Napoléon allait quitter Dresde, lorsque parut enfin M. de Bubna, le 16

mai au soir, venant de Vienne le plus vite qu'il avait pu, afin de

regagner le temps qu'on lui avait fait perdre à remanier ses

instructions au fur et à mesure des nouvelles qui arrivaient des deux

quartiers généraux. Napoléon lui donna audience sur-le-champ, et bien

qu'il eût résolu de dissimuler à l'égard de l'Autriche, bien qu'il eût

beaucoup de bienveillance personnelle pour M. de Bubna, il lui fit au

premier instant un accueil un peu rude. Loin des hommes, il calculait

froidement, avec toute l'exactitude de son esprit; quand il les avait

devant lui, sa nature ardente recevait de leur présence un stimulant

presque irrésistible. Il ne sut pas contenir l'irritation que lui

inspiraient les efforts de l'Autriche pour lui faire la loi, à lui

gendre et allié, et surtout les prétendues duplicités de M. de

Metternich, dont il croyait avoir la preuve. Il s'emporta contre ce

dernier, et fit à son sujet des menaces qui, rapportées par un témoin

malveillant, auraient pu avoir de funestes conséquences. Heureusement

M. de Bubna avait beaucoup d'esprit, par suite beaucoup de penchant

pour son glorieux interlocuteur, beaucoup de désir de la paix, et

n'était homme à abuser d'aucun des emportements dont il était témoin.

Il ne se troubla point, et tira d'abord de son portefeuille une lettre

de l'empereur François pour Napoléon. Cette lettre était d'un père et

d'un honnête homme, et renfermait l'entière vérité. Tout à la fois

affectueuse et sincère, elle montrait à Napoléon la gravité décisive

de cette situation, le danger de déterminations irréfléchies, lui

traçait clairement la limite qui séparait les devoirs du père de ceux

du souverain, et le suppliait avec dignité, mais avec instance,

d'écouter pour son propre intérêt et pour celui du monde les

ouvertures que M. de Bubna était chargé de lui faire. Cette lettre

était propre à émouvoir une nature vive comme celle de Napoléon, et

elle produisit effectivement une impression favorable. L'empereur

François, plus réservé que M. de Metternich, ayant en outre moins à

parler et à agir, avait pu garder plus aisément sa position, avait été

moins obligé de caresser alternativement les uns et les autres,

n'avait donc pas encouru les mêmes reproches de duplicité, et quand il

alléguait d'ailleurs la double qualité de père et de souverain pour

expliquer sa double conduite, avait bien raison après tout, car s'il

avait accordé à Napoléon sa fille qu'il aimait, et s'il tenait compte

de ce lien, il ne devait pas oublier cependant l'intérêt de sa

monarchie qui avait de grands dommages à réparer, l'intérêt de

l'Allemagne sans laquelle l'Autriche ne pouvait exister, et s'il

cherchait à concilier ces intérêts divers, il était certes dans

l'exact accomplissement de tous ses devoirs à la fois.

[En marge: Napoléon écoute avec plus de calme les conditions de paix

imaginées par l'Autriche, et laisse voir que l'orgueil est le

principal motif de sa résistance à ces conditions.]

[En marge: Reconstituer la Prusse, abandonner les villes anséatiques

et le titre de protecteur de la Confédération du Rhin, est ce qui

coûte le plus à Napoléon.]

Napoléon, quoique fort irrité, le sentait bien au fond, et cette

lettre l'adoucit visiblement, sans apporter néanmoins beaucoup de

changements à ses résolutions. Il écouta les propositions que M. de

Bubna avait à lui faire, non pas à titre de conditions, car toutes les

formes étaient soigneusement observées envers lui, mais à titre de

conjectures sur ce qu'il était possible d'obtenir des puissances

belligérantes, à titre de propositions que l'Autriche serait décidée à

appuyer comme raisonnables. Ces diverses propositions étaient déjà

connues de Napoléon, et s'il n'était pas converti, il était du moins

un peu calmé à leur égard. Il les écouta avec attention, feignant de

les entendre énoncer pour la première fois, demeura tranquille pendant

qu'on les lui exposait, mais peu à peu laissa voir la vraie raison de

ses refus, et cette raison, c'était l'orgueil, l'orgueil qui souffrait

en lui d'abandonner ou des titres qu'il avait pris avec un grand

appareil, ou des territoires qu'il avait annexés solennellement à

l'Empire. Le grand-duché de Varsovie était perdu, il avait péri à

Moscou. Sous ce rapport tout le désagrément était subi. D'ailleurs, la

grandeur de la catastrophe avait quelque chose qui était digne de la

destinée de Napoléon. Son parti était donc arrêté à ce sujet, et au

surplus il ne s'agissait pas là de son empire, il s'agissait d'une

vaste combinaison politique, le rétablissement de la Pologne, qu'il

avait tentée, disait-il, dans l'intérêt de l'Europe elle-même, et à

laquelle il n'était pas tenu de se sacrifier, les hommes et la

Providence n'ayant pas voulu l'y aider. Sur un autre sujet, plus grave

peut-être, l'Espagne, Napoléon (ce qui étonna profondément M. de

Bubna) ne se montrait plus aussi absolu, bien qu'il évitât de

s'expliquer. Il ne disait pas ce qu'il céderait relativement à cette

question, mais il paraissait décidé à céder quelque chose, et, quant à

présent, afin d'amener l'Angleterre à négocier, il se déclarait prêt à

admettre les insurgés espagnols aux conférences. Ici se révélait, sans

que M. de Bubna pût la pénétrer, la nouvelle disposition de Napoléon à

se montrer plus facile pour la Russie et l'Angleterre que pour les

puissances allemandes. M. de Bubna, qui n'espérait pas tant à l'égard

de la question espagnole, fut surpris et enchanté. Mais les points

mêmes auxquels l'Autriche tenait le plus étaient justement ceux qui

faisaient éprouver à Napoléon les plus pénibles émotions. Récompenser

la Prusse de sa défection en la reconstituant, lui était

singulièrement antipathique. Pourtant comme il était à la fois violent

et prompt à pardonner, sur ce point on pouvait l'adoucir encore. Mais

renoncer au titre de protecteur de la Confédération du Rhin lui

semblait une humiliation qu'on voulait lui imposer. L'abandon des

départements anséatiques, réunis constitutionnellement à l'Empire, lui

semblait une autre humiliation tout aussi difficile à dévorer. M. de

Bubna avait beau dire que le titre de protecteur de la Confédération

du Rhin était un vain titre, sans aucune utilité pour la France,

Napoléon s'armait de cette raison même pour répondre que l'inutilité

du titre rendant la chose de nulle valeur, le désir de l'humilier en

devenait plus évident. Relativement aux territoires anséatiques, le

négociateur autrichien affirmait que ce serait déjà une difficile

concession à arracher aux puissances belligérantes que celle de la

réunion de la Hollande à la France, mais que, pour les territoires

anséatiques, l'Angleterre à cause de la mer, la Prusse à cause du

voisinage, la Russie à cause du duché d'Oldenbourg, ne consentiraient

jamais à nous les accorder. Napoléon avait à leur sujet une raison,

qui n'était pas tout à fait d'orgueil, mais de politique, et devant

laquelle M. de Bubna était moins armé de bonnes réponses, c'est que la

France avait besoin de ces territoires, comme moyen d'échange pour se

faire restituer ses colonies par l'Angleterre. M. de Metternich

lui-même s'était placé à ce point de vue dans plus d'un entretien sur

cette question. Ici M. de Bubna répondait qu'il n'apportait que des

propositions préalables, qui n'avaient rien de définitif, qu'on

pourrait débattre plus tard, et modifier au gré de tous; que

l'Angleterre étant présente, on pourrait mettre Lubeck, Hambourg,

Brême en balance avec la Guadeloupe, l'Île de France, le Cap, et ne

céder les unes que contre les autres; et il faisait de vives instances

pour qu'on se réunît au moins dans un congrès, à Prague, par exemple,

où l'empereur François se rendrait lui-même, pour être plus près des

puissances belligérantes, et pouvoir employer plus efficacement ses

bons offices.

[En marge: Napoléon, quoique à peu près décidé à rejeter les

conditions de l'Autriche, feint de négocier pour gagner du temps et

pouvoir achever la seconde partie de ses armements.]

[En marge: Il veut profiter aussi de l'occasion des nouvelles

négociations pour s'aboucher directement avec la Russie et

l'Angleterre, et faire la paix sans l'intermédiaire de l'Autriche.]

[En marge: Dans cette vue, Napoléon adopte volontiers l'idée d'un

armistice.]

Cette entrevue avait duré plusieurs heures. Napoléon paraissait

adouci, sans donner à penser toutefois qu'il fût ébranlé, et on

convint qu'il reverrait le lendemain M. de Bubna, avant de partir pour

rejoindre l'armée. Bien qu'il fût décidé à ne pas subir les conditions

qu'on cherchait à lui faire agréer, surtout à ne pas les subir de la

part de l'Autriche, bien qu'il se crût en mesure d'imposer d'autres

conditions moyennant qu'il eût deux ou trois mois pour achever ses

derniers armements, il était cependant frappé de l'utilité d'un

congrès, d'abord pour montrer à ses alliés allemands, à la France et à

l'Europe des dispositions pacifiques, secondement, pour se ménager ces

deux ou trois mois dont il avait besoin afin de compléter ses forces,

troisièmement enfin, pour saisir l'occasion de renouer des relations

directes avec la Russie et avec l'Angleterre, relations dont il

espérait profiter pour s'entendre avec celles-ci sans l'intervention

des puissances allemandes, et à leur détriment. Il rendrait ainsi à

l'Autriche ce qu'elle lui avait fait. Elle s'était servie en quelque

sorte de lui pour devenir médiatrice, et devenue médiatrice par lui,

elle se servait de la médiation pour lui dicter la paix qu'elle

voulait. À finesse, finesse plus grande. Après s'être servi de

l'Autriche pour s'aboucher dans un congrès avec les puissances en

apparence les plus hostiles, il se passerait d'elle pour traiter,

traiterait sans elle, et jusqu'à un certain point contre elle. Les

succès diplomatiques étaient autant de son goût que les succès

militaires, et il était aussi fier de gagner à un jeu qu'à l'autre,

sans compter d'ailleurs que si l'Autriche, ayant égard à ses

observations, comme le promettait M. de Bubna, pesait assez fortement

sur les puissances coalisées pour leur arracher des conditions plus

satisfaisantes, la paix, alors, obtenue et acceptée des mains de son

beau-père serait aussi séante que de la main de tout autre. Par ces

motifs, Napoléon prit le parti de dissimuler avec l'Autriche, de se

montrer touché de ses raisons, d'agréer un congrès à Prague ou autre

part, non-seulement un congrès, mais un armistice que des négociateurs

envoyés aux avant-postes stipuleraient à la vue des deux armées. Avant

que cet armistice fût conclu il espérait gagner encore une bataille,

ce qui améliorerait fort sa situation dans le futur congrès, et cet

armistice en tout cas lui procurerait le temps de terminer les vastes

préparatifs au moyen desquels il croyait pouvoir dicter ses conditions

à l'Europe, loin de recevoir les siennes, et lui fournirait de plus

l'occasion d'ouvrir des communications avec l'empereur Alexandre, soin

dont il était préoccupé au moins autant que de tout autre.

[En marge: Napoléon se montre plus disposé à céder qu'il ne l'est, et

se prête à ce qu'une proposition parte de Dresde même, au nom de

l'Autriche, pour la réunion d'un congrès et la conclusion d'un

armistice.]

[En marge: Lettre de M. de Bubna à M. de Stadion, concertée avec

Napoléon.]

[En marge: Retour de M. de Bubna à Vienne, avec une réponse amicale de

Napoléon pour son beau-père.]

Il revit donc le lendemain 17 mai M. de Bubna, et paraissant se rendre

à une partie de ses raisons, tout en persistant à affirmer qu'il

mourrait les armes à la main, et en ferait mourir bien d'autres avant

de consentir à certaines des conditions proposées, il déclara qu'il

était prêt à accepter à la fois un congrès et un armistice, et à

admettre dans ce congrès les représentants des insurgés espagnols, ce

qui avait toujours été pour l'Angleterre la condition essentielle et

préalable de toute négociation. M. de Bubna, étonné et ravi d'avoir

obtenu tant de choses, surtout la dernière qui était tout à fait

inespérée, offrit d'écrire sur-le-champ à M. de Stadion, qui s'était

transporté au quartier général russe pour y faire ce que lui M. de

Bubna faisait au quartier général français, et de l'informer de

l'acquiescement formel que l'empereur Napoléon donnait à la réunion

d'un congrès et à la conclusion d'un armistice. La lettre de M. de

Bubna pour M. de Stadion, rédigée à l'instant, et corrigée de la main

de Napoléon lui-même, disait en substance que nullement enorgueilli

par le succès récent de ses armes, l'empereur des Français, impatient

de mettre un terme aux maux de l'Europe, consentait à la réunion

immédiate d'un congrès à Prague, que même, pour faire cesser plus tôt

l'effusion du sang, il était prêt à envoyer des commissaires aux

avant-postes afin de négocier une suspension d'armes. Cette dernière

condition, que M. de Bubna était si enchanté d'avoir obtenue, était

justement celle à laquelle Napoléon tenait le plus, par les raisons

que nous venons d'exposer. M. de Bubna fit donc partir la lettre par

un courrier qui devait la porter en toute hâte au quartier général

russe, pour qu'elle fût remise sans perte de temps à M. de Stadion. Il

demanda ensuite à retourner à Vienne, afin d'aller y réjouir

l'empereur François et M. de Metternich par l'annonce des excellentes

dispositions dans lesquelles il avait trouvé Napoléon, et surtout afin

de les préparer à modifier quelques-unes des conditions proposées.

Napoléon approuva fort cette nouvelle course de M. de Bubna à Vienne,

lui dit avec sincérité que ces modifications pourraient seules donner

la paix, et la donneraient certainement si elles étaient suffisantes.

Il lui confia en même temps une lettre pour son beau-père. Dans cette

lettre affectueuse et filiale, autant que celle de l'empereur François

avait été amicale et paternelle, Napoléon laissait voir la véritable

plaie qui chez lui était saignante; il disait qu'il était prêt à la

paix, mais qu'étant devenu gendre de l'empereur François, il remettait

son honneur dans les mains de son beau-père, qu'il y tenait plus qu'à

la puissance, plus qu'à la vie, et qu'il était résolu à mourir les

armes à la main, avec tout ce que la France comptait d'hommes

généreux, plutôt que de devenir la risée de ses ennemis, en acceptant

des conditions humiliantes. Il expédia ensuite M. de Bubna, après

l'avoir comblé des marques de sa faveur.

[En marge: Napoléon fait choix de M. de Caulaincourt pour aller aux

avant-postes s'aboucher avec les représentants des puissances

coalisées.]

[En marge: Avantages et inconvénients de ce choix.]

Ainsi fut ouverte cette négociation, en partie sincère, en partie

simulée de la part de Napoléon, mais entreprise avec une complète

bonne foi et un grand zèle par le représentant de l'Autriche, qui se

flattait d'avoir rapproché par son savoir-faire les plus redoutables

puissances de l'univers prêtes à s'entrechoquer de nouveau.

Immédiatement après avoir expédié M. de Bubna, Napoléon fit lui-même

ses préparatifs de départ, mais avant de quitter Dresde il voulut

tirer de ces négociations entamées le principal résultat qu'il en

espérait, et qui consistait à s'aboucher directement avec Alexandre

pour échapper à l'influence de l'Autriche. Sous le prétexte de

l'armistice, qui devait se négocier tout de suite et à la vue des deux

armées si on tenait à prévenir une nouvelle et sanglante bataille, il

imagina d'envoyer aux avant-postes M. de Caulaincourt, l'homme désigné

entre tous pour un semblable rapprochement, car il avait joui

non-seulement de l'estime, mais de toute la faveur d'Alexandre, de sa

familiarité la plus intime et la plus journalière. M. de Caulaincourt

était même désigné à ce point qu'on pouvait dire qu'il l'était trop,

et qu'à son aspect l'intention de Napoléon éclaterait d'une manière

frappante, alarmerait la Prusse, mettrait l'Autriche en éveil,

peut-être précipiterait les résolutions les plus fatales. Calculant

peu quand il désirait, Napoléon était si pressé d'essayer un

rapprochement direct avec la Russie, qu'il ne tint aucun compte des

inconvénients que nous venons de signaler, et qu'en partant de Dresde

il fit partir M. de Caulaincourt avec une lettre pour M. de

Nesselrode, datée du 18 mai comme celle de M. de Bubna pour M. de

Stadion. Il était dit dans cette lettre qu'en conséquence de ce qui

avait été convenu avec M. de Bubna, l'empereur Napoléon se hâtait

d'envoyer un commissaire aux avant-postes pour négocier un armistice,

ce qui lui semblait urgent vu le voisinage des armées, et qu'il avait

choisi parmi ses grands officiers le personnage jugé le plus agréable

à l'empereur Alexandre.

[En marge: Toutes ses dispositions prises pour l'ouverture des

négociations, Napoléon quitte Dresde le 18 mai, afin d'aller se mettre

à la tête de son armée, et livrer une nouvelle bataille.]

Cela fait, tous les ordres nécessaires ayant été donnés au général

Durosnel pour que les têtes de pont de l'Elbe fussent bien armées,

pour que les hôpitaux fussent prêts à recevoir beaucoup de blessés,

pour que les vivres abondassent en cas de retraite, pour que la

population fût fortement contenue pendant les redoutables scènes

auxquelles il fallait s'attendre, pour que le faible et bon roi de

Saxe, resté tremblant dans son palais, fût rassuré tous les jours

contre les faux bruits, Napoléon partit le 18, et s'achemina vers

Bautzen, confiant, serein, plein d'espérance, vivant au milieu des

périls et du sang, des souffrances d'autrui et des siennes, comme

d'autres vivent au milieu des distractions et des plaisirs.

[En marge: Bienfaisance de Napoléon envers la petite ville de

Bischoffswerda, qui venait d'être incendiée.]

Sur sa route il trouva ruinée, brûlant encore, et veuve de ses

habitants presque tous réfugiés dans les bois, la pauvre ville de

Bischoffswerda. Le désastre de cette petite cité, bien étrangère aux

querelles des potentats qui l'avaient ainsi traitée, toucha la vive et

impressionnable nature de Napoléon. Elle le toucha comme vous touche

un pauvre animal qu'on a blessé sans le vouloir, et qu'on voit

gémissant à ses pieds. Il prescrivit qu'une somme fût prise sur son

trésor particulier pour contribuer à la reconstruire, disposition

très-sérieusement ordonnée, et qui, privée plus tard d'exécution, ne

le fut point par la faute de Napoléon. Il continua ensuite son voyage,

et alla coucher à mi-chemin de Dresde à Bautzen.

[En marge: Arrivée de Napoléon devant Bautzen.]

Le lendemain 19 mai, il fut rendu de très-bonne heure devant Bautzen,

où sa garde venait d'arriver, et où ses troupes l'attendaient avec

impatience, comptant sur un nouveau triomphe. Il monta aussitôt à

cheval, pour faire, suivant sa coutume, la reconnaissance des lieux où

il s'apprêtait à livrer bataille. Voici quelle était la position sur

laquelle nous allions nous rencontrer encore une fois avec l'Europe

coalisée afin de rétablir le prestige de nos armes. (Voir la carte nº

59.)

[En marge: Description de la position de Bautzen.]

Ainsi que nous l'avons déjà dit, cette position était adossée aux plus

hautes montagnes de la Bohême, au _Riesen-Gebirge_, terrain neutre,

contre lequel les uns et les autres pouvaient s'appuyer avec sécurité,

car aucun des belligérants ne devait être tenté de s'aliéner

l'Autriche en violant son territoire. À notre droite on voyait donc

s'élever ces montagnes couvertes de noirs sapins, puis la Sprée sortir

de leur flanc, couler dans un lit profondément encaissé, et passer

autour de la petite ville de Bautzen, sous un pont de pierre fortement

barricadé. Tout à fait devant soi on découvrait la ville de Bautzen,

qu'entourait un vieux mur crénelé, flanqué de tours et armé de canons,

puis à gauche la Sprée, qui après avoir circulé à travers des hauteurs

boisées, fort inférieures aux montagnes de droite, allait tout à coup

se répandre dans un lit ouvert, au milieu de prairies verdoyantes,

entremêlées d'étangs, et s'étendant à perte de vue.

[En marge: Distribution de l'armée coalisée sur la première position,

celle de la Sprée.]

Telle était la première ligne, celle de la Sprée, qui n'était pas

facile à emporter. À droite, sur les hautes montagnes et sur leur

penchant, on apercevait des abatis de bois, et derrière beaucoup de

canons, de baïonnettes et d'uniformes russes. Au centre, au-dessus et

au-dessous de Bautzen, on découvrait aussi un grand nombre de troupes

russes, et à gauche, sur les mamelons boisés à travers lesquels la

Sprée s'ouvrait un chemin pour s'échapper dans la plaine, on

discernait également des masses d'infanterie et de cavalerie, les unes

déployées en ligne, les autres postées derrière des ouvrages de

campagne, et toutes dénotant par leur équipement qu'elles

appartenaient à l'armée prussienne.

[En marge: Napoléon se décide à enlever la première position de

l'ennemi, dans la journée du 20 mai.]

[En marge: Dispositions prescrites par Napoléon.]

Napoléon résolut de forcer dès le lendemain 20 mai cette ligne de la

Sprée, que défendaient des troupes nombreuses et bien postées. Ce

devait être l'occasion d'une première bataille. Puis il se proposait

d'en livrer une autre pour forcer la seconde ligne, qui s'apercevait

derrière la première, et qui paraissait plus redoutable encore. Il

décida que le lendemain le maréchal Oudinot à droite passerait la

Sprée vers les montagnes, soit à gué, soit sur un pont de chevalets,

et chercherait à rejeter l'ennemi sur sa seconde position; qu'au

centre le maréchal Macdonald enlèverait le pont de pierre construit

sur la Sprée en face de Bautzen, et tâcherait d'emporter cette ville

d'assaut; qu'un peu au-dessous du centre le maréchal Marmont

franchirait la Sprée sur des pontons, entre Bautzen et le village de

Nimschütz, et s'établirait dans une bonne position qui se trouve au

delà; qu'à gauche enfin le général Bertrand, opérant son passage à

Nieder-Gurck, vis-à-vis des derniers mamelons dont la Sprée baigne le

pied avant de se répandre dans les prairies, s'efforcerait d'enlever

ces mamelons, ou du moins de s'établir dans le voisinage. Telle devait

être l'oeuvre de la première journée. Pendant ce temps le maréchal

Ney, achevant son mouvement sur Hoyerswerda avec une masse d'environ

soixante mille hommes, arriverait sur la basse Sprée, à Klix, quatre

lieues au-dessous de Bautzen. Il pourrait le lendemain, en forçant le

passage à Klix même, attaquer par le flanc la seconde position que

Napoléon attaquerait de front. Il n'y avait pas de redoutes ni

d'opiniâtreté qui pussent tenir devant cet ensemble de combinaisons.

[En marge: Combat dans la soirée du 19, entre une division de Bertrand

et les troupes de Barclay de Tolly.]

Dans la journée, et vers le soir du 19, on avait entendu au loin sur

la gauche une canonnade assez vive, laquelle, sans inspirer des

inquiétudes pour le maréchal Ney, bien capable de se suffire avec ses

soixante mille hommes, avait cependant donné lieu de penser que

l'ennemi tentait un effort pour empêcher la jonction des deux parties

de notre armée. Des aides de camp vinrent dans la soirée apprendre ce

qui s'était passé.

Les coalisés prêtant à Napoléon des fautes qu'il n'était pas dans

l'habitude de commettre, avaient supposé que le maréchal Ney

s'avançait avec son corps seulement, fort suivant eux de vingt-cinq

mille hommes tout au plus, après les pertes qu'il avait essuyées à la

bataille de Lutzen. Ils avaient détaché Barclay de Tolly, qui depuis

son arrivée de Thorn formait en quelque sorte un corps isolé sur les

ailes de l'armée principale, et lui avaient adjoint le général d'York

avec 8 mille hommes, ce qui portait à 23 ou 24 mille combattants la

force de ce détachement. On imaginait que ce serait assez pour causer

un grand dommage au maréchal Ney, grâce à la surprise qu'il

éprouverait, à son ignorance des lieux qu'il traversait pour la

première fois, et que, sans le détruire, on le mettrait au moins hors

de cause pour le jour de la bataille décisive. En conséquence les

généraux Barclay de Tolly et d'York s'étaient acheminés de Klix sur

Hoyerswerda, l'un tenant la gauche, l'autre la droite.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 15 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 40 / 45 段