relever les blessés, remettre l'ordre dans ses troupes, et poursuivre
l'ennemi. Il traversa au galop cet enfoncement de terrain, où les
villages de Rahna, de Klein-Gorschen et de Gross-Gorschen brûlaient
encore, remonta vers la position que les deux souverains alliés
avaient occupée pendant la bataille, et vit plus clairement ce qu'on
avait voulu essayer contre lui, c'est-à-dire le tourner, tandis qu'il
tournait les autres. Mais sa rare prévoyance, en se ménageant à Kaja
un pivot solide autour duquel il pouvait manoeuvrer en sûreté, avait
complétement déjoué le plan de ses ennemis. Avec la cavalerie perdue
en Russie il les aurait pris par milliers. Dans l'état des choses, il
ne put ramasser que des blessés et des canons démontés, et de ces
trophées il en recueillit un grand nombre. Sur les 92 mille hommes de
l'armée coalisée, 65 mille à peu près avaient été engagés, mais avec
acharnement. De notre côté il n'y en avait pas eu beaucoup plus, car
quatre divisions de Ney, deux de Marmont, une de la garde, deux de
Macdonald, avaient seules participé à l'action. Sur ces corps, la
perte était grande des deux côtés. Les Prussiens et les Russes,
surtout les Prussiens, avaient perdu au moins vingt mille hommes et
nous dix-sept ou dix-huit mille. Nous en avions même perdu plus que
l'ennemi jusqu'au moment où la formidable artillerie de la garde
avait fait pencher en notre faveur la balance du carnage. Les
Prussiens s'étaient conduits héroïquement, les Russes sans passion
mais bravement. Les uns et les autres avaient montré dans leurs
conseils la confusion d'une coalition. Notre infanterie s'était
comportée avec le courage impétueux de la jeunesse, et avait eu
l'avantage d'être dirigée par Napoléon lui-même. Celui-ci n'avait
jamais plus exposé sa vie, plus déployé son génie, montré à un plus
haut degré les talents non-seulement d'un général à grandes vues qui
prépare savamment ses opérations, mais du général de bataille qui sur
le terrain, et selon la chance des événements, change ses plans,
bouleverse ses conceptions, pour adopter celles que la circonstance
exige. C'était le cas d'être satisfait, quoique les résultats
matériels ne fussent pas aussi considérables qu'ils l'avaient été
jadis, quand nous avions toutes les armes à leur état de perfection,
et que nous combattions contre des adversaires qui n'avaient pas
encore la résolution du désespoir; c'était, disons-nous, le cas d'être
satisfait, et pour Napoléon de remercier cette généreuse nation qui
lui avait encore une fois prodigué son sang le plus pur, et d'être
sage, au moins pour elle! Napoléon allait-il accueillir cette faveur
du ciel dans l'esprit où il aurait fallu la désirer et la recevoir,
dans l'esprit avec lequel la nation l'avait attendue et payée de son
sang, et n'allait-il pas revenir à tous les rêves de son insatiable
ambition? C'est ce que les événements devaient bientôt décider.
[En marge: Fausseté du langage tenu par les coalisés sur la bataille
de Lutzen.]
Pour le moment il n'y avait qu'à profiter de la victoire, et dans
l'art d'en profiter Napoléon n'avait pas plus d'égal que dans celui
de la préparer. Après avoir passé la journée du 3 mai sur le champ de
bataille, et l'avoir employée à ramasser ses blessés, à remettre
ensemble ses corps ébranlés par un choc si rude, à recueillir surtout
des renseignements sur la marche de l'ennemi, il reconnut promptement
à quel point le coup porté aux coalisés était décisif, car malgré
leurs fastueuses prétentions, ils rétrogradaient en toute hâte. On
n'apercevait sur les routes que des colonnes de troupes ou d'équipages
en retraite, et on les voyait sans pouvoir les saisir faute de
cavalerie. Mais il était évident qu'ils ne s'arrêteraient plus qu'à
l'Elbe, et peut-être à l'Oder. Cette défaite, réelle, incontestable,
ne les empêchait pas de tenir le langage le plus arrogant. Alexandre,
tout joyeux de s'être bien comporté au feu, osait appeler cette
journée une victoire, et, il faut le dire, c'était une triste habitude
de ses généraux d'en imposer étrangement sur les événements
militaires, comme s'ils n'avaient pas fait depuis deux siècles d'assez
grandes choses pour être véridiques. Toutefois, qu'il en fût ainsi
chez les Russes, on pouvait le concevoir, car on ment aux nations en
proportion de leur ignorance; mais les Allemands auraient mérité qu'on
leur débitât moins de mensonges sur cette journée! Pourtant les
Prussiens, tout étourdis apparemment d'avoir tenu tête à Napoléon,
eurent le courage d'écrire partout, surtout à Vienne, qu'ils avaient
remporté une véritable victoire, et que s'ils se retiraient c'était
faute de munitions, et par un simple calcul militaire! Calcul soit,
mais celui du vaincu qui va chercher ses sûretés loin de l'ennemi
dont il ne peut plus soutenir l'approche. Les coalisés en effet
marchèrent aussi vite que possible pour repasser l'Elster, la Pleiss,
la Mulde, l'Elbe, et mettre cent lieues de pays entre eux et les
Français.
[En marge: Vive poursuite des coalisés.]
[En marge: Napoléon envoie sous les ordres du maréchal Ney une colonne
de 80 mille hommes, lui peut éventuellement marcher sur Berlin ou se
replier sur lui.]
Napoléon après s'être convaincu de l'importance de cette bataille de
Lutzen par la promptitude de l'ennemi à battre en retraite, écrivit à
Munich, à Stuttgard, à Paris, des lettres pleines d'un juste orgueil,
et d'une admiration bien méritée pour ses jeunes soldats. Il alla
coucher le 3 au soir à Pegau, et, suivant son usage, se leva au milieu
de la nuit pour ordonner ses dispositions de marche. Il se pouvait que
les coalisés prissent deux directions, que les Prussiens gagnassent
par Torgau la route de Berlin, afin d'aller couvrir leur capitale, et
que les Russes suivissent la route de Dresde pour rentrer en Silésie.
Il se pouvait au contraire qu'abandonnant Berlin à son sort, et au
zèle du prince royal de Suède, les coalisés continuassent à marcher
tous ensemble sur Dresde, restant appuyés aux montagnes de la Bohême
et à l'Autriche, pour décider celle-ci en leur faveur, en lui
affirmant qu'ils étaient victorieux, ou que, s'ils ne l'étaient pas
cette fois, ils le seraient la prochaine. L'une et l'autre de ces
manières d'agir étaient possibles, car pour l'une et pour l'autre il y
avait de fortes raisons à faire valoir. Si en effet il importait fort
de demeurer réunis, et de se tenir serrés à l'Autriche, il importait
également de ne pas abandonner Berlin et toutes les ressources de la
monarchie prussienne aux Français. Napoléon combina ses dispositions
dans cette double hypothèse. Si les coalisés se divisaient, il pouvait
se diviser aussi, et d'une part envoyer une colonne de 80 mille
hommes à la suite des Prussiens, laquelle les poursuivrait à outrance,
passerait l'Elbe après eux, puis entrerait victorieuse à Berlin, et
d'autre part marcher lui-même avec 140 mille hommes à la suite des
Russes, les talonner sans relâche, pénétrer dans Dresde avec eux, puis
les rejeter en Pologne. Si au contraire les coalisés ne se séparaient
point, il fallait suivre leur exemple, ajourner la satisfaction
d'entrer à Berlin, et poursuivre en masse un ennemi qui se retirait en
masse. Napoléon, avec une profondeur de combinaisons dont il était
seul capable, arrêta son plan de manière à pouvoir se plier à l'une ou
à l'autre hypothèse. Il laissa le corps de Ney en arrière pour se
remettre de ses blessures, car sur 17 ou 18 mille hommes morts ou
blessés de notre côté, ce corps en avait eu 12 mille à lui seul. Il
autorisa le maréchal à rester deux jours à Lutzen pour y établir dans
un bon hôpital ses blessés les plus maltraités, et préparer le
transport à Leipzig de ceux qui étaient moins gravement atteints. Il
lui ordonna d'entrer ensuite à Leipzig en grand appareil. Cette ville
avait montré un esprit assez hostile pour qu'on ne lui épargnât pas le
spectacle de nos triomphes, et la terreur de nos armes. De Leipzig le
maréchal devait marcher sur Torgau, et y rallier les Saxons, raffermis
probablement dans leur fidélité par la victoire de Lutzen. En les
replaçant avec la division Durutte sous le général Reynier, c'était un
corps de 14 à 15 mille hommes dont le maréchal Ney se trouverait
renforcé. Napoléon lui donna en outre le maréchal Victor,
non-seulement avec les seconds bataillons de ce maréchal réorganisés
à Erfurt, mais avec une partie de ceux du maréchal Davout, que
celui-ci devait prêter pour quelques jours. Le maréchal Victor pouvait
avoir ainsi vingt-deux bataillons, faisant environ 15 ou 16 mille
hommes. Enfin restait la division Puthod, la quatrième du corps de
Lauriston, laissée avec le général Sébastiani sur la gauche de l'Elbe,
pour châtier les Cosaques de Tettenborn, de Donnenberg et de
Czernicheff. Napoléon prescrivit à cette division de se diriger en
toute hâte sur Wittenberg, pour se joindre au delà de Torgau au
maréchal Ney. Il s'en fiait de la sûreté du bas Elbe et des
départements anséatiques au général Vandamme, qui déjà était à Brême
avec une partie des bataillons des anciens corps recomposés, et à la
victoire de Lutzen elle-même. Le maréchal Ney, qui de ses 48 mille
hommes en conservait 35 ou 36, allait donc recueillir Reynier avec 15
ou 16 mille Français et Saxons, le duc de Bellune avec 15 mille
Français, le général Sébastiani avec 14 mille, ce qui devait former un
total de 80 mille hommes sous huit jours. C'est à lui que revenait
l'honneur de poursuivre Blucher, si Blucher prenait la route de
Berlin, et d'entrer dans cette capitale après lui. Napoléon voulait
ainsi opposer la fougue de Ney à la fougue du héros de la Prusse. Si
au contraire l'ennemi ne s'étant pas divisé, songeait à combattre
encore une fois avant de repasser l'Elbe, ce qui était peu
vraisemblable, il suffisait de deux jours pour ramener les 80 mille
hommes de Ney dans le flanc de l'armée coalisée. Napoléon poursuivant
au lieu d'être poursuivi, avait le choix du moment et du lieu où il
lui conviendrait de livrer une seconde bataille.
[En marge: Napoléon marche lui-même sur Dresde avec une masse de 140
mille hommes.]
Napoléon se réservait le soin de marcher lui-même à la suite de la
principale masse des coalisés avec Oudinot et Bertrand, renforcés l'un
d'une division bavaroise, l'autre d'une division wurtembergeoise, avec
Marmont qui n'avait pas perdu plus de 6 à 700 hommes, avec Macdonald
qui en avait perdu à peine 2 mille, avec Lauriston qui en avait laissé
6 ou 700 devant Leipzig, avec la garde enfin, diminuée d'un millier
d'hommes, c'est-à-dire avec environ 140 mille combattants. Ces
dispositions arrêtées, et après avoir recommandé à Ney de bien
remettre ses troupes, d'exiger l'établissement de six mille lits pour
ses blessés à Leipzig, de se pourvoir dans la même ville de tout ce
dont il aurait besoin, Napoléon partit de Pegau en trois colonnes. La
principale, composée de Macdonald, de Marmont, de la garde, et dirigée
par le prince Eugène en personne, devait gagner par Borna la grande
route de Dresde, celle qui passe par Waldheim et Wilsdruff. La
seconde, composée de Bertrand et d'Oudinot, se tenant à quatre ou cinq
lieues sur la droite, devait suivre par Rochlitz, Mittwejda et
Freyberg le pied des montagnes de Bohême. La troisième, formée du
corps de Lauriston seulement, et se tenant à quelques lieues sur la
gauche, devait par Wurtzen courir sur Meissen, l'un des points de
passage de l'Elbe les plus utiles à occuper, et lier Napoléon avec le
maréchal Ney. L'ennemi était assez évidemment en retraite pour qu'on
ne fût pas exposé à le trouver en masse sur un point quelconque, et
des colonnes de cinquante, de soixante mille hommes, suffisaient pour
toutes les rencontres probables. D'ailleurs en quelques heures on
pouvait réunir deux de ces colonnes, ce qui permettait de prévenir
tout accident, et outre qu'on vivait plus à l'aise, qu'on s'éclairait
mieux en suivant les trois routes qui menaient à l'Elbe, on avait
aussi la chance d'envelopper par cette sorte de réseau les
détachements égarés, qu'on ne pouvait pas prendre à la course faute de
cavalerie.
[En marge: Départ pour Dresde le 5 mai.]
[En marge: Combat d'arrière-garde contre le général Miloradovitch.]
Napoléon partit le 5 mai au matin pour Borna, afin de se mettre à la
suite de sa principale colonne. Le prince Eugène le précédait. Arrivé
à Kolditz sur la Mulde, ce prince trouva l'arrière-garde des Prussiens
postée le long de la rivière, dont les ponts étaient détruits. Il
remonta un peu à droite, découvrit un passage pour une colonne et pour
une partie de son artillerie, et vint s'établir sur une hauteur qui
dominait la grande route de Dresde. Les Prussiens furent alors obligés
d'abandonner les bords de la rivière, et de se retirer en toute hâte,
en défilant sous le feu de vingt pièces de canon. Ils perdirent ainsi
quelques centaines d'hommes, et se retirèrent vers Leissnig, en
passant à travers les lignes d'un corps russe qui était en position à
Seyfersdorf, en avant de Harta. Ce corps était celui de Miloradovitch,
qu'une fausse combinaison avait privé d'assister à la bataille de
Lutzen. Miloradovitch était un vaillant homme, impatient de se
signaler, comme il l'avait déjà fait tant de fois, et désireux aussi
de répondre aux Prussiens, qui se plaignaient fort de ce qu'à Lutzen
on avait laissé peser sur eux seuls tout le poids de la bataille,
propos assez fréquents entre alliés associés à une oeuvre aussi
difficile que la guerre. Après s'être ouvert pour laisser défiler les
Prussiens, Miloradovitch reforma ses rangs, et profitant des avantages
de sa position, il tint ferme. Le prince Eugène l'attaqua avec
vigueur, et ne parvint à le déloger qu'en le tournant. On perdit 7 à
800 hommes de part et d'autre, mais faute de cavalerie nous ne pûmes
faire de prisonniers. Les Russes, bien qu'ayant sacrifié plusieurs
centaines d'hommes pour ralentir notre marche, furent obligés de nous
livrer un grand nombre de voitures chargées de blessés, et d'en
détruire beaucoup d'autres chargées de bagages.
On les poursuivit le 6 et le 7 sans relâche, Napoléon voulant arriver
à Dresde le 8 mai au plus tard. Les Prussiens avaient pris la route de
Meissen, les Russes celle de Dresde, sans qu'on pût encore conclure de
cette double direction qu'ils se sépareraient, les uns pour couvrir
Berlin, les autres pour couvrir Breslau. Napoléon ayant dirigé le
corps de Lauriston par Wurtzen sur Meissen, le pressa de hâter sa
marche vers l'Elbe, afin de surprendre, s'il était possible, le
passage de ce fleuve, ce qui était d'un grand intérêt, car nous avions
des pontonniers et pas de pontons, ce matériel lourd à porter étant
fort en arrière. Napoléon avait une autre raison de pousser vivement
le général Lauriston sur Meissen pour y franchir l'Elbe, c'était le
désir de faire tomber ainsi la résistance qu'on essayerait peut-être
de nous opposer à Dresde même. On ne pouvait en effet tenter un
passage de vive force auprès de cette ville qu'en s'exposant à la
détruire, et c'était déjà bien assez d'avoir fait sauter deux arches
de son pont de pierre, accident de guerre auquel elle avait été
infiniment sensible, sans endommager encore les beaux édifices dont
ses électeurs l'avaient décorée.
[En marge: Arrivée devant Dresde le 8 mai.]
[En marge: Les Russes évacuent la ville et se couvrent de l'Elbe, en
brûlant les ponts.]
Le 7 on se porta sur Nossen et Wilsdruff. Le vice-roi trouva
Miloradovitch arrêté dans une bonne position qu'il semblait résolu à
défendre. On la lui enleva brusquement, et on lui fit payer par
quelques centaines d'hommes cette inutile bravade. Le lendemain 8 mai
on parut sur cet amphithéâtre de collines, du haut duquel on aperçoit
la belle ville de Dresde, assise sur les deux bords de l'Elbe et au
pied des montagnes de Bohême, comme Florence sur les deux bords de
l'Arno et au pied de l'Apennin. Le temps était superbe, la campagne
émaillée des fleurs du printemps présentait l'aspect le plus riant, et
c'était le coeur serré qu'on regardait ce riche bassin, exposé, si
l'ennemi résistait, à devenir en quelques heures la proie des flammes.
On descendit les gradins de cet amphithéâtre en autant de colonnes
qu'il y avait de routes rayonnant vers Dresde, et l'on vit avec joie
les noires colonnes de l'armée russe, renonçant à combattre,
s'enfoncer dans les rues de la ville, et repasser l'Elbe dont elles
brûlèrent les ponts. Depuis la rupture du pont de pierre, on avait
pour le service des armées coalisées établi trois passages, un avec
des bateaux au-dessus de la ville, un au-dessous avec des radeaux, un
dans la ville même, en remplaçant par deux arches en charpente les
deux arches de pierre que le maréchal Davout avait fait sauter. On
aperçut tous ces ponts en flammes, ce qui annonçait que les Russes
cherchaient un asile derrière l'Elbe. Nous entrâmes donc dans la
ville principale, c'est-à-dire dans la vieille ville, laquelle est
située sur la gauche du fleuve, et les Russes restèrent dans la ville
neuve, située sur la rive droite.
À peine nos colonnes entraient-elles dans Dresde, qu'une députation
municipale vint à la rencontre du prince vice-roi, afin d'implorer sa
clémence. La ville en effet, au souvenir de la conduite qu'elle avait
tenue depuis un mois, était fort alarmée. Elle avait voulu assaillir
les Français, qui ne s'étaient sauvés que par leur bonne attitude;
elle avait reçu les souverains étrangers sous des arcs de triomphe, et
jonché de fleurs la route qu'ils parcouraient. Elle avait adressé des
instances et même des menaces à son roi, pour qu'il suivît l'exemple
du roi de Prusse, et, il faut le dire, ce qui était fort légitime de
la part des Prussiens, l'était un peu moins de la part des Saxons, que
nous avions relevés au lieu de les abaisser. Les habitants attendaient
donc avec une sorte d'effroi ce que Napoléon déciderait à leur égard.
Il était accouru effectivement, et était arrivé aux portes de la ville
un peu après le vice-roi, qui, avec sa modestie accoutumée, avait
renvoyé à son père la députation municipale.
[En marge: Accueil fait par Napoléon à la députation municipale de
Dresde.]
Napoléon reçut à cheval les clefs de Dresde, en disant avec hauteur à
ceux qui les lui présentaient qu'il voulait bien accepter les clefs de
leur ville, mais pour les remettre à leur souverain; qu'il leur
pardonnait leurs mauvais traitements envers les Français, mais qu'ils
n'en devaient de reconnaissance qu'au roi Frédéric-Auguste; que
c'était en considération des vertus, de l'âge, de la loyauté de ce
prince, qu'il les dispensait de l'application des lois de la guerre;
qu'ils se préparassent donc à l'accueillir avec les respects qu'ils
lui devaient, à relever, mais pour lui seul, les arcs de triomphe
qu'ils avaient si imprudemment dressés à l'empereur Alexandre, et
qu'ils le remerciassent bien en le revoyant de la clémence avec
laquelle ils étaient traités en ce moment, car sans lui l'armée
française les eût foulés aux pieds comme une ville conquise; que
toutefois ils y prissent garde, et ne fissent rien pour favoriser
l'ennemi, car le moindre acte de trahison serait immédiatement suivi
de châtiments terribles. Cela dit, Napoléon leur ordonna de préparer
du pain pour ses colonnes en marche.
[En marge: Napoléon songe à passer tout de suite l'Elbe, mais ailleurs
qu'à Dresde, afin d'épargner à cette ville les ravages de la guerre.]
[En marge: Reconnaissance des bords de l'Elbe exécutée par Napoléon en
personne.]
La plus grande discipline fut prescrite aux troupes, et observée par
elles. Napoléon cependant voulait franchir l'Elbe pour faire évacuer
aux Russes la ville neuve, afin d'éviter les combats d'une rive à
l'autre, qui ne pouvaient qu'endommager cette belle capitale. Il ne
voulait pas même attendre que le général Lauriston eût exécuté son
passage à Meissen, cette opération n'étant pas certaine, et dépendant
des obstacles et des moyens que ce général rencontrerait. À peine
avait-il donné une heure aux premières dispositions que réclamait le
paisible établissement de l'armée, qu'il remonta à cheval pour opérer
une reconnaissance des bords de l'Elbe. Au pont de pierre qui est au
milieu même de la ville, les arches en bois avaient été incendiées, et
bien que le passage fût facile à rétablir, il était impossible de le
faire sans provoquer une canonnade, et sans la rendre, ce que Napoléon
cherchait à éviter. Les Russes logés dans les maisons qui bordaient
la rive droite de l'Elbe lui tirèrent quelques coups de fusil dont il
ne tint compte, et il sortit de la ville pour aller reconnaître les
passages au-dessus et au-dessous. Au-dessus le passage n'était pas
praticable, parce que la rive droite, sur laquelle il fallait aborder,
dominait la rive gauche, de laquelle on devait partir. Napoléon
descendit au galop au-dessous de Dresde, et suivant le cours de
l'Elbe, qui à une petite lieue fait un détour au midi, il trouva à
Priesnitz un terrain propre à un passage de vive force. En cet endroit
la rive que nous occupions dominait celle qu'occupaient les Russes, et
on y pouvait établir de l'artillerie pour protéger les opérations de
l'armée, Napoléon disposa toutes choses pour le lendemain même, 9 mai.
Quelques bateaux, restes du pont établi au-dessus de la ville,
quelques embarcations ramassées par la cavalerie le long du fleuve,
avaient été réunis et mis à l'abri des entreprises de l'ennemi pour
être employés le jour suivant.
[En marge: Choix de Priesnitz pour point de passage.]
Le lendemain en effet Napoléon, à cheval dès la pointe du jour,
descendit à Priesnitz avec une forte colonne d'infanterie et toute
l'artillerie de la garde, et fit commencer le passage sous ses yeux.
Les Russes étaient rangés sur l'autre rive, et paraissaient résolus à
la défendre. Napoléon ordonna l'établissement d'une forte batterie sur
les hauteurs de Priesnitz, afin de balayer la plage située vis-à-vis,
et fit monter sur-le-champ les voltigeurs dans les embarcations qu'on
s'était procurées. Trois cents passèrent à la fois, et chassèrent les
tirailleurs russes, tandis que par un va-et-vient continuel d'autres
allèrent les rejoindre et les renforcer. Sur-le-champ ils
commencèrent un fossé pour se couvrir, pendant que la canonnade
s'établissait au-dessus de leur tête. Les Russes amenèrent de
l'artillerie, Napoléon en amena davantage, et bientôt ce fut sous le
feu de cinquante pièces de canon russes, et de quatre-vingts
françaises, que le travail du pont fut continué. Les boulets tombaient
de tout côté, et l'un de ces boulets venant heurter un magasin de
planches près duquel Napoléon était placé, lui lança à la tête un
éclat de bois, qui l'atteignit sans le blesser.--Quelques Italiens
rangés en cet endroit cédèrent à un mouvement de peur, pour lui plus
que pour eux.--_Non fa male_, leur dit-il, en les qualifiant de
quelques expressions plaisantes, et provoquant parmi eux de grands
éclats de rire, il les fit, à son exemple, rester gaiement sous une
grêle de projectiles.
[Illustration: Napoléon au Passage de l'Elbe.]
[En marge: Les Français passent l'Elbe à Priesnitz, à Dresde et à
Meissen.]
La place n'étant plus tenable pour les Russes sous les quatre-vingts
bouches à feu des Français, ils se retirèrent, et cessèrent d'opposer
des obstacles au travail du pont, qui ne devait être achevé que le
lendemain 10. Heureusement les Russes avaient aussi évacué la ville
neuve, et là le passage pouvait être rétabli sur-le-champ sans
provoquer de canonnade. Des madriers furent jetés sur les piliers en
pierre des arches détruites, et on put communiquer entre les deux
parties de la ville. Nos troupes allèrent occuper le faubourg de
Neustadt, ou ville neuve. Ce même jour le général Bertrand et le
maréchal Oudinot arrivèrent. Napoléon les répartit entre Dresde et
Pirna. Il apprit que le général Lauriston avait rencontré à Meissen la
queue des Prussiens, et qu'il avait réussi à franchir l'Elbe sans
grande difficulté. Nous étions donc sur tous les points maîtres du
cours de ce fleuve, et en possession tranquille de la capitale de la
Saxe. La promesse de Napoléon qui avait dit qu'il renverrait les
coalisés plus vite qu'ils n'étaient venus, se trouvait accomplie, car,
entré en campagne le 1er mai, il était le 10 possesseur de la Saxe, et
avait rejeté les coalisés au delà de l'Elbe.
[En marge: Napoléon avant de poursuivre les coalisés sur l'Oder, est
obligé de s'arrêter quelques jours à Dresde.]
Avant de les suivre plus loin, Napoléon résolut de s'arrêter quelques
jours à Dresde, pour rallier ses troupes et les faire reposer, pour
recueillir les divers corps de cavalerie qui s'apprêtaient à le
rejoindre, pour rappeler le roi de Saxe dans ses États, et adapter
enfin ses combinaisons militaires à celles des coalisés. Les projets
des Prussiens et des Russes n'étaient pas encore parfaitement clairs,
et on en recevait des rapports contradictoires. Il semblait cependant
qu'ils nous livraient Berlin, et qu'ils mettaient au-dessus de
l'intérêt bien grand sans doute de défendre cette capitale, l'intérêt
plus grand encore de rester réunis, et surtout de se tenir toujours
appuyés à l'Autriche, ce qui rendait la conduite des affaires
diplomatiques aussi importante à cette heure que celle des affaires
militaires. Napoléon, après avoir de nouveau assigné au corps de Ney
la direction de Torgau, ce qui lui laissait la liberté de l'acheminer
sur Berlin ou de le ramener sur Dresde, après avoir renouvelé et
précisé davantage les ordres qui devaient porter ce corps à 80 mille
hommes, s'occupa sur-le-champ des affaires diplomatiques, qui
réclamaient en effet toute son attention.
[En marge: Parti à prendre à l'égard du roi de Saxe.]
[En marge: Napoléon feint de n'avoir pas compris le motif de sa
conduite, et le rappelle à Dresde.]