Bertrand, avait été détachée dans la direction de Hoyerswerda, pour
tendre la main à Ney qui s'approchait. C'est Napoléon qui en avait
donné l'ordre, afin de tenir toujours ses corps en communication.
Malheureusement le général Peyri n'avait pas exécuté cette commission
délicate avec les précautions convenables. Il ne s'était éclairé ni
sur sa droite, par laquelle il pouvait se trouver en contact avec
l'armée ennemie, ni devant lui, sur la route où il devait rencontrer
Ney. Il tomba donc à l'improviste aux environs de Koenigswarta avec
les sept ou huit mille jeunes Italiens de sa division, au milieu des
quinze mille soldats aguerris de Barclay de Tolly, fut assailli,
enveloppé, se défendit bravement, mais aurait succombé, si le général
Kellermann (le fils du vieux duc de Valmy), arrivant sur la route de
Hoyerswerda avec la cavalerie de Ney, ne l'eût dégagé en chargeant les
Russes impétueusement. Le général Peyri perdit néanmoins près de deux
mille hommes en morts, blessés ou prisonniers, et trois pièces de
canon.
[En marge: Combat dans la même soirée entre Lauriston et les troupes
du général d'York.]
Au même instant le général prussien d'York, placé à la droite de
Barclay de Tolly, cherchait le corps de Ney, et venait se heurter non
pas à Ney lui-même, mais à son lieutenant Lauriston qui s'avançait
avec vingt mille hommes. C'est aux environs du village de Weissig
qu'il fit cette fâcheuse rencontre. Il se trouva en présence de la
première division de Lauriston, soutint contre elle un combat acharné,
mais y laissa plus de deux mille hommes, et fut contraint à se retirer
sur la Sprée, où il rejoignit le soir du 19 le corps russe de Barclay
de Tolly. La perte était peu de chose pour nous à cause de notre
supériorité numérique; elle avait de l'importance pour les coalisés,
car elle affaiblissait singulièrement un corps dont ils avaient grand
besoin pour la défense des positions qu'il s'agissait de nous
disputer.
Le soir du 19 chacun était revenu à son poste. Barclay de Tolly
s'était reporté vers l'extrême droite des coalisés; le général d'York,
réduit de 8 mille hommes à 6 mille très-fatigués, était retourné au
centre; Ney n'était plus qu'à quelques lieues du village de Klix, où
il devait franchir la Sprée; la division Peyri, ramassant ses débris,
s'était ralliée autour du général Bertrand du mieux qu'elle avait pu.
Ces combats, qui autrefois eussent été considérés comme des batailles,
n'étaient plus que les escarmouches de ces luttes gigantesques. Le
lendemain, 20 mai, Napoléon mesurant ce qu'il lui fallait de temps
pour forcer la première ligne, ne voulut commencer l'action qu'à midi,
afin que la nuit fût une limite obligée entre la première opération et
la seconde. On employa la matinée à préparer les ponts de chevalets,
et les bateaux nécessaires aux divers passages de la Sprée.
[En marge: Première bataille de Bautzen, dans la journée du 20 mai.]
[En marge: Le maréchal Oudinot force à droite le passage de la Sprée.]
À midi, placé de sa personne en face de Bautzen, Napoléon donna le
signal, et l'action commença par un feu général de nos tirailleurs qui
s'étaient dispersés le long de la Sprée, pour éloigner de ses bords
les tirailleurs de l'ennemi. À droite le maréchal Oudinot, se
conformant aux ordres qu'il avait reçus, s'approcha de la Sprée vers
le village de Sinkwitz avec la division Pactod. Deux colonnes
d'infanterie, descendant presque sans être aperçues dans le lit fort
encaissé de la rivière, passèrent l'une à gué, l'autre sur un pont de
chevalets, et cachées par l'escarpement de la rive droite,
débouchèrent sur cette rive avant que l'ennemi eût pu remarquer leur
présence. Mais arrivées de l'autre côté de la Sprée, elles se
trouvèrent en face des troupes russes, formant l'aile gauche des
coalisés. Cette aile gauche, placée sous les ordres de Miloradovitch,
se composait de l'ancien corps de Miloradovitch, de celui de
Wittgenstein, et de la division du prince Eugène de Wurtemberg. Les
deux brigades du général Pactod furent chargées immédiatement par
plusieurs colonnes d'infanterie, mais tinrent ferme, donnèrent le
temps à la division française Lorencez, la seconde du maréchal
Oudinot, de venir se placer sur leur droite, et finirent par rester
maîtresses du terrain qu'elles avaient envahi. Le maréchal Oudinot fit
passer à leur suite la division bavaroise, et avec ces trois divisions
réunies s'avança jusqu'au pied des montagnes de notre droite, surtout
de la principale, dite le Tronberg, et entreprit de la gravir sous le
feu de l'ennemi, la gauche au village de Jessnitz, la droite dans la
direction de Klein-Kunitz.
[En marge: Macdonald force ce passage au centre, et attaque Bautzen.]
Pendant que ces événements avaient lieu à notre droite, au centre le
maréchal Macdonald avec ses trois divisions abordait de front la ville
de Bautzen, en débutant par l'attaque du pont de pierre qui était
fortement barricadé, et gardé par de l'infanterie. Afin d'ébranler le
courage des défenseurs de ce pont, il fit descendre dans le lit de la
Sprée une colonne qui franchit la rivière sur quelques chevalets. Le
maréchal alors se jeta sur le pont de pierre, l'enleva sans
difficulté, et courut sur la ville qu'il enveloppa avec deux de ses
divisions. Avec sa troisième, celle du général Gérard, il prit soin
d'éloigner la division du prince Eugène de Wurtemberg qui paraissait
vouloir se porter au secours de Bautzen. En même temps il fit attaquer
les portes de la ville à coups de canon afin de les abattre, et de
pénétrer dans l'intérieur baïonnette baissée.
[En marge: Marmont franchit la Sprée au-dessous de Bautzen.]
[En marge: Bertrand franchit également la Sprée, mais est obligé de
remettre au lendemain son établissement sur les terrains élevés de la
rive droite.]
[En marge: À la chute du jour du 20 mai, toutes les positions de
l'ennemi sont enlevées, et la premiers bataille est complétement
gagnée.]
Un peu au-dessous de Bautzen, vis-à-vis de Nimschütz, le maréchal
Marmont avait également franchi la Sprée avec ses trois divisions, et
s'était porté sur le terrain qui lui était assigné, entre le centre et
la gauche de la position générale. Mais pour s'y établir il fallait
enlever le village de Burk, défendu par le général prussien Kleist,
officier aussi habile que vigoureux. Le maréchal Marmont, avec les
divisions Bonnet et Compans, aborda le village de Burk, et l'emporta
non sans peine. Au delà commençait la seconde position des coalisés.
Un ruisseau fangeux, profond, bordé d'arbres, en formait la première
défense. Trois villages, celui de Nadelwitz à droite, celui de
Nieder-Kayne au centre, celui de Bazankwitz à gauche, occupaient le
bord de ce ruisseau. Le général Kleist s'était replié sur ces
villages, et y avait appelé le général d'York à son secours. Outre ces
deux corps prussiens, le maréchal Marmont avait à sa gauche, sur
quelques mamelons boisés, Blucher lui-même avec 20 mille hommes, et en
arrière à droite la ville de Bautzen, qui n'était pas encore prise. Il
ne songeait donc pas à entamer la seconde position des coalisés, et
tout ce qu'il désirait c'était de se maintenir sur le terrain qu'il
avait conquis. Il fit bonne contenance, et admirablement secondé par
ses troupes, il résista à toutes les attaques des Prussiens. Le
général Kleist sortit de Bazankwitz sur sa gauche pour l'aborder à la
baïonnette, mais le général Bonnet avec les marins supporta la charge,
et la repoussa victorieusement. Au même instant la cavalerie de
Blucher fondit sur cette brave troupe qui était déjà aux prises avec
l'infanterie prussienne. Le 37e léger et le 4e de marins la reçurent
en carré, avec une fermeté imperturbable. Tandis qu'il se maintenait
de la sorte, le maréchal Marmont pour ne pas avoir à dos la ville de
Bautzen, qui était attaquée mais point enlevée, détacha la division
Compans sur sa droite, laquelle trouvant une partie des murs de la
ville de Bautzen plus accessible, les escalada, et en facilita
l'entrée aux troupes du maréchal Macdonald. Sur ces entrefaites le
général Bertrand, au-dessous du maréchal Marmont, franchissait la
Sprée à Nieder-Gurck, au pied des mamelons où était campé Blucher. Il
avait d'abord réussi à traverser la Sprée, qui dans cet endroit se
divise en plusieurs bras marécageux, mais quand il lui avait fallu
gravir la berge élevée de la rive droite, et déboucher en présence du
corps de Blucher, il avait dû s'arrêter, car il se trouvait devant une
position extrêmement forte, défendue par tout ce que l'armée
prussienne renfermait de plus énergique. Toutefois il avait lui-même
occupé un mamelon sur la rive droite de la Sprée, et y avait logé un
régiment, le 23e, qui devait y être protégé par toute l'artillerie que
nous avions sur la rive gauche. Il était six heures du soir, et la
première ligne de l'ennemi était tout entière tombée dans nos mains. À
droite, le maréchal Oudinot avait franchi la Sprée et enlevé aux
Russes la montagne dite le Tronberg; au centre le maréchal Macdonald
avait enlevé le pont de pierre de Bautzen, ainsi que la ville
elle-même, et le maréchal Marmont après avoir franchi la Sprée, avait
pris pied au bord du ruisseau où commençait la seconde ligne de
l'ennemi; à gauche enfin le général Bertrand s'était assuré un
débouché au delà de la Sprée, en face des mamelons occupés par
Blucher, et formant le point le plus important de la seconde position.
Le résultat auquel nous aspirions était donc obtenu, et sans de trop,
grandes pertes. Certainement, si l'ennemi eût moins compté sur sa
seconde ligne, il eût pu nous disputer la première avec encore plus de
vigueur. Il l'avait néanmoins vaillamment défendue, et nous avions
glorieusement surmonté sa résistance. Ce premier acte était terminé
selon nos désirs, et le maréchal Ney arrivant au même instant à Klix,
tout promettait un égal succès pour le lendemain, bien que la journée
s'annonçât comme plus difficile, par cela seul qu'elle devait être
décisive.
Napoléon entra dans Bautzen à huit heures du soir, rassura les
habitants épouvantés, et vint camper en dehors, au milieu de sa garde
formée en plusieurs carrés. Il disposa tout pour l'attaque du
lendemain 21.
[En marge: Description de la seconde position.]
Du terrain qu'on avait conquis en passant la Sprée, on pouvait se
faire une idée plus exacte de la seconde position qui restait à
emporter. (Voir la carte nº 59.) Le ruisseau qui en formait le
principal linéament, appelé le Bloesaer-Wasser[17], du nom de l'un des
villages qu'il traversait, sortait des sombres montagnes de la droite,
et après s'être fait jour à travers leurs contours abruptes, longeait
le plateau sur lequel s'élevait Bautzen, en baignait le pied, coulait
parmi des saules et des peupliers en contre-bas de Nadelwitz, de
Nieder-Kayne, de Bazankwitz, villages en face desquels s'était placé
la veille le maréchal Marmont, puis, arrivé à notre gauche, à la
hauteur du village de Kreckwitz, tournait en arrière des mamelons
boisés sur lesquels Blucher avait pris position, suivait leur revers
en rétrogradant jusqu'à Klein-Bautzen, passait ainsi derrière ces
mamelons tandis que la Sprée passait par devant, les quittait à un
village appelé Preititz, et s'en allait enfin se confondre avec la
Sprée à travers la vaste plaine mêlée de prairies et d'étangs dont
nous avons parlé.
[Note 17: Sur les lieux mêmes que j'ai visités récemment encore, ce
ruisseau ne porte aucun nom que celui qu'on donne à la plupart des
ruisseaux dans tous les pays, _ruisseau du moulin_; mais, sur un plan
allemand fort détaillé et fort bien fait, dont il existe un exemplaire
au dépôt de la guerre, il porte le nom de _Bloesaer-Wasser_, que
j'emploie ici pour le désigner plus facilement dans le cours de mon
récit.]
[En marge: Distribution de l'armée coalisée sur la seconde position.]
La gauche des Russes, composée des anciens corps de Miloradovitch, de
Wittgenstein et de la division du prince Eugène de Wurtemberg, s'était
repliée sur l'une des montagnes élevées où le ruisseau du
Bloesaer-Wasser prenait sa source entre Jenkwitz et Pilitz, et devait
la défendre à outrance contre notre droite établie sur le Tronberg. Le
centre, composé des gardes et des réserves russes, chargé de défendre
le milieu de la position, s'était placé en arrière du Bloesaer-Wasser,
c'est-à-dire à Baschütz, sur un relèvement du terrain qui se trouvait
en face de Nadelwitz et de Nieder-Kayne, et s'y était établi sous la
protection de plusieurs redoutes et d'une forte artillerie. Le centre
des coalisés présentait ainsi un amphithéâtre hérissé de canons, et
si, pour l'attaquer, Marmont, la garde et Macdonald, formant le centre
de l'armée française, descendaient du plateau de Bautzen,
franchissaient le Bloesaer-Wasser à Nieder-Kayne, ou à Bazankwitz, il
leur fallait traverser une prairie marécageuse sous un feu plongeant
épouvantable, puis enlever à découvert la hauteur de Baschütz garnie
de redoutes.
Vers leur droite, c'est-à-dire vers notre gauche, les coalisés au lieu
de s'établir en arrière du Bloesaer-Wasser, s'étaient postés en avant.
Attachant avec raison une grande importance à ces mamelons boisés que
la Sprée perçait pour déboucher en plaine, et derrière lesquels
coulait le Bloesaer-Wasser, ils y avaient laissé Blucher pour les
disputer avec sa vigueur accoutumée, de manière que leur ligne, à son
extrémité, au lieu de rétrograder comme le Bloesaer-Wasser, présentait
une espèce de promontoire avancé. Blucher était là avec vingt mille
hommes, attendant que le général Bertrand voulût sortir du
pied-à-terre qu'il s'était assuré la veille en passant la Sprée à
Nieder-Gurck. Blucher avait à sa gauche, le long du Bloesaer-Wasser,
c'est-à-dire à Kreckwitz, les restes très-fatigués de Kleistet d'York,
puis, au revers des mamelons, la cavalerie prussienne et une partie de
la cavalerie russe pour couvrir ses derrières. Enfin, dans la plaine
humide et verdoyante qui s'étendait au delà de ces mamelons, et au
milieu de laquelle la Sprée et le Bloesaer-Wasser allaient se
confondre, se trouvait sur une légère éminence, marquée par un moulin
à vent, Barclay de Tolly avec ses quinze mille Russes. Il était là
pour résister aux tentatives du maréchal Ney, dont les coalisés ne
pouvaient pas encore apprécier toute l'importance.
[En marge: Difficultés de cette seconde journée.]
[En marge: Mouvement de flanc du maréchal Ney, tendant à faire tomber
la position de l'ennemi.]
C'était donc un ensemble formidable de positions à enlever, car notre
droite, sous le maréchal Oudinot, devait se maintenir sur le Tronberg
qu'elle avait conquis, le dépasser même, s'il était possible; notre
centre sous Macdonald et Marmont, appuyé par la garde, devait
descendre au bord du Bloesaer-Wasser, le franchir, traverser la
prairie au delà sous le feu des redoutes russes de Baschütz, et
emporter ces redoutes. Notre gauche enfin, sous le général Bertrand,
avait la difficile tâche de s'élever sur les mamelons défendus par
Blucher, et de les lui arracher. On aurait bien pu succomber à cette
triple tâche, devant des obstacles de terrain aussi nombreux, derrière
lesquels étaient rangés près de cent mille Russes et Prussiens
déterminés, si on n'avait eu contre eux que la ressource d'une
attaque de front. Mais Ney, arrivé dans la soirée même à Klix avec 60
mille hommes, devait y passer la Sprée, traverser la vaste plaine
entremêlée de prairies et d'étangs qui était à notre extrême gauche,
et à l'extrême droite des coalisés forcer tous les obstacles qui
seraient sur son chemin, défiler par derrière les mamelons occupés par
Blucher, et se diriger sur le clocher de Hochkirch, qu'on apercevait
au fond même de ce champ de bataille, recouvert d'un cuivre verdâtre
et brillant. De tous côtés on voyait ce clocher, et Napoléon l'avait
indiqué au maréchal Ney comme but frappant de ses efforts. Le maréchal
avait ordre de se mettre en mouvement dès le matin, de franchir la
Sprée à Klix coûte que coûte, de déboucher ensuite sur les derrières
de l'ennemi, et de faire le plus tôt possible entendre son canon vers
Preititz et Klein-Bautzen, sur la route de Hochkirch. C'est ce moment
que Napoléon attendait pour faire attaquer Blucher, de front par
Bertrand, de flanc par Marmont, pour franchir ensuite le ruisseau du
Bloesaer-Wasser, et aller assaillir les redoutes du centre défendues
par la garde russe. Il était possible que si Ney avait paru à temps à
Klein-Bautzen, Blucher fût non-seulement repoussé, mais pris tout
entier. Il était certain au moins que sa retraite devait déterminer
celle de toute l'armée ennemie.
Telles étaient les savantes dispositions de Napoléon pour la journée
du lendemain 21, lesquelles, ordonnées d'un peu loin, surtout pour Ney
qui cheminait à grande distance, laissaient un peu plus à faire que de
coutume à l'intelligence de ses lieutenants. Chacun coucha au bivouac
sur le terrain qu'il avait conquis, par un très-beau temps, et avec
pleine confiance dans le résultat de la prochaine journée. Napoléon
bivouaqua au milieu des carrés de sa garde, sur le plateau de Bautzen,
apercevant du point où il était toutes les positions de l'ennemi, mais
non le terrain que Ney devait parcourir, et que lui cachaient les
mamelons occupés par l'armée prussienne. En ce moment il se demandait
si cette nouvelle bataille ne serait pas prévenue par la réponse à sa
lettre du 18, dans laquelle il adhérait au principe d'un armistice
proposé par l'Autriche, et annonçait l'envoi de M. de Caulaincourt
pour le négocier. Mais le 20 au soir cette réponse ne lui était point
parvenue, soit qu'on ne voulût point recevoir M. de Caulaincourt et
lui permettre d'approcher l'empereur Alexandre, soit qu'on préférât
tenter encore une fois le sort des armes. De ces deux suppositions, la
seconde était celle qui convenait le mieux à Napoléon, car il était
sûr que la nouvelle bataille provoquerait de sages réflexions chez les
plus récalcitrants de ses ennemis. Quoi qu'il en pût être, il se livra
à son repos accoutumé la veille des grandes batailles.
[En marge: Situation des souverains alliés. Leurs délibérations dans
la nuit du 20 au 21 mai.]
Vis-à-vis de lui, dans une position qui correspondait assez exactement
à la sienne, à la maison de poste de Neu-Burschwitz, les souverains
alliés, agités comme le sont toujours les gens inexpérimentés en
présence des situations graves, étaient engagés dans une délibération
triste et laborieuse, qui dura toute la nuit. Quant à braver les
chances d'une seconde bataille, ils y étaient fermement décidés. Ils
avaient reçu la lettre relative à l'armistice et à la mission de M.
de Caulaincourt, et leur parti à cet égard avait été arrêté
sur-le-champ. Ils s'étaient dit que s'ils admettaient auprès d'eux M.
de Caulaincourt, l'Autriche concevrait à l'instant les plus grands
ombrages, et ne manquerait pas de voir dans cette admission la
probabilité d'un arrangement direct entre la France et la Russie. Ils
avaient donc pris la détermination de renvoyer très-poliment M. de
Caulaincourt à M. de Stadion, comme au représentant de la puissance
médiatrice chargée de tous les pourparlers, même de ceux qui étaient
relatifs à l'armistice, et de différer en outre cette réponse
jusqu'après le résultat de la bataille, car le parti des patriotes
allemands, qui menait directement l'armée prussienne, et indirectement
l'armée russe, aurait jeté les hauts cris, si on avait accepté un
armistice avant d'y être contraint par la nécessité la plus
impérieuse. Résolus à la bataille, les souverains alliés s'étaient mis
à en discuter les chances. Le roi de Prusse se flattait peu,
l'empereur de Russie beaucoup. Celui-ci était rempli d'un beau feu de
guerre qui ne lui laissait pas de repos. Il s'était pour ainsi dire
emparé du commandement suprême, et, pour l'exercer plus à son aise,
l'avait conféré nominalement au comte de Wittgenstein, qui avait pour
inspirateur le général Diebitch. Le commandement réel aurait dû
appartenir à Barclay de Tolly, à cause de ses antécédents et de son
rang, mais on s'était débarrassé de son inflexibilité en lui assignant
une espèce de rôle isolé à l'extrême droite des coalisés, dans les
terrains inondés entre le Bloesaer-Wasser et la Sprée, à la position
dite du moulin à vent. La discussion entre Alexandre et les nombreux
officiers russes et prussiens, qui lui apportaient tour à tour leur
avis, et le lui faisaient successivement adopter, roula précisément
sur la position de Barclay de Tolly. On avait singulièrement renforcé
la gauche sous Miloradovitch; le centre était couvert par les fortes
redoutes de Baschütz, et défendu par la garde impériale russe. La
droite sur les mamelons était invincible, suivant Blucher, et les
Prussiens juraient que ces mamelons deviendraient grâce à eux les
Thermopyles de l'Allemagne. Mais Barclay de Tolly pourrait-il résister
à Ney, qui semblait se diriger vers lui? Telle était la vraie
question. Alexandre, dont le coup d'oeil n'était pas encore
très-exercé, s'était persuadé que Napoléon voulait lui arracher
l'appui des montagnes, et par ce motif il n'entendait affaiblir ce
côté au profit d'aucun autre. M. de Muffling, officier d'état-major
distingué, qui avait soigneusement reconnu le terrain, insistait sur
le danger qui menaçait Barclay de Tolly, et finit par se faire écouter
d'Alexandre, porté du reste à écouter tous les donneurs d'avis par
bienveillance de caractère et désir honnête de tout comprendre. Mais,
sur la réponse du comte de Wittgenstein que Barclay de Tolly avait 15
mille hommes, Alexandre parut rassuré, et tout l'état-major avec lui,
excepté M. de Muffling. Puis le jour commençant à paraître il fallut
bien terminer la délibération, et courir chacun à son poste.
Napoléon, en effet, y appelait tout le monde, et était au sien de
grand matin. De la position où se trouvaient les souverains, on le
voyait, sur le plateau de Bautzen, à cheval, donnant des ordres, et
tout à fait à portée du canon ennemi. Lord Cathcart, l'ambassadeur
britannique, ayant une excellente lunette anglaise avec laquelle on
apercevait tous les mouvements de Napoléon, chacun l'empruntait pour
voir ce terrible adversaire, et aurait voulu deviner ce qui se passait
dans son esprit, comme on discernait ce qui se passait autour de sa
personne. Un uniforme jaune et galonné qu'on découvrait à côté de lui,
était le sujet d'une extrême curiosité. On se demandait si celui qui
était revêtu de cet uniforme ne serait pas Murat, dont le costume
était toujours singulier, et si par hasard ce ne serait pas une preuve
que la cavalerie française, réorganisée, était enfin arrivée sur le
champ de bataille. Bientôt après on sut que cet uniforme jaune était
celui d'un postillon saxon, dont Napoléon se servait pour se faire
indiquer l'emplacement des villages dont les noms étaient inscrits sur
sa carte.
[En marge: Seconde bataille de Bautzen, livrée le 21 mai.]
Mais déjà une effroyable canonnade remplissait de ses retentissements
la vaste étendue de ce champ de bataille. Le maréchal Oudinot à notre
droite était sur les hauteurs du Tronberg, qu'il avait conquises la
veille, et les disputait aux Russes de Miloradovitch qui s'efforçaient
de les lui reprendre. Au centre, Macdonald, Marmont, immobiles, ayant
entre eux les carrés de la garde, et derrière eux la cavalerie de
Latour-Maubourg, attendaient les ordres de Napoléon, qui lui-même
attendait le succès de la manoeuvre confiée au maréchal Ney. Le
général Bertrand à gauche, achevant le passage de la Sprée commencé la
veille, gravissait avec ses trois divisions l'escarpement de la rive
droite, protégé par l'artillerie de la rive gauche. Mais c'était à
deux lieues au-dessous, c'est-à-dire à Klix, que se passait
l'événement décisif de la journée. Le maréchal Ney venait
effectivement de franchir la Sprée sur ce point, et de refouler les
avant-postes de Barclay de Tolly.
[En marge: Marche du maréchal Ney sur le flanc de l'ennemi.]