En ce moment la division italienne Peyri, la seconde du corps de

Bertrand, avait été détachée dans la direction de Hoyerswerda, pour

tendre la main à Ney qui s'approchait. C'est Napoléon qui en avait

donné l'ordre, afin de tenir toujours ses corps en communication.

Malheureusement le général Peyri n'avait pas exécuté cette commission

délicate avec les précautions convenables. Il ne s'était éclairé ni

sur sa droite, par laquelle il pouvait se trouver en contact avec

l'armée ennemie, ni devant lui, sur la route où il devait rencontrer

Ney. Il tomba donc à l'improviste aux environs de Koenigswarta avec

les sept ou huit mille jeunes Italiens de sa division, au milieu des

quinze mille soldats aguerris de Barclay de Tolly, fut assailli,

enveloppé, se défendit bravement, mais aurait succombé, si le général

Kellermann (le fils du vieux duc de Valmy), arrivant sur la route de

Hoyerswerda avec la cavalerie de Ney, ne l'eût dégagé en chargeant les

Russes impétueusement. Le général Peyri perdit néanmoins près de deux

mille hommes en morts, blessés ou prisonniers, et trois pièces de

canon.

[En marge: Combat dans la même soirée entre Lauriston et les troupes

du général d'York.]

Au même instant le général prussien d'York, placé à la droite de

Barclay de Tolly, cherchait le corps de Ney, et venait se heurter non

pas à Ney lui-même, mais à son lieutenant Lauriston qui s'avançait

avec vingt mille hommes. C'est aux environs du village de Weissig

qu'il fit cette fâcheuse rencontre. Il se trouva en présence de la

première division de Lauriston, soutint contre elle un combat acharné,

mais y laissa plus de deux mille hommes, et fut contraint à se retirer

sur la Sprée, où il rejoignit le soir du 19 le corps russe de Barclay

de Tolly. La perte était peu de chose pour nous à cause de notre

supériorité numérique; elle avait de l'importance pour les coalisés,

car elle affaiblissait singulièrement un corps dont ils avaient grand

besoin pour la défense des positions qu'il s'agissait de nous

disputer.

Le soir du 19 chacun était revenu à son poste. Barclay de Tolly

s'était reporté vers l'extrême droite des coalisés; le général d'York,

réduit de 8 mille hommes à 6 mille très-fatigués, était retourné au

centre; Ney n'était plus qu'à quelques lieues du village de Klix, où

il devait franchir la Sprée; la division Peyri, ramassant ses débris,

s'était ralliée autour du général Bertrand du mieux qu'elle avait pu.

Ces combats, qui autrefois eussent été considérés comme des batailles,

n'étaient plus que les escarmouches de ces luttes gigantesques. Le

lendemain, 20 mai, Napoléon mesurant ce qu'il lui fallait de temps

pour forcer la première ligne, ne voulut commencer l'action qu'à midi,

afin que la nuit fût une limite obligée entre la première opération et

la seconde. On employa la matinée à préparer les ponts de chevalets,

et les bateaux nécessaires aux divers passages de la Sprée.

[En marge: Première bataille de Bautzen, dans la journée du 20 mai.]

[En marge: Le maréchal Oudinot force à droite le passage de la Sprée.]

À midi, placé de sa personne en face de Bautzen, Napoléon donna le

signal, et l'action commença par un feu général de nos tirailleurs qui

s'étaient dispersés le long de la Sprée, pour éloigner de ses bords

les tirailleurs de l'ennemi. À droite le maréchal Oudinot, se

conformant aux ordres qu'il avait reçus, s'approcha de la Sprée vers

le village de Sinkwitz avec la division Pactod. Deux colonnes

d'infanterie, descendant presque sans être aperçues dans le lit fort

encaissé de la rivière, passèrent l'une à gué, l'autre sur un pont de

chevalets, et cachées par l'escarpement de la rive droite,

débouchèrent sur cette rive avant que l'ennemi eût pu remarquer leur

présence. Mais arrivées de l'autre côté de la Sprée, elles se

trouvèrent en face des troupes russes, formant l'aile gauche des

coalisés. Cette aile gauche, placée sous les ordres de Miloradovitch,

se composait de l'ancien corps de Miloradovitch, de celui de

Wittgenstein, et de la division du prince Eugène de Wurtemberg. Les

deux brigades du général Pactod furent chargées immédiatement par

plusieurs colonnes d'infanterie, mais tinrent ferme, donnèrent le

temps à la division française Lorencez, la seconde du maréchal

Oudinot, de venir se placer sur leur droite, et finirent par rester

maîtresses du terrain qu'elles avaient envahi. Le maréchal Oudinot fit

passer à leur suite la division bavaroise, et avec ces trois divisions

réunies s'avança jusqu'au pied des montagnes de notre droite, surtout

de la principale, dite le Tronberg, et entreprit de la gravir sous le

feu de l'ennemi, la gauche au village de Jessnitz, la droite dans la

direction de Klein-Kunitz.

[En marge: Macdonald force ce passage au centre, et attaque Bautzen.]

Pendant que ces événements avaient lieu à notre droite, au centre le

maréchal Macdonald avec ses trois divisions abordait de front la ville

de Bautzen, en débutant par l'attaque du pont de pierre qui était

fortement barricadé, et gardé par de l'infanterie. Afin d'ébranler le

courage des défenseurs de ce pont, il fit descendre dans le lit de la

Sprée une colonne qui franchit la rivière sur quelques chevalets. Le

maréchal alors se jeta sur le pont de pierre, l'enleva sans

difficulté, et courut sur la ville qu'il enveloppa avec deux de ses

divisions. Avec sa troisième, celle du général Gérard, il prit soin

d'éloigner la division du prince Eugène de Wurtemberg qui paraissait

vouloir se porter au secours de Bautzen. En même temps il fit attaquer

les portes de la ville à coups de canon afin de les abattre, et de

pénétrer dans l'intérieur baïonnette baissée.

[En marge: Marmont franchit la Sprée au-dessous de Bautzen.]

[En marge: Bertrand franchit également la Sprée, mais est obligé de

remettre au lendemain son établissement sur les terrains élevés de la

rive droite.]

[En marge: À la chute du jour du 20 mai, toutes les positions de

l'ennemi sont enlevées, et la premiers bataille est complétement

gagnée.]

Un peu au-dessous de Bautzen, vis-à-vis de Nimschütz, le maréchal

Marmont avait également franchi la Sprée avec ses trois divisions, et

s'était porté sur le terrain qui lui était assigné, entre le centre et

la gauche de la position générale. Mais pour s'y établir il fallait

enlever le village de Burk, défendu par le général prussien Kleist,

officier aussi habile que vigoureux. Le maréchal Marmont, avec les

divisions Bonnet et Compans, aborda le village de Burk, et l'emporta

non sans peine. Au delà commençait la seconde position des coalisés.

Un ruisseau fangeux, profond, bordé d'arbres, en formait la première

défense. Trois villages, celui de Nadelwitz à droite, celui de

Nieder-Kayne au centre, celui de Bazankwitz à gauche, occupaient le

bord de ce ruisseau. Le général Kleist s'était replié sur ces

villages, et y avait appelé le général d'York à son secours. Outre ces

deux corps prussiens, le maréchal Marmont avait à sa gauche, sur

quelques mamelons boisés, Blucher lui-même avec 20 mille hommes, et en

arrière à droite la ville de Bautzen, qui n'était pas encore prise. Il

ne songeait donc pas à entamer la seconde position des coalisés, et

tout ce qu'il désirait c'était de se maintenir sur le terrain qu'il

avait conquis. Il fit bonne contenance, et admirablement secondé par

ses troupes, il résista à toutes les attaques des Prussiens. Le

général Kleist sortit de Bazankwitz sur sa gauche pour l'aborder à la

baïonnette, mais le général Bonnet avec les marins supporta la charge,

et la repoussa victorieusement. Au même instant la cavalerie de

Blucher fondit sur cette brave troupe qui était déjà aux prises avec

l'infanterie prussienne. Le 37e léger et le 4e de marins la reçurent

en carré, avec une fermeté imperturbable. Tandis qu'il se maintenait

de la sorte, le maréchal Marmont pour ne pas avoir à dos la ville de

Bautzen, qui était attaquée mais point enlevée, détacha la division

Compans sur sa droite, laquelle trouvant une partie des murs de la

ville de Bautzen plus accessible, les escalada, et en facilita

l'entrée aux troupes du maréchal Macdonald. Sur ces entrefaites le

général Bertrand, au-dessous du maréchal Marmont, franchissait la

Sprée à Nieder-Gurck, au pied des mamelons où était campé Blucher. Il

avait d'abord réussi à traverser la Sprée, qui dans cet endroit se

divise en plusieurs bras marécageux, mais quand il lui avait fallu

gravir la berge élevée de la rive droite, et déboucher en présence du

corps de Blucher, il avait dû s'arrêter, car il se trouvait devant une

position extrêmement forte, défendue par tout ce que l'armée

prussienne renfermait de plus énergique. Toutefois il avait lui-même

occupé un mamelon sur la rive droite de la Sprée, et y avait logé un

régiment, le 23e, qui devait y être protégé par toute l'artillerie que

nous avions sur la rive gauche. Il était six heures du soir, et la

première ligne de l'ennemi était tout entière tombée dans nos mains. À

droite, le maréchal Oudinot avait franchi la Sprée et enlevé aux

Russes la montagne dite le Tronberg; au centre le maréchal Macdonald

avait enlevé le pont de pierre de Bautzen, ainsi que la ville

elle-même, et le maréchal Marmont après avoir franchi la Sprée, avait

pris pied au bord du ruisseau où commençait la seconde ligne de

l'ennemi; à gauche enfin le général Bertrand s'était assuré un

débouché au delà de la Sprée, en face des mamelons occupés par

Blucher, et formant le point le plus important de la seconde position.

Le résultat auquel nous aspirions était donc obtenu, et sans de trop,

grandes pertes. Certainement, si l'ennemi eût moins compté sur sa

seconde ligne, il eût pu nous disputer la première avec encore plus de

vigueur. Il l'avait néanmoins vaillamment défendue, et nous avions

glorieusement surmonté sa résistance. Ce premier acte était terminé

selon nos désirs, et le maréchal Ney arrivant au même instant à Klix,

tout promettait un égal succès pour le lendemain, bien que la journée

s'annonçât comme plus difficile, par cela seul qu'elle devait être

décisive.

Napoléon entra dans Bautzen à huit heures du soir, rassura les

habitants épouvantés, et vint camper en dehors, au milieu de sa garde

formée en plusieurs carrés. Il disposa tout pour l'attaque du

lendemain 21.

[En marge: Description de la seconde position.]

Du terrain qu'on avait conquis en passant la Sprée, on pouvait se

faire une idée plus exacte de la seconde position qui restait à

emporter. (Voir la carte nº 59.) Le ruisseau qui en formait le

principal linéament, appelé le Bloesaer-Wasser[17], du nom de l'un des

villages qu'il traversait, sortait des sombres montagnes de la droite,

et après s'être fait jour à travers leurs contours abruptes, longeait

le plateau sur lequel s'élevait Bautzen, en baignait le pied, coulait

parmi des saules et des peupliers en contre-bas de Nadelwitz, de

Nieder-Kayne, de Bazankwitz, villages en face desquels s'était placé

la veille le maréchal Marmont, puis, arrivé à notre gauche, à la

hauteur du village de Kreckwitz, tournait en arrière des mamelons

boisés sur lesquels Blucher avait pris position, suivait leur revers

en rétrogradant jusqu'à Klein-Bautzen, passait ainsi derrière ces

mamelons tandis que la Sprée passait par devant, les quittait à un

village appelé Preititz, et s'en allait enfin se confondre avec la

Sprée à travers la vaste plaine mêlée de prairies et d'étangs dont

nous avons parlé.

[Note 17: Sur les lieux mêmes que j'ai visités récemment encore, ce

ruisseau ne porte aucun nom que celui qu'on donne à la plupart des

ruisseaux dans tous les pays, _ruisseau du moulin_; mais, sur un plan

allemand fort détaillé et fort bien fait, dont il existe un exemplaire

au dépôt de la guerre, il porte le nom de _Bloesaer-Wasser_, que

j'emploie ici pour le désigner plus facilement dans le cours de mon

récit.]

[En marge: Distribution de l'armée coalisée sur la seconde position.]

La gauche des Russes, composée des anciens corps de Miloradovitch, de

Wittgenstein et de la division du prince Eugène de Wurtemberg, s'était

repliée sur l'une des montagnes élevées où le ruisseau du

Bloesaer-Wasser prenait sa source entre Jenkwitz et Pilitz, et devait

la défendre à outrance contre notre droite établie sur le Tronberg. Le

centre, composé des gardes et des réserves russes, chargé de défendre

le milieu de la position, s'était placé en arrière du Bloesaer-Wasser,

c'est-à-dire à Baschütz, sur un relèvement du terrain qui se trouvait

en face de Nadelwitz et de Nieder-Kayne, et s'y était établi sous la

protection de plusieurs redoutes et d'une forte artillerie. Le centre

des coalisés présentait ainsi un amphithéâtre hérissé de canons, et

si, pour l'attaquer, Marmont, la garde et Macdonald, formant le centre

de l'armée française, descendaient du plateau de Bautzen,

franchissaient le Bloesaer-Wasser à Nieder-Kayne, ou à Bazankwitz, il

leur fallait traverser une prairie marécageuse sous un feu plongeant

épouvantable, puis enlever à découvert la hauteur de Baschütz garnie

de redoutes.

Vers leur droite, c'est-à-dire vers notre gauche, les coalisés au lieu

de s'établir en arrière du Bloesaer-Wasser, s'étaient postés en avant.

Attachant avec raison une grande importance à ces mamelons boisés que

la Sprée perçait pour déboucher en plaine, et derrière lesquels

coulait le Bloesaer-Wasser, ils y avaient laissé Blucher pour les

disputer avec sa vigueur accoutumée, de manière que leur ligne, à son

extrémité, au lieu de rétrograder comme le Bloesaer-Wasser, présentait

une espèce de promontoire avancé. Blucher était là avec vingt mille

hommes, attendant que le général Bertrand voulût sortir du

pied-à-terre qu'il s'était assuré la veille en passant la Sprée à

Nieder-Gurck. Blucher avait à sa gauche, le long du Bloesaer-Wasser,

c'est-à-dire à Kreckwitz, les restes très-fatigués de Kleistet d'York,

puis, au revers des mamelons, la cavalerie prussienne et une partie de

la cavalerie russe pour couvrir ses derrières. Enfin, dans la plaine

humide et verdoyante qui s'étendait au delà de ces mamelons, et au

milieu de laquelle la Sprée et le Bloesaer-Wasser allaient se

confondre, se trouvait sur une légère éminence, marquée par un moulin

à vent, Barclay de Tolly avec ses quinze mille Russes. Il était là

pour résister aux tentatives du maréchal Ney, dont les coalisés ne

pouvaient pas encore apprécier toute l'importance.

[En marge: Difficultés de cette seconde journée.]

[En marge: Mouvement de flanc du maréchal Ney, tendant à faire tomber

la position de l'ennemi.]

C'était donc un ensemble formidable de positions à enlever, car notre

droite, sous le maréchal Oudinot, devait se maintenir sur le Tronberg

qu'elle avait conquis, le dépasser même, s'il était possible; notre

centre sous Macdonald et Marmont, appuyé par la garde, devait

descendre au bord du Bloesaer-Wasser, le franchir, traverser la

prairie au delà sous le feu des redoutes russes de Baschütz, et

emporter ces redoutes. Notre gauche enfin, sous le général Bertrand,

avait la difficile tâche de s'élever sur les mamelons défendus par

Blucher, et de les lui arracher. On aurait bien pu succomber à cette

triple tâche, devant des obstacles de terrain aussi nombreux, derrière

lesquels étaient rangés près de cent mille Russes et Prussiens

déterminés, si on n'avait eu contre eux que la ressource d'une

attaque de front. Mais Ney, arrivé dans la soirée même à Klix avec 60

mille hommes, devait y passer la Sprée, traverser la vaste plaine

entremêlée de prairies et d'étangs qui était à notre extrême gauche,

et à l'extrême droite des coalisés forcer tous les obstacles qui

seraient sur son chemin, défiler par derrière les mamelons occupés par

Blucher, et se diriger sur le clocher de Hochkirch, qu'on apercevait

au fond même de ce champ de bataille, recouvert d'un cuivre verdâtre

et brillant. De tous côtés on voyait ce clocher, et Napoléon l'avait

indiqué au maréchal Ney comme but frappant de ses efforts. Le maréchal

avait ordre de se mettre en mouvement dès le matin, de franchir la

Sprée à Klix coûte que coûte, de déboucher ensuite sur les derrières

de l'ennemi, et de faire le plus tôt possible entendre son canon vers

Preititz et Klein-Bautzen, sur la route de Hochkirch. C'est ce moment

que Napoléon attendait pour faire attaquer Blucher, de front par

Bertrand, de flanc par Marmont, pour franchir ensuite le ruisseau du

Bloesaer-Wasser, et aller assaillir les redoutes du centre défendues

par la garde russe. Il était possible que si Ney avait paru à temps à

Klein-Bautzen, Blucher fût non-seulement repoussé, mais pris tout

entier. Il était certain au moins que sa retraite devait déterminer

celle de toute l'armée ennemie.

Telles étaient les savantes dispositions de Napoléon pour la journée

du lendemain 21, lesquelles, ordonnées d'un peu loin, surtout pour Ney

qui cheminait à grande distance, laissaient un peu plus à faire que de

coutume à l'intelligence de ses lieutenants. Chacun coucha au bivouac

sur le terrain qu'il avait conquis, par un très-beau temps, et avec

pleine confiance dans le résultat de la prochaine journée. Napoléon

bivouaqua au milieu des carrés de sa garde, sur le plateau de Bautzen,

apercevant du point où il était toutes les positions de l'ennemi, mais

non le terrain que Ney devait parcourir, et que lui cachaient les

mamelons occupés par l'armée prussienne. En ce moment il se demandait

si cette nouvelle bataille ne serait pas prévenue par la réponse à sa

lettre du 18, dans laquelle il adhérait au principe d'un armistice

proposé par l'Autriche, et annonçait l'envoi de M. de Caulaincourt

pour le négocier. Mais le 20 au soir cette réponse ne lui était point

parvenue, soit qu'on ne voulût point recevoir M. de Caulaincourt et

lui permettre d'approcher l'empereur Alexandre, soit qu'on préférât

tenter encore une fois le sort des armes. De ces deux suppositions, la

seconde était celle qui convenait le mieux à Napoléon, car il était

sûr que la nouvelle bataille provoquerait de sages réflexions chez les

plus récalcitrants de ses ennemis. Quoi qu'il en pût être, il se livra

à son repos accoutumé la veille des grandes batailles.

[En marge: Situation des souverains alliés. Leurs délibérations dans

la nuit du 20 au 21 mai.]

Vis-à-vis de lui, dans une position qui correspondait assez exactement

à la sienne, à la maison de poste de Neu-Burschwitz, les souverains

alliés, agités comme le sont toujours les gens inexpérimentés en

présence des situations graves, étaient engagés dans une délibération

triste et laborieuse, qui dura toute la nuit. Quant à braver les

chances d'une seconde bataille, ils y étaient fermement décidés. Ils

avaient reçu la lettre relative à l'armistice et à la mission de M.

de Caulaincourt, et leur parti à cet égard avait été arrêté

sur-le-champ. Ils s'étaient dit que s'ils admettaient auprès d'eux M.

de Caulaincourt, l'Autriche concevrait à l'instant les plus grands

ombrages, et ne manquerait pas de voir dans cette admission la

probabilité d'un arrangement direct entre la France et la Russie. Ils

avaient donc pris la détermination de renvoyer très-poliment M. de

Caulaincourt à M. de Stadion, comme au représentant de la puissance

médiatrice chargée de tous les pourparlers, même de ceux qui étaient

relatifs à l'armistice, et de différer en outre cette réponse

jusqu'après le résultat de la bataille, car le parti des patriotes

allemands, qui menait directement l'armée prussienne, et indirectement

l'armée russe, aurait jeté les hauts cris, si on avait accepté un

armistice avant d'y être contraint par la nécessité la plus

impérieuse. Résolus à la bataille, les souverains alliés s'étaient mis

à en discuter les chances. Le roi de Prusse se flattait peu,

l'empereur de Russie beaucoup. Celui-ci était rempli d'un beau feu de

guerre qui ne lui laissait pas de repos. Il s'était pour ainsi dire

emparé du commandement suprême, et, pour l'exercer plus à son aise,

l'avait conféré nominalement au comte de Wittgenstein, qui avait pour

inspirateur le général Diebitch. Le commandement réel aurait dû

appartenir à Barclay de Tolly, à cause de ses antécédents et de son

rang, mais on s'était débarrassé de son inflexibilité en lui assignant

une espèce de rôle isolé à l'extrême droite des coalisés, dans les

terrains inondés entre le Bloesaer-Wasser et la Sprée, à la position

dite du moulin à vent. La discussion entre Alexandre et les nombreux

officiers russes et prussiens, qui lui apportaient tour à tour leur

avis, et le lui faisaient successivement adopter, roula précisément

sur la position de Barclay de Tolly. On avait singulièrement renforcé

la gauche sous Miloradovitch; le centre était couvert par les fortes

redoutes de Baschütz, et défendu par la garde impériale russe. La

droite sur les mamelons était invincible, suivant Blucher, et les

Prussiens juraient que ces mamelons deviendraient grâce à eux les

Thermopyles de l'Allemagne. Mais Barclay de Tolly pourrait-il résister

à Ney, qui semblait se diriger vers lui? Telle était la vraie

question. Alexandre, dont le coup d'oeil n'était pas encore

très-exercé, s'était persuadé que Napoléon voulait lui arracher

l'appui des montagnes, et par ce motif il n'entendait affaiblir ce

côté au profit d'aucun autre. M. de Muffling, officier d'état-major

distingué, qui avait soigneusement reconnu le terrain, insistait sur

le danger qui menaçait Barclay de Tolly, et finit par se faire écouter

d'Alexandre, porté du reste à écouter tous les donneurs d'avis par

bienveillance de caractère et désir honnête de tout comprendre. Mais,

sur la réponse du comte de Wittgenstein que Barclay de Tolly avait 15

mille hommes, Alexandre parut rassuré, et tout l'état-major avec lui,

excepté M. de Muffling. Puis le jour commençant à paraître il fallut

bien terminer la délibération, et courir chacun à son poste.

Napoléon, en effet, y appelait tout le monde, et était au sien de

grand matin. De la position où se trouvaient les souverains, on le

voyait, sur le plateau de Bautzen, à cheval, donnant des ordres, et

tout à fait à portée du canon ennemi. Lord Cathcart, l'ambassadeur

britannique, ayant une excellente lunette anglaise avec laquelle on

apercevait tous les mouvements de Napoléon, chacun l'empruntait pour

voir ce terrible adversaire, et aurait voulu deviner ce qui se passait

dans son esprit, comme on discernait ce qui se passait autour de sa

personne. Un uniforme jaune et galonné qu'on découvrait à côté de lui,

était le sujet d'une extrême curiosité. On se demandait si celui qui

était revêtu de cet uniforme ne serait pas Murat, dont le costume

était toujours singulier, et si par hasard ce ne serait pas une preuve

que la cavalerie française, réorganisée, était enfin arrivée sur le

champ de bataille. Bientôt après on sut que cet uniforme jaune était

celui d'un postillon saxon, dont Napoléon se servait pour se faire

indiquer l'emplacement des villages dont les noms étaient inscrits sur

sa carte.

[En marge: Seconde bataille de Bautzen, livrée le 21 mai.]

Mais déjà une effroyable canonnade remplissait de ses retentissements

la vaste étendue de ce champ de bataille. Le maréchal Oudinot à notre

droite était sur les hauteurs du Tronberg, qu'il avait conquises la

veille, et les disputait aux Russes de Miloradovitch qui s'efforçaient

de les lui reprendre. Au centre, Macdonald, Marmont, immobiles, ayant

entre eux les carrés de la garde, et derrière eux la cavalerie de

Latour-Maubourg, attendaient les ordres de Napoléon, qui lui-même

attendait le succès de la manoeuvre confiée au maréchal Ney. Le

général Bertrand à gauche, achevant le passage de la Sprée commencé la

veille, gravissait avec ses trois divisions l'escarpement de la rive

droite, protégé par l'artillerie de la rive gauche. Mais c'était à

deux lieues au-dessous, c'est-à-dire à Klix, que se passait

l'événement décisif de la journée. Le maréchal Ney venait

effectivement de franchir la Sprée sur ce point, et de refouler les

avant-postes de Barclay de Tolly.

[En marge: Marche du maréchal Ney sur le flanc de l'ennemi.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 15 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 41 / 45 段