songea naturellement à tirer de cette jonction le parti qu'il s'en
était promis, celui de déboucher en masse dans les fameuses plaines de
Lutzen, de courir sur Leipzig en une forte colonne, de passer l'Elster
à Leipzig même, et puis exécutant un mouvement de conversion, la
gauche en avant, de marcher sur les coalisés, et de les pousser contre
les montagnes de la Bohême. (Voir la carte nº 58). N'ayant pas assez
de cavalerie pour s'éclairer, car celle qu'il avait restait forcément
clouée à l'infanterie de peur d'être écrasée, il n'entrevoyait que
fort incomplétement les projets de l'ennemi. Mais plusieurs
reconnaissances, plusieurs rapports interprétés avec sa faculté
ordinaire de divination, lui avaient appris que les Russes et les
Prussiens affluaient sur sa droite, qu'ils se trouvaient par
conséquent entre lui et les montagnes, sur le haut Elster, qui était
le cours d'eau que nous devions rencontrer après avoir franchi la
Saale. Le plan de Napoléon offrait donc encore les plus grandes
chances de succès, et il résolut de s'avancer de Weissenfels sur
Lutzen, pour de là se porter sur Leipzig en masse serrée, et y passer
l'Elster. Toutefois ne pouvant marcher avec près de deux cent mille
hommes sur une seule voie, il dirigea par la grande route de Lutzen à
Leipzig, le maréchal Ney, la garde et le maréchal Marmont. Pour
flanquer à droite cette colonne qui était la principale, il ordonna au
général Bertrand et au maréchal Oudinot, restés sur la haute Saale,
de déboucher de Naumbourg sur Stössen. Pour la flanquer à gauche, il
ordonna au prince Eugène de déboucher de Mersebourg, et de se porter
avec toutes ses forces sur Leipzig par la route de Mackranstaedt. Ces
divers corps partant ainsi de la Saale, à trois ou quatre lieues les
uns des autres, convergeaient tous vers le point, commun de Leipzig.
Ces dispositions arrêtées pour être exécutées le lendemain 1er mai, il
s'occupa, ce qui lui arrivait souvent pendant cette marche, de
l'organisation de ses troupes, et en particulier de celle de la garde
impériale. Le prince Eugène lui amenait quatre bataillons de vieille
garde, deux de jeune, plus une certaine portion d'artillerie et de
cavalerie appartenant à ce corps d'élite. C'était tout ce qu'on avait
pu recueillir des débris de Moscou. Le prince Eugène avait eu soin de
les faire reposer et équiper. Napoléon réunit les quatre bataillons de
la vieille garde à deux qu'il avait avec lui, ce qui lui en fit six.
Il réunit les deux de jeune garde aux quatorze de la division
Dumoutier, qui fut élevée de la sorte à seize. Il agit de même pour
les autres armes, et parvint ainsi à porter la garde à 17 ou 18 mille
hommes, sans compter les autres divisions qui achevaient de
s'organiser sur les derrières. Il laissa au prince Eugène les quatre
mille cavaliers remontés que le général Latour-Maubourg était allé
prendre dans le Hanovre, et qui formaient avec la cavalerie de la
garde la seule troupe à cheval capable d'exécuter une attaque en
ligne.
[Date en marge: Mai 1813.]
[En marge: Mouvement de l'armée le 1er mai.]
Le lendemain 1er mai il monta de bonne heure à cheval, ayant à ses
côtés les maréchaux Ney, Mortier, Bessières, Soult, Duroc, et M. de
Caulaincourt. Il voulait jouir par ses propres yeux du spectacle qui
avait tant charmé le maréchal Ney l'avant-veille, celui de nos jeunes
soldats supportant gaiement et solidement les assauts de la cavalerie
ennemie.
[En marge: Combat de Weissenfels, et mort du maréchal Bessières.]
[En marge: Caractère et mérites du maréchal Bessières.]
[En marge: Regrets de Napoléon et de l'armée.]
Cette vaste plaine de Lutzen, quoique fort unie, présentait cependant
comme toute plaine ses accidents de terrain. En sortant de Weissenfels
on rencontrait un ravin dont le cours était assez long, le lit assez
profond, et appelé le Rippach, du nom d'un village qu'il traversait.
Dès le matin les troupes du maréchal Ney y marchèrent avec confiance,
disposées en carrés entre lesquels se trouvait l'artillerie, et
précédées de nombreux tirailleurs. Parvenues au bord du ravin elles
rompirent les carrés pour le passer, franchirent l'obstacle,
reformèrent les carrés, et s'avancèrent en tirant du canon. C'était
toujours la division Souham qui marchait la première, et avec une
excellente attitude. Au moment où elle se déployait, le maréchal
Bessières qui commandait ordinairement la cavalerie de la garde, et
qui par ce motif n'aurait pas dû être là, mais qui avait voulu suivre
Napoléon, se porta un peu à droite, afin de mieux observer le
mouvement de l'ennemi. Tout à coup un boulet lui fracassant le poignet
avec lequel il tenait la bride de son cheval, l'atteignit en pleine
poitrine, et le renversa. Il avait passé en un instant de la vie à la
mort! C'était la seconde fois, hélas! que ce brave homme était frappé
à côté de Napoléon! Une première fois à Wagram, il avait été atteint
par un boulet, mais en avait été quitte pour une contusion; cette fois
il était tué sur le coup! Était-ce notre bonheur qui s'évanouissait?
était-ce la fortune qui après nous avoir avertis en 1809, nous
frappait enfin en 1813? Malgré la confiance générale qu'inspirait
l'entrain des troupes, ce pénible sentiment pénétra plus d'un coeur.
Bessières, commandant de la cavalerie de la garde, fait par Napoléon
maréchal et duc d'Istrie, était un vaillant homme, vif comme les
Gascons ses compatriotes, et comme eux cherchant à se faire valoir;
mais spirituel, sensé, ayant souvent le courage de dire à Napoléon des
vérités utiles, non pas en forme de boutades passagères, mais avec
assez de sérieux et de suite. Napoléon l'aimait, l'estimait, lui donna
un regret sincère, puis après avoir prononcé ces mots: _La mort
s'approche de nous_, il poussa son cheval en avant, pour voir marcher
ses jeunes soldats, pendant qu'on emportait Bessières dans un manteau.
Il éprouva la même satisfaction que Ney deux jours auparavant. Il vit
ses conscrits assaillis par des charges réitérées de cavalerie, les
repoussant avec une imperturbable bonne humeur, et abattant devant
leurs rangs trois ou quatre cents cavaliers ennemis. On finit cette
journée à Lutzen, content de ce que l'on avait vu faire à nos soldats,
triste plus qu'on ne le disait de la mort de Bessières, dans laquelle
beaucoup de gens s'obstinaient à découvrir un présage. Pourtant le
temps était beau, les troupes étaient très-animées; tout semblait
sourire de nouveau, la nature et la fortune! Napoléon alla visiter le
monument de Gustave-Adolphe, frappé dans cette plaine, comme
Épaminondas, au sein de la victoire, et ordonna qu'on élevât aussi un
monument au duc d'Istrie, tué dans les mêmes lieux. Il lui consacra
quelques belles paroles dans le bulletin de la journée, et écrivit à
sa veuve une lettre faite pour enorgueillir une famille, et la
consoler autant que la gloire console.
[En marge: Journée du 2 mai.]
[En marge: Napoléon dirige le prince Eugène sur Leipzig, et par
précaution place le corps de Ney au village de Kaja, pour se couvrir
contre une attaque de flanc.]
[En marge: Profonde sagesse des dispositions de Napoléon.]
Le lendemain 2 mai, journée mémorable, l'une des dernières faveurs
accordées par la fortune à nos armes, Napoléon se leva dès trois
heures du matin pour donner ses ordres, et dicter une multitude de
lettres. On n'avait plus que quatre lieues à parcourir pour être à
Leipzig, et pour avoir passé l'Elster. Les rapports d'espions, plus
explicites que ceux des jours précédents, disaient que les Russes et
les Prussiens continuaient leur mouvement sur notre droite, que de
Leipzig ils étaient remontés, en cheminant derrière l'Elster, sur
Zwenkau et Pegau, apparemment pour nous chercher où nous n'étions pas,
c'est-à-dire sur une route plus rapprochée des montagnes. (Voir la
carte nº 58.) Napoléon à cette nouvelle se confirma dans la pensée de
se porter en masse sur Leipzig, de se rabattre ensuite dans le flanc
de l'ennemi, et, afin de réaliser cette pensée, il régla ses
mouvements avec une profondeur de prudence qui, au milieu des
incertitudes où il était faute de cavalerie, lui procura le plus
éclatant, le plus mérité des triomphes. Le prince Eugène arrivé à
Mackranstaedt dans la journée, avait le pas sur le corps de bataille,
et Napoléon le lui laissa, pour qu'il pût se porter immédiatement sur
Leipzig. Il lui ordonna d'envoyer le corps de Lauriston directement
sur Leipzig, puis de diriger Macdonald à droite sur Zwenkau, point où
devaient se rencontrer les détachements les plus avancés de l'ennemi,
et lui recommanda de se tenir de sa personne entre Lauriston et
Macdonald, avec la division Durutte, la cavalerie de Latour-Maubourg
et une forte réserve d'artillerie, afin d'aller au secours de celui
des deux qui aurait de trop fortes affaires sur les bras. Napoléon
s'apprêta à le suivre avec la garde, pour aider celui d'eux tous qui
en aurait besoin. Mais avec une prévoyance dont il était seul capable,
se doutant que les coalisés pourraient bien pendant ce mouvement sur
Leipzig se réunir en masse sur sa droite, car il était possible qu'ils
eussent remonté l'Elster pour le prendre lui-même en flanc, il retint
Ney avec ses cinq divisions aux environs de Lutzen, et l'établit à un
groupe de cinq villages, dont le principal s'appelait Kaja. Ce village
était situé à une lieue au-dessus de Lutzen, au bord du
_Floss-Graben_, canal d'irrigation qui traversait toute la plaine
entre la Saale et l'Elster. Ney placé sur ce point avec ses cinq
divisions, devait y former le pivot solide autour duquel nous allions
opérer notre mouvement de conversion. Restaient Marmont, Bertrand,
Oudinot, marchant à la suite de l'armée, et se trouvant, Marmont au
bord du Rippach, Bertrand un peu plus en arrière, Oudinot sur la Saale
même. Napoléon ordonna à Marmont et à Oudinot de franchir
successivement le Rippach, et de venir se ranger sur la droite de Ney,
pour le secourir, ou en être secourus s'ils étaient brusquement
abordés par l'ennemi, et de se porter ensuite tous ensemble sur
l'Elster, entre Zwenkau et Pegau, dans le cas où ils n'auraient
rencontré personne. Ney était donc le point solide autour duquel une
moitié de l'armée allait pivoter, pendant que l'autre moitié se
portant en avant entrerait dans Leipzig, et opérerait le mouvement de
conversion qui devait nous placer dans le flanc de l'ennemi. Avec de
telles précautions, dont on va bientôt apprécier la profonde sagesse,
il n'y avait presque pas de danger sérieux à craindre, en exécutant
devant une armée de plus de cent mille hommes une opération
extrêmement délicate, mais nécessaire si on voulait arriver à des
résultats considérables. Amis et ennemis nous présentions à peu près
300 mille combattants, à quatre ou cinq lieues les uns des autres.
[En marge: Napoléon travaille toute la matinée du 2 mai, et ne monte à
cheval que lorsque tous ses corps sont près d'être en position.]
Ces dispositions ordonnées avec indication précise à chaque chef de
corps du but qu'on voulait atteindre, et de la conduite à tenir dans
toutes les éventualités, Napoléon se mit à dicter des lettres le reste
de la matinée, ne voulant monter à cheval qu'à neuf ou dix heures,
parce que c'était alors seulement que chacun devait être en pleine
marche vers sa destination. Il écrivit au vieux duc de Valmy sur la
composition de certains bataillons, au général Lemarois, envoyé dans
le grand-duché de Berg, sur les dépôts de cavalerie qui étaient dans
son arrondissement, au prince Poniatowski sur la jonction des deux
armées de l'Elbe et du Main, et sur leur marche ultérieure, au major
général sur la mise en jugement du gouverneur de Spandau qui avait
capitulé, à plusieurs autres personnages enfin sur une multitude
d'objets, et entre autres au duc de Rovigo sur la manière de parler
des événements militaires, dans un moment où l'opinion défiante
accueillait moins facilement que jamais les assertions du
gouvernement, et terminait ses observations par ces mots
remarquables: _Vérité_, _simplicité_, voilà ce qu'il faut
aujourd'hui.--
[En marge: Napoléon quitte Lutzen à dix heures du matin, et se porte
au galop sur Leipzig.]
Après avoir ainsi dicté une quantité de lettres avec une parfaite
liberté d'esprit, il partit à dix heures, et suivi d'un escadron de la
garde il courut vers Leipzig, dont il était à quatre lieues seulement.
Au nombre des officiers de haut grade qui l'accompagnaient se trouvait
le maréchal Ney, venu pour voir de quel côté se porterait la tempête
qui semblait s'amasser autour de nous. Une demi-heure suffisait au
maréchal pour rejoindre son corps au galop, si elle se dirigeait vers
les villages que ses cinq divisions étaient chargées de garder. En ce
moment le maréchal Macdonald coupant devant nous, de gauche à droite,
la route de Leipzig, s'avançait sur Zwenkau; à gauche, le général
Lauriston s'avançait de Mackranstaedt sur Leipzig. Le prince Eugène,
avec la réserve que Napoléon lui avait composée, et qui consistait,
avons-nous dit, dans la division Durutte et la cavalerie de
Latour-Maubourg, était sur la route même de Leipzig, prêt à porter
secours ou au maréchal Macdonald, ou au général Lauriston. Toute la
garde suivait en masse le prince Eugène sur Leipzig. Après avoir
traversé ces nombreuses colonnes, qui le saluaient des cris répétés de
Vive l'Empereur! Napoléon arriva devant Leipzig pour y être témoin du
spectacle le plus animé.
[En marge: Le général Maison enlève Leipzig sous les yeux de
Napoléon.]
La fusillade et la canonnade y étaient en effet très-vives.
L'intrépide Maison commandant la première division du corps de
Lauriston, attaquait avec sa résolution et son intelligence
accoutumées la ville de Leipzig, que défendait le général Kleist avec
l'infanterie prussienne. Des terrains marécageux et boisés, traversés
par plusieurs bras de l'Elster, précèdent, comme on le sait, la ville
de Leipzig, lorsqu'on vient de Lutzen, et il faut franchir la longue
suite des ponts jetés sur ces divers bras, pour parvenir jusqu'à la
ville elle-même. Des tirailleurs remplissaient les bouquets de bois
environnants; une forte artillerie, appuyée par l'infanterie
prussienne, était au village de Lindenau, qui se trouve à l'entrée des
ponts de l'Elster. Le général Maison, après avoir forcé les
tirailleurs ennemis à se replier, et mis une partie de son artillerie
en batterie, s'était porté au village de Leutsch, situé à la gauche de
Lindenau, et avec du canon et une colonne d'infanterie, avait ouvert
un feu de flanc sur Lindenau. Il avait ensuite jeté dans le premier
bras de l'Elster un bataillon, qui passant à gué, devait prendre à
revers les Prussiens chargés de défendre la tête des ponts. Cette
opération terminée, il avait formé une colonne d'attaque qu'il
dirigeait lui-même, et avait abordé à la baïonnette les troupes
chargées de défendre Lindenau. Les Prussiens, après s'être vaillamment
défendus, se voyant menacés d'être pris à revers par la colonne qui
était entrée dans les eaux de l'Elster, avaient évacué le premier
pont, en y mettant le feu, et Maison les avait suivis à la tête de son
infanterie. Napoléon regarda quelques instants avec sa lunette cette
attaque si bien conduite, vit ses soldats pénétrant pêle-mêle avec les
Prussiens dans Leipzig, et les nombreux habitants de cette ville
montés sur les toits de leurs maisons pour savoir quel serait leur
sort!
[En marge: Tandis que Napoléon assiste à l'attaque de Leipzig, une
épouvantable canonnade se fait entendre vers Kaja.]
[En marge: Napoléon renverse tout son ordre de bataille, pour reporter
ses forces sur sa droite.]
[En marge: Belles dispositions prises avec une promptitude
extraordinaire.]
[En marge: Napoléon se reporte au galop sur Lutzen et Kaja.]
Tandis que par un beau temps de mai il contemplait cette scène,
semblable à tant d'autres qui avaient rempli sa vie, une canonnade
retentit tout à coup sur sa droite, juste du côté de Kaja, vers les
villages où il avait laissé en faction le corps de Ney. Son esprit,
qui avait calculé toutes les chances de cette vaste manoeuvre, ne
pouvait être ni surpris, ni déconcerté. Il écouta quelques instants
cette canonnade, qui ne fit que s'accroître, et bientôt devint
terrible.--Tandis que nous allions les tourner, s'écria Napoléon, ils
essayent de nous tourner nous-mêmes; il n'y a pas de mal, ils nous
trouveront prêts partout.--Sur-le-champ il expédia Ney au galop, lui
enjoignit de s'établir dans les cinq villages, d'y tenir comme un roc,
ce qui était possible, puisqu'il avait 48 mille hommes, et qu'il
allait être secouru à droite, à gauche, en arrière, par des forces
considérables. Puis avec la promptitude d'un esprit préparé à tout, il
ordonna le renversement entier de son ordre de marche, chose si
difficile à prescrire à temps, et à exécuter avec précision, surtout
quand on opère avec de si grandes masses. D'abord il recommanda au
général Lauriston de ne pas se dessaisir de la ville de Leipzig, mais
de n'y laisser qu'une de ses trois divisions, et d'échelonner les deux
autres en arrière, la tête tournée vers Zwenkau, pour remonter
l'Elster jusqu'à Zwenkau même, et se porter sur la gauche de Ney.
(Voir la carte nº 58.) Il prescrivit à Macdonald, dont les
instructions étaient de se diriger sur Zwenkau, de se rabattre de
Zwenkau sur Eisdorf, petit village placé tout près de la gauche de
Ney, au bord du _Floss-Graben_. Le _Floss-Graben_ était ce canal
d'irrigation qui traversait, avons-nous dit, la plaine de Lutzen, et
que nos troupes avaient dû franchir pour se rendre à Leipzig, tandis
que le corps de Ney, établi à Kaja, était resté en deçà, et y appuyait
sa gauche. Macdonald devait remonter le _Floss-Graben_ jusqu'à Eisdorf
et Kitzen, et à cette hauteur il était en mesure de flanquer la gauche
de Ney, et de déborder même l'ennemi venu de Zwenkau. Le prince Eugène
laissant Lauriston à Leipzig, devait avec le reste de ses troupes
soutenir Macdonald. Telles furent les dispositions à la gauche de Ney.
Marmont étant demeuré sur les bords du Rippach, en arrière de Lutzen,
était en ce moment en marche. Napoléon lui ordonna de venir se placer
à la droite du corps de Ney, à Starsiedel, l'un des cinq villages que
ce corps avait été chargé de garder. Le général Bertrand, qui était
encore un peu plus loin, eut ordre de déboucher sur les derrières
mêmes de l'ennemi, en se liant à Marmont. Ainsi Ney allait être
flanqué à droite et à gauche par des corps qui devaient non-seulement
l'appuyer, mais se recourber sur les deux flancs de l'ennemi. Enfin,
pour qu'il ne fût pas enfoncé par le centre, Napoléon fit rebrousser
chemin à la garde tout entière, et la dirigea par la route de Lutzen
sur Kaja. Il apportait à Ney le secours de 18 mille hommes
d'infanterie, qui cette fois n'étaient plus une troupe de parade, mais
une vigoureuse troupe de combat, vouée comme son empereur à tous les
dangers, dans une campagne où il s'agissait de rétablir à quelque prix
que ce fût le prestige de nos armes. Il fallait deux heures aux uns,
trois heures aux autres, pour arriver au feu; mais il était onze
heures du matin, et tous avaient le temps de prendre part à cette
grande bataille, et de concourir au rétablissement de notre puissance
ébranlée. Ce vaste renversement de son ordre de marche si promptement
conçu et prescrit, Napoléon partit au galop, traversant les colonnes
de sa garde qui rétrogradaient vers ce champ de bataille, que nous
avions espéré trouver devant nous, et qu'il fallait aller chercher sur
notre droite, en arrière. La canonnade du reste n'avait cessé de
s'accroître en vivacité et en étendue. L'air en était rempli, et tout
annonçait l'une des plus mémorables journées de cette ère sanglante et
héroïque.
[En marge: Dispositions des coalisés.]
[En marge: Tandis que Napoléon voulait les prendre en flanc, ils
songeaient à exécuter contre lui la même manoeuvre.]
Voici ce qui s'était passé du côté de l'ennemi, et ce qui avait amené
à Kaja la rencontre que Napoléon avait cru trouver au delà de Leipzig.
À la nouvelle des deux combats que le général Wintzingerode avait
livrés avec sa cavalerie, en avant et en arrière de Weissenfels, les
29 avril et 1er mai, les coalisés avaient enfin compris que Napoléon,
cessant de descendre la Saale pour joindre le vice-roi, venait de la
passer pour marcher de la Saale à l'Elster, franchir ensuite l'Elster,
et les prendre en flanc. Puisqu'on avait voulu la bataille, on l'avait
à souhait, et dans cette plaine de Lutzen, où la belle cavalerie des
alliés devait jouir de tous ses avantages contre une jeune infanterie
qui avait à peine quelques escadrons pour s'éclairer. Le comte de
Wittgenstein qui remplaçait Kutusof, qu'on disait absent et point mort
pour ménager l'esprit superstitieux du soldat russe, avait été appelé,
et son chef d'état-major Diebitch avait donné pour lui le plan de la
bataille. Il avait proposé de profiter du mouvement de flanc
qu'exécutait Napoléon pour le prendre en flanc lui-même, de l'attaquer
vers Lutzen, c'est-à-dire vers Kaja, où l'on n'apercevait que de
simples détachements, de l'y aborder en masse, puis ces postes
enlevés, de fondre sur lui avec les vingt-cinq mille hommes de la
cavalerie alliée, et si l'infanterie française si brusquement
assaillie était culbutée, de la jeter dans les terrains marécageux qui
s'étendent de Leipzig à Mersebourg, point de jonction de la Saale et
de l'Elster. Si on réussissait, on pouvait faire essuyer à Napoléon un
vrai désastre. Le plan était ingénieusement conçu; il obtint
l'assentiment des deux souverains, et celui du fougueux Blucher, qui
demandait à tout prix une prochaine bataille. Mais ce n'est pas tout
que d'imaginer un plan, il faut l'exécuter. Or un plan, quelque
excellent qu'il soit, qui vient d'en bas au lieu de venir d'en haut, a
peu de chances d'une bonne exécution. Il fallait ici que les ordres
remontassent de Diebitch à Wittgenstein, de Wittgenstein à Alexandre
et à Frédéric-Guillaume, pour redescendre ensuite jusqu'à leurs
généraux, et c'étaient de bien longs détours pour faire agir cent
mille hommes entre onze heures du matin et six heures du soir.
Pourtant comme on était très-rapprochés les uns des autres,
très-dévoués à l'oeuvre commune, et que les petits sentiments,
obstacle ordinaire aux grandes choses, avaient peu de part aux
résolutions de chacun, les tiraillements furent moindres qu'il ne
fallait s'y attendre avec une telle organisation du commandement, et
le 1er mai au soir tout fut en mouvement vers le but indiqué.
[En marge: Marche des coalisés sur Lutzen dans la nuit du 1er au 2
mai.]
Il fut convenu que dans la nuit du 1er au 2 mai on passerait
l'Elster, ceux qui venaient de Leipzig et de Rotha à Zwenkau, ceux qui
venaient de Borna à Pegau; qu'on franchirait ensuite le
_Floss-Graben_, et qu'on irait par un mouvement de conversion se
rabattre sur les cinq villages placés à la droite de Lutzen, où l'on
avait aperçu quelques bivouacs seulement, et que là on se
précipiterait en masse sur le flanc de l'armée française, la cavalerie
prête à charger au galop lorsque l'infanterie aurait enlevé les
villages.
Toute la nuit fut employée à ces manoeuvres. Wittgenstein et d'York,
venant de Leipzig avec 24 mille hommes, passèrent l'Elster à Zwenkau,
y rencontrèrent Blucher qui le traversait aussi avec 25 mille, ce qui
entraîna une certaine confusion et quelque retard. Les 18 mille hommes
composant les gardes et les réserves qu'amenait l'empereur Alexandre,
franchirent l'Elster à Pegau, et tous ensemble vinrent se ranger sur
le terrain qu'avait reconnu la cavalerie de Wintzingerode, sur le
flanc de l'armée française, parallèlement à la route de Lutzen à
Leipzig. Cette cavalerie était forte de 12 à 13 mille hommes.
Miloradovitch, avec 12 mille soldats, était plus haut sur l'Elster, le
long des montagnes où l'on avait supposé d'abord que Napoléon pourrait
se présenter. C'était une masse d'environ 92 mille combattants de la
première qualité, animés pour la plupart, surtout les Prussiens, d'un
ardent patriotisme. Les mouvements qui leur étaient prescrits avaient
pris du temps. À dix heures du matin ils défilaient encore, et
s'applaudissaient de voir l'armée française en marche sur Leipzig,
dans l'espérance de la surprendre. Quant au corps de Ney, blotti dans
les villages, il ne laissait apercevoir que quelques feux, et n'avait
l'apparence que de détachements placés là par précaution. Alexandre et
Frédéric-Guillaume, abandonnant le commandement à Wittgenstein qui
commandait à peine, puisqu'un autre pensait pour lui, parcouraient à
cheval les rangs de leurs soldats, recueillaient leurs acclamations,
et contribuaient ainsi à augmenter une perte de temps déjà beaucoup
trop grande.
[En marge: Situation et aspect des cinq villages de Gross-Gorschen,
Klein-Gorschen, Rahna, Starsiedel, Kaja, autour desquels on allait
combattre.]