moment même où Napoléon arrivait, et cela pour aller à Prague se jeter
dans les bras de l'Autriche, dont il avait évidemment adopté la
politique. Il y avait de quoi lui en vouloir, mais déclarer ce prince
déchu, c'eût été proclamer nous-mêmes une défection de plus, donner
raison aux Allemands qui disaient que nos alliés étaient traités en
esclaves, se mettre en outre un grand embarras sur les bras, car
qu'eût-on fait de la Saxe si on ne la lui avait rendue? C'était enfin
déclarer trop crûment à l'Autriche comment on considérait et comment
on se proposait de traiter cette politique de la médiation, qui était
la sienne, et n'était devenue celle du roi de Saxe qu'à son
instigation. Napoléon ne contenait jamais son ambition, mais il
contenait quelquefois sa colère, et il donna cette fois un exemple
d'empire sur lui-même, trop rare dans sa vie. Il feignit de n'avoir
pas compris la conduite du roi de Saxe, de l'attribuer à de faux
conseils, et de ne voir dans ce monarque qu'un prince troublé mais
loyal. Il lui adressa donc l'un de ses aides de camp à Prague, avec la
sommation formelle, sous peine de déchéance, de revenir immédiatement
à Dresde, d'y amener sa cavalerie, son artillerie, sa cour, tout ce
qui l'avait suivi, et de rendre au général Reynier la place de Torgau
avec les dix mille Saxons qui l'occupaient. M. de Serra, notre
ministre auprès de la cour de Saxe, qui avait accompagné à Prague le
roi Frédéric-Auguste, avait ordre de se transporter auprès de lui à
l'instant même, et d'exiger une réponse immédiate.
[En marge: Ce qui s'était passé à Vienne pendant les événements qui
s'étaient accomplis à Lutzen et à Dresde.]
[En marge: Note remise par M. de Narbonne pour obliger M. de
Metternich à s'expliquer sur le traité d'alliance du 14 mars 1812.]
[En marge: Efforts de M. de Metternich pour éviter de s'expliquer sur
le traité d'alliance.]
Les déterminations à l'égard de l'Autriche importaient bien
davantage, et étaient devenues encore plus délicates qu'auparavant,
par suite de ce qui s'était passé à Vienne pendant que Napoléon
livrait la bataille de Lutzen et marchait sur Dresde. M. de Narbonne,
fort inquiet de ce qui pourrait survenir à Cracovie entre les Russes,
les Autrichiens, les Polonais, à la réception des ordres de Napoléon
qui enjoignaient aux Polonais de ne pas se laisser désarmer, n'avait
cessé d'insister auprès de M. de Metternich pour qu'il prît à ce sujet
une résolution satisfaisante. De son côté M. de Metternich, engagé
avec les Russes par la convention secrète que nous avons fait
connaître, avait toujours éludé, et persisté à dire qu'il lui était
impossible d'être à la fois médiateur et belligérant. Enfin M. de
Narbonne recevant de Paris par M. de Bassano, de Mayence par M. de
Caulaincourt, des instructions plus formelles encore de l'Empereur,
qui ne voulait qu'à aucun prix les Polonais déposassent les armes, qui
prétendait même continuer à donner des ordres au corps auxiliaire
autrichien, crut devoir employer les grands moyens pour amener M. de
Metternich à sortir des ambiguïtés dans lesquelles il se renfermait.
M. de Narbonne ignorait que dans les archives de l'ambassade se
trouvait l'interdiction de présenter aucune note écrite, qui ne partît
du cabinet même. En conséquence il se rendit chez M. de Metternich, et
lui annonça qu'il allait lui remettre une note, avec sommation de
s'expliquer catégoriquement sur le traité d'alliance dont il refusait
en ce moment l'exécution littérale.--Jusqu'ici, dit-il, j'ai pris
patience, et écouté comme acceptables toutes les excuses au moyen
desquelles vous cherchez à éluder vos engagements, et à dissimuler
l'étendue de vos préparatifs, que vous nous avoueriez s'ils étaient
faits pour nous. Mais je suis forcé par les événements de Gallicie de
provoquer une explication catégorique, et de vous demander si vous
êtes ou si vous n'êtes plus notre allié, si vous entendez enfin
manquer au traité d'alliance du 14 mars 1812? Si vous n'y voulez pas
manquer, il faut absolument faire agir le corps autrichien auxiliaire,
en vous conformant aux ordres de l'empereur Napoléon, et par-dessus
tout ne pas songer à désarmer nos alliés.--On ne pouvait placer M. de
Metternich dans une position plus embarrassante, et se mettre soi-même
envers lui dans une position plus périlleuse. S'il eût été libre, il
aurait cédé peut-être, et ordonné quelques hostilités simulées dont il
se serait ensuite excusé auprès des Russes par l'intermédiaire de M.
de Lebzeltern. Malheureusement il avait promis de ne pas renouveler
les hostilités par un engagement, secret mais formel et écrit, que les
Russes auraient été autorisés à publier si on l'avait violé. Il n'y
avait donc pas moyen de se plier aux exigences de M. de Narbonne, et
M. de Metternich fut obligé de lui résister, très-doucement dans la
forme, mais très-opiniâtrement dans le fond.--Oui, je suis votre
allié, répondit-il à M. de Narbonne; je le suis, je veux continuer à
l'être; mais je suis médiateur aussi, et tant que mon rôle de
médiateur ne sera pas épuisé par le refus de conditions raisonnables,
je ne puis pas redevenir belligérant.--M. de Metternich reproduisit
ensuite tout ce système d'argumentation adroite et subtile que l'on
connaît déjà, et dont nous n'avions pas intérêt à le faire sortir,
tant que nous ne voulions pas en arriver à un éclat avec l'Autriche,
et à la guerre avec cette puissance. Puis abandonnant les subtilités,
et abordant les considérations de bon sens, M. de Metternich supplia
M. de Narbonne de ne pas insister davantage, de ne pas le mettre dans
une fausse position, en lui demandant ce qu'il ne pouvait pas
accorder, c'est-à-dire la reprise des hostilités contre les
Russes.--Si je vous refuse trente mille hommes aujourd'hui,
répéta-t-il, c'est pour vous en donner cent cinquante mille plus tard,
lorsque nous serons d'accord sur une paix proposable, et acceptable
par l'Europe.--Ces paroles fort sages ramenaient la seule, la grande
question du moment, celle des conditions de la paix, sur laquelle nous
avions complétement tort, et qui devait entraîner notre ruine. M. de
Narbonne revenant encore à la charge, M. de Metternich alla jusqu'à
lui dire que c'était une faute d'insister à ce point, car il croyait
savoir que Napoléon ne voulait pas qu'on poussât à bout la cour
d'Autriche. En effet, M. de Bubna revenant de Paris fort touché des
soins dont il avait été l'objet, affirmait que Napoléon désirait
marcher d'accord avec son beau-père, et que, si on s'y prenait bien,
on amènerait bientôt un arrangement raisonnable des affaires
européennes. M. de Bubna courut effectivement chez M. de Narbonne, le
pressa de ne pas troubler l'intimité près de renaître entre le gendre
et le beau-père, le supplia de prendre patience, lui disant que,
moyennant qu'on fût tant soit peu raisonnable, les coalisés le
seraient si peu, que de gré ou de force la cour d'Autriche
reviendrait à Napoléon, et qu'alors ce n'étaient pas trente mille
Autrichiens qu'on aurait, mais deux cent mille.
[En marge: Insistance de M. de Narbonne, et demande d'une audience à
l'empereur François.]
[En marge: Conformité du langage de l'empereur François avec celui de
M. de Metternich.]
Ce langage était fort sensé, mais M. de Narbonne, tout plein des
dépêches qu'il avait reçues, alarmé de ce qui pourrait arriver si les
ordres de Napoléon parvenant à Cracovie à M. de Frimont n'y
rencontraient que la désobéissance, si le prince Poniatowski refusant
de se laisser désarmer, il éclatait une collision entre les Polonais
et les Autrichiens, cédant aussi à l'impulsion de son rôle, qu'il
s'était attaché à entendre tout autrement que son prédécesseur M.
Otto, crut bien faire en remettant une note formelle par laquelle,
invoquant le traité d'alliance du 14 mars 1812, rappelant la
confirmation que les Autrichiens lui en avaient plusieurs fois donnée,
il sommait la cour de Vienne ou d'exécuter ce traité, ou de déclarer
qu'il n'existait plus. Craignant néanmoins après cette démarche la
réponse qui pourrait lui être adressée, et voulant la prévenir, il
demanda une entrevue à l'empereur François, et admis tout de suite
auprès de ce monarque, le conjura de ne pas rejeter l'Autriche et la
France, l'une à l'égard de l'autre, dans un état d'hostilité qui
jusqu'ici n'avait amené que des malheurs, et pouvait en entraîner de
plus grands encore. L'empereur accueillit M. de Narbonne avec beaucoup
de politesse et de calme, lui répéta tout ce que lui avait dit M. de
Metternich, ajouta même assez finement que s'il avait voulu s'assurer
de l'accord qui existait entre le souverain et le ministre dirigeant,
il allait se retirer édifié; que pour lui, il désirait rester l'allié
de son gendre, mais sans abandonner un rôle qui était le seul que le
peuple autrichien lui vît adopter avec plaisir, celui de médiateur;
qu'il y persisterait jusqu'au bout, et ne s'en départirait que
lorsqu'il aurait perdu toute espérance d'opérer un rapprochement entre
les puissances belligérantes. Il finit, comme M. de Metternich, par
dire qu'il était porté à croire que M. de Narbonne, sans doute pour
dégager sa responsabilité personnelle, en faisait trop, et allait au
delà des vraies intentions de son maître.
M. de Narbonne insista de nouveau sur les graves conséquences que
pourrait avoir un éclat public à Cracovie, sur la nécessité de le
prévenir, et refusa de retirer sa note.
[En marge: Forcé de répondre M. de Metternich déclare que l'Autriche
étant devenue médiatrice, ne peut pas être en même temps puissance
belligérante.]
M. de Metternich obligé enfin d'y répondre, avait un moyen tout simple
de sortir d'embarras, c'était de recourir à la déclaration qu'il avait
faite le 12 avril, quand on lui avait proposé d'entrer dans les
événements par une action des plus vives. Il avait pris acte alors de
ce qu'on lui proposait pour avouer le rôle de médiateur armé, pour
annoncer des armements considérables mis au service de la médiation,
et pour établir que le traité du 14 mars 1812, en restant en vigueur
comme principe d'alliance, n'était plus quant aux moyens d'action,
applicable aux circonstances. S'en référant à cette déclaration, M. de
Metternich répondit que la cour de Vienne ne pouvait obtempérer à la
demande de faire agir le corps auxiliaire, parce que d'abord cette
cour étant devenue médiatrice sur la provocation même de la France,
elle ne pouvait plus dès lors se mettre en hostilité avec l'une des
puissances belligérantes, et que, secondement, le corps auxiliaire
n'étant que l'un des moyens stipulés par le traité d'alliance, et ces
moyens étant reconnus insuffisants pour les circonstances, il
convenait d'en ajourner l'emploi.
La réponse était habile, et surtout fâcheuse pour nous, car elle nous
condamnait à entendre dire une seconde fois que le traité d'alliance,
tout en demeurant virtuellement en vigueur, cessait d'être exécutable,
ce qui lui ôtait toute efficacité. Cependant, pourvu qu'il maintînt au
moins l'Autriche neutre, il fallait nous en contenter, et ne pas
ébranler nous-mêmes ce qui en restait, en fournissant l'occasion de
répéter sans cesse qu'il n'était plus applicable aux circonstances. M.
de Narbonne était assurément allé trop loin, mais loin dans la voie où
on l'avait dirigé, et où on l'avait constamment poussé à marcher plus
vite.
[En marge: Pour atténuer l'effet de sa déclaration, M. de Metternich
accorde que le corps polonais ne sera point désarmé en traversant le
territoire autrichien.]
M. de Metternich, qui ne désirait pas une rupture avec la France,
sentit que dans les craintes de M. de Narbonne il y avait cependant
quelque chose de fondé, c'était la possibilité d'un éclat entre le
prince Poniatowski et le général comte de Frimont, si on persistait à
désarmer le corps polonais. Heureusement il était facile d'y remédier,
et il n'y manqua pas. Déjà il avait concédé que le bataillon français
compris dans l'armée polonaise ne serait point désarmé à son entrée
sur le territoire autrichien. Il accorda de même que l'armée
polonaise, toujours libre d'ailleurs de ne pas se retirer derrière la
frontière autrichienne si elle préférait combattre seule contre les
Russes, aurait elle aussi la faculté, si elle voulait traverser la
Bohême pour se rendre en Saxe, de conserver ses armes pendant le
trajet. Il promit enfin qu'elle trouverait à chaque gîte le logement
et les vivres nécessaires.--Il a suffi à l'empereur François, dit M.
de Metternich, de savoir que l'empereur Napoléon, dans un sentiment de
susceptibilité militaire que justifie sa gloire, ait désapprouvé,
quant au corps polonais, l'exécution d'une formalité qui est toute du
droit des gens, pour qu'il y ait spontanément renoncé. Pourtant,
ajouta M. de Metternich, l'empereur François demande avec instance que
le séjour d'un corps en armes sur le territoire neutre soit le plus
court possible.--
L'inconvénient de ces contestations n'était pas seulement de faciliter
à l'Autriche des déclarations dont elle devait plus tard faire un
usage funeste pour nous, mais de la porter à désespérer de notre
raison, en nous voyant si impérieux, si peu accommodants, et de mûrir
ainsi plus vite la fatale résolution qu'autour d'elle tout l'invitait
à prendre. On pouvait effectivement, après chaque scène de ce genre,
s'apercevoir que M. de Metternich était plus gêné, plus contraint avec
nous, c'est-à-dire plus engagé avec nos adversaires. Chaque fois on
les entendait eux-mêmes à Vienne se vanter plus hautement de l'avoir
conquis, tellement que le retentissement de ces propos arrivait à M.
de Narbonne par tous les échos de la cour et des salons.
[En marge: Premier effet à Vienne de la bataille de Lutzen.]
[En marge: Les nombreux amis de la coalition soutiennent que les
Français ont été battus.]
[En marge: Esprit et fierté de M. de Narbonne.]
[En marge: La victoire de Lutzen bientôt appréciée à Vienne.]
Cependant le bruit des derniers événements militaires vint
heureusement interrompre ces tristes contestations. Tout à coup on
apprit qu'une grande bataille avait été livrée, que des torrents de
sang avaient coulé, et que nous étions battus, à en croire les
propagateurs de nouvelles, qui pour la plupart étaient nos ennemis.
Partout on affirmait notre défaite avec une assurance inouïe. On se
fondait pour répandre ces rumeurs sur des lettres mêmes de l'empereur
Alexandre (non pas, il est vrai, du roi de Prusse, trop sage pour
écrire de telles choses, mais sur plusieurs lettres des généraux
prussiens). L'empereur Alexandre était si content de lui, les généraux
prussiens avaient le sentiment de s'être si bravement battus, qu'ils
ne se sentaient presque pas vaincus, bien qu'ils le fussent au point
de ne pouvoir tenir nulle part. L'ambassadeur d'Angleterre, lord
Cathcart, militaire expérimenté, témoin de la bataille, avait trouvé
ces mensonges ridicules, et avait dit lui-même que si on ne remportait
que des victoires de ce genre, il faudrait bientôt traiter à tout
prix. M. de Metternich avait trop d'esprit pour ajouter foi à de
pareilles forfanteries. Pourtant les assertions étaient si positives,
qu'il en était surpris, ne croyant pas qu'on pût mentir à ce point, et
il en exprima son étonnement à M. de Narbonne. C'est dans ces
positions que le grand seigneur, militaire, spirituel et fier, se
révélait chez M. de Narbonne avec tous ses avantages.--Nous sommes
vaincus, dit-il à tout le monde, soit ... Nous verrons dans quelques
jours sur quelle route seront les vaincus et les vainqueurs.--Quatre
jours après, en effet, on apprit que les soi-disant vaincus étaient
aux portes de Dresde, et les soi-disant vainqueurs au delà de l'Elbe.
La confusion en fut d'autant plus grande. Dans les salons de Vienne,
on se déchaîna contre l'incapacité militaire des deux souverains
alliés, mais, au lieu d'être plus porté vers nous, on insista
davantage sur la nécessité pour l'Autriche de courir à leur secours,
et de s'unir à eux afin de sauver l'Europe d'un joug intolérable.
[En marge: M. de Metternich vient féliciter M. de Narbonne, et paraît
pressé, à la vue des événements qui se précipitent, de signifier la
médiation autrichienne.]
[En marge: Choix de M. de Bubna pour l'envoyer à Napoléon, et de M. de
Stadion pour l'envoyer aux souverains de Russie et de Prusse.]
M. de Metternich se transporta tout de suite chez M. de Narbonne, et,
avec une assurance qui n'était pas sans sincérité, lui dit que les
victoires de Napoléon ne l'étonnaient point, car il avait basé sur ces
victoires tous ses calculs pacifiques; que pour rendre la paix
acceptable, il _fallait faire tomber les deux tiers au moins_ des
propositions russes, anglaises, prussiennes; que la victoire de Lutzen
servirait à cela, qu'il y avait compté, et qu'il eût été trompé dans
ses espérances s'il en avait été autrement (assertion qui était vraie,
quoiqu'elle pût paraître singulière); mais qu'il restait un tiers de
ces propositions dont il était impossible de méconnaître la raison, la
justice, la sagesse, et qu'il fallait les admettre; qu'il était temps
pour le cabinet de Vienne de se saisir enfin de son rôle de médiateur,
pris à l'instigation de la France, et avec le consentement des autres
puissances belligérantes; que bientôt il serait trop tard, au train
dont marchaient les affaires, pour exercer ce rôle utilement; qu'il
allait donc expédier immédiatement deux plénipotentiaires, l'un pour
le quartier général français, l'autre pour le quartier général russe;
qu'il fallait, pour être écouté, choisir des porteurs de paroles
agréables à ceux auxquels on les adressait; que le général comte de
Bubna ayant paru plaire à Napoléon (nous avons dit qu'il était
militaire et homme d'esprit), on le lui renvoyait; que M. de Stadion,
célèbre jadis dans le parti anti-français, avait plus de chances
qu'un autre d'être bien accueilli au quartier général des coalisés, et
qu'on allait l'y acheminer; que loin d'être un ennemi dangereux pour
la France, il lui serait plus utile qu'un ami, car il mettrait
d'autant plus de hardiesse à dire aux Russes et aux Prussiens les
vérités qu'il importait de leur faire entendre; que d'accord
aujourd'hui avec l'empereur et M. de Metternich sur les conditions de
la médiation et de la paix, il était seul capable, en s'appuyant sur
les victoires de Napoléon, de faire agréer ces conditions aux
puissances belligérantes.--En toutes ces choses M. de Metternich avait
raison, et il était doublement habile, car, outre qu'il choisissait
dans M. de Stadion un négociateur qui, par cela même qu'il nous était
hostile, obtiendrait plus de crédit chez les coalisés, il occupait et
compromettait un rival, un antagoniste, le chef en un mot du parti
anti-français, du parti qui voulait le plus tôt possible la guerre
avec nous. Ôter un tel chef à ce parti, c'était pour soi et pour nous
la meilleure des conduites.
[En marge: M. de Metternich ne se borne plus à insinuer les intentions
de sa cour relativement aux conditions de la paix, mais les énonce
avec la plus grande précision.]
[En marge: Ces conditions consistent dans le sacrifice du grand-duché
de Varsovie, de la Confédération du Rhin, des villes anséatiques, et
des provinces illyriennes.]
On annonça donc qu'on allait dépêcher MM. de Bubna et de Stadion pour
proposer un armistice, et provoquer une première explication sur les
conditions de la paix future. Sans prétendre les imposer à Napoléon,
on déclara cependant qu'on prendrait la liberté de lui indiquer celles
qu'on jugeait acceptables par toutes les parties belligérantes, et, ne
voulant pas en faire mystère à M. de Narbonne, M. de Metternich, qui
les lui avait déjà clairement indiquées en plus d'une circonstance,
les lui énonça cette fois l'une après l'autre, avec la plus extrême
précision. C'était ce que nous avons exposé si souvent, la suppression
du grand-duché de Varsovie et sa rétrocession à la Prusse, sauf
quelques portions revenant de droit à la Russie et à l'Autriche;
c'était la reconstitution de la Prusse au moyen du grand-duché, et de
territoires à trouver en Allemagne; c'était l'abandon de la
Confédération du Rhin, et enfin la renonciation aux départements
anséatiques, c'est-à-dire aux villes de Brême, Hambourg et Lubeck. On
devait ne rien dire de la Hollande, de l'Italie, de l'Espagne, pour ne
pas soulever des difficultés insolubles, et on ajournerait au besoin
la paix maritime, s'il n'y avait pas moyen de s'entendre avec
l'Angleterre, afin de conclure tout de suite la paix continentale, qui
était la plus urgente. Telles étaient, indépendamment de la
restitution des provinces illyriennes que nous avions à peu près
promises à l'Autriche, ces conditions qui nous laissaient la
Westphalie, la Lombardie et Naples, comme royaumes vassaux, la
Hollande, la Belgique, les provinces rhénanes, le Piémont, la Toscane,
l'État romain, comme départements français! Telle était la France
qu'on nous offrait, et dont nous regardions l'offre comme un outrage!
Quant à l'Espagne, on était certain qu'il en faudrait faire le
sacrifice pour avoir la paix avec l'Angleterre, mais que ce sacrifice
suffirait. M. de Metternich avait eu, disait-il, plus d'une occasion
de s'en assurer. On a vu par nos récits antérieurs, que sous ce
rapport au moins, il n'y aurait pas difficulté insurmontable de la
part de Napoléon.
M. de Narbonne répéta plusieurs fois que Napoléon victorieux
n'accepterait pas ces conditions, mais M. de Metternich répéta à son
tour que Napoléon était plus raisonnable qu'on ne voulait le
représenter; que d'ailleurs ces conditions étaient inévitables, et
qu'il faudrait lutter fortement encore pour les faire agréer aux
puissances coalisées.
[En marge: L'Autriche ne veut pas empêcher le roi de Saxe de retourner
à Dresde.]
Restait le roi de Saxe, qu'on savait placé entre la déchéance ou le
retour à Dresde, et pour l'Autriche il n'y avait pas sur ce sujet deux
partis à prendre. Quelques insensés, à qui les moyens ne coûtaient
pas, du moins en paroles, disaient à Vienne qu'il fallait s'emparer de
la personne de ce monarque, et l'empêcher ainsi de retomber, en
retournant à Dresde, sous le joug de Napoléon. Il n'y avait à penser à
rien de pareil, et on ne songea pas un instant à retenir le roi
Frédéric-Auguste. Au surplus on n'en aurait pas eu le temps, car il
avait été obligé de répondre sur-le-champ à nos sommations, et,
quoique en pleurant, de consentir à l'invitation que Napoléon lui
avait adressée. Il s'apprêta en effet à partir de Prague avec ses
troupes et sa cour, demandant instamment le secret, et le promettant
de son côté à l'Autriche, sur les négociations qui avaient eu lieu
entre les cabinets de Dresde et de Vienne. Le secret n'était ni bien
profond ni bien noir. C'était une adhésion à la politique médiatrice,
que le pauvre roi de Saxe avait bien pu considérer comme n'étant pas
une trahison, lorsqu'il la voyait suivie et préconisée par le
beau-père de Napoléon, sans qu'il en résultât de rupture entre eux. Il
fit donc annoncer son arrivée à Dresde sous deux jours, temps qui
était rigoureusement nécessaire à une cour aussi peu expéditive pour
faire ses apprêts de voyage. Elle était composée effectivement de
beaucoup de princes et princesses, quelques-uns très-vieux, et tous de
même honnêteté et de même timidité que le roi.
[En marge: Napoléon, en recevant les dépêches de Vienne, s'aperçoit de
la faute qu'on a commise en poussant trop vivement l'Autriche.]
[En marge: Recommandation à M. de Narbonne de s'enfermer désormais
dans la plus extrême réserve.]