergiques étaient plus difficiles à entamer dans une
retraite, que des ennemis démoralisés faisant la guerre sans passion,
comme ceux qu'il poursuivait après Austerlitz ou après Iéna. Néanmoins
il avait mené les coalisés fort vite depuis le matin, car vers la
chute du jour on avait déjà fait huit lieues au moins. Après le combat
de cavalerie livré dans la plaine, le général Reynier avec
l'infanterie saxonne occupa les hauteurs de Reichenbach, et on pouvait
le soir même aller encore coucher à Gorlitz. Mais à Gorlitz il aurait
fallu engager un combat d'arrière-garde, et Napoléon, jugeant que
c'était assez, résolut de terminer là les peines de cette journée, et
ordonna qu'on dressât sa tente sur le terrain qu'on occupait. Il
descendait de cheval, lorsque l'on entendit tout à coup pousser un
cri: Kirgener est mort!--En entendant ces mots Napoléon s'écria: La
fortune nous en veut bien aujourd'hui!--Mais au premier cri en succéda
bientôt un second: Duroc est mort!--Ce n'est pas possible, répondit
Napoléon, je viens de lui parler.--C'était non-seulement possible,
c'était vrai. Un boulet qui venait de frapper un arbre près de
Napoléon, avait en ricochant tué successivement le général Kirgener,
excellent officier du génie, puis Duroc lui-même, le grand maréchal du
palais.--Duroc, quelques minutes auparavant, atteint d'une tristesse
singulière, tristesse d'honnête homme, qui lui était assez ordinaire,
mais plus marquée ce jour-là, avait dit à M. de Caulaincourt: Mon ami,
observez-vous l'Empereur?... Il vient d'avoir des victoires après des
revers, et ce serait le cas de profiter de la leçon du malheur ...
Mais, vous le voyez, il n'est pas changé ... il est insatiable de
combats ... La fin de tout ceci ne saurait être heureuse!--À peine M.
de Caulaincourt avait-il par un signe de tête approbatif exprimé la
communauté de ses sentiments avec Duroc, que ce dernier avait
rencontré cette fin malheureuse qu'il prévoyait. La blessure de Duroc
était des plus douloureuses. Le boulet avait déchiré ses entrailles,
et on les avait enveloppées dans des compresses imbibées d'opium, pour
rendre ses derniers moments moins cruels, car on ne conservait aucune
espérance de le sauver.--Napoléon accourut, lui prit les mains,
l'appela son ami, lui parla d'une autre vie, où ils trouveraient le
terme de leurs travaux, et prononça ces paroles avec une sorte de
remords qu'il n'avouait pas, mais qu'il sentait au fond de son
coeur.--Duroc, avec émotion, le remercia de ces témoignages, lui
confia le sort de sa fille unique, lui souhaita de vivre, de vaincre
les ennemis de la France, et de se reposer ensuite dans une paix
nécessaire.--Quant à moi, lui dit-il, j'ai vécu en honnête homme, je
meurs en soldat, je ne me reproche rien ... je vous recommande encore
une fois ma fille.--Puis, Napoléon restant auprès de son lit, lui
tenant les mains, et demeurant comme plongé dans des réflexions
profondes, Duroc ajouta: Partez, Sire, partez ... Ce spectacle est
trop pénible pour vous.--Napoléon sortit en lui disant: Adieu, mon
ami, nous nous reverrons ... peut-être bientôt!...--
[Note 18: Entre autres le major saxon Odeleben, qui, attaché à
Napoléon comme officier d'état-major, a rendu compte des circonstances
les plus minutieuses de la campagne de Saxe.]
[En marge: Noble caractère du grand maréchal.]
[En marge: Douleur de Napoléon.]