En tenant compte de ces diverses réductions, Napoléon pouvait, avec

les 48 mille hommes du maréchal Ney, avec les 27 mille du maréchal

Marmont, avec les 15 mille de la garde et les 45 mille du général

Bertrand, déboucher en Saxe à la tête de 135 mille hommes et de 350

bouches à feu, donner la main au prince Eugène qui l'attendait sur

l'Elbe avec 62 mille hommes et 100 bouches à feu, et opposer ainsi à

l'ennemi 200 mille combattants, véritablement présents au drapeau. Ces

200 mille combattants devaient être bientôt complétés par 50 mille

autres, et suivis de trois armées de réserve, qui porteraient le total

de nos forces à 400 mille soldats au moins. C'était un résultat

prodigieux, quand on songe que Napoléon n'avait eu que trois mois pour

réunir ces éléments dispersés, ou presque détruits, c'était même un

résultat peu croyable. Aussi les Allemands, dont la haine s'exhalait

en railleries autant qu'en cris de rage, publiaient-ils des

caricatures dans lesquelles ils représentaient des détachements de

soldats qui après être sortis de Mayence par une porte y rentraient

par l'autre, afin de simuler une suite incessante de troupes passant

le Rhin. Mais en voyant aujourd'hui les corps français défiler en

longues colonnes de Mayence sur Francfort, de Francfort sur Fulde ou

Wurzbourg, il fallait bien y croire, et les craindre. Il est vrai que

les attelages de l'artillerie étaient composés de jeunes chevaux,

presque tous blessés à cause de leur âge, et de l'inexpérience des

conducteurs, que la cavalerie était presque nulle, que les maréchaux

Ney et Marmont avaient chacun 500 hommes à cheval pour s'éclairer, le

général Bertrand 2,500; il est vrai que pour former une réserve de

grosse cavalerie capable de charger en ligne, il fallait se contenter

de 3 mille chasseurs et grenadiers à cheval de la garde, de 4 à 5

mille hussards et cuirassiers amenés du Hanovre par le général

Latour-Maubourg, et presque tous montés sur des chevaux qui avaient à

peine l'âge du service; mais c'était l'esprit qui animait l'ensemble

sur lequel il fallait compter. Ces généraux, ces officiers, les uns

venant d'Espagne ou d'Italie, les autres échappés miraculeusement de

Russie et apaisés après un moment d'irritation, étaient indignés de

voir, non pas la gloire de la France, mais sa puissance mise en doute,

étaient résolus pour la rétablir à des efforts extraordinaires, et

tout en blâmant la politique qui les condamnait à ces efforts

désespérés, avaient tellement communiqué leur esprit à leurs jeunes

soldats, que ceux-ci naguère arrachés avec peine à leurs familles,

montraient une ardeur singulière, et poussaient le cri de Vive

l'Empereur! chaque fois qu'ils apercevaient Napoléon, Napoléon

l'auteur des guerres sanglantes dans lesquelles ils allaient tous

périr, l'auteur détesté par leurs familles, naguère encore détesté par

eux-mêmes, et tous les jours blâmé hautement dans les bivouacs et les

états-majors: noble et touchante inconséquence du patriotisme au

désespoir!

[En marge: Napoléon, après avoir mis la dernière main à ses

préparatifs, quitte Mayence le 26 avril.]

Napoléon ayant mis la dernière main à ses préparatifs, quitta Mayence

le 26 avril, visita successivement Wurzbourg et Fulde, et se rendit à

Weimar, où l'avait précédé le maréchal Ney avec ses jeunes et

vaillantes divisions. Son plan, conçu avec la rapidité et la sûreté

ordinaires de son coup d'oeil, consistait à laisser les coalisés, déjà

portés au delà de l'Elbe, s'avancer autant qu'ils voudraient, même

jusque sur la haute Saale, puis à se diriger lui-même sur Erfurt et

Weimar, à dénier derrière la Saale comme derrière un rideau

(expression de ses dépêches), à joindre le prince Eugène vers

Naumbourg ou Weissenfels, à passer ensuite cette rivière en masse, et

à prendre avec 200 mille hommes l'ennemi en flanc, dans les environs

de Leipzig. Si la fortune le secondait, il pouvait obtenir de ce plan

les plus importants résultats. Il pouvait après avoir vaincu les

coalisés dans une grande bataille, en prendre un bon nombre, rejeter

ceux qu'il n'aurait pas pris au delà de l'Elbe et de l'Oder, débloquer

ses garnisons de l'Oder, rentrer vainqueur dans Berlin, se remettre en

communication avec Dantzig, et montrer plus terrible que jamais le

lion qu'on avait cru abattu.

[En marge: Napoléon fait descendre la Saale à ses troupes, tandis

qu'il la fait remonter par celles du prince Eugène, afin d'opérer la

jonction des deux armées à Weissenfels.]

Dans ces vues, il avait fait marcher en tête le maréchal Ney, et

l'avait dirigé sur Erfurt, Weimar et Naumbourg, pour occuper tous les

passages de la Saale, avant que l'ennemi eût le temps de s'en emparer.

(Voir les cartes n{os} 34 et 58.) Il lui avait même enjoint d'occuper

les passages si connus de Saalfeld, d'Iéna, de Dornbourg, de ne point

franchir la Saale, de la garder seulement, et il avait attiré à lui le

général Bertrand suivi à peu de distance du maréchal Oudinot, par

Bamberg et Cobourg sur Saalfeld. Les rois de Bavière et de Wurtemberg,

moins incertains dans leur conduite, le premier depuis les intrigues

avortées de l'Autriche, le second depuis le prodigieux développement

de nos forces, avaient enfin mis en mouvement six ou sept mille hommes

chacun, de manière à fournir deux divisions de plus, l'une pour le

général Bertrand, l'autre pour le maréchal Oudinot, ce qui devait

porter nos forces concentrées à environ 212 mille hommes. Napoléon

avait en même temps ordonné au prince Eugène de s'avancer en masse

dans la direction de Dessau, assez près du point où la Saale et l'Elbe

se confondent, et de remonter la Saale jusque vers Weissenfels. (Voir

la carte nº 58.) Quant à lui, il suivait le maréchal Ney et le général

Bertrand, avec la garde et le corps du maréchal Marmont. Le 26 il

était à Erfurt, le 28 à Eckartsberg, près du célèbre champ de bataille

d'Awerstaedt. Il avait commandé partout d'immenses approvisionnements,

à Wurzbourg qui appartenait au frère de l'empereur François, à Erfurt

qui appartenait à la France, à Weimar, à Naumbourg qui appartenaient

aux maisons de Saxe. Il avait vaincu à force d'argent le patriotisme

germanique, un peu moins ardent dans ces contrées que dans les autres.

Il pouvait donc espérer que ses soldats vivraient sans être réduits à

commettre de trop grands désordres. Son opération délicate en ce

moment c'était ce double mouvement le long de la Saale, consistant

pour lui à la descendre, pour le prince Eugène à la remonter, et dont

le résultat devait être de réunir en une seule masse les 212 mille

hommes dont il disposait. Mais les coalisés, quoique placés bien près

de lui, n'étaient ni assez avisés ni assez alertes pour deviner sa

manoeuvre et la déjouer. Ils étaient pourtant bien proche, et d'un

seul pas auraient pu l'interrompre et la faire échouer.

[En marge: Armée des coalisés au moment de l'entrée en campagne.]

[En marge: Forces des Russes.]

Jusque-là ils avaient fait de leur mieux pour employer le temps

utilement, mais n'y avaient pas aussi bien réussi que Napoléon.

L'armée russe, comme on l'a vu, avait presque autant souffert que nous

pendant la retraite de Moscou, et ne comptait pas plus de 100 mille

hommes, qu'elle avait eu à peine le loisir de recruter, et qui

étaient dispersés depuis Cracovie jusqu'à Dantzig. Vingt mille Russes

environ sous les généraux Sacken et Doctoroff étaient opposés aux

Polonais et aux Autrichiens autour de Cracovie; 20 mille étaient

restés devant Thorn et Dantzig; 8 à 9 mille couraient sur le bas Elbe

vers Hambourg et Lubeck, sous Tettenborn et Czernicheff; 10 mille

avaient suivi Wittgenstein au delà de Berlin, et, avec le corps

prussien d'York, observaient Magdebourg; 12 mille, dont la plus grande

partie en cavalerie, avaient, sous Wintzingerode, passé l'Elbe à

Dresde; 30 mille enfin, composant le corps principal et consistant

dans la garde, les grenadiers et le reste de l'armée de Kutusof,

étaient demeurés sur l'Oder avec le quartier général.

[En marge: Forces des Prussiens.]

Les Prussiens avaient reconstitué leur armée avec une promptitude qui

tenait à une organisation secrètement et longuement préparée. Les

traités qui les liaient à Napoléon les obligeaient à n'avoir sous les

armes que 42 mille hommes, dont ils avaient dû nous donner 20 mille

pour faire avec nous la dernière campagne, et sur ces 20 mille plus

d'un tiers avaient péri. Mais ils avaient entretenu des cadres

nombreux, et laissé en congé dans les villes et les campagnes des

soldats tout formés, qui n'attendaient qu'un signal pour revenir sous

les drapeaux. Ils avaient pu par ce moyen et par les levées spontanées

de la jeunesse prussienne, réunir 120 mille hommes, dont 60 mille de

troupes actives, parfaitement instruites, environ 40 mille hommes de

troupes en formation destinées à rejoindre les premières, et environ

20 mille dans les places. Ils espéraient porter cet armement à 150

mille hommes, dont 100 mille en ligne, à condition de recevoir bientôt

des subsides anglais. La jeunesse des écoles et du commerce

remplissait les bataillons de chasseurs à pied, annexés aux régiments

d'infanterie; la jeunesse noble ou riche entrait dans les chasseurs à

cheval, annexés à chaque régiment de cavalerie.

[En marge: Pour les premières opérations, les coalisés ne peuvent

guère réunir au delà de 110 mille hommes sur un même champ de

bataille.]

Pour l'instant, en défalquant ce qu'il avait fallu laisser sur les

derrières, ou employer au blocus des places, ou envoyer en courses

lointaines vers les extrémités de leur ligne, les coalisés avaient à

présenter sur le champ de bataille, à leur droite le corps prussien

d'York, qui depuis sa défection n'avait pas quitté le corps russe de

Wittgenstein, et réuni à ce dernier formait une masse de 30 mille

hommes; à leur centre le corps de Wintzingerode de 12 à 15 mille

hommes de cavalerie et d'infanterie légères, marchant à l'avant-garde;

en seconde ligne et toujours à leur centre, Blucher avec 26 mille

Prussiens, Kutusof avec 30 mille Russes; à leur gauche enfin, mais

hors de portée, 10 ou 12 mille hommes sous le général Sacken,

c'est-à-dire un total de 110 à 112 mille combattants. Ce n'était pas

beaucoup pour tant de hardiesse, de présomption, de promesses

magnifiques répandues dans toute l'Europe pour la soulever contre

nous.

[En marge: Les coalisés avaient vainement attendu le concours de

Bernadotte.]

Les coalisés avaient compté sur un secours qui se faisait encore

attendre, c'était celui du prince Bernadotte. Dans l'entrevue d'Abo,

le futur roi de Suède était convenu avec Alexandre de concourir aux

efforts de la coalition au moyen d'un corps de 30 mille Suédois,

auxquels s'adjoindraient 15 ou 20 mille Russes dont il aurait le

commandement. Les Anglais pour faciliter la composition de cette armée

avaient accordé un subside de 25 millions de francs. Le prix de la

guerre faite à la France était, comme on l'a vu, la Norvége. Les

Anglais, pour enchaîner le prince Bernadotte au moyen d'un pacte pour

ainsi dire infernal, voulaient ajouter à la Norvége la Guadeloupe,

l'une des dépouilles de la France. Néanmoins il ne se pressait guère

de remplir ses engagements, et songeait avant tout à envoyer ses

troupes en Norvége, pour se saisir du prix promis à sa défection. On

cherchait à l'en dissuader, surtout par ménagement pour le Danemark,

qu'on espérait amener à la coalition en lui offrant un dédommagement

soit en Poméranie, soit dans les territoires anséatiques. Le prince

royal de Suède n'écoutait guère ces remontrances, et persistait à ne

s'occuper que de la Norvége. Aussi la coalition était-elle pleine de

défiances à son égard, défiances assez concevables, car, même en ce

moment, de nombreux émissaires se succédant à Paris affirmaient que le

parti de l'ancien maréchal Bernadotte n'était pas pris, et que,

moyennant quelques avantages, on pourrait le ramener à de meilleurs

sentiments envers la France.

[En marge: Bien que les coalisés se fussent avancés fort témérairement

au delà de l'Elbe, il leur était impossible de reculer, et ils

devaient combattre où ils étaient.]

[En marge: La mort de Kutusof laisse le champ libre à tous les esprits

ardents qui conseillaient l'offensive.]

Privés de ce secours, privés de celui de l'Autriche, qui ne s'était

pas encore jointe à eux, parce qu'elle voulait épuiser auparavant

toutes les chances d'une solution pacifique, et parce que d'ailleurs

elle n'était pas prête, les coalisés avaient formé la résolution de

recevoir avec leurs cent douze mille hommes le choc de Napoléon, de

faire même mieux, et d'aller se heurter à lui. D'abord ils avaient

douté, ou fait semblant de douter de l'étendue de ses forces, puis,

quand il n'avait plus été possible de les contester, ils en avaient

nié la qualité, soutenant que c'étaient des enfants menés par des

vieillards, et que les meilleurs soldats de la Russie et de la Prusse,

animés du plus ardent patriotisme, n'avaient pas à s'inquiéter de leur

nombre. De plus on était en plaine, et ces jeunes fantassins ne

résisteraient pas au choc d'une cavalerie qui était la plus nombreuse

et la plus belle de l'Europe. Après tant de vanteries repasser l'Elbe

à l'approche de Napoléon eût été difficile, et même fort dangereux. On

aurait ainsi profondément découragé les esprits en Allemagne, après

les avoir prodigieusement excités; on aurait surtout, en s'éloignant,

rendu l'Autriche à Napoléon. Il fallait donc combattre où l'on était,

et pourtant, dans l'impatience de s'avancer afin d'affranchir de

nouvelles parties de l'Allemagne, on s'était porté au delà de l'Elbe,

qu'on avait passé à gauche, c'est-à-dire à Dresde, ne pouvant le

passer à droite à cause de Magdebourg, et on s'était ainsi engagé dans

un véritable coupe-gorge. On était en effet entre le prince Eugène

d'un côté, les montagnes de la Bohême de l'autre, Napoléon en face,

exposé à recevoir une forte attaque de front, tandis qu'on recevrait

un coup mortel dans le flanc. Le prudent Kutusof, devenu depuis ses

triomphes une sorte d'oracle, n'aimant pas les Allemands et leurs

démonstrations patriotiques, persistait à dire qu'il fallait s'en

tenir à ce qu'on avait fait, garder le grand-duché de Varsovie,

conclure à ce prix la paix avec la France, et rentrer chez soi.

Alexandre, arrêté dans son rôle de libérateur de l'Allemagne, qui le

séduisait alors autant que l'avait séduit après Tilsit celui de

conquérant de Constantinople, était singulièrement contrarié par cette

opposition, qu'il n'osait pas négliger au point de passer outre.

Aussi, tandis que Wintzingerode, marchant avec l'ardent Blucher, avait

traversé l'Elbe dès le commencement d'avril, le corps de bataille

russe était demeuré en arrière, et n'était entré que le 26 à Dresde,

jour même où Napoléon arrivait à Erfurt. Mais tout à coup, Kutusof

épuisé par la dernière campagne, et expirant en quelque sorte au

milieu de son triomphe, était mort à Bunzlau. À partir de cet instant,

les considérations de la prudence perdaient le seul chef qui fût assez

accrédité pour les faire valoir, et Alexandre, entouré des

enthousiastes allemands, ne devait plus songer qu'à prendre

l'offensive la plus prompte. Livrer bataille tout de suite, n'importe

où, n'importe comment, n'était plus chose mise en question, pourvu que

ce fût dans les plaines de la Saxe, où la cavalerie des coalisés

devait avoir tant d'avantage contre les Français, qui n'avaient qu'une

jeune infanterie sans cavalerie.

[En marge: Marche des armées belligérantes les unes vers les autres,

du 27 au 29 avril.]

On continua donc à s'avancer les 27, 28, 29 avril, entre le prince

Eugène qui était au confluent de la Saale et de l'Elbe, et Napoléon

qui venait de la forêt de Thuringe. Il y aurait eu certainement un

moyen de conjurer le danger de cette position, c'eût été de se porter

en toute hâte sur Leipzig, Lutzen, Weissenfels, Naumbourg, avec les

100 mille hommes dont on disposait (défalcation faite du corps de

Sacken laissé en Pologne), de couper la ligne de la Saale, et de

s'interposer entre Napoléon et le prince Eugène pour empêcher leur

jonction. (Voir la carte nº 58.) Cette opération naturellement

indiquée était fort praticable, car on était dès le 28 entre la Pleiss

et l'Elster à la hauteur de Leipzig. Mais il aurait fallu que

quelqu'un commandât, et Kutusof étant mort, Alexandre, qui était resté

la seule autorité militaire, écoutant tous les avis sans savoir en

adopter aucun, on s'avançait avec le désir et la crainte tout à la

fois de rencontrer Napoléon. Il était convenu qu'à cause de

l'importance de leur rôle les Russes auraient le commandement, et

parmi eux on cherchait vainement à qui le donner. Tormazoff était le

plus ancien de leurs généraux, mais le moins capable. Wittgenstein,

singulièrement vanté pour avoir défendu la Dwina contre les Français

qui ne voulaient pas la franchir, était fort en faveur, et chargé de

commander lorsqu'on serait devant l'ennemi. Mais ses succès, si

exagérés, n'étaient pas même son ouvrage; ils étaient dus à son chef

d'état-major, le général Diebitch, officier entreprenant, plein

d'esprit et de talents militaires, donnant son avis sans parvenir à le

faire suivre. Le commandement ne pouvait donc être ni prompt, ni sûr,

ni obéi, et en attendant on poussa devant soi jusqu'à la hauteur de

Leipzig, Wittgenstein et d'York à droite dans la direction de Halle,

Wintzingerode en avant-garde à Lutzen, Blucher et le gros de l'armée

russe au centre, entre Rotha et Borna, Miloradovitch à gauche, sur la

route de Chemnitz qui longe le pied des montagnes de la Bohême, pour

se garantir de ce côté, si par hasard Napoléon s'y présentait. On

marchait sachant qu'il avançait, mais ne voyant pas une chose qu'il

était pourtant facile de deviner, c'est qu'au lieu de longer les

montagnes de la Bohême en sortant de la forêt de Thuringe, il

prendrait la direction opposée, et descendrait la Saale afin de se

joindre au vice-roi.

[En marge: Arrivée de Napoléon à Eckartsberg le 28 avril.]

[En marge: Ses mouvements autour de Weissenfels pour opérer sa

jonction avec le prince Eugène.]

Napoléon, qui connaissait ses adversaires, se doutait bien qu'ils ne

feraient pas ce qu'il faudrait pour empêcher sa jonction avec le

prince Eugène, et cependant il ne négligea rien pour en assurer le

succès, comme s'il avait eu devant lui l'ennemi le plus avisé et le

plus alerte. Arrivé, ainsi que nous l'avons dit, le 28 avril à

Eckartsberg, il avait porté en avant le long de la Saale, de manière à

en fermer successivement tous les débouchés, le maréchal Ney, le

général Bertrand et le maréchal Oudinot. En même temps il avait attiré

à lui, par un mouvement contraire, le prince vice-roi, en lui faisant

remonter la Saale par Halle et Mersebourg. Il suivait Ney avec la

garde et Marmont. Pour opérer la jonction projetée il ne restait, le

28, qu'à occuper l'espace compris entre Mersebourg et Naumbourg, en

allant à la rencontre du prince Eugène à Weissenfels qui est entre

deux. (Voir la carte nº 58.) Napoléon, pour rendre en quelque sorte

infaillible le succès de sa manoeuvre, ne s'était pas contenté de

faire avancer l'un vers l'autre Ney et Eugène afin d'amener leur

réunion à Weissenfels, il avait détaché du corps de Marmont la

division Compans, la mieux commandée, la plus nombreuse de ce corps,

et l'avait portée à gauche sur Freybourg, pour qu'elle vînt en

doublant les têtes de colonne de Ney et d'Eugène, former entre eux une

espèce de soudure. Ces mouvements furent ordonnés d'Eckartsberg le 28

au soir, pour être exécutés le lendemain 29. Ney devait descendre la

Saale de Naumbourg à Weissenfels, avec ses deux premières divisions,

passer cette rivière à la hauteur de Weissenfels, s'emparer de cette

ville, tandis que ses autres divisions le suivraient, et que Bertrand

et Oudinot viendraient occuper les débouchés par lui abandonnés

d'Iéna, de Dornbourg et de Naumbourg. De son côté le prince Eugène

devait remonter la Saale, le corps de Lauriston jusqu'à la hauteur de

Halle, celui de Macdonald jusqu'à la hauteur de Mersebourg et

au-dessus, afin de donner la main à Ney. Ces diverses instructions

étaient tracées avec une précision, une prévoyance admirables. Du

reste Napoléon, ne supposant pas que l'ennemi fût si près avec la

masse de ses forces, séjourna encore à Eckartsberg de sa personne,

pour mettre de l'ordre à la queue de ses colonnes.

[En marge: Le 29 avril le maréchal Ney passe la Saale à Weissenfels.]

Le 29, le maréchal Ney descendit en effet la Saale, la franchit un peu

au-dessus de Weissenfels, sur des ponts qu'on n'avait pas eu de peine

à y jeter, et s'avança dans les immenses plaines qui se déploient au

delà de cette rivière. C'est au milieu de ces plaines qu'on rencontre

Lutzen, Lutzen que Gustave-Adolphe a rendu célèbre, que Napoléon,

quelques jours après, devait rendre plus célèbre encore.

Suivant les instructions tactiques de Napoléon, le maréchal Ney

cheminait à travers la plaine de Weissenfels, avec la division Souham

formée en plusieurs carrés. Des avant-postes de cavalerie lui avaient

clairement révélé l'approche des nombreux escadrons de Wintzingerode.

Ce général allemand qui commandait l'avant-garde russe, avait sous ses

ordres la division d'infanterie du prince Eugène de Wurtemberg, et

huit à neuf mille hommes d'une superbe cavalerie. Il avait le jour

même dépassé Weissenfels, pour venir chercher sur la Saale des

nouvelles des Français. Ney se présenta bientôt pour lui en donner.

[Illustration: Scène de bataille.]

[En marge: Première rencontre de nos jeunes conscrits avec les masses

nombreuses de la cavalerie ennemie.]

[En marge: Joie du maréchal Ney en voyant la conduite de ses jeunes

troupes.]

Nos conscrits voyant l'ennemi pour la première fois, mais conduits par

des officiers qui avaient passé leur vie en sa présence, et par un

maréchal dont l'attitude seule aurait suffi pour les rassurer,

s'avançaient avec le frémissement d'un jeune et bouillant courage. Ils

avaient à franchir une ondulation de terrain assez marquée, et

apercevaient au delà de nombreux escadrons appuyés par de l'infanterie

légère et de l'artillerie attelée. Ils reçurent les premiers boulets

sans s'étonner. Des tirailleurs choisis traversèrent ce terrain

ondulé, et forcèrent les tirailleurs ennemis à reculer. On les suivit,

on descendit dans l'enfoncement du sol, on remonta sur le côte opposé,

puis on déboucha en plusieurs carrés dans la plaine, et on fit sur

l'ennemi un feu très-vif d'artillerie. Après quelques volées de canon,

la division de cavalerie Landskoy s'élança au galop sur nos carrés.

C'était le moment critique. Le vieux et intrépide Souham, l'héroïque

Ney, les généraux de brigade, se placèrent chacun dans un carré, pour

soutenir leur infanterie qui n'était pas habituée à ce spectacle. Au

signal donné, un feu de mousqueterie exécuté à propos accueillit la

cavalerie ennemie, et l'arrêta court. Nos jeunes soldats, étonnés que

ce fût si peu, attendirent un nouvel assaut, le reçurent mieux encore,

et jonchèrent la terre des cavaliers de Landskoy. Puis Ney rompant

les carrés, et les formant en colonnes, poussa l'ennemi devant lui.

Il félicita ses braves conscrits, qui remplirent l'air des cris mille

fois répétés de Vive l'Empereur! À partir de ce moment on pouvait tout

espérer d'eux. Ils entrèrent à la suite des Russes dans Weissenfels,

les en expulsèrent, et à la chute du jour furent maîtres de ce point

décisif. Ney, qui depuis sa jeunesse n'avait jamais combattu avec des

soldats aussi novices, se hâta d'écrire à Napoléon pour lui exprimer

sa joie et sa confiance.--Ces enfants, lui écrivit-il, sont des héros;

je ferai avec eux tout ce que vous voudrez.--

[En marge: Arrivée du prince Eugène sur Mersebourg, et sa réunion avec

la grande armée.]

Au même instant Macdonald, formant la tête de colonne du prince

Eugène, était entré dans Mersebourg, et avait mêlé ses avant-postes

avec ceux du maréchal Ney. Le général Lauriston qui le suivait, avait

trouvé les ponts de Halle fortement occupés par le général prussien

Kleist. Ces ponts, comme on doit s'en souvenir en se reportant à l'un

des actes héroïques de l'infortuné général Dupont dans la campagne de

1806, s'étendent sur plusieurs bras de la Saale, et sont impossibles à

enlever, à moins qu'ils ne soient aux mains d'une troupe démoralisée.

Ce n'était plus l'état d'esprit des Prussiens, qu'un noble

patriotisme, une sorte de désespoir national enflammaient. Ils

occupaient les ponts de Halle avec de l'infanterie et une nombreuse

artillerie. Le général Lauriston n'insista pas pour forcer une

position qu'on allait faire tomber le lendemain en la tournant.

Napoléon en lisant les récits de ses généraux, partagea leur joie, et

écrivit à Munich, à Stuttgard, à Carlsruhe, à Paris, pour raconter

les prouesses de ses jeunes soldats. Il quitta le lendemain 30

Eckartsberg, et alla coucher à Weissenfels.

[En marge: Beau projet de Napoléon consistant à marcher sur Leipzig,

pour prendre l'ennemi en flanc.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 15 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 33 / 45 段