porter à Lutzen, tandis que nous l'avions franchi au-dessous, et en
sens contraire, pour nous porter vers Leipzig, appuyaient leur droite
au _Floss-Graben_, leur gauche au ravin du Rippach, et avaient en face
les cinq villages qui allaient être si violemment disputés. Le village
de Gross-Gorschen s'offrait d'abord à eux; ensuite venait celui de
Rahna à leur gauche, celui de Klein-Gorschen à leur droite. Quoiqu'on
fût en plaine, ces trois villages étaient au fond d'une dépression de
terrain assez peu sensible, dans laquelle se réunissaient de petits
ruisseaux bordés d'arbres, formant des mares pour l'usage du bétail,
et allant dégorger leurs eaux dans le _Floss-Graben_. Du point où ils
étaient les coalisés apercevaient distinctement ces trois villages de
Gross-Gorschen en première ligne, de Rahna et de Klein-Gorschen en
seconde ligne; puis en regardant au delà, ils voyaient le terrain se
relever graduellement, et au-dessus apparaître le village de Kaja à
droite, contre le _Floss-Graben_, le village de Starsiedel à gauche,
près du Rippach, et enfin beaucoup plus loin le clocher pointu de
Lutzen et la route de Leipzig.
[En marge: Blucher chargé de la première et principale attaque.]
Il fut convenu que Blucher attaquerait d'abord les trois premiers
villages, que Wittgenstein et d'York l'appuieraient, que Wintzingerode
placé à gauche avec toute sa cavalerie, serait prêt à fondre sur les
Français dès qu'on les croirait ébranlés, qu'enfin la garde et les
réserves russes, infanterie et cavalerie, rangées à droite, le long du
_Floss-Graben_, seraient prêtes à se porter à l'appui de ceux qui
fléchiraient. On ne désespérait pas de voir arriver Miloradovitch à
temps pour prendre part à la bataille. Sans lui on était encore 80
mille hommes, bien concentrés et parfaitement résolus.
[En marge: Mémorable bataille de Lutzen livrée le 2 mai 1813.]
[En marge: Blucher enlève à la division Souham le village de
Gross-Gorschen.]
Après avoir donné une heure de repos aux troupes, les Prussiens de
Blucher attaquèrent les premiers, sous les yeux des deux souverains,
qui placés à quelque distance, sur une légère éminence, pouvaient
assister aux actes de dévouement de leurs soldats. Vers midi, Blucher,
présent malgré ses soixante-douze ans à toutes les attaques, et digne
adversaire du maréchal Ney qu'il allait combattre dans cette journée,
s'avança à la tête de la division de Kleist sur Gross-Gorschen. La
division Souham du corps de Ney, avertie par ces longs préparatifs,
avait pu se mettre sous les armes. Quatre bataillons étaient en dehors
du village avec du canon. Le général Blucher précédé de trois
batteries exécuta sur les quatre bataillons de Souham un feu violent
et bien dirigé. Les jeunes soldats de Souham firent bonne contenance,
mais deux ou trois de leurs pièces ayant été démontées, et
l'infanterie de la division de Kleist les abordant avec une extrême
vigueur, ils furent rejetés dans Gross-Gorschen, puis débordés de
droite et de gauche, et culbutés sur Rahna et Klein-Gorschen formant
la seconde position. La joie fut vive sur le terrain du haut duquel
Alexandre et Frédéric-Guillaume observaient la bataille, et
l'espérance d'une grande victoire surgit au coeur de tous. À gauche de
cette action fort chaude, en face de Starsiedel, Wintzingerode avec
ses troupes à cheval s'approcha des villages attaqués, dans
l'intention de les déborder et de saisir l'occasion d'une charge
décisive. Mais le combat commençait à peine, et bien des vicissitudes
pouvaient en changer la face avant la fin de la journée.
[En marge: Blucher se porte sur les villages de la seconde ligne, sur
Klein-Gorschen et Rahna.]
Repliés sur Klein-Gorschen et Rahna, les soldats de Souham n'étaient
plus aussi faciles à déloger. Les fossés, les clôtures, les mares
d'eau qui se trouvaient entre ces villages, offraient de nombreux
moyens de résistance. La division Souham, forte de 12 mille hommes, et
ralliée tout entière sous son vieux général, qui joignait à une rare
intrépidité une expérience de vingt années, se défendait avec vigueur.
Malheureusement la division Girard, qui était un peu à droite, dans la
direction de Starsiedel, ne s'attendant pas à cette attaque, était
encore dans le désordre du bivouac, et l'envoi de ses chevaux au
fourrage condamnait son artillerie à une complète immobilité. Souham
pouvait donc être débordé de ce côté. Mais en ce moment le maréchal
Marmont, ayant franchi le Rippach, débouchait de Starsiedel en face de
Wintzingerode. Ce maréchal marchant le bras en écharpe à la tête de
ses soldats, rangea d'un côté la division Bonnet, de l'autre la
division Compans, et les disposa toutes deux en plusieurs carrés, de
manière à couvrir la droite de Souham et à protéger le ralliement de
la division Girard. Wintzingerode n'osant aborder ces fantassins, qui
paraissaient solides comme des murailles, les cribla de boulets sans
les ébranler. À l'abri de cet appui la division Girard se forma, et
vint s'établir à la droite de Souham, sur le prolongement de Rahna et
de Klein-Gorschen.
[En marge: Il réussit à les enlever.]
À ce spectacle, Blucher et les deux souverains s'aperçurent que
l'armée française était moins surprise qu'ils ne l'avaient espéré, et
que ce ne serait pas une tâche aisée que de lui enlever ces villages
auxquels elle paraissait si fortement attachée. Ne connaissant pas
d'obstacles, ayant dans le coeur, outre son courage, toutes les
passions germaniques, Blucher se saisit de sa seconde division, celle
de Ziethen, et la conduisit avec tant d'énergie sur Klein-Gorschen et
Rahna, où s'était transportée la lutte, qu'il parvint à ébranler les
divisions Souham et Girard. On se battit corps à corps dans les
jardins et les larges places de ces deux villages, et enfin les
Prussiens, animés d'une sorte de rage, expulsèrent nos jeunes soldats,
et les rejetèrent vers Kaja d'un côté, vers Starsiedel de l'autre.
Mais Kaja n'était pas facile à enlever, et Starsiedel était couvert
par les carrés des divisions Bonnet et Compans. Pourtant Blucher,
emporté par son héroïque ardeur, s'avançait, résolu à surmonter tous
les obstacles, lorsque de nouvelles forces survinrent de notre côté.
[En marge: Ney renvoyé à Kaja par Napoléon, y arrive au galop.]
C'était l'instant où le maréchal Ney, dépêché par Napoléon, arrivait
de Leipzig au galop, amenant au pas de course celles de ses divisions
qui étaient en arrière de Kaja. Blucher allait enfin rencontrer une
énergie capable de contenir la sienne. Ney, chemin faisant, avait fait
prendre les armes aux divisions qui n'étaient pas encore engagées. Il
avait dirigé celle de Marchand, composée des Allemands des petits
princes, au delà du _Floss-Graben_, sur Eisdorf, par la route que
suivait Macdonald pour déborder l'ennemi. Il avait ordonné à la
division Ricard, placée entrée Lutzen et Kaja, de le rejoindre le plus
promptement possible, et trouvant celle de Brenier à Kaja même, il
s'était mis à sa tête pour marcher à l'appui de Souham et de Girard,
repoussés de Klein-Gorschen et de Rahna.
[En marge: À la tête de la division Brenier, Ney reprend
Klein-Gorschen et Rahna.]
L'action était en ce moment d'une extrême violence. À l'aspect de ce
visage énergique de Ney, aux yeux ardents, au nez relevé, dominant un
corps carré d'une force athlétique, nos jeunes soldats reprennent
confiance. Ney les rallie derrière la division Brenier, et, comme
invulnérable sous un feu continu d'artillerie, fait toutes ses
dispositions pour reconquérir les villages abandonnés. On y marche en
effet, baïonnette baissée. On trouve les Prussiens qui les dépassaient
déjà, et qui n'entendaient pas abandonner leur conquête. Pourtant, si
pour les Prussiens il s'agit de rétablir la grandeur de leur patrie,
il s'agit pour nos généraux, pour nos officiers, de conserver la
grandeur de la nôtre, et, remplissant nos conscrits du feu qui les
anime, ils les poussent en avant, et rentrent dans Klein-Gorschen d'un
côté, dans Rahna de l'autre. Là le combat devient furieux. On lutte
corps à corps au milieu des ruines de ces villages. Souham, Girard,
revenus dans Klein-Gorschen et Rahna à la suite de Brenier, y
établissent de nouveau leurs soldats, qui n'avaient jamais vu le feu,
et qui assistant pour leur début à l'une des plus cruelles boucheries
de cette époque, étaient comme enivrés par la poudre et la nouveauté
du spectacle. Ils restent maîtres des deux villages, et repoussent les
Prussiens jusque sur Gross-Gorschen, leur première conquête.
[En marge: Arrivée de Napoléon au point où se livre la bataille. Ses
dispositions.]
Napoléon arrive sur ces entrefaites, parcourant les files des blessés,
qui, les membres brisés, criaient Vive l'Empereur! Il voit Ney qui se
soutient au centre, Eugène qui avec Macdonald marche à gauche par delà
le _Floss-Graben_, pour déborder l'ennemi vers Eisdorf, et Marmont qui
formé sur la droite en plusieurs carrés se maintient à Starsiedel. Il
n'aperçoit pas encore Bertrand qui chemine au loin, mais il compte sur
son arrivée, et il sait que la garde accourt à perte d'haleine. Il est
tranquille et laisse continuer la bataille.
[En marge: Nouvel effort de Blucher, à la tête de la garde royale,
contre les villages de Klein-Gorschen et de Rahna.]
[En marge: Il les enlève de nouveau, et entre même dans Kaja.]
[En marge: Danger de la situation.]
Mais Blucher qui a encore la garde royale et les réserves, et qui n'a
besoin de consulter personne pour disposer de tout ce qui est
Prussien, s'en saisit, et les porte en avant avec une sorte de fureur
patriotique. À droite il jette un ou deux bataillons au delà du
_Floss-Graben_, pour conserver Eisdorf où il voit marcher une colonne
de Français; à gauche il lance la garde royale à cheval sur les
divisions Bonnet et Compans rangées en carrés devant Starsiedel, et
fait dire à Wintzingerode d'appuyer cette attaque avec toute la
cavalerie russe. Au centre, il fond avec l'infanterie de la garde
royale sur Klein-Gorschen et Rahna. Cet effort, tenté avec la
résolution de gens qui veulent vaincre ou mourir, réussit comme les
résolutions de l'héroïsme désespéré. Blucher est blessé au bras, mais
il ne quitte pas le champ de bataille, emporte de nouveau les villages
de Klein-Gorschen et de Rahna, et, sans reprendre haleine, marche sur
Kaja, que pour la première fois il parvient à nous enlever, tandis que
sa cavalerie, lancée sur les divisions Bonnet et Compans, tâche
d'enfoncer leurs carrés. Mais les marins de Bonnet, habitués à la
grosse artillerie, reçoivent les boulets, puis les assauts de la
cavalerie, sans laisser apercevoir le moindre ébranlement.
[En marge: Notre centre est menacé d'être percé.]
[En marge: Napoléon lance la division Ricard, sous le comte Lobau.]
[En marge: La division Ricard reprend Kaja.]
Kaja néanmoins est forcé, notre centre est tout ouvert, et si les
coalisés agissant avec ensemble envoient l'armée russe à l'appui de
Blucher, la ligne de Ney peut être percée, sans que notre garde
impériale ait le temps de fermer la brèche. Napoléon, au milieu du
feu, rallie les conscrits.--Jeunes gens, leur dit-il, j'avais compté
sur vous pour sauver l'Empire, et vous fuyez!--Il n'a pas encore sous
la main la garde qui s'avance en toute hâte; il n'a plus ces
quatre-vingts escadrons de Murat qu'il lançait autrefois si à propos
dans les champs d'Eylau ou de la Moskowa. Mais il lui reste la
division Ricard, la cinquième de Ney, et il ordonne au comte Lobau de
se mettre à la tête de cette vaillante division pour reprendre Kaja.
Lobau conduit à l'ennemi cette jeune infanterie, pendant que Souham,
Girard, Brenier, s'occupent à rallier leurs soldats. Il marche sur
Kaja, y rencontre la garde prussienne, l'aborde à la baïonnette, et la
repousse. On rentre dans ce village, et on ramène les Prussiens vers
le terrain légèrement enfoncé où se trouvent les deux villages de
Rahna et Klein-Gorschen. En même temps Souham, Girard, sous la
conduite de Ney, reviennent à la charge avec leurs divisions ralliées,
et le combat rétabli continue avec la même violence. On se fusille, on
se mitraille presque à bout portant. Girard, ce brave général qui en
Estrémadure avait essuyé une surprise malheureuse, se comporte en
héros. Blessé, il reste au milieu du feu.
[En marge: Vaste étendue du carnage.]
Cette scène de carnage s'étend d'une aile à l'autre sur plus de deux
lieues. Macdonald avec ses trois divisions, après avoir enlevé Rapitz
aux troupes avancées de l'ennemi, s'approche d'Eisdorf et de Kitzen,
et fait entendre son canon sur notre gauche, au delà du
_Floss-Graben_. Vers le côté opposé, Bertrand débouche par delà la
position de Marmont, et on aperçoit au loin sur notre droite sa
première division, celle de Morand, s'approchant en plusieurs carrés.
C'est le moment pour les coalisés d'essayer un dernier effort avant
qu'ils soient débordés de toutes parts. Jusqu'ici il n'y a eu
d'engagés que Blucher et Wintzingerode, c'est-à-dire environ 40 mille
hommes. Il leur reste en arrière à gauche, d'York et Wittgenstein avec
18 mille hommes, puis les 18 mille hommes des gardes et des réserves
russes.
[En marge: Blucher demande aux deux souverains coalisés de faire un
dernier effort décisif.]
[En marge: L'avis de Blucher est accueilli.]
[En marge: Les troupes de Wittgenstein et d'York lances de nouveau à
travers les ruines de Klein-Gorschen et de Rahna sur Kaja.]
[En marge: Elles reprennent Kaja une seconde fois.]
Blucher, tout sanglant, demande qu'on le soutienne, et qu'on porte un
grand coup au centre, car il n'y a que ce point où l'on puisse obtenir
des résultats décisifs, un vaste croissant de feux commençant à
envelopper de droite et de gauche l'armée alliée. Il n'y a pas à
hésiter, et on ordonne à la seconde ligne, celle de Wittgenstein et
d'York, de marcher à l'appui des troupes si maltraitées de Blucher. Il
y aurait mieux à faire encore, ce serait de lancer outre Wittgenstein
et d'York, les gardes et les réserves russes sur le centre des
Français, et d'envoyer la cavalerie de Wintzingerode, et toute celle
dont on peut disposer, sur les divisions de Marmont, qui n'ont d'appui
que leurs carrés. Mais l'empereur Alexandre, affectant de se montrer
partout, et n'étant pas où il faudrait être, ne commande pas, et
empêche Wittgenstein de commander, tandis que le sage roi de Prusse,
qui n'a pas même le souci de paraître brave, quoiqu'il le soit, n'ose
pas donner un ordre. Toutefois la résolution de tenter un dernier
effort, prise assez confusément, est mise à exécution. Il est six
heures du soir, et il est temps encore de percer le centre de l'armée
française, où Blucher, en se faisant presque détruire, a presque
détruit deux divisions de Ney. Les troupes de Wittgenstein et d'York
viennent soutenir et dépasser le corps à moitié anéanti de Blucher.
Elles marchent sur les ruines enflammées de Klein-Gorschen et de
Rahna, passent à travers les débris de l'armée prussienne, et, sous
une pluie de feu, s'avancent sur Kaja, pendant que Wintzingerode avec
la garde prussienne à cheval et une partie de la cavalerie russe,
s'élance sur les carrés de Marmont, qui ont pris une position un peu
en arrière, pour s'appuyer à Starsiedel. Vains assauts! Les carrés de
Bonnet et de Compans, comme des citadelles enflammées, vomissent des
feux de leurs murailles restées debout; mais à droite, les dix-huit
mille hommes de Wittgenstein et d'York, conduits avec la vigueur que
comporte cette circonstance extrême, repoussent les divisions de Ney,
aussi maltraitées que celles de Blucher, les refoulent dans Kaja,
entrent dans ce village, en débouchent, et se trouvent face à face
avec la garde de Napoléon. Au delà du _Floss-Graben_, le prince de
Wurtemberg dispute Eisdorf aux troupes de Macdonald.
[En marge: Napoléon, au milieu du feu, lance la jeune garde sur Kaja,
et dispose l'artillerie de la garde sur le flanc de l'ennemi.]
À son tour, c'est à Napoléon à tenter un effort décisif, car vainement
ses ailes sont prêtes à se reployer sur l'ennemi, si son centre est
enfoncé. Mais il a encore sous la main les dix-huit mille hommes et la
puissante réserve d'artillerie de la garde impériale. Au milieu de nos
conscrits, dont quelques-uns fuient jusqu'à lui, au milieu des balles
et des boulets qui tombent autour de sa personne, il fait avancer la
jeune garde, et ordonne aux seize bataillons de la division Dumoutier
de rompre leurs carrés, de se former en colonnes d'attaque, de marcher
la gauche sur Kaja, la droite sur Starsiedel, de charger tête baissée,
d'enfoncer à tout prix les lignes ennemies, de vaincre en un mot, car
il le faut absolument. Pendant ce temps, la vieille garde, disposée en
six carrés, reste comme autant de redoutes destinées à fermer le
centre de notre ligne. Napoléon prescrit en même temps à Drouot
d'aller avec quatre-vingts bouches à feu de la garde se placer un peu
obliquement sur notre droite en avant de Starsiedel, afin de prendre
de front la cavalerie qui attaque sans interruption les divisions de
Marmont, et de prendre en flanc la ligne d'infanterie de Wittgenstein
et d'York.
[En marge: La jeune garde reprend Kaja, et Drouot avec son artillerie
accable les coalisés.]
Ces ordres donnés sont exécutés à la minute même. Les seize
bataillons de la jeune garde, conduits par le général Dumoutier et le
maréchal Mortier, s'avancent en colonnes d'attaque, rallient en chemin
celles des troupes de Ney qui peuvent encore combattre, et rentrent
dans Kaja sous une pluie de feu. Après avoir repris ce village ils le
dépassent, et refoulent sur Klein-Gorschen et Rahna les troupes de
Wittgenstein, d'York, de Blucher, culbutées pêle-mêle dans
l'enfoncement où sont situés ces villages. Ils s'arrêtent ensuite sur
la déclivité du terrain, et laissent à Drouot l'espace nécessaire pour
faire agir son artillerie. Celui-ci se servant avec art de l'avantage
du sol, dirige une partie de ses quatre-vingts pièces de canon sur la
cavalerie ennemie, et avec le reste prend en écharpe l'infanterie de
Wittgenstein et d'York, et fait pleuvoir sur les uns et les autres les
boulets et la mitraille. Accablées par cette masse de feux,
l'infanterie et la cavalerie ennemies sont bientôt obligées de battre
en retraite. Au même instant sur notre gauche et au delà du
_Floss-Graben_, deux divisions de Macdonald, les divisions Fressinet
et Charpentier, abordent l'une Kitzen, l'autre Eisdorf, et les
enlèvent au prince Eugène de Wurtemberg, malgré les secours envoyés
par Alexandre. À l'extrémité opposée, c'est-à-dire à droite, Bonnet et
Compans, conduits par Marmont, rompent enfin leurs carrés, et se
portent en colonnes sur le flanc de l'ennemi, derrière lequel Morand
fait déjà entendre son canon.
[En marge: Les souverains alliés ordonnent enfin la retraite.]
[En marge: Blucher, indigné, exécute une dernière charge de cavalerie
qui répand quelque trouble dans l'une des divisions de Marmont.]
Il est près de huit heures, la confusion des idées commence à envahir
l'état-major des coalisés. Frédéric-Guillaume et Alexandre, réunis
avec leurs généraux sur l'éminence du haut de laquelle ils
apercevaient la bataille, délibèrent sur ce qu'il reste à faire.
Blucher plus véhément que jamais, et le bras en écharpe, veut qu'à la
tête de la garde russe on se précipite de nouveau sur le centre des
Français. Selon lui Miloradovitch arrivera dans la nuit, pour servir
de réserve et couvrir la retraite de l'armée s'il faut se retirer. On
peut donc risquer sans regret toutes les troupes qui n'ont pas encore
combattu. Wittgenstein et Diebitch répondent avec raison qu'on est
débordé à droite vers Eisdorf, à gauche vers Starsiedel, que si on
insiste on s'expose à être enveloppé, et à laisser au moins une partie
de l'armée alliée dans les mains de Napoléon, qu'enfin le chef de
l'artillerie n'a plus de munitions.--En présence de telles raisons il
n'y a plus qu'à battre en retraite. On en donne l'ordre en effet. Mais
Blucher indigné, s'écrie au milieu de l'obscurité qui s'étend déjà sur
les deux armées, que tant de sang généreux ne doit pas avoir été versé
en vain, que la journée n'est pas perdue, qu'il va le prouver avec sa
cavalerie seule, et qu'il fera rougir ceux qui se montrent si pressés
d'abandonner une victoire presque assurée. Il restait en effet environ
quatre à cinq mille hommes de cavalerie prussienne, principalement de
la garde royale, qu'on pouvait encore mener au combat: il les réunit,
se met à leur tête, et, bien que la nuit soit commencée, il fond comme
un furieux sur les troupes françaises qui se trouvent à la gauche des
alliés, en avant de Starsiedel, et qui sont celles du corps de
Marmont. Les soldats de ce maréchal fatigués d'une longue journée de
combat, étaient à peine en rang. Le premier régiment, le 37e léger,
de récente formation, surpris par cette subite irruption de la
cavalerie prussienne, se débande. Marmont accouru avec son état-major,
est lui-même emporté dans la déroute. Descendu de cheval, marchant à
pied le bras en écharpe, il est ramené avec les soldats fugitifs du
37e. Mais les divisions Bonnet et Compans formées à temps, résistent à
tous les emportements de Blucher. Malheureusement, au milieu de
l'obscurité, tirant indistinctement sur tout ce qui venait vers elles,
elles tuent quelques soldats du 37e, plusieurs même des officiers de
Marmont, notamment celui qu'il avait envoyé auprès de Napoléon après
la bataille de Salamanque, le colonel Jardet.
Ce trouble passager est bientôt apaisé, et nous nous couchons enfin
sur ce champ de bataille, couvert de ruines, inondé de sang, que les
coalisés sont obligés de nous abandonner après nous l'avoir disputé si
longtemps. Mais nous ne possédions plus la belle cavalerie que nous
avions autrefois pour courir à la suite des vaincus, et ramasser par
milliers les prisonniers et les canons. D'ailleurs devant un ennemi se
battant avec un pareil acharnement, il y avait lieu d'être
circonspect, et il fallait renoncer à recueillir tous les trophées de
la victoire.
[En marge: Gain définitif de la bataille.]
Napoléon voulut qu'on restât en place: il savait bien que de Kaja
comme d'un roc inébranlable il avait arrêté la fougue de ses ennemis,
follement enivrés de leurs succès, et qu'ils ne feraient pas un pas de
plus. Il était vrai en effet qu'à partir de ce moment sa fortune
devait se rétablir, à une condition toutefois, c'est que sa raison se
rétablirait elle-même. Il coucha sur le champ de bataille, attendant
le lendemain pour recueillir ce qu'il pourrait des trophées de sa
victoire, mais appréciant déjà très-bien quelle en serait la portée.
[En marge: Résultats de la victoire de Lutzen.]