mai au soir, venant de Vienne le plus vite qu'il avait pu, afin de
regagner le temps qu'on lui avait fait perdre à remanier ses
instructions au fur et à mesure des nouvelles qui arrivaient des deux
quartiers généraux. Napoléon lui donna audience sur-le-champ, et bien
qu'il eût résolu de dissimuler à l'égard de l'Autriche, bien qu'il eût
beaucoup de bienveillance personnelle pour M. de Bubna, il lui fit au
premier instant un accueil un peu rude. Loin des hommes, il calculait
froidement, avec toute l'exactitude de son esprit; quand il les avait
devant lui, sa nature ardente recevait de leur présence un stimulant
presque irrésistible. Il ne sut pas contenir l'irritation que lui
inspiraient les efforts de l'Autriche pour lui faire la loi, à lui
gendre et allié, et surtout les prétendues duplicités de M. de
Metternich, dont il croyait avoir la preuve. Il s'emporta contre ce
dernier, et fit à son sujet des menaces qui, rapportées par un témoin
malveillant, auraient pu avoir de funestes conséquences. Heureusement
M. de Bubna avait beaucoup d'esprit, par suite beaucoup de penchant
pour son glorieux interlocuteur, beaucoup de désir de la paix, et
n'était homme à abuser d'aucun des emportements dont il était témoin.
Il ne se troubla point, et tira d'abord de son portefeuille une lettre
de l'empereur François pour Napoléon. Cette lettre était d'un père et
d'un honnête homme, et renfermait l'entière vérité. Tout à la fois
affectueuse et sincère, elle montrait à Napoléon la gravité décisive
de cette situation, le danger de déterminations irréfléchies, lui
traçait clairement la limite qui séparait les devoirs du père de ceux
du souverain, et le suppliait avec dignité, mais avec instance,
d'écouter pour son propre intérêt et pour celui du monde les
ouvertures que M. de Bubna était chargé de lui faire. Cette lettre
était propre à émouvoir une nature vive comme celle de Napoléon, et
elle produisit effectivement une impression favorable. L'empereur
François, plus réservé que M. de Metternich, ayant en outre moins à
parler et à agir, avait pu garder plus aisément sa position, avait été
moins obligé de caresser alternativement les uns et les autres,
n'avait donc pas encouru les mêmes reproches de duplicité, et quand il
alléguait d'ailleurs la double qualité de père et de souverain pour
expliquer sa double conduite, avait bien raison après tout, car s'il
avait accordé à Napoléon sa fille qu'il aimait, et s'il tenait compte
de ce lien, il ne devait pas oublier cependant l'intérêt de sa
monarchie qui avait de grands dommages à réparer, l'intérêt de
l'Allemagne sans laquelle l'Autriche ne pouvait exister, et s'il
cherchait à concilier ces intérêts divers, il était certes dans
l'exact accomplissement de tous ses devoirs à la fois.
[En marge: Napoléon écoute avec plus de calme les conditions de paix
imaginées par l'Autriche, et laisse voir que l'orgueil est le
principal motif de sa résistance à ces conditions.]
[En marge: Reconstituer la Prusse, abandonner les villes anséatiques
et le titre de protecteur de la Confédération du Rhin, est ce qui
coûte le plus à Napoléon.]
Napoléon, quoique fort irrité, le sentait bien au fond, et cette
lettre l'adoucit visiblement, sans apporter néanmoins beaucoup de
changements à ses résolutions. Il écouta les propositions que M. de
Bubna avait à lui faire, non pas à titre de conditions, car toutes les
formes étaient soigneusement observées envers lui, mais à titre de
conjectures sur ce qu'il était possible d'obtenir des puissances
belligérantes, à titre de propositions que l'Autriche serait décidée à
appuyer comme raisonnables. Ces diverses propositions étaient déjà
connues de Napoléon, et s'il n'était pas converti, il était du moins
un peu calmé à leur égard. Il les écouta avec attention, feignant de
les entendre énoncer pour la première fois, demeura tranquille pendant
qu'on les lui exposait, mais peu à peu laissa voir la vraie raison de
ses refus, et cette raison, c'était l'orgueil, l'orgueil qui souffrait
en lui d'abandonner ou des titres qu'il avait pris avec un grand
appareil, ou des territoires qu'il avait annexés solennellement à
l'Empire. Le grand-duché de Varsovie était perdu, il avait péri à
Moscou. Sous ce rapport tout le désagrément était subi. D'ailleurs, la
grandeur de la catastrophe avait quelque chose qui était digne de la
destinée de Napoléon. Son parti était donc arrêté à ce sujet, et au
surplus il ne s'agissait pas là de son empire, il s'agissait d'une
vaste combinaison politique, le rétablissement de la Pologne, qu'il
avait tentée, disait-il, dans l'intérêt de l'Europe elle-même, et à
laquelle il n'était pas tenu de se sacrifier, les hommes et la
Providence n'ayant pas voulu l'y aider. Sur un autre sujet, plus grave
peut-être, l'Espagne, Napoléon (ce qui étonna profondément M. de
Bubna) ne se montrait plus aussi absolu, bien qu'il évitât de
s'expliquer. Il ne disait pas ce qu'il céderait relativement à cette
question, mais il paraissait décidé à céder quelque chose, et, quant à
présent, afin d'amener l'Angleterre à négocier, il se déclarait prêt à
admettre les insurgés espagnols aux conférences. Ici se révélait, sans
que M. de Bubna pût la pénétrer, la nouvelle disposition de Napoléon à
se montrer plus facile pour la Russie et l'Angleterre que pour les
puissances allemandes. M. de Bubna, qui n'espérait pas tant à l'égard
de la question espagnole, fut surpris et enchanté. Mais les points
mêmes auxquels l'Autriche tenait le plus étaient justement ceux qui
faisaient éprouver à Napoléon les plus pénibles émotions. Récompenser
la Prusse de sa défection en la reconstituant, lui était
singulièrement antipathique. Pourtant comme il était à la fois violent
et prompt à pardonner, sur ce point on pouvait l'adoucir encore. Mais
renoncer au titre de protecteur de la Confédération du Rhin lui
semblait une humiliation qu'on voulait lui imposer. L'abandon des
départements anséatiques, réunis constitutionnellement à l'Empire, lui
semblait une autre humiliation tout aussi difficile à dévorer. M. de
Bubna avait beau dire que le titre de protecteur de la Confédération
du Rhin était un vain titre, sans aucune utilité pour la France,
Napoléon s'armait de cette raison même pour répondre que l'inutilité
du titre rendant la chose de nulle valeur, le désir de l'humilier en
devenait plus évident. Relativement aux territoires anséatiques, le
négociateur autrichien affirmait que ce serait déjà une difficile
concession à arracher aux puissances belligérantes que celle de la
réunion de la Hollande à la France, mais que, pour les territoires
anséatiques, l'Angleterre à cause de la mer, la Prusse à cause du
voisinage, la Russie à cause du duché d'Oldenbourg, ne consentiraient
jamais à nous les accorder. Napoléon avait à leur sujet une raison,
qui n'était pas tout à fait d'orgueil, mais de politique, et devant
laquelle M. de Bubna était moins armé de bonnes réponses, c'est que la
France avait besoin de ces territoires, comme moyen d'échange pour se
faire restituer ses colonies par l'Angleterre. M. de Metternich
lui-même s'était placé à ce point de vue dans plus d'un entretien sur
cette question. Ici M. de Bubna répondait qu'il n'apportait que des
propositions préalables, qui n'avaient rien de définitif, qu'on
pourrait débattre plus tard, et modifier au gré de tous; que
l'Angleterre étant présente, on pourrait mettre Lubeck, Hambourg,
Brême en balance avec la Guadeloupe, l'Île de France, le Cap, et ne
céder les unes que contre les autres; et il faisait de vives instances
pour qu'on se réunît au moins dans un congrès, à Prague, par exemple,
où l'empereur François se rendrait lui-même, pour être plus près des
puissances belligérantes, et pouvoir employer plus efficacement ses
bons offices.
[En marge: Napoléon, quoique à peu près décidé à rejeter les
conditions de l'Autriche, feint de négocier pour gagner du temps et
pouvoir achever la seconde partie de ses armements.]
[En marge: Il veut profiter aussi de l'occasion des nouvelles
négociations pour s'aboucher directement avec la Russie et
l'Angleterre, et faire la paix sans l'intermédiaire de l'Autriche.]
[En marge: Dans cette vue, Napoléon adopte volontiers l'idée d'un
armistice.]
Cette entrevue avait duré plusieurs heures. Napoléon paraissait
adouci, sans donner à penser toutefois qu'il fût ébranlé, et on
convint qu'il reverrait le lendemain M. de Bubna, avant de partir pour
rejoindre l'armée. Bien qu'il fût décidé à ne pas subir les conditions
qu'on cherchait à lui faire agréer, surtout à ne pas les subir de la
part de l'Autriche, bien qu'il se crût en mesure d'imposer d'autres
conditions moyennant qu'il eût deux ou trois mois pour achever ses
derniers armements, il était cependant frappé de l'utilité d'un
congrès, d'abord pour montrer à ses alliés allemands, à la France et à
l'Europe des dispositions pacifiques, secondement, pour se ménager ces
deux ou trois mois dont il avait besoin afin de compléter ses forces,
troisièmement enfin, pour saisir l'occasion de renouer des relations
directes avec la Russie et avec l'Angleterre, relations dont il
espérait profiter pour s'entendre avec celles-ci sans l'intervention
des puissances allemandes, et à leur détriment. Il rendrait ainsi à
l'Autriche ce qu'elle lui avait fait. Elle s'était servie en quelque
sorte de lui pour devenir médiatrice, et devenue médiatrice par lui,
elle se servait de la médiation pour lui dicter la paix qu'elle
voulait. À finesse, finesse plus grande. Après s'être servi de
l'Autriche pour s'aboucher dans un congrès avec les puissances en
apparence les plus hostiles, il se passerait d'elle pour traiter,
traiterait sans elle, et jusqu'à un certain point contre elle. Les
succès diplomatiques étaient autant de son goût que les succès
militaires, et il était aussi fier de gagner à un jeu qu'à l'autre,
sans compter d'ailleurs que si l'Autriche, ayant égard à ses
observations, comme le promettait M. de Bubna, pesait assez fortement
sur les puissances coalisées pour leur arracher des conditions plus
satisfaisantes, la paix, alors, obtenue et acceptée des mains de son
beau-père serait aussi séante que de la main de tout autre. Par ces
motifs, Napoléon prit le parti de dissimuler avec l'Autriche, de se
montrer touché de ses raisons, d'agréer un congrès à Prague ou autre
part, non-seulement un congrès, mais un armistice que des négociateurs
envoyés aux avant-postes stipuleraient à la vue des deux armées. Avant
que cet armistice fût conclu il espérait gagner encore une bataille,
ce qui améliorerait fort sa situation dans le futur congrès, et cet
armistice en tout cas lui procurerait le temps de terminer les vastes
préparatifs au moyen desquels il croyait pouvoir dicter ses conditions
à l'Europe, loin de recevoir les siennes, et lui fournirait de plus
l'occasion d'ouvrir des communications avec l'empereur Alexandre, soin
dont il était préoccupé au moins autant que de tout autre.
[En marge: Napoléon se montre plus disposé à céder qu'il ne l'est, et
se prête à ce qu'une proposition parte de Dresde même, au nom de
l'Autriche, pour la réunion d'un congrès et la conclusion d'un
armistice.]
[En marge: Lettre de M. de Bubna à M. de Stadion, concertée avec
Napoléon.]
[En marge: Retour de M. de Bubna à Vienne, avec une réponse amicale de
Napoléon pour son beau-père.]
Il revit donc le lendemain 17 mai M. de Bubna, et paraissant se rendre
à une partie de ses raisons, tout en persistant à affirmer qu'il
mourrait les armes à la main, et en ferait mourir bien d'autres avant
de consentir à certaines des conditions proposées, il déclara qu'il
était prêt à accepter à la fois un congrès et un armistice, et à
admettre dans ce congrès les représentants des insurgés espagnols, ce
qui avait toujours été pour l'Angleterre la condition essentielle et
préalable de toute négociation. M. de Bubna, étonné et ravi d'avoir
obtenu tant de choses, surtout la dernière qui était tout à fait
inespérée, offrit d'écrire sur-le-champ à M. de Stadion, qui s'était
transporté au quartier général russe pour y faire ce que lui M. de
Bubna faisait au quartier général français, et de l'informer de
l'acquiescement formel que l'empereur Napoléon donnait à la réunion
d'un congrès et à la conclusion d'un armistice. La lettre de M. de
Bubna pour M. de Stadion, rédigée à l'instant, et corrigée de la main
de Napoléon lui-même, disait en substance que nullement enorgueilli
par le succès récent de ses armes, l'empereur des Français, impatient
de mettre un terme aux maux de l'Europe, consentait à la réunion
immédiate d'un congrès à Prague, que même, pour faire cesser plus tôt
l'effusion du sang, il était prêt à envoyer des commissaires aux
avant-postes afin de négocier une suspension d'armes. Cette dernière
condition, que M. de Bubna était si enchanté d'avoir obtenue, était
justement celle à laquelle Napoléon tenait le plus, par les raisons
que nous venons d'exposer. M. de Bubna fit donc partir la lettre par
un courrier qui devait la porter en toute hâte au quartier général
russe, pour qu'elle fût remise sans perte de temps à M. de Stadion. Il
demanda ensuite à retourner à Vienne, afin d'aller y réjouir
l'empereur François et M. de Metternich par l'annonce des excellentes
dispositions dans lesquelles il avait trouvé Napoléon, et surtout afin
de les préparer à modifier quelques-unes des conditions proposées.
Napoléon approuva fort cette nouvelle course de M. de Bubna à Vienne,
lui dit avec sincérité que ces modifications pourraient seules donner
la paix, et la donneraient certainement si elles étaient suffisantes.
Il lui confia en même temps une lettre pour son beau-père. Dans cette
lettre affectueuse et filiale, autant que celle de l'empereur François
avait été amicale et paternelle, Napoléon laissait voir la véritable
plaie qui chez lui était saignante; il disait qu'il était prêt à la
paix, mais qu'étant devenu gendre de l'empereur François, il remettait
son honneur dans les mains de son beau-père, qu'il y tenait plus qu'à
la puissance, plus qu'à la vie, et qu'il était résolu à mourir les
armes à la main, avec tout ce que la France comptait d'hommes
généreux, plutôt que de devenir la risée de ses ennemis, en acceptant
des conditions humiliantes. Il expédia ensuite M. de Bubna, après
l'avoir comblé des marques de sa faveur.
[En marge: Napoléon fait choix de M. de Caulaincourt pour aller aux
avant-postes s'aboucher avec les représentants des puissances
coalisées.]
[En marge: Avantages et inconvénients de ce choix.]
Ainsi fut ouverte cette négociation, en partie sincère, en partie
simulée de la part de Napoléon, mais entreprise avec une complète
bonne foi et un grand zèle par le représentant de l'Autriche, qui se
flattait d'avoir rapproché par son savoir-faire les plus redoutables
puissances de l'univers prêtes à s'entrechoquer de nouveau.
Immédiatement après avoir expédié M. de Bubna, Napoléon fit lui-même
ses préparatifs de départ, mais avant de quitter Dresde il voulut
tirer de ces négociations entamées le principal résultat qu'il en
espérait, et qui consistait à s'aboucher directement avec Alexandre
pour échapper à l'influence de l'Autriche. Sous le prétexte de
l'armistice, qui devait se négocier tout de suite et à la vue des deux
armées si on tenait à prévenir une nouvelle et sanglante bataille, il
imagina d'envoyer aux avant-postes M. de Caulaincourt, l'homme désigné
entre tous pour un semblable rapprochement, car il avait joui
non-seulement de l'estime, mais de toute la faveur d'Alexandre, de sa
familiarité la plus intime et la plus journalière. M. de Caulaincourt
était même désigné à ce point qu'on pouvait dire qu'il l'était trop,
et qu'à son aspect l'intention de Napoléon éclaterait d'une manière
frappante, alarmerait la Prusse, mettrait l'Autriche en éveil,
peut-être précipiterait les résolutions les plus fatales. Calculant
peu quand il désirait, Napoléon était si pressé d'essayer un
rapprochement direct avec la Russie, qu'il ne tint aucun compte des
inconvénients que nous venons de signaler, et qu'en partant de Dresde
il fit partir M. de Caulaincourt avec une lettre pour M. de
Nesselrode, datée du 18 mai comme celle de M. de Bubna pour M. de
Stadion. Il était dit dans cette lettre qu'en conséquence de ce qui
avait été convenu avec M. de Bubna, l'empereur Napoléon se hâtait
d'envoyer un commissaire aux avant-postes pour négocier un armistice,
ce qui lui semblait urgent vu le voisinage des armées, et qu'il avait
choisi parmi ses grands officiers le personnage jugé le plus agréable
à l'empereur Alexandre.
[En marge: Toutes ses dispositions prises pour l'ouverture des
négociations, Napoléon quitte Dresde le 18 mai, afin d'aller se mettre
à la tête de son armée, et livrer une nouvelle bataille.]
Cela fait, tous les ordres nécessaires ayant été donnés au général
Durosnel pour que les têtes de pont de l'Elbe fussent bien armées,
pour que les hôpitaux fussent prêts à recevoir beaucoup de blessés,
pour que les vivres abondassent en cas de retraite, pour que la
population fût fortement contenue pendant les redoutables scènes
auxquelles il fallait s'attendre, pour que le faible et bon roi de
Saxe, resté tremblant dans son palais, fût rassuré tous les jours
contre les faux bruits, Napoléon partit le 18, et s'achemina vers
Bautzen, confiant, serein, plein d'espérance, vivant au milieu des
périls et du sang, des souffrances d'autrui et des siennes, comme
d'autres vivent au milieu des distractions et des plaisirs.
[En marge: Bienfaisance de Napoléon envers la petite ville de
Bischoffswerda, qui venait d'être incendiée.]
Sur sa route il trouva ruinée, brûlant encore, et veuve de ses
habitants presque tous réfugiés dans les bois, la pauvre ville de
Bischoffswerda. Le désastre de cette petite cité, bien étrangère aux
querelles des potentats qui l'avaient ainsi traitée, toucha la vive et
impressionnable nature de Napoléon. Elle le toucha comme vous touche
un pauvre animal qu'on a blessé sans le vouloir, et qu'on voit
gémissant à ses pieds. Il prescrivit qu'une somme fût prise sur son
trésor particulier pour contribuer à la reconstruire, disposition
très-sérieusement ordonnée, et qui, privée plus tard d'exécution, ne
le fut point par la faute de Napoléon. Il continua ensuite son voyage,
et alla coucher à mi-chemin de Dresde à Bautzen.
[En marge: Arrivée de Napoléon devant Bautzen.]
Le lendemain 19 mai, il fut rendu de très-bonne heure devant Bautzen,
où sa garde venait d'arriver, et où ses troupes l'attendaient avec
impatience, comptant sur un nouveau triomphe. Il monta aussitôt à
cheval, pour faire, suivant sa coutume, la reconnaissance des lieux où
il s'apprêtait à livrer bataille. Voici quelle était la position sur
laquelle nous allions nous rencontrer encore une fois avec l'Europe
coalisée afin de rétablir le prestige de nos armes. (Voir la carte nº
59.)
[En marge: Description de la position de Bautzen.]
Ainsi que nous l'avons déjà dit, cette position était adossée aux plus
hautes montagnes de la Bohême, au _Riesen-Gebirge_, terrain neutre,
contre lequel les uns et les autres pouvaient s'appuyer avec sécurité,
car aucun des belligérants ne devait être tenté de s'aliéner
l'Autriche en violant son territoire. À notre droite on voyait donc
s'élever ces montagnes couvertes de noirs sapins, puis la Sprée sortir
de leur flanc, couler dans un lit profondément encaissé, et passer
autour de la petite ville de Bautzen, sous un pont de pierre fortement
barricadé. Tout à fait devant soi on découvrait la ville de Bautzen,
qu'entourait un vieux mur crénelé, flanqué de tours et armé de canons,
puis à gauche la Sprée, qui après avoir circulé à travers des hauteurs
boisées, fort inférieures aux montagnes de droite, allait tout à coup
se répandre dans un lit ouvert, au milieu de prairies verdoyantes,
entremêlées d'étangs, et s'étendant à perte de vue.
[En marge: Distribution de l'armée coalisée sur la première position,
celle de la Sprée.]
Telle était la première ligne, celle de la Sprée, qui n'était pas
facile à emporter. À droite, sur les hautes montagnes et sur leur
penchant, on apercevait des abatis de bois, et derrière beaucoup de
canons, de baïonnettes et d'uniformes russes. Au centre, au-dessus et
au-dessous de Bautzen, on découvrait aussi un grand nombre de troupes
russes, et à gauche, sur les mamelons boisés à travers lesquels la
Sprée s'ouvrait un chemin pour s'échapper dans la plaine, on
discernait également des masses d'infanterie et de cavalerie, les unes
déployées en ligne, les autres postées derrière des ouvrages de
campagne, et toutes dénotant par leur équipement qu'elles
appartenaient à l'armée prussienne.
[En marge: Napoléon se décide à enlever la première position de
l'ennemi, dans la journée du 20 mai.]
[En marge: Dispositions prescrites par Napoléon.]
Napoléon résolut de forcer dès le lendemain 20 mai cette ligne de la
Sprée, que défendaient des troupes nombreuses et bien postées. Ce
devait être l'occasion d'une première bataille. Puis il se proposait
d'en livrer une autre pour forcer la seconde ligne, qui s'apercevait
derrière la première, et qui paraissait plus redoutable encore. Il
décida que le lendemain le maréchal Oudinot à droite passerait la
Sprée vers les montagnes, soit à gué, soit sur un pont de chevalets,
et chercherait à rejeter l'ennemi sur sa seconde position; qu'au
centre le maréchal Macdonald enlèverait le pont de pierre construit
sur la Sprée en face de Bautzen, et tâcherait d'emporter cette ville
d'assaut; qu'un peu au-dessous du centre le maréchal Marmont
franchirait la Sprée sur des pontons, entre Bautzen et le village de
Nimschütz, et s'établirait dans une bonne position qui se trouve au
delà; qu'à gauche enfin le général Bertrand, opérant son passage à
Nieder-Gurck, vis-à-vis des derniers mamelons dont la Sprée baigne le
pied avant de se répandre dans les prairies, s'efforcerait d'enlever
ces mamelons, ou du moins de s'établir dans le voisinage. Telle devait
être l'oeuvre de la première journée. Pendant ce temps le maréchal
Ney, achevant son mouvement sur Hoyerswerda avec une masse d'environ
soixante mille hommes, arriverait sur la basse Sprée, à Klix, quatre
lieues au-dessous de Bautzen. Il pourrait le lendemain, en forçant le
passage à Klix même, attaquer par le flanc la seconde position que
Napoléon attaquerait de front. Il n'y avait pas de redoutes ni
d'opiniâtreté qui pussent tenir devant cet ensemble de combinaisons.
[En marge: Combat dans la soirée du 19, entre une division de Bertrand
et les troupes de Barclay de Tolly.]
Dans la journée, et vers le soir du 19, on avait entendu au loin sur
la gauche une canonnade assez vive, laquelle, sans inspirer des
inquiétudes pour le maréchal Ney, bien capable de se suffire avec ses
soixante mille hommes, avait cependant donné lieu de penser que
l'ennemi tentait un effort pour empêcher la jonction des deux parties
de notre armée. Des aides de camp vinrent dans la soirée apprendre ce
qui s'était passé.
Les coalisés prêtant à Napoléon des fautes qu'il n'était pas dans
l'habitude de commettre, avaient supposé que le maréchal Ney
s'avançait avec son corps seulement, fort suivant eux de vingt-cinq
mille hommes tout au plus, après les pertes qu'il avait essuyées à la
bataille de Lutzen. Ils avaient détaché Barclay de Tolly, qui depuis
son arrivée de Thorn formait en quelque sorte un corps isolé sur les
ailes de l'armée principale, et lui avaient adjoint le général d'York
avec 8 mille hommes, ce qui portait à 23 ou 24 mille combattants la
force de ce détachement. On imaginait que ce serait assez pour causer
un grand dommage au maréchal Ney, grâce à la surprise qu'il
éprouverait, à son ignorance des lieux qu'il traversait pour la
première fois, et que, sans le détruire, on le mettrait au moins hors
de cause pour le jour de la bataille décisive. En conséquence les
généraux Barclay de Tolly et d'York s'étaient acheminés de Klix sur
Hoyerswerda, l'un tenant la gauche, l'autre la droite.