bienveillance, et il était décidé à y mettre fin. Il ne doutait pas
que sur un ordre formel de sa part, appuyé d'une menace positive,
menace plus facile à réaliser à l'égard de Naples qu'à l'égard de la
Suède, Murat n'accourût à ses pieds, et il résolut d'abord de
l'appeler à l'armée, et ensuite d'exiger ses troupes pour les joindre
à celles du prince Eugène. Murat avait employé tout son temps, depuis
1808, à créer une armée napolitaine, et il était le seul homme capable
d'y réussir, car, outre sa renommée, il avait pour charmer les
Napolitains sa belle et gracieuse figure. Environ dix mille soldats de
cette armée avaient été dispersés çà et là dans l'immensité des
troupes envoyées en Russie, et de ces 10 mille soldats on en avait
sauvé 3 à 4 mille. Mais Murat avait encore sous les armes près de 40
mille hommes parfaitement organisés, et Napoléon imagina d'en prendre
20 mille pour les adjoindre à Eugène. Quand l'Autriche verra cent
mille combattants sur l'Adige, dit-il au vice-roi, elle sentira que
c'est à elle à compter avec nous, et non pas nous avec elle.--Ces
instructions données verbalement au prince Eugène, puis consignées par
écrit en plusieurs dépêches, Napoléon lui serra la main avec une
affection dont il ne s'était jamais départi envers ce prince, bien
qu'il s'en défiât quelquefois, comme de tout ce qui lui était le plus
cher, et il le fit partir le jour même.
[En marge: Nouveaux soins donnés aux deux armées de réserve qui
s'organisent sur le Rhin et sur l'Elbe.]
On a vu quelles dispositions il avait prises pour rassembler une
armée à Mayence, avec les cadres revenus d'Espagne. La consommation
des hommes, incessante dans la Péninsule, permettant de comprendre ce
qui restait dans des cadres toujours moins nombreux, Napoléon comptait
sur soixante cadres de bataillons à Mayence, lesquels devaient se
remplir chaque jour de conscrits des anciennes classes. Il espérait y
joindre aussi les cadres de soixante escadrons de cavalerie, recrutés
avec les cavaliers formés dans les dépôts, et montés avec les chevaux
tirés de France. En Westphalie, la réorganisation des corps du
maréchal Davout et du duc de Bellune devait fournir, comme on a vu,
cent douze bataillons, c'est-à-dire au moins 90 mille hommes
d'infanterie. Déjà les vingt-huit seconds bataillons réorganisés à
Erfurt étaient réunis sous le duc de Bellune, qui, outre les douze qui
lui appartenaient, avait les seize du maréchal Davout. Vingt-huit
venaient d'arriver à Brême sous le général Vandamme. Les autres
devaient bientôt suivre ceux-là. Lorsqu'ils seraient tous formés, on
se proposait, comme nous l'avons déjà dit, de mettre ensemble les
quatre bataillons de chaque régiment, de recomposer ainsi les
vingt-huit anciens régiments, d'en donner seize au maréchal Davout,
douze au maréchal Victor, et de créer une armée de 120 mille hommes,
avec une nombreuse artillerie tirée de Hollande et des départements
anséatiques, avec le reste de la cavalerie remontée par le général
Bourcier. Si le Danemark, objet en ce moment des caresses de
l'Angleterre et de la Russie, qui tâchaient de lui arracher, moyennant
indemnité, le sacrifice volontaire de la Norvége, nous revenait comme
tout le faisait espérer, on pouvait se promettre douze à quinze mille
Danois, excellents soldats, ce qui devait porter à 130 mille hommes au
moins l'armée du bas Elbe. C'étaient donc trois armées, une à Milan,
une à Mayence, une à Hambourg, que Napoléon préparait, indépendamment
de ce qu'il avait déjà sous la main, et dont l'organisation avançait à
chaque heure, surtout depuis qu'il était à Dresde. Il comptait sur 100
mille hommes en Italie, sur 70 mille à Mayence, sur 130 mille entre
Magdebourg et Hambourg, c'est-à-dire sur 600 mille combattants, en
comprenant ce qu'il avait en Saxe, force énorme, bien propre à
altérer, il faut le reconnaître, la rectitude de son jugement, en lui
inspirant une confiance sans bornes.
[En marge: Le maréchal Davout envoyé à Hambourg.]
[En marge: Ordres terribles donnés à ce maréchal.]
Il adressa au maréchal Davout les instructions les plus précises pour
ces diverses organisations, dont une partie devait se faire sous la
forte et savante main de ce maréchal. Il lui annonça qu'on lui
rendrait bientôt les bataillons qu'on lui avait empruntés pour les
prêter au duc de Bellune; il lui prescrivit de rentrer le plus tôt
possible dans Hambourg, de profiter pour cela du mouvement projeté sur
Berlin, d'exercer partout, et notamment à Hambourg, une justice
rigoureuse. Napoléon était exaspéré contre les villes anséatiques, qui
venaient d'expulser les douaniers, les percepteurs des impôts, les
officiers de police français, et en plusieurs endroits de les
assassiner, qui avaient accueilli les Cosaques avec transport, et qui
semblaient le but des efforts militaires et diplomatiques de la
coalition. Il voulait ramener ces villes sous son autorité par la
force et par la terreur, et s'il fallait les rendre, les rendre
ruinées à l'Allemagne. Il ordonna au maréchal Davout de faire fusiller
les membres de l'ancien sénat qui s'étaient remis en possession de
leur pouvoir, les principaux meneurs qui avaient excité
l'insurrection, quelques-uns des officiers de la légion anséatique
qu'on avait levée contre nous; il ordonna d'arrêter et de priver de
leurs biens les cinq cents principaux négociants, qui passaient pour
ennemis de la France; enfin, de saisir partout, sans examen, les
denrées coloniales et les marchandises anglaises, qui depuis
l'insurrection de Hambourg avaient pénétré par l'Elbe avec abondance.
Il y aurait là, disait-il, de quoi payer la guerre dont les négociants
de ces pays étaient en partie la cause. Ne se cachant jamais lâchement
derrière ses agents, quand il prescrivait des mesures rigoureuses, il
voulut que le maréchal Davout, en exécutant ces instructions
formidables, déclarât qu'il agissait d'après les ordres formels de
l'Empereur, et il comptait, ajoutait-il, sur son inflexibilité connue,
pour qu'aucune partie de ces ordres ne restât inexécutée. Heureusement
qu'il comptait aussi, sans le dire, sur l'honnêteté et la sagesse de
ce maréchal, qui, tout rigoureux qu'il était, saurait attendre pour
agir que la colère de son maître se fût évaporée en paroles
effrayantes. De tous ces ordres la principale partie devait rester
sans exécution, et il ne devait en résulter que de grosses
contributions, dont l'armée vivrait pendant plus de six mois, depuis
Hambourg jusqu'à Dresde.
[En marge: Travaux ordonnés sur l'Elbe, pour la sûreté de cette
ligne.]
[En marge: Napoléon commence à se procurer une cavalerie assez
nombreuse.]
Napoléon, passant à cheval le temps qu'il n'employait pas à
travailler dans son cabinet, avait parcouru les bords de l'Elbe,
reconnu Koenigstein et Pirna, ainsi que tout le pays au-dessus et
au-dessous de Dresde, ordonné l'établissement de deux ponts, un en
charpente à Dresde même, pour raccorder les parties subsistantes du
pont de pierre, et un de radeaux à Priesnitz, où l'armée avait opéré
un passage de vive force. Il avait fait construire de fortes têtes de
pont embrassant l'une et l'autre rive, pour le cas où il serait obligé
de se replier sur la ligne de l'Elbe à la suite d'une bataille perdue,
et avait veillé lui-même à la création de vastes hôpitaux et de vastes
manutentions de vivres, situés sur la rive gauche, afin que rien ne
fût exposé aux entreprises de l'ennemi. Tous ces travaux il les
faisait exécuter à prix d'argent tiré de son trésor secret, afin
d'attirer à lui le peuple de Dresde, qu'il voulait en même temps
intimider et satisfaire. Les détachements de cavalerie amenés des
dépôts par le duc de Plaisance ayant rejoint, il les avait fondus dans
le corps du général Latour-Maubourg, de manière à remettre ensemble
les escadrons de chaque régiment. Ce corps était monté ainsi à huit
mille beaux cavaliers, et avec trois mille cavaliers saxons qui
allaient revenir, avec mille ou deux mille cavaliers bavarois et
wurtembergeois qui étaient attendus, devait sous quelques jours
s'élever à 12 mille hommes à cheval. Quatre mille hommes de la garde
devaient porter à 16 mille le total de notre cavalerie, ce qui
composait déjà une force respectable, et indépendante des troupes
légères de cette arme que chaque corps avait pour s'éclairer. Des
détachements venus des dépôts sous le duc de Plaisance, il restait au
moins trois mille cavaliers, destinés au général Sébastiani, pour
compléter ses régiments lorsqu'il serait arrivé à Wittenberg. L'armée
aurait alors 25 mille hommes à cheval capables de charger en ligne.
C'était huit ou dix jours encore à attendre pour passer d'un état
presque nul en fait de cavalerie à un état assez imposant. De plus le
général Barrois avait amené une seconde division d'infanterie de la
jeune garde, et il s'en préparait une troisième en Franconie sous le
général Delaborde. Ainsi se complétaient, pendant ces quelques jours
de repos à Dresde, les 300 mille hommes qui formaient le premier
armement de Napoléon, et qui suffiraient peut-être à dicter des lois à
l'Europe coalisée. C'est dans ce repos si actif qu'il attendait le roi
de Saxe, sommé de se rendre à Dresde, et le comte de Bubna, annoncé de
Vienne avec tant d'appareil.
[En marge: Arrivée du roi de Saxe à Dresde.]
[En marge: Napoléon sort de Dresde pour aller à la rencontre du roi
Frédéric-Auguste.]
Le roi de Saxe en effet n'avait pas perdu une heure pour déférer à la
sommation de son redoutable allié. Il avait quitté Prague, demandant,
comme nous l'avons dit, et promettant le secret à l'Autriche sur tout
ce qui s'était passé. Le 12 mai, le vieux roi, entouré de sa famille,
de sa belle cavalerie, tant de fois réclamée en vain, arriva par la
route de Péterswalde aux portes de Dresde. Napoléon, qui avait résolu
de jouer une sorte de comédie, mais grande comme il lui convenait,
était sorti de la ville à la tête de sa garde, pour recevoir le
monarque saxon, auquel il était heureux, disait-il, de restituer ses
États reconquis par les armes de la France. L'armée française était
sur pied; le temps était superbe, et tout se prêtait à une scène
imposante. Napoléon arrivé près du vieux roi, descendit de cheval et
l'embrassa affectueusement, comme un prince qui pour le rejoindre se
serait arraché aux mains d'ennemis dangereux, et non comme un prince
repentant qui revenait à lui ramené par la crainte. Frédéric-Auguste
ne put se défendre d'une vive émotion, car s'il avait peur de
Napoléon, il l'aimait, n'en ayant reçu que du bien, bien chimérique et
écrasant pour sa faiblesse, puisque c'était la lourde couronne de
Pologne, mais bien enfin, et en le retrouvant si puissant, si amical,
il fut saisi d'un sentiment de reconnaissance. Napoléon l'accueillit
avec autant de respect que de dignité, en présence des habitants de
Dresde accourus en foule pour assister à cette entrevue, et, du reste,
les peuples sont si enfants, que, frappés de ce spectacle, les Saxons
furent émus eux-mêmes, et pour ainsi dire apaisés par la vue des deux
monarques réconciliés. Il faut ajouter que les Russes s'étaient
comportés en Saxe de manière à diminuer beaucoup la haine
qu'inspiraient les Français.
Napoléon conduisit Frédéric-Auguste à son palais, qu'il affecta de lui
rendre, et dîna le jour même à sa table en très-grande pompe. Il
s'était logé provisoirement au palais du roi, mais avec le projet
publiquement annoncé de se choisir une demeure plus militaire, moins
gênante, et dans l'intention aussi de laisser à son hôte l'apparence
d'un prince tout à fait maître chez lui. On cherchait pour Napoléon
une maison de campagne aux portes de Dresde, où il pourrait jouir de
la plénitude de son temps et de la beauté de la saison, et aurait
l'air, qui lui allait si bien, de camper.
[En marge: Complète réconciliation du roi de Saxe avec Napoléon.]
[En marge: Il n'est point vrai que ce roi trahit la confiance de
l'Autriche.]
Après ces démonstrations vinrent les épanchements et les explications
entre Napoléon et le vieux roi. Ce prince agité fit-il à Napoléon les
aveux dont on l'accusa depuis, pour justifier la spoliation d'une
partie de ses États? On l'a prétendu en effet, mais tout, dans les
documents existants, prouve le contraire. Il est probable que les vues
de l'Autriche durent, sans qu'il fût infidèle, se découvrir
d'elles-mêmes dans ses récits, et que s'il les révéla, ce fut sans le
vouloir, car elles étaient fort claires par elles-mêmes, et peu
coupables après tout, bien que Napoléon les prît dans le moment en
fort mauvaise part. Il est certain que les révélations qui avaient
complétement changé les dispositions de Napoléon à l'égard de
l'Autriche, lui étaient parvenues avant le 12 mai, jour de l'entrée du
roi Frédéric-Auguste à Dresde, et qu'il avait tout appris soit par M.
de Narbonne, soit par les dépêches interceptées, et rien par le roi de
Saxe, encore absent de sa capitale.
Napoléon dans cet entretien rassura Frédéric-Auguste sur les suites de
la guerre, lui fit partager sa confiance, et lui rendit autant de
calme que ce prince pouvait en éprouver au milieu du tumulte des
armes, pour lesquelles il était si peu fait. L'union était redevenue
entière, et Napoléon voulut surtout qu'elle parût telle, car il lui
convenait de se montrer en parfaite intimité avec ses alliés, dont on
le disait aussi craint que haï, ce qui était vrai assurément des
peuples allemands, mais beaucoup moins de leurs souverains.
[En marge: Adjonction des troupes saxonnes à l'armée française.]
Le premier avantage que Napoléon tira de la présence du roi à Dresde,
fut de mettre la main sur ses troupes. La cavalerie saxonne était
superbe. En la complétant avec quelques recrues, elle devait monter à
environ trois mille cavaliers, séduits déjà comme leur roi par les
habiles caresses de Napoléon. On la confia le jour même au brave
Latour-Maubourg. Quant à l'infanterie enfermée dans Torgau, elle fut
exposée à une épreuve assez dangereuse. Le général Thielmann, l'un des
patriotes allemands les plus ardents et les plus sincères, s'était
fort compromis par sa conduite. Il était allé visiter à Dresde
l'empereur Alexandre, lui avait témoigné son dévouement à la cause des
coalisés, mais, en sujet soumis, n'avait pas osé lui livrer Torgau,
ayant l'ordre de son roi de n'ouvrir cette place qu'aux Autrichiens.
Revenu à Torgau, il avait été désespéré de voir, après la bataille de
Lutzen, son roi retombé dans les mains des Français, et de plus il
avait conçu pour son propre compte des craintes assez vives. Cédant au
double stimulant du patriotisme et des inquiétudes personnelles, il
avait alors essayé d'ébranler la fidélité de ses troupes, et de les
amener à passer du côté des Russes, en se fondant sur ce que le roi
n'était pas libre, et ne donnait que des ordres arrachés par la force.
Bien que ses accents patriotiques retentissent au coeur de ses
officiers, il ne put les entraîner, et tous avec leurs soldats
demeurèrent fidèles à l'autorité de leur souverain. Il s'enfuit après
cette tentative infructueuse au camp d'Alexandre, abandonnant son
infanterie, qui dès ce moment rentra sans difficulté sous le
commandement du général Reynier, pour les talents et le caractère
duquel elle avait conçu une estime méritée.
[En marge: Marche du maréchal Ney sur Torgau.]
Pendant ce temps, le maréchal Ney se conformant aux instructions qu'il
avait reçues, avait traversé Leipzig, et s'était transporté à Torgau,
où il avait recueilli les Saxons. Un peu à gauche, à Wittenberg, ce
maréchal avait le duc de Bellune avec ses bataillons réorganisés, à
droite le général Lauriston établi avec son corps à Meissen. Le
général Sébastiani amenant la cavalerie remontée en Hanovre, et la
division Puthod (celle du corps de Lauriston qui était restée en
arrière), n'était pas encore arrivé. Néanmoins avec Reynier, Victor,
Lauriston, le maréchal Ney avait assez de forces pour marcher sur
Berlin, et il en attendait l'ordre avec impatience.
[En marge: Avant de porter le maréchal Ney plus loin, Napoléon veut
connaître les nouveaux projets des coalisés.]
[En marge: Résolution des coalisés de livrer une seconde bataille à
Bautzen, sur la Sprée.]
[En marge: Choix de la position de Bautzen.]
[En marge: Nouvelle composition et force de l'armée coalisée.]
Napoléon, avant de le lui expédier, voulait avoir des renseignements
précis sur les desseins des coalisés. Déjà il avait porté au delà de
l'Elbe le corps du prince Eugène, qui depuis le départ de ce prince
avait passé sous le commandement du maréchal Macdonald, et l'avait
dirigé sur Bischoffswerda, où ce corps était entré en écrasant une
arrière-garde ennemie, et en passant au milieu des flammes. On
accusait en ce moment les Russes de vouloir se conduire en Allemagne
comme en Russie, c'est-à-dire de brûler les pays qu'ils évacuaient. Il
est certain que la malheureuse petite ville de Bischoffswerda venait
d'être incendiée, peut-être par les obus, et sans qu'il y eût de la
faute de personne. De Bischoffswerda, le maréchal Macdonald s'était
dirigé sur Bautzen. Là les rapports étaient devenus plus précis, et
les Russes unis aux Prussiens avaient paru résolus à livrer une
seconde bataille. Leur résolution était en effet conforme aux
apparences. Malgré les pertes qu'ils avaient essuyées, malgré le
danger d'une nouvelle défaite, la nécessité de combattre encore une
fois entre l'Elbe et l'Oder n'avait parmi eux fait doute pour
personne. Reculer davantage, c'était abandonner les trois quarts de la
monarchie prussienne, et surtout Berlin qu'on n'avait pas pu défendre
directement par l'envoi d'un corps détaché, mais qu'une forte position
conservée en Lusace protégeait jusqu'à un certain point. C'était
avouer à l'Allemagne, à l'Europe qu'on s'était impudemment vanté après
Lutzen, que dans cette journée on avait été tellement battu, qu'il n'y
avait plus moyen de s'arrêter nulle part, ni derrière l'Elbe, ni même
derrière l'Oder; c'était donner congé aux patriotes allemands auxquels
on avait donné rendez-vous sur tous les champs de bataille de la Saxe,
c'était donner congé à l'Autriche, qu'on ne retenait qu'à force de
promesses, de vanteries, d'exagérations, et surtout à force de
voisinage, en restant en quelque façon physiquement attaché à elle. Il
fallait donc vaincre ou périr, plutôt que de se laisser arracher des
montagnes de la Bohême, au pied desquelles on s'était arrêté en
quittant Dresde, et profiter pour s'y défendre de l'un des nombreux
cours d'eau qui descendent du _Riesen-Gebirge_ à travers la Lusace, et
divisent l'espace compris entre l'Elbe et l'Oder. À Bautzen notamment,
où passe la Sprée, se trouvait une forte position, double en quelque
sorte, car elle offre deux champs de bataille, l'un en avant de la
Sprée, l'autre en arrière, position rendue célèbre par le grand
Frédéric pendant la guerre de sept ans[16], sur laquelle on pouvait
recevoir une et même deux batailles défensives, la gauche aux
montagnes de la Bohême, la droite à de vastes marécages. Moitié
renommée, moitié avantage du site, on s'était décidé pour cette
position de Bautzen, et on était résolu à y combattre avec
acharnement. Des 92 mille hommes qu'on avait pu réunir le 2 mai dans
les plaines de Lutzen, 20 mille à peu près avaient été perdus ou par
le feu ou par la marche, mais on les avait remplacés par 30 mille
autres, les uns trouvés en Silésie, au moyen des réserves que la
Prusse avait préparées dans cette riche province, les autres tirés du
corps qui bloquait les places de la Vistule. Ce corps était celui de
Barclay de Tolly, fort de 15 mille Russes, qui venait d'enlever Thorn
à une garnison en grande partie bavaroise, dévorée de maladies, et
logée dans des ouvrages à peine défensifs. C'était la seule des
garnisons de l'Oder et de la Vistule qui eût succombé, et il avait
paru aux coalisés beaucoup plus utile de gagner une grande bataille
que de bloquer des places, qu'on avait peu de chances de prendre, et
qui, situées au milieu de populations extrêmement hostiles, ne
pouvaient exercer aucune action au delà de leurs murs. On avait donc
rassemblé en avant et en arrière de Bautzen, le long de la Sprée, sous
la protection de vastes abatis et de nombreuses redoutes, environ cent
mille Prussiens et Russes, très-animés, très-difficiles à forcer dans
cet asile, et on était prêt à livrer là une bataille décisive. On
avait confié aux généraux prussiens Bulow et Borstell le soin de
couvrir comme ils pourraient Berlin et le Brandebourg, aux coureurs
de Czernicheff et de Tettenborn la tâche de se maintenir sur le bas
Elbe, en mangeant, buvant, brûlant, aux dépens des Allemands qu'ils
venaient délivrer, et on s'était proposé de résoudre soi-même la
grande question européenne sous les yeux de l'Autriche, au pied même
de ses montagnes. On avait adressé à celle-ci les plus belles
descriptions de la position prise, des forces réunies, et on l'avait
suppliée de ne se laisser ni intimider ni séduire par le tyran de
l'Europe, qui allait bientôt, disait-on, être réduit aux abois.
[Note 16: Le grand Frédéric y avait livré la bataille dite de
Hochkirch.]
[En marge: Napoléon prend le parti d'aller livrer une seconde bataille
aux coalisés.]
[En marge: Le maréchal Macdonald envoyé devant Bautzen avec les
troupes du prince Eugène.]
[En marge: Le maréchal Oudinot, le général Bertrand, le maréchal
Marmont, envoyés à l'appui du maréchal Macdonald.]
[En marge: Ney dirigé sur le flanc de la position de Bautzen.]
[En marge: Départ de la garde impériale.]
Tels étaient les détails que nos espions et nos reconnaissances,
poussées maintenant plus loin depuis l'augmentation de notre
cavalerie, avaient rapportés de tous côtés. N'ayant passé à Dresde que
sept jours, temps strictement nécessaire pour réinstaller le roi de
Saxe dans ses États, pour réunir un peu de cavalerie, et pour porter
ses corps en ligne, Napoléon prit le parti de marcher tout de suite en
avant, et d'aller dissiper une nouvelle fois les fumées dont
s'enivrait l'orgueil des coalisés. Déjà le maréchal Macdonald était en
vue de Bautzen; il le fit appuyer à droite et le long des montagnes
par le maréchal Oudinot, avec deux divisions françaises et une
bavaroise, à gauche par le maréchal Marmont avec ses trois divisions,
dont deux françaises et une allemande, plus à gauche encore par le
général Bertrand, avec une division française, une italienne et une
wurtembergeoise. Il avait en même temps tenu le maréchal Ney et le
général Lauriston en avant de l'Elbe, en mesure de se porter ou à
droite vers la grande armée, ou à gauche sur Berlin. Le maréchal Ney
était à Luckau, le général Lauriston à Dobriluch, ce dernier liant le
maréchal Ney avec la grande armée. (Voir la carte nº 58.) Napoléon
leur enjoignit le 15 mai, jour où il reçut les renseignements certains
qu'il avait attendus, de se diriger sans délai sur Hoyerswerda, de
manière à déboucher sur le flanc et les derrières de la position de
Bautzen, laquelle deviendrait difficile à conserver lorsque soixante
mille hommes seraient en marche pour la tourner. Voulant utiliser
toutes les forces dont il n'avait pas ailleurs un besoin
indispensable, Napoléon enjoignit au général Reynier de suivre Ney et
Lauriston. Il laissa le maréchal Victor, duc de Bellune, en avant de
Wittenberg, comme une menace permanente contre Berlin, menace qui se
réaliserait plus tard selon les événements, et il s'apprêta lui-même à
partir aussitôt que les mouvements prescrits seraient assez avancés
vers le but indiqué, pour que sa présence sur les lieux devînt
nécessaire. Déjà la garde elle-même avait été acheminée sur Bautzen,
où tendaient en ce moment toutes nos forces, et où allait les suivre
l'attention de l'Europe. Ayant 160 ou 170 mille hommes à opposer à 100
mille, quelque forte que fût la position de ceux-ci, Napoléon ne
devait guère avoir d'inquiétude sur le résultat. La manoeuvre ordonnée
au maréchal Ney valait toutes les positions du monde, et l'armée
française pour vaincre, aurait pu se passer, même dans son état
actuel, de sa supériorité numérique.
[En marge: Arrivée de M. de Bubna à Dresde, au moment où Napoléon
allait en partir.]
[En marge: Première impression de Napoléon en recevant les
communications de M. de Bubna.]
[En marge: Efforts de M. de Bubna pour apaiser Napoléon.]
[En marge: Lettre de l'empereur François à son gendre.]
[En marge: L'irritation de Napoléon un peu adoucie.]