s'étaient passés du 1er au 20 avril, pendant que Napoléon préparait
son départ de Paris, en partait, arrivait à Mayence, et y donnait ses
premiers ordres. Rendu le 17 avril à Mayence, il s'était mis tout de
suite au travail, et pendant qu'il portait sur toutes choses son
regard ardent et sa main puissante, il avait arrêté au passage les
courriers diplomatiques allant et venant, et avait appris, non pas
complétement, car tous les courriers ne traversaient pas Mayence, mais
suffisamment, ce que nous venons de rapporter, et avait pu s'en faire
une idée au moins approximative. Ce qui l'avait le plus surpris,
c'était le brusque départ du roi de Saxe pour Prague, au moment où
l'armée française arrivait pour dégager ses États; c'était la
politique si compliquée de l'Autriche à l'égard de ce prince, et il
avait même supposé, ne sachant pas tout, que l'Autriche voulait
entraîner le malheureux Frédéric-Auguste à commettre des fautes, pour
le perdre dans l'affection de la France, et ôter à celle-ci tout motif
de lui conserver le grand-duché de Varsovie. La retraite du corps
autrichien lui avait paru moins obscure, et il avait vu que
l'Autriche, sans nier l'alliance, en repoussait les obligations. Mais
le désarmement des Polonais l'avait indigné, et il avait expédié un
courrier à Cracovie, pour enjoindre au prince Poniatowski de ne se
laisser désarmer à aucun prix, de rentrer, s'il le fallait, en
Pologne, d'y faire à tout risque la guerre de partisans, et de périr
plutôt que de remettre ses armes, ajoutant avec une véhémence et une
grandeur de langage qui n'appartenaient qu'à lui: _L'Empereur ne tient
nullement à conserver des hommes qui se seraient déshonorés_.--De
plus, il maintenait l'avertissement, donné au comte de Frimont, de se
tenir prêt à obéir à ses premiers ordres.
[En marge: Ordre à M. de Narbonne de faire expliquer de nouveau
l'Autriche, sans provoquer toutefois un éclat.]
Se servant de M. de Caulaincourt comme ministre des affaires
étrangères en l'absence de M. de Bassano, il écrivit à M. de Narbonne
qu'il ne comprenait pas la conduite de l'Autriche, ou plutôt qu'il
commençait à la trop comprendre, qu'il s'était laissé aller à la
confiance à son égard, mais qu'il s'apercevait qu'elle jouait double
jeu, et qu'elle ménageait à la fois ses ennemis et lui; que la
politique de cette puissance à l'égard de la Saxe était singulièrement
obscure, qu'il fallait tâcher d'en découvrir le secret, et chercher à
savoir si la place de Torgau, où s'était retirée l'infanterie saxonne,
serait ou non fidèle à la France, ce qu'il importait fort de
connaître dans un moment où l'on se préparait à opérer sur l'Elbe;
qu'il fallait encore faire expliquer l'Autriche sur ce qu'on avait à
attendre du corps auxiliaire, la forcer à dire s'il obéirait ou non,
et surtout lui bien persuader qu'elle devait renoncer au désarmement
des troupes polonaises. Napoléon, en un mot, recommandait à M. de
Narbonne de percer tous les mystères qui l'entouraient, mais sans
éclat, en ménageant le père de l'Impératrice, et en lui donnant, à lui
Napoléon, le temps de couper à Dresde, où il allait marcher, le noeud
gordien qu'on ne pouvait pas dénouer à Vienne. En même temps il
écrivit à M. de Bassano qui était resté à Paris, pour que celui-ci
montrât au prince de Schwarzenberg les nouvelles reçues, en lui
demandant compte de l'étrange contradiction qui se trouvait entre ses
paroles et les faits survenus à Cracovie. Le prince de Schwarzenberg
avait dit en effet à Napoléon que ses ordres seraient exécutés par le
comte de Frimont, et néanmoins tout à cette heure annonçait le
contraire.
[En marge: Napoléon se propose de trancher avec son épée toutes les
difficultés de la situation.]
Du reste c'étaient là pour Napoléon des sujets de peu d'inquiétude.
Ces embarras, ces ruses, il se promettait d'y mettre un terme
prochain, en débouchant bientôt en Saxe avec deux cent mille hommes
par toutes les issues de la Thuringe. À peine arrivé à Mayence, il y
avait employé son temps avec cette activité, cette intelligence sans
égales, qui en faisaient le premier administrateur du monde. Quoiqu'il
fût le plus obéi des hommes, et celui qui commandait le mieux,
quoiqu'il n'eût pas perdu un instant, il y avait dans les résultats
accomplis de nombreux mécomptes. Malgré l'ordre précis de n'expédier
des dépôts que des détachements bien organisés, bien vêtus, bien
armés, malgré la présence à Mayence et le zèle infatigable du vieux
duc de Valmy, il manquait encore à tous les corps beaucoup de matériel
et surtout beaucoup d'officiers. Mais dix ou quinze jours de travail
sur les lieux suffisaient à Napoléon pour tout réparer.
[En marge: Activité que Napoléon déploie à Mayence pour fournir à ses
troupes ce qui leur manque.]
[En marge: Objets qui manquaient et qu'il fallait se procurer.]
Il commença par l'argent, dont on était entièrement dépourvu. La
trésorerie, en effet, interprétant trop à la rigueur l'ordre de
centraliser les caisses à Magdebourg, pour les mettre à l'abri des
surprises de la guerre, n'avait pas laissé de caisse à Mayence.
Quantité d'opérations administratives étaient arrêtées par cette seule
circonstance. Napoléon fit remédier à cette erreur. Il apportait
d'ailleurs sa caisse particulière, restée un secret pour tous ses
coopérateurs, et il en tira ce qu'il fallait pour les besoins
imprévus, toujours si fréquents à la guerre. Des officiers de la ligne
ou de la garde revenus de Russie après avoir tout perdu, attendaient
encore leur indemnité. On la leur compta immédiatement. Beaucoup de
détachements arrivaient les uns avec une simple veste, les autres avec
leur habillement entier, mais avec un armement incomplet. Les objets
manquants ou n'étaient point encore confectionnés, ou étaient en route
à la suite des corps. Les régiments provisoires notamment, qu'on avait
composés, comme nous l'avons dit, avec des bataillons épars, étaient
les plus mal pourvus, faute d'une administration commune. Ils
n'avaient ni drapeaux, ni musique, ni souvent les objets d'équipement
les plus indispensables. Les officiers manquaient dans ces régiments,
et surtout dans les régiments de cohortes, qui étaient commandés
presque en entier par des officiers tirés de la réforme. Le matériel
de l'artillerie en canons était arrivé, mais le harnachement et
beaucoup d'autres objets n'avaient pas suivi. Les chevaux de trait
étaient en nombre insuffisant. La cavalerie, ainsi qu'il était facile
de le prévoir, était la plus en arrière de toutes les armes.
Indépendamment de celle que le général Bourcier réorganisait en
Hanovre avec des chevaux pris en Allemagne, et avec des hommes
revenant de Russie, le duc de Plaisance recueillait dans tous les
dépôts du Rhin ce qui était prêt à servir, et devait le conduire en
régiments provisoires à la grande armée; et ici encore c'étaient les
chevaux qui constituaient la plus grosse difficulté.
Napoléon pourvut à tout avec son activité et son argent comptant. Des
officiers envoyés de tous les côtés allaient accélérer le transport de
ce qui était resté sur les routes, en payant et en requérant des
charrois extraordinaires. Le pays sur les bords du Rhin, et sur ceux
du Main, étant riche en toutes choses, Napoléon fit amener à prix
d'argent les ouvriers et les matières, et de plus chargea les
régiments, en leur avançant des fonds, de se pourvoir eux-mêmes de ce
dont ils avaient besoin, ce qu'ils firent avec empressement et succès.
Les chevaux abondant dans la contrée, on courut en acheter jusqu'à
Stuttgard, et on en trouva beaucoup soit de trait, soit de selle.
Quant aux officiers, dont il avait été appelé un grand nombre
d'Espagne, et qui arrivaient par les voitures publiques, Napoléon les
employait sur-le-champ. Lorsque cette source était insuffisante, il
se faisait désigner, dans des revues qu'il passait en personne, les
individus capables de remplir les grades vacants, leur délivrait des
brevets sans attendre le travail des bureaux de la guerre, et les
faisait reconnaître le jour même dans les régiments. Il avait dit
qu'il ne serait plus l'empereur Napoléon, mais le général Bonaparte,
et il tenait parole. Il avait réduit ses propres équipages au plus
strict nécessaire, et exigé que tous les généraux suivissent son
exemple.--Il faut que _nous soyons légers_, disait-il, car nous aurons
beaucoup d'ennemis à battre, et nous ne le pourrons qu'en nous
multipliant, c'est-à-dire en marchant vite.--
Animant ainsi tout de sa présence, dès qu'un régiment avait ce qu'il
lui fallait, sous le double rapport du matériel et du personnel, il
l'envoyait rejoindre ou le maréchal Ney à Wurzbourg, ou le maréchal
Marmont à Hanau, ou la garde impériale à Francfort. La garde en
particulier exigeait les plus grands soins, car la partie valide était
sur l'Elbe avec le prince Eugène, les débris à réorganiser étaient
répandus entre Fulde et Francfort, et tout ce qui était de nouvelle
levée couvrait les routes de Paris à Mayence. Les cavaliers amenaient,
outre le cheval qu'ils montaient, deux chevaux de main pour leurs
camarades revenus démontés de Russie. Napoléon s'occupa de réunir ces
éléments, et, grâce à lui, l'organisation de ces divers corps d'armée
fut singulièrement accélérée. Le corps du général Lauriston,
exclusivement composé de cohortes, avait déjà rejoint le prince Eugène
sur l'Elbe. Ceux des maréchaux Ney et Marmont étaient prêts à entrer
en campagne. Le corps du général Bertrand débouchait sur Augsbourg, et
y trouvait l'artillerie que Napoléon lui avait envoyée pour le
dispenser de la traîner à travers les Alpes, de l'argent pour acheter
en Bavière deux mille chevaux de trait, et les trois mille recrues
destinées d'abord aux cadres revenus de Russie, mais définitivement
attribuées au corps arrivant d'Italie. Tout s'accomplissait si vite,
jusqu'à l'éducation des hommes, qu'on faisait chaque jour arrêter les
troupes en marche, pour répéter les manoeuvres que Napoléon avait
spécialement recommandées, et qui consistaient à former le bataillon
en carré, à le déployer en ligne, puis à le reployer en colonne
d'attaque.
Ce n'est pas ainsi assurément qu'on peut créer de bonnes armées. Mais
quand, par suite d'une politique sans mesure, on s'est condamné à tout
faire vite, il est au moins heureux de savoir apporter à l'exécution
des choses cette prodigieuse rapidité.
[En marge: Singulier accord entre le génie de Napoléon et celui de la
nation française.]
D'ailleurs, il faut le dire, par son génie particulier la nation
française se prêtait merveilleusement aux fautes de Napoléon, et était
même une séduction pour l'entraîner à les commettre. Cette nation
prompte, intelligente et héroïque, qui depuis les premiers temps de
son histoire n'a cessé d'être en guerre avec l'Europe, qui pendant
vingt-deux ans de révolution, de 1792 à 1815, ne s'est pas reposée un
jour, tandis que les nations avec lesquelles elle était successivement
aux prises se reposaient tour à tour, est la seule peut-être au monde
dont on puisse en trois mois convertir les enfants en soldats. En
1813, la chose était plus facile que jamais. Napoléon possédait des
sous-officiers, des officiers et des généraux consommés, qui avaient
pratiqué vingt ans la guerre, qui avaient en eux-mêmes et en lui une
confiance sans bornes, qui, tout en lui gardant rancune du désastre de
Moscou, voulaient réparer ce désastre, et il ne leur fallait pas
beaucoup de temps pour s'emparer de cette jeunesse française, et la
remplir de tous les sentiments dont ils étaient animés. Avec de tels
éléments on pouvait encore accomplir des prodiges. Il ne restait qu'un
voeu à former, c'est que tout ce sang généreux ne fût pas versé
uniquement pour ajouter un nouvel éclat à une gloire déjà bien assez
éclatante, et qu'il servît aussi à sauver notre grandeur, non pas
cette folle grandeur qui se piquait d'avoir des préfets à Rome et à
Hambourg, mais cette grandeur raisonnable qui consistait à nous
asseoir définitivement dans les limites que la nature nous a tracées,
et que notre révolution de 1789, joignant à la promulgation de
principes immortels l'achèvement de notre territoire national, nous
avait glorieusement conquises! Suivons ces tristes événements, et on
verra à quelles épreuves nous étions encore réservés.
Napoléon avait calculé qu'en laissant environ 30 mille hommes à
Dantzig et à Thorn, 30 mille à Stettin, Custrin, Glogau, Spandau, ce
qui faisait 60 mille hommes pour les places de la Vistule et de
l'Oder, le prince Eugène, renforcé par le corps du général Lauriston
qui lui avait été envoyé en mars, pourrait réunir 80 mille combattants
sur l'Elbe. Il espérait déboucher avec 150 mille de la Thuringe, en
recueillir en passant 50 mille venant d'Italie, et aller ainsi avec
200 mille hommes donner la main aux 80 mille du prince Eugène. C'était
plus qu'il n'en fallait pour accabler les 150 mille soldats dont les
Russes et les Prussiens se flattaient de disposer à l'ouverture de la
campagne. Venaient ensuite les trois armées de réserve, l'une en
formation en Italie, l'autre à Mayence, la troisième en Westphalie,
lesquelles devaient être prêtes en juin ou juillet. Il y avait là de
quoi tenir tête, et aux ennemis présents qu'on allait avoir sur les
bras au printemps, et aux ennemis futurs que l'été ou la politique de
l'Autriche pouvait amener en ligne quelques mois après.
[En marge: État exact des armées de Napoléon au moment de l'entrée en
campagne.]
Comme il arrive toujours, il y avait du mécompte, non pas précisément
dans le nombre des troupes réunies, mais dans l'époque de leur
réunion, ce qui devait priver Napoléon d'une partie des forces sur
lesquelles il avait compté pour le début des hostilités. Ainsi, au
lieu de 280 mille hommes de troupes actives dans les derniers jours
d'avril, ou les premiers jours de mai, c'étaient 200 mille hommes
qu'il allait avoir sous la main, mais 200 mille réellement présents au
drapeau, et c'était du reste assez pour reconduire promptement sur
l'Elbe et sur l'Oder, même sur la Vistule, les ennemis imprudents qui
étaient venus le braver de si près. Voici l'état et la distribution de
ses forces, à la fin d'avril, au moment où les opérations allaient
commencer.
[En marge: Forces du prince Eugène, placé au confluent de l'Elbe et de
la Saale, pour y attendre Napoléon.]
[En marge: Au lieu de 80 mille hommes, le prince Eugène n'en peut
réunir que 62 mille, mais tous présents au drapeau.]
Le prince Eugène après avoir laissé 27 à 28 mille hommes à Dantzig, 32
ou 33 mille dans les autres places de la Vistule et de l'Oder, ce qui
faisait les 60 mille dont nous venons de parler, avait à peu près 80
mille hommes de troupes actives, mais point assez disponibles pour
les amener toutes à la rencontre de Napoléon, quand celui-ci
déboucherait en Saxe. Ainsi le prince Poniatowski, rejeté vers les
frontières de la Bohême, était séparé du prince Eugène par la masse
entière des coalisés, qui avaient passé l'Elbe sur plusieurs points.
De tout ce qu'il y avait de Polonais à notre service on n'avait pu
recueillir que la division Dombrowski, forte d'environ 2 mille
fantassins et de 1500 cavaliers, et occupée actuellement à se
réorganiser à Cassel. Du corps de Reynier, depuis la séparation des
Saxons, il restait la division française Durutte, qui avait été de 15
mille hommes, et qui était encore de 4 mille après avoir fait la
campagne de 1812, en Pologne, il est vrai, et point en Russie. Les 28
mille hommes de la division Lagrange et du corps de Grenier étaient
réduits à 24 mille par les combats journaliers avec les Prussiens et
les Russes. Ces trois divisions (car le corps de Grenier avait été
divisé en deux), placées sous les ordres supérieurs du maréchal
Macdonald, et confiées directement aux généraux Fressinet, Gérard et
Charpentier, présentaient, après un hiver passé devant l'ennemi, une
troupe excellente. Enfin le corps du général Lauriston, qui aurait dû
être de 40 mille combattants, n'était plus, par suite des maladies et
du retard de plusieurs cohortes, que de 32 mille, mais tous hommes
faits, et commandés par des divisionnaires du plus grand mérite, tels
que le général Maison par exemple. De ce corps il avait fallu détacher
encore la division Puthod, afin de couvrir le bas Elbe, en attendant
que les maréchaux Davout et Victor avec leurs bataillons réorganisés,
pussent l'un reprendre Hambourg, l'autre occuper Magdebourg. Toutefois
parmi ces bataillons réorganisés, il y en avait huit, ceux du maréchal
Victor, qui étaient restés jusqu'ici à la disposition du prince
Eugène, et qui gardaient Dessau, point fort important puisqu'il était
placé à peu de distance du confluent de l'Elbe et de la Saale, et que
c'était derrière ces deux cours d'eau que le prince Eugène et Napoléon
devaient opérer leur jonction. (Voir la carte nº 58.) Ce prince avait
enfin la cavalerie remontée en Hanovre, qui arrivait lentement, et 3
mille hommes de la garde impériale, qu'il devait bientôt rendre à la
grande armée. C'est par suite de ces détachements, de ces retards, de
ces réductions, que le prince Eugène ne pouvait venir joindre Napoléon
qu'avec 62 mille hommes environ, au lieu de 80 mille dont il aurait pu
disposer, s'il n'avait été séparé du prince Poniatowski, s'il n'avait
été obligé d'envoyer la division Puthod sur le bas Elbe, et si ses
corps n'avaient fait pendant l'hiver quelques pertes inévitables. Mais
ces 62 mille hommes étaient tous présents sous les armes, très-animés,
et très-bien commandés. Ils étaient répandus sur l'Elbe depuis
Wittenberg jusqu'à Magdebourg, prêts à étendre la main derrière la
Saale, pour se joindre à Napoléon, qu'ils attendaient avec impatience.
Ils avaient tout récemment si bien reçu les Prussiens et les Russes en
avant de Magdebourg, qu'ils les avaient rendus fort circonspects.
Sur le Main Napoléon avait espéré réunir 150 mille hommes, et 200
mille après sa jonction avec le général Bertrand. Il avait supposé que
le maréchal Ney pourrait avoir 60 mille hommes, le maréchal Marmont
40, le général Bertrand 50, et que la garde n'en compterait pas moins
de 40. En ajoutant à ces forces environ 10 mille hommes des petits
princes allemands, il devait atteindre le chiffre de 200 mille
combattants au moment de son apparition en Saxe. Voici les réductions
qu'il avait encore subies en passant de l'espérance à la réalité.
[En marge: Forces du maréchal Ney, qui au lieu de 60 mille hommes,
n'en peut avoir que 48 mille à l'ouverture des hostilités.]
Le maréchal Ney, au lieu de 60 mille hommes, n'en avait que 48 mille,
parce que les Wurtembergeois et les Bavarois lui manquaient, et
surtout parce qu'il n'avait pu attirer à lui la cavalerie saxonne. Il
possédait quatre belles divisions d'infanterie française, formées avec
des cohortes et des régiments provisoires, ayant en fait d'instruction
deux mois d'avance sur les autres, et, depuis plus d'un mois et demi,
exercées sous ses yeux autour de Wurzbourg. Elles comprenaient environ
42 mille fantassins présents au drapeau, et en attendaient encore 7 à
8 mille. Napoléon y avait joint ceux des alliés qui avaient été les
plus obéissants, parce qu'ils étaient les plus rapprochés de nous, les
Hessois, les Badois, les Francfortois, au nombre de 4 mille hommes
sous le général Marchand. Quinze cents artilleurs, et 500 hussards qui
composaient toute sa cavalerie, portaient son corps à 48 mille hommes,
ainsi que nous venons de le dire.
[En marge: Forces du maréchal Marmont, qui au lieu de 40 mille hommes,
en a 32 mille.]
Le second corps du Rhin qui s'organisait à Hanau, sous le maréchal
Marmont, ne s'élevait pas à 40 mille hommes, comme on l'avait supposé,
mais à 32 mille, beaucoup de détachements étant encore en retard. La
troisième des divisions de ce corps, celle du général Teste, ayant
trop d'hommes en arrière, s'était vue obligée de les attendre avant de
rejoindre la grande armée. Elle devait, dès qu'elle serait complétée,
aller en Hesse pour veiller sur la royauté menacée du roi Jérôme,
recueillir en passant la division Dombrowski, et se réunir ensuite sur
l'Elbe au corps dont elle était destinée à faire partie. Les trois
divisions restantes offraient 26 ou 27 mille combattants, parmi
lesquels le beau corps d'infanterie de marine, et à leur tête
d'illustres divisionnaires, tels que les généraux Compans et Bonnet.
Ce dernier était celui qui s'était signalé en Espagne, ce qui prouve
que Napoléon tirait de cette contrée tout ce qu'il y avait de mieux
pour l'opposer à la nouvelle coalition.
[En marge: La garde impériale n'a que 15 mille hommes de prêts sur 40
mille.]
Enfin la garde impériale, qui devait s'élever à plus de 40 mille
hommes, était loin d'être prête, malgré l'activité que Napoléon avait
déployée pour la réorganiser. Il y avait environ 3 mille soldats de
vieille garde, 8 à 9 mille de jeune garde, les uns et les autres en
état de partir, plus 3 mille cavaliers, et ce qu'il fallait
d'artilleurs pour servir cent bouches à feu. Ces 15 à 16 mille hommes
devaient recueillir les 3 mille hommes que le prince Eugène avait
auprès de lui, et laissaient derrière eux 25 mille hommes en route,
lesquels allaient bientôt se former à Mayence, à Hanau, à Wurzbourg,
quand on leur aurait fait place.
[En marge: Le corps du général Bertrand est celui qui présente le
moins de mécompte; il compte 45 mille hommes sur 50.]
Le général Bertrand était celui qui avait éprouvé le moins de
mécomptes dans la composition de son corps d'armée. Il amenait quatre
divisions d'infanterie, dont trois françaises et une italienne,
comprenant 36 à 37 mille fantassins et 2,500 artilleurs. Au lieu de 6
mille cavaliers qu'il s'était flatté d'avoir, il n'avait pu en réunir
que 2,500, le 19e de chasseurs et deux régiments de hussards en
formation à Turin et à Florence n'ayant pu être prêts à temps.
Ajoutant à cet effectif 3 mille conscrits qu'il venait de recueillir à
Augsbourg, il avait à peu près 45 mille hommes, bien disposés et plus
instruits que le reste de la nouvelle armée, parce qu'ils se
composaient de vieux cadres, et de conscrits comptant un an ou deux
d'instruction. Le général Bertrand n'ayant jamais commandé des
troupes, Napoléon lui avait donné pour le seconder le général Morand,
l'ancien compagnon de Friant et de Gudin dans le 1er corps, et l'un
des meilleurs généraux de l'armée. Napoléon ne pouvait pas lui laisser
quatre divisions, la plupart des maréchaux n'en ayant que trois. Il
lui attribua les divisions Morand et Peyri (celle-ci italienne), qui
se trouvaient en avant des autres, et destina au maréchal Oudinot les
divisions Pactod et Lorencez, qui étaient restées en arrière. Les
Wurtembergeois et les Bavarois, quand on pourrait les amener, devaient
fournir une troisième division, les premiers au général Bertrand, les
seconds au maréchal Oudinot.
[En marge: Napoléon, avec le prince Eugène, pouvait néanmoins réunir
200 mille hommes le jour des premières hostilités, ce qui était
suffisant pour battre les coalisés.]
[En marge: Enthousiasme des jeunes soldats de Napoléon.]