rapporté, il se mit en mesure de recevoir convenablement son allié,
redevenu fidèle; mais auparavant il donna ses instructions à son
représentant à Vienne. Il s'aperçut enfin de la faute qu'on avait
commise en poussant l'Autriche à entrer si avant dans les événements,
et en la provoquant à se constituer médiatrice armée, c'est-à-dire
arbitre, quand on ne voulait pas subir son arbitrage. Il s'aperçut
aussi de l'erreur dans laquelle il était tombé, en croyant qu'il
pourrait engager cette puissance dans ses projets par l'offre des
dépouilles de la Prusse, et en ne voyant pas qu'avant tout l'Autriche
tenait à reconstituer l'Allemagne pour être indépendante, et ne
trouvait pas d'agrandissement territorial qui valût l'indépendance.
Mais, comme font souvent les princes qui ne veulent pas avoir tort, il
rejeta toute la faute sur son représentant, c'est-à-dire sur M. de
Narbonne, qui, avec la mission qu'il avait reçue, avec les
instructions dont il était porteur, ne pouvait pas agir autrement
qu'il n'avait fait. Toutefois, comme Napoléon aimait ce personnage si
distingué, il l'improuva, sans aucune sévérité de langage, d'avoir
poussé les choses si loin, d'avoir remis une note malgré les
prescriptions du cabinet qui défendaient d'en remettre sans ordre
formel, et d'avoir amené M. de Metternich à déclarer par deux fois que
le traité d'alliance n'était plus applicable aux circonstances.--Il
regrettait, disait-il, qu'on eût mis l'empereur son beau-père dans une
position dont bientôt ce monarque sentirait la fausseté, car les
Français n'en étaient encore qu'à leur première victoire, et allaient
sous peu de jours en remporter d'autres. Quoi qu'il en soit,
l'Autriche, obligée prochainement de revenir en arrière, en serait
pour la confusion de ses fausses démarches; mais pour le moment il
fallait que M. de Narbonne se montrât calme, réservé sans froideur, et
ne demandât, ne répondît plus rien à la cour de Vienne, afin qu'elle
reconnût qu'on ne la tenait plus pour alliée, tout en l'acceptant pour
médiatrice, sans l'accepter cependant pour médiatrice armée.--
[En marge: Irritation qu'inspirent à Napoléon les conditions de paix
proposées.]
[En marge: Ces conditions n'intéressaient que l'orgueil de Napoléon,
et nullement la grandeur de la France.]
[En marge: Elles dépassaient même ce que la France aurait dû
raisonnablement désirer comme étendue de territoire.]
Napoléon malgré ce langage modéré en apparence, était exaspéré au fond
du coeur contre l'Autriche et contre son beau-père. Malgré sa
prodigieuse sagacité, le penchant à se flatter, penchant auquel cèdent
tous les hommes, quelque clairvoyants qu'ils soient, lorsqu'ils se
sont mis dans une position où ils ont besoin de s'abuser eux-mêmes, le
penchant à se flatter l'avait porté à croire qu'il obtiendrait tout de
l'Autriche moyennant qu'il la payât bien, et il était profondément
irrité de voir qu'elle trompait si complétement ses calculs. Les
conditions qu'on lui mandait, et qui n'auraient pas dû lui paraître
nouvelles, lui étaient odieuses. Il avait renoncé dans sa pensée au
grand-duché de Varsovie, surtout après avoir reconnu de près les
difficultés de cette création; mais au lendemain de cette guerre de
1812, entreprise pour humilier la Russie, pour reconstituer la
Pologne, pour appesantir plus que jamais son joug sur l'Europe, au
lendemain de cette guerre, se trouver avec la Russie agrandie, avec la
Pologne non pas refaite, mais irrévocablement détruite, supporter la
défection de la Prusse, l'en récompenser même, renoncer au protectorat
de la Confédération du Rhin, abandonner les villes anséatiques, cause
première de la brouille avec la Russie, c'était une multiplicité de
déboires, dont aucun n'affaiblissait sa vraie puissance, mais dont
tous étaient un cruel échec pour son orgueil! Au point de vue des
véritables intérêts de la France, aucun de ces sacrifices n'était à
regretter. Le grand-duché de Varsovie n'était qu'un essai chimérique,
tant que la Prusse et l'Autriche ne songeaient pas à reconstituer la
Pologne, car c'étaient elles après tout que la Pologne était destinée
à couvrir, et puisqu'elles n'en voulaient pas, il était puéril de
s'obstiner à leur faire du bien malgré elles. Quant à la Prusse, nous
n'avions intérêt, ni par rapport à la Russie, ni par rapport à
l'Autriche, à la maintenir si faible! Quant au protectorat du Rhin,
c'était un vain titre, odieux aux Allemands, capable uniquement de
nous attirer leur haine, sans nous donner sur eux aucune influence
réelle. Quant aux villes anséatiques enfin, s'obstiner à les
conserver, c'était étendre notre frontière militaire et commerciale au
delà de toute raison. C'est à peine, en effet, si nous pouvions
défendre le Zuyderzée et le Texel, car au delà du Wahal il n'existait
plus de solide frontière pour nous; il avait même fallu tout l'esprit
ingénieux de Napoléon pour faire rentrer la Hollande dans un bon
système de défense, et encore n'y avait-il que très-imparfaitement
réussi. Toutefois la possession de la Hollande offrait de si grands
avantages maritimes, que cette magnifique possession pouvait être un
objet de désirs pour une ambition à la façon de Charlemagne. Mais les
villes anséatiques nous imposaient une charge sans compensation, car
elles étaient impossibles à défendre, à moins d'étendre la France
jusqu'à l'Elbe, et commercialement elles étaient indispensables à
l'alimentation de l'Allemagne et inutiles à la nôtre. Relativement au
blocus continental, leur avantage tombait avec ce blocus, et avec la
paix. Si même nous eussions été sages, nous aurions dû renoncer tout
de suite au royaume de Westphalie, en dédommageant de quelque façon le
roi Jérôme; mais enfin on ne nous le demandait pas, puisque l'empereur
Alexandre avait refusé de prendre avec le grand-duc de Hesse
l'engagement de lui rendre ses États, et il n'y avait pas à s'en
occuper. Ce n'était donc que l'orgueil, l'implacable orgueil qui
pouvait porter Napoléon à repousser les conditions imaginées par
l'Autriche.--Il ne voulait pas, disait-il, se laisser humilier.--Il
appelait être humilié ne pouvoir pas réaliser tous les rêves de son
immense ambition, même quand on ne portait aucune atteinte à sa
puissance réelle. Hélas! la punition de l'orgueil qui a trop entrepris
sur autrui, c'est précisément de ne pouvoir céder, alors même qu'il le
trouverait juste et nécessaire! Il est cloué à ses folles prétentions
comme Prométhée à son rocher: exemple terrible pour ceux qui,
n'écoutant que leurs désirs, se font un jeu des droits et de la
dignité des hommes!
[En marge: Une nouvelle cause accidentelle ajoute à l'irritation de
Napoléon.]
[En marge: Un courrier intercepté prouve que M. de Metternich, tout en
caressant les Français, caressait encore plus les Russes et les
Prussiens.]
[En marge: Grande faute de ne pas comprendre que la conduite de M. de
Metternich était ce qu'elle devait être.]
La certitude acquise des intentions de l'Autriche, qui n'auraient pas
dû être nouvelles pour Napoléon, car de fréquentes insinuations les
lui avaient clairement révélées depuis quatre mois, l'irrita
profondément contre cette puissance. Il y vit une double trahison de
l'alliance et de la parenté, et se dit, ce qu'il s'était dit autrefois
bien souvent, jusqu'au jour où un brusque mouvement d'humeur contre la
Russie l'avait décidé à un mariage autrichien, qu'il n'y avait jamais
à compter sur la cour de Vienne, qu'il y avait toujours chez elle un
abîme de dissimulation, d'astuce, d'égoïsme, qu'on devait chercher à
s'entendre avec tout le monde plutôt qu'avec elle, et sacrifices pour
sacrifices, en faire, s'il le fallait, à la Russie, à l'Angleterre
même, plutôt qu'à l'Autriche ou à la Prusse. Un hasard poussa cette
irritation au dernier terme. On avait arrêté à Dresde un courrier
venant de Vienne, et porteur des dépêches de M. de Stackelberg, qui
était représentant de la Russie auprès de l'Autriche, depuis que les
rapports avaient été rétablis entre ces deux puissances à l'occasion
de la médiation. On avait trouvé dans les dépêches de M. de
Stackelberg à M. de Nesselrode beaucoup de détails singuliers, et on
avait pu y voir que M. de Metternich, dans une position difficile, qui
le condamnait à une extrême dissimulation, prodiguait les témoignages
aux uns et aux autres, mais aux Russes et aux Prussiens encore plus
qu'aux Français. M. de Metternich en effet pour se faire pardonner de
ne pas apporter immédiatement à nos ennemis toutes les forces de
l'Autriche, de ne pas adopter toutes leurs conditions de paix,
n'hésitait pas, quand il était en tête-à-tête avec eux, à se dire
contraint dans sa conduite par le traité d'alliance du 14 mars 1812,
par le mariage de Marie-Louise, par le danger d'une guerre avec la
France, par l'inachèvement des préparatifs de l'Autriche, et
manifestait, quand il le pouvait en sûreté, des préférences de coeur
pour la coalition. Qu'il en fût ainsi, et même plus, on devait, sans
avoir lu une seule des dépêches de la diplomatie étrangère, en être
convaincu, ne pas s'en étonner, ne pas s'en émouvoir, et accepter
comme vrai tout ce que disait M. de Metternich, qui disait vrai en
effet lorsqu'il affirmait qu'à certaines conditions il se rangerait de
notre côté. Il fallait comprendre que M. de Metternich étant Allemand,
ne pouvait et ne devait pas nous aimer, et que s'il nous ménageait
c'était par politique, et uniquement pour ne pas compromettre
étourdiment son pays avec nous; il fallait profiter de sa prudence
même pour en tirer tout le parti possible, mais rien que le parti
possible. À la vérité nous raisonnons ici comme la politique, dont
l'art consiste à comprendre toutes les situations, à les ménager et à
s'en servir, et Napoléon raisonnait comme raisonnent l'orgueil, la
victoire et le despotisme. Ces soudaines révélations l'irritèrent,
comme si avec son esprit, qui était tout lumière dans le calme des
passions, tout flamme et fumée dans l'emportement de ces passions
funestes, il n'avait pas dû les prévoir. Un détail notamment
l'exaspéra plus que tout le reste. Dans le moment où l'on attendait
avec impatience à Vienne des nouvelles de la bataille prévue mais non
connue du 2 mai, M. de Metternich, dans ses effusions pour les Russes,
avait écrit à M. de Stackelberg que s'il recevait des dépêches, même
pendant la nuit, il le ferait éveiller pour les lui communiquer.
C'étaient de bien grandes attentions pour la Russie, et de la part
surtout d'un ministre qui se disait l'allié persévérant de la France!
Puis on avait trouvé une lettre du roi de Saxe au général Thielmann,
laquelle, supposant comme vraisemblable l'arrivée des Français
victorieux sur l'Elbe, lui enjoignait, en tenant la place de Torgau
fermée pour les Russes, de la tenir encore plus fermée pour les
Français. Napoléon ne voulut pas voir dans ces instructions si
prévoyantes le bon et imprévoyant monarque saxon, mais le renard de
Vienne qu'il prétendait reconnaître à sa finesse. Tout cela rapproché,
exagéré, apprécié par la colère, parut une trahison complète, tandis
que ce n'était que le labeur d'une prudence embarrassée cherchant à
passer à travers mille écueils. Encore une fois, il fallait profiter
des conseils que M. de Metternich nous donnait à nous-mêmes, et de la
crainte que nous n'avions pas cessé de lui inspirer, pour sortir de
cette situation en faisant le moins de sacrifices possible; et comme
il ne s'agissait de sacrifier que ce qui touchait à la vanité, et rien
de ce qui appartenait à la puissance réelle, il fallait se soumettre,
de bonne ou mauvaise grâce, mais se soumettre: il fallait bien après
tout payer de quelque chose le désastre de Moscou! Trop heureux de ne
pas le payer de l'existence elle-même! Qu'on nous pardonne la
répétition de ces inutiles réflexions, cinquante ans après
l'événement, qu'on les pardonne au chagrin que nous inspire la vue
directe et continue des fatales résolutions qui ont perdu non pas
Napoléon seulement (peu importe le sort d'un homme quel qu'il puisse
être), mais la grandeur de notre patrie!
[En marge: Napoléon revient brusquement à la politique conseillée par
MM. de Caulaincourt et de Talleyrand, et consistant à mettre
l'Autriche de côté pour traiter directement avec la Russie.]
Quoi qu'il en soit, Napoléon revint brusquement à la politique qui
avait été proposée dans le conseil tenu aux Tuileries en janvier
dernier, et fortement appuyée par MM. de Caulaincourt, de Talleyrand
et de Cambacérès, celle qui consistait à laisser l'Autriche de côté,
sans la heurter toutefois, pour chercher à s'entendre directement avec
la Russie. Cette politique, avons-nous dit, sage en ce qu'elle tendait
à ne pas trop mêler l'Autriche aux événements actuels, à ne pas lui
attribuer un rôle dont elle abuserait contre nous, avait néanmoins un
inconvénient pratique des plus graves, c'était la difficulté de
s'aboucher avec l'empereur Alexandre. Cette difficulté déjà grande en
janvier avait dû s'accroître encore par les derniers événements
militaires, par l'espérance dont les Allemands berçaient Alexandre, de
faire de lui le libérateur de l'Europe et le premier des monarques
régnants. Il est vrai que la bataille de Lutzen, puis après cette
bataille une nouvelle victoire à laquelle il était permis de
s'attendre, pouvaient dissiper les fumées dont Alexandre était enivré,
et faciliter l'abouchement avec lui. Napoléon l'espéra avec cette
force d'espérer qui est propre aux esprits puissants, et qui chez eux
se convertit en force d'agir, et il fit toutes ses dispositions en
conséquence.
[En marge: Guerre gigantesque résolue par Napoléon, si le projet de
s'aboucher directement avec la Russie ne réussit pas.]
Il résolut de continuer cette campagne sans relâche, de frapper le
plus prochainement possible quelque coup décisif, d'en profiter pour
conclure la paix, mais en s'entendant avec la Russie, même avec
l'Angleterre, plutôt qu'avec les puissances allemandes, d'accorder à
l'Angleterre le sacrifice de tout ou partie de cette Espagne dont il
était dégoûté, dont le monde surtout ne serait pas étonné de le
trouver dégoûté, dont l'abandon paraîtrait de sa part un soulagement
bien plus qu'un sacrifice, et ne serait certes pas un aveu bien
humiliant à faire, car sa faute d'avoir voulu s'en emparer était
aujourd'hui le secret de l'univers. En cédant en totalité ou en partie
la Pologne à la Russie, en totalité ou en partie l'Espagne aux
Bourbons, il lui semblait que tout serait arrangeable, et qu'il ne
subirait pas le joug de la Prusse, qui, selon lui, l'avait trahi
ostensiblement, de l'Autriche, qui le trahissait secrètement, et qu'il
s'affranchirait ainsi d'alliés infidèles par des sacrifices devenus
inévitables, sur lesquels d'ailleurs la destinée avait rendu deux
arrêts de nature à dégager son orgueil, pour la Pologne Moscou! pour
l'Espagne l'opiniâtreté invincible des Espagnols! Si la guerre
n'amenait pas prochainement un résultat décisif et une négociation, il
voulait prolonger cette situation jusqu'à ce que la seconde série de
ses armements fût terminée, qu'il eût deux cent mille hommes de plus
en bataille, ce qui, avec les premiers trois cent mille qui se
complétaient d'heure en heure, composerait un total de cinq cent mille
combattants, et lui permettrait de ne plus dissimuler avec l'Autriche,
de l'accepter même au nombre de ses ennemis, et alors placé sur l'Elbe
comme jadis sur l'Adige, à Dresde comme jadis à Vérone, au pied des
montagnes de Bohême comme jadis au pied des Alpes, d'y essayer dans
des proportions bien plus vastes, non pas seulement contre une
puissance, mais contre l'Europe entière, une nouvelle campagne
d'Italie, dans laquelle le général Bonaparte devenu l'empereur
Napoléon, resté aussi jeune de caractère, mais devenu plus grand de
conception, mûri par une expérience sans égale, renouvellerait à son
âge mûr les prodiges de sa jeunesse, prodiges agrandis de tout ce que
le temps avait ajouté à sa position, finirait aujourd'hui comme
autrefois par des triomphes éclatants, et se reposerait enfin en
laissant reposer le monde! Hélas! il ne manquait à ce beau rêve qu'une
chose, c'est que l'humanité fût infatigable comme Napoléon, et voulût
périr tout entière pour satisfaire l'ambition d'un conquérant, qui au
génie d'un géomètre joignait l'imagination d'un poëte épique!
[En marge: Instructions à M. de Narbonne.]
Ces résolutions prises, Napoléon fit ce qu'il faisait toujours, il
passa aux dispositions pratiques, car, merveille de contrastes, autant
il était chimérique dans les conceptions, autant il était précis et
positif dans l'exécution. D'abord il adressa à M. de Narbonne une
suite de dépêches (il y en eut jusqu'à trois en un jour sur le même
sujet), dans lesquelles on voyait tout le changement qui s'était opéré
dans son esprit. Il fallait, disait-il, ne plus rien demander à
l'Autriche, mais en même temps ne plus la brusquer, ne plus la sommer
surtout, être en un mot à son égard réservé et tranquille, et
cependant ne point la tromper, car le mensonge n'était bon à rien. Il
fallait lui laisser voir qu'on ne comptait plus sur elle, et qu'on
avait compris cette maxime qu'elle répétait si volontiers à chaque
occasion, que le traité du 14 mars 1812 _n'était plus applicable aux
circonstances_. Ensuite quand elle apprendrait qu'en Italie, en
Bavière, en France, on faisait des armements rapides et vastes, il
n'était pas nécessaire de les nier, il convenait même d'en donner le
véritable chiffre, s'il était mis en doute, en ne leur assignant aucun
autre motif que la gravité des événements. Napoléon écrivait encore à
M. de Narbonne, que l'Autriche comprendrait certainement cette
nouvelle attitude, et qu'il était à désirer qu'elle la comprît;
qu'elle devait se dire que son intervention n'était pas indispensable
à la France pour s'aboucher avec les autres puissances, qu'entre
l'empereur Napoléon et l'empereur Alexandre il y avait une brouille
politique et nullement une brouille personnelle, et que les deux
souverains n'avaient jamais cessé d'avoir l'un pour l'autre un
penchant qui renaîtrait à la première démonstration amicale de
Napoléon. _Une mission directe au quartier général russe_, ajoutait
Napoléon, _partagerait le monde en deux_. Cette parole révélait toute
sa pensée; elle signifiait que M. de Caulaincourt, dont on connaissait
l'ancienne intimité avec Alexandre, envoyé à ce prince, ferait changer
la face des choses, en mettant dans un camp la France et la Russie, et
le reste du monde dans l'autre. Mais il n'en était plus ainsi, depuis
qu'on avait si profondément blessé l'orgueil de l'empereur Alexandre;
et en tout cas c'était bien imprudent à dire, car il suffisait
d'indiquer une telle pensée, pour faire que l'Autriche, sans perdre un
jour, une heure, se jetât dans les bras de la Russie, et que les deux
mois de temps dont on avait besoin pour convertir en cinq cent mille
hommes les trois cent mille qu'on avait en ce moment, se réduisissent
à quelques jours! Heureusement, M. de Narbonne avait trop d'esprit
pour commettre la faute de laisser apercevoir cette chance à M. de
Metternich. Il pouvait y trouver des motifs de confiance, mais
nullement ceux d'une jactance aussi dangereuse qu'inutile.
[En marge: Envoi du prince Eugène en Italie pour y organiser une armée
de cent mille hommes.]
[En marge: Éléments pour la composition de cette armée.]
Napoléon après avoir exprimé sa vraie pensée à M. de Narbonne par
l'intermédiaire de M. de Caulaincourt, qui remplaçait à Dresde M. de
Bassano retenu encore à Paris, fit appeler le prince Eugène. Le
vice-roi, bien qu'il eût des défauts, ceux de son origine à moitié
créole, c'est-à-dire un peu de nonchalance et de négligence des
détails, et que par ces défauts il eût encouru souvent le blâme de
Napoléon, le vice-roi avait néanmoins conquis toute son estime par une
rare bravoure, un vif sentiment d'honneur, et une résignation
exemplaire à supporter une situation affreuse pendant la retraite.
Napoléon lui témoigna sa satisfaction, lui annonça qu'il constituait
en faveur de sa fille une fort belle dotation, celle du duché de
Galliera, et que cette récompense allait être publiée par le
_Moniteur_ comme prix des services par lui rendus dans la campagne de
1812. Puis il lui dit qu'il fallait partir tout de suite pour Milan,
où il reverrait sa famille de laquelle il était séparé depuis plus
d'une année, et se mettait en mesure de remplir une mission
importante. Napoléon lui apprit ce qu'il avait à y faire[15]. Il
devait d'abord prendre le commandement non-seulement du royaume de
Lombardie, mais du Piémont et de la Toscane, sous le rapport militaire
bien entendu, et employer tout l'été à organiser une belle armée
d'Italie. Les éléments nécessaires se trouvaient sur les lieux, soit
en cadres, soit en conscrits déjà instruits. Les cadres du 4e corps,
avec lequel le prince Eugène avait fait la campagne de Russie,
venaient de rentrer en Italie, et pouvaient fournir vingt-quatre
bataillons. L'armée italienne pouvait en fournir vingt-quatre au
moins. Les régiments du Piémont, qui avaient recouvré les bataillons
envoyés en Espagne, revenus vides mais plus aguerris que jamais,
permettraient de porter à quatre-vingts bataillons peut-être l'armée
de la haute Italie. L'artillerie abondait dans cette contrée, et au
mois de juillet on devait y avoir facilement cent cinquante bouches à
feu attelées. La cavalerie qui aurait dû être prête pour le général
Bertrand, et qui ne l'avait pas été pour lui, le serait pour le prince
Eugène. Il était donc facile d'avoir là une armée de quatre-vingt
mille hommes dans deux ou trois mois, et beaucoup mieux organisée que
l'armée avec laquelle on venait de vaincre les coalisés en Saxe, parce
qu'on aurait du temps et du repos pour la pourvoir du matériel
nécessaire. Enfin Napoléon destinait au prince Eugène des lieutenants
du premier mérite, le général Grenier, qui avait reçu récemment une
blessure, mais qui allait retourner en Italie pour s'y guérir, et
enfin l'illustre Miollis, à la fois savant, homme d'esprit, spartiate
et soldat héroïque.
[Note 15: Ici encore, je ne m'en fie pas à des conjectures. Je raconte
les faits d'après des pièces authentiques, d'après des lettres de
Napoléon au prince Eugène, lettres où tous ces faits sont rappelés ou
consignés, et toujours motivés longuement.]
[En marge: Situation de Murat en Italie.]
[En marge: Ses soucis et ses agitations.]
Restait Murat. Ce malheureux prince perdait presque la tête sous la
couronne que Napoléon y avait posée. Profondément atteint dans son
orgueil par les paroles insérées au _Moniteur_ après son départ de
l'armée, craignant d'avoir encouru pour toujours la disgrâce de
Napoléon, d'être réservé dès lors avec son royaume de Naples à quelque
compensation, à quelque arrangement de paix, ayant prêté l'oreille aux
ouvertures que l'Autriche adressait à tous ceux qui avaient envie
d'abandonner la France sans l'oser, ayant peur à chaque pas de faire
trop ou trop peu, il était dans l'état du roi de Bavière, du roi de
Saxe, de tous ces alliés enfin, qui trop honnêtes pour nous trahir ne
l'étaient pas assez pour n'y point penser, et avec bien plus de
remords qu'eux, car il devait tout à Napoléon, dont il avait épousé la
soeur, soeur dont il se défiait même, bien qu'elle n'eût pas moins
envie que lui de conserver ce royaume tant aimé, ce royaume cause de
leurs fautes et de leurs malheurs! Dans cette situation il y avait des
moments où il semblait tomber en délire. Sa santé s'altérait
visiblement, et ce héros, si beau à voir sur le champ de bataille de
la Moskowa, devenu un faible roi, tourmenté de soucis, perdait à la
fois sa beauté, sa sérénité, son courage. Son peuple auquel il avait
su plaire, en était saisi de compassion, et comme pour le consoler, le
couvrait d'applaudissements, quand il le voyait. Quelquefois ce pauvre
Murat songeait à venir se jeter aux pieds de Napoléon, et à lui offrir
de commander les restes de sa cavalerie; quelquefois il voulait se
donner à l'Autriche, et il avait dépêché à celle-ci un prince Cariati,
dont la conduite était devenue à Vienne un tel scandale, que M. de
Narbonne avait été obligé de la signaler à Napoléon.
[En marge: Napoléon appelle Murat à l'armée, et lui enjoint d'envoyer
une partie de ses troupes au prince Eugène.]
[En marge: Napoléon, après avoir donné ses instructions au prince
Eugène sur la composition de l'armée d'Italie, le fait partir pour
Milan.]