persiflage d'un homme d'esprit qui ne veut pas être pris pour dupe,
chercha pourtant à faire expliquer M. de Metternich, et à lui arracher
une partie de son secret.--L'alliance, dit-il, ne sera plus limitée,
soit; l'Autriche jouera dans cette grande crise le rôle qui sied à sa
puissance, nous en sommes d'accord; elle interviendra non plus avec
trente mille hommes, mais avec cent cinquante mille, pour faire
accepter les conditions de la paix, mais quelles conditions?--Celles
dont nous serons convenus, répondit M. de Metternich, et sur
lesquelles nous vous pressons vainement de vous expliquer depuis trois
mois, celles dont nous espérions aujourd'hui même la communication de
votre part, et que vous nous faites attendre encore, ce qui rend notre
déclaration incomplète en un point essentiel, celui des conditions que
nous présenterons aux puissantes belligérantes en les sommant
d'accepter un armistice ou la guerre.--M. de Narbonne ici se trouvait
mis dans son tort par l'habile joueur auquel il avait affaire, et qui
n'avait en ce moment l'avantage que parce qu'il avait la raison de son
côté, la France n'osant pas avouer des conditions de paix qui dans
l'état des choses n'étaient pas avouables.--Mais, reprit M. de
Narbonne, si ces conditions, que je ne connais pas encore, n'étaient
pas telles que vous les désirez...--Là-dessus, M. de Metternich ne
voulant pas accomplir trop de choses en un jour, et se contentant du
terrain conquis, lequel était certes assez grand, puisque l'Autriche
était parvenue à convertir l'alliance en médiation armée, M. de
Metternich se hâta d'interrompre M. de Narbonne, et lui dit: Ces
conditions ne m'inquiètent pas ... Votre maître sera raisonnable ...
il n'est pas possible qu'il ne le soit pas ... Quoi! il risquerait
tout pour cette ridicule chimère du grand-duché de Varsovie, pour ce
protectorat non moins ridicule de la Confédération du Rhin, pour ces
villes anséatiques qui n'ont plus de valeur pour lui le jour où,
concluant la paix générale, il renonce au blocus continental!... Non,
non, ce n'est pas possible!...--M. de Narbonne, ne voulant pas
permettre à son adversaire de lui échapper, dit encore à M. de
Metternich: Mais supposez que mon maître pensât autrement que
vous, qu'il mît sa gloire à ne pas céder des territoires
constitutionnellement réunis à l'Empire, à ne pas renoncer à un
titre qu'on ne lui dispute que pour l'humilier, et qu'il voulût
conserver à la France tout ce qu'il avait conquis pour elle, alors
qu'adviendrait-il?--Il adviendrait ... il adviendrait, répliqua M. de
Metternich avec un mélange d'embarras et d'impatience, il adviendrait
que vous seriez obligés d'accorder ce que la France vous demande
elle-même, ce qu'elle a bien le droit de vous demander après tant
d'efforts glorieux, c'est-à-dire la paix, la paix avec cette juste
grandeur qu'elle a conquise par tant de sang, et qu'il n'entre dans
l'esprit de personne, même de l'Angleterre, de lui disputer.--Ici M.
de Narbonne insistant de nouveau, et lui disant: Mais enfin supposez
que mon maître ne fût pas raisonnable (du moins comme vous
l'entendez), supposez qu'il ne voulût pas de vos conditions, quelque
acceptables qu'elles vous paraissent, eh bien, comment comprenez-vous
en ce cas le rôle du médiateur?... Pensez-vous qu'il devrait employer
contre nous cette force que nous sommes convenus de porter de trente
mille hommes à cent cinquante mille?--Pressé d'en dire plus qu'il ne
voulait, M. de Metternich, toujours plus impatienté, finit par
s'écrier: Eh bien, oui! le médiateur, son titre l'indique, est un
arbitre impartial; le médiateur armé, son titre l'indique encore, est
un arbitre qui a dans les mains la force nécessaire pour faire
respecter la justice, dont on l'a constitué le ministre ...--Puis,
comme fâché d'en avoir trop dit, M, de Metternich ajouta: Bien entendu
que toute la faveur de cet arbitre est pour la France, et que tout ce
qu'il pourra conserver de partialité sera pour elle.--Mais enfin, dans
certains cas, vous nous feriez la guerre? reprit encore M. de
Narbonne.--Non, non, répondit M. de Metternich, nous ne vous la ferons
pas, parce que vous serez raisonnables.--Alors M. de Narbonne,
cherchant à rendre plaisante une conversation qu'il craignait d'avoir
rendue trop grave, dit à M. de Metternich: J'aime à croire que par la
nouvelle situation que vous avez prise, vous voulez gagner du temps,
et nous ménager le loisir de remporter quelque victoire ... Dans ce
cas, permettez-moi de n'avoir plus de doute, l'arbitre sera pour nous,
si c'est la victoire qui doit le décider.--Je compte sur vos
victoires, répondit M. de Metternich, et j'ai besoin d'y compter, car
il en faudra plus d'une pour ramener vos adversaires à la raison.
Mais, ne vous y trompez pas, le lendemain d'une victoire nous vous
parlerions avec plus de fermeté qu'aujourd'hui.--
[En marge: Grave faute d'avoir soi-même poussé l'Autriche à devenir
médiatrice.]
M. de Metternich, poussé à bout, s'était exprimé avec une vivacité
qui prouvait à quel point son cabinet était résolu à soutenir le
système de paix auquel il s'était attaché, et ici éclatait tout
entière la grande faute que redoutaient avec raison MM. de
Caulaincourt, de Talleyrand, de Cambacérès, lorsqu'ils conseillaient
de ne point s'adresser à l'Autriche. À s'adresser à elle, il n'aurait
fallu le faire que décidés à accepter ses conditions, qui heureusement
pour nous étaient fort acceptables; mais si on ne voulait pas de ces
conditions, qu'elle avait assez clairement indiquées pour qu'il fût
facile de les deviner, il fallait alors gagner du temps, ne pas la
pousser à augmenter ses armements, ne pas lui demander plus de trente
mille hommes, ne pas même exiger qu'elle nous les fournît exactement,
se contenter de ce qu'elle ferait, quoi que ce fût, ajourner les
explications, et se hâter en attendant de rejeter les coalisés au delà
de l'Elbe, de l'Oder, de la Vistule, afin de les séparer tellement de
l'Autriche, qu'elle fût dans l'impossibilité de leur tendre la main.
Du reste, la faute était non pas à M. de Narbonne, envoyé pour la
commettre, choisi pour la commettre plus vite, plus complétement qu'un
autre, la faute était à Napoléon, à sa prétention de faire de
l'Autriche un instrument, quand elle ne pouvait plus l'être, et, en
voulant ainsi en faire un instrument, de lui mettre lui-même à la main
les armes qu'elle devait tourner bientôt contre nous.
[En marge: Conséquences nombreuses et promptes de la faute commise.]
Les conséquences de cette faute furent immédiates, et se
précipitèrent, on peut le dire, les unes sur les autres. À peine
l'Autriche avait-elle pris la position de médiateur armé par sa
déclaration du 12 avril, qu'elle profita du terrain acquis pour
s'avancer dans la voie qu'elle venait de s'ouvrir. Le roi de Saxe
était toujours à Ratisbonne, assailli des conseils, des menaces, des
sollicitations de tout le monde. La Prusse l'avait sommé de se joindre
à la coalition, lui promettant toutes sortes de dédommagements s'il se
joignait à elle, lui adressant toute espèce de menaces s'il s'y
refusait. Il avait décliné avec beaucoup de ménagement les offres de
la Prusse, en se fondant sur les engagements qu'il avait contractés
avec la France, et il avait adhéré aux vues de l'Autriche. Les
pourparlers de celle-ci pour l'amener à renoncer au grand-duché de
Varsovie n'avaient pas cessé. Cette fois elle avait un argument
nouveau à produire.--La France et l'Autriche venaient, disait-elle, de
se mettre d'accord. La France avait demandé la médiation de
l'Autriche, l'Autriche y avait consenti. On ne faisait donc rien que
de conforme aux vues de Napoléon, et on ôterait à celui-ci un grave
embarras en lui apportant la renonciation de la Saxe au grand-duché de
Varsovie. On rendrait ainsi la paix non-seulement facile, mais
certaine. D'ailleurs il fallait sauver le solide, c'est-à-dire la
Saxe, en sacrifiant le chimérique, c'est-à-dire la Pologne, et
renoncer à un rêve qui n'était plus de mise dans le temps
actuel.--Vaincu par ces raisons, Frédéric-Auguste, qui sentait
lui-même que les conquêtes n'étaient pas sa vocation, et qu'en
s'associant à un conquérant sorti de l'enfer des révolutions, il avait
accepté une association autant au-dessus de son génie que de sa
conscience, souscrivit à la renonciation qui lui était demandée, et la
signa le 15 avril, trois jours après la déclaration de médiation
armée faite par l'Autriche sur notre imprudente provocation.
Mais ce n'était pas tout ce que l'Autriche souhaitait du roi de Saxe.
On savait que Napoléon allait arriver à Mayence, puis à Erfurt, pour
se mettre à la tête de ses armées, et qu'il pourrait d'un mouvement de
sa main reprendre le pauvre roi, retiré en Bavière, et lui faire
encore perdre l'esprit, la mémoire, le sentiment du vrai, en lui
promettant qu'il serait roi de Pologne. Cet enchanteur, à la fois
séduisant et terrible, devait passer trop près de Ratisbonne pour
qu'on y laissât le faible Frédéric-Auguste exposé à sa redoutable
influence. On insista de nouveau auprès de celui-ci pour qu'il se
rendît à Prague.--Les coalisés, lui disait-on, étaient entrés dans
Dresde, et là ils s'apprêtaient à gouverner le royaume de Saxe à la
façon du baron de Stein, à peu près comme on avait gouverné la
Vieille-Prusse, en persuadant aux peuples qu'ils étaient les maîtres
de leur sort, et qu'ils pouvaient se donner à qui ils voulaient, quand
leurs princes désertaient les intérêts de la commune patrie. Il
fallait donc qu'il se hâtât de venir à Prague, en lieu sûr, à une
petite journée de Dresde, d'où il administrerait son royaume comme
s'il y était, et sans courir aucune espèce de danger, ni de la part
des coalisés ni de la part des Français.--
[En marge: L'Autriche attire définitivement le roi de Saxe à Prague.]
[En marge: Départ du roi de Saxe, et sa sortie de Ratisbonne.]
Dans le moment même où l'on disait ces choses, le roi de Saxe avait
reçu la sommation envoyée de Paris, et reproduite par le maréchal Ney,
d'avoir à livrer sa belle cavalerie à ce maréchal qui en avait besoin
pour ouvrir la campagne. C'était demander à cet excellent roi presque
la vie. Il ressentait plus que personne la crainte des Cosaques, qui
faisaient peur à ceux qu'ils venaient secourir plus qu'à ceux qu'ils
venaient combattre. Trois mille cavaliers et artilleurs superbes,
escortant un trésor avec lequel on payait comptant de quoi les nourrir
chaque jour, étaient une sorte de garde au sein de laquelle ce roi
fugitif dormait en repos. En outre les chefs de ses troupes avaient
déclaré ne plus vouloir servir avec les Français. En présence de ces
circonstances, le comte de Marcolini, vieillard complaisant, de même
humeur que son maître, ayant un peu plus d'esprit mais beaucoup moins
d'honneur, et gouvernant ce maître par habitude, lui persuada que la
retraite à Prague était la seule résolution à prendre. Presque en même
temps le ministre de France, M. de Serra, insistant pour avoir une
réponse relativement à la cavalerie, Frédéric-Auguste saisi
d'épouvante, et plein de regrets de s'être mis dans de tels embarras
pour la chimère de ses ancêtres, se décida brusquement à partir. Il
avait auprès de lui un ministre éclairé, M. de Senft, qui l'avait
jusque-là maintenu dans l'alliance de la France, et qui avait joué à
Dresde le même rôle que M. de Metternich à Vienne, M. de Hardenberg à
Berlin, M. de Cetto à Munich. Il fut vaincu comme tous ces partisans
de l'alliance française, et céda. Sans avertir le ministre de France,
dans la nuit du 19 au 20 avril, la cour de Saxe partit pour Prague
dans une longue suite de voitures, au milieu de trois mille cavaliers
et artilleurs sortant de Ratisbonne le sabre au poing, la mèche
allumée, dans la crainte de rencontrer les Français, et prenant la
route de Lintz, afin de les éviter. M. de Serra reçut au dernier
moment une lettre pour l'Empereur, dans laquelle le bon
Frédéric-Auguste disait que sur l'invitation de l'Autriche, dont il
connaissait la parfaite entente avec la France, il se rendait à
Prague, mais toujours en restant l'allié fidèle du grand monarque qui
l'avait comblé de tant de bienfaits.
[En marge: L'Autriche ramène son corps auxiliaire en Gallicie, et
décide que le corps polonais sera désarmé pour être conduit auprès de
l'armée française.]
Lorsque cette nouvelle parvint à Vienne, l'empereur François et son
ministre M. de Metternich ne cachèrent guère leur joie de tenir enfin
un si précieux instrument de leurs desseins. Au même instant, croyant
n'avoir plus autant à se cacher, relativement au corps auxiliaire, ils
écrivirent au prince Poniatowski qu'il fallait évacuer Cracovie, et
rentrer dans les États autrichiens, car les hostilités allaient
recommencer, et on ne voulait pas attirer les Russes en Bohême en se
battant contre eux. On l'avertit de plus que pendant le trajet, les
armes des Polonais, des Saxons et des Français, seraient déposées sur
des chariots pour leur être ensuite restituées. Cet avis fut donné au
prince Poniatowski au moment même où lui arrivait de Paris l'ordre de
se préparer à rentrer en campagne, et à coopérer avec le corps
autrichien, qui allait recevoir de son côté les instructions de
Napoléon. Le prince Poniatowski s'était hâté de mander le tout à M. de
Narbonne, pour que cet ambassadeur lui expliquât ces énigmes
auxquelles il ne comprenait plus rien.
[En marge: Vives explications de M. de Narbonne avec M. de Metternich
au sujet du roi de Saxe et du corps polonais.]
M. de Narbonne apprenant la brusque fuite du roi de Saxe à Prague, la
retraite forcée du corps polonais, le projet de désarmer ce corps, et
l'espèce de défection du corps autrichien auxiliaire, reconnut dans
cet ensemble de faits le développement des desseins de l'Autriche, qui
moins gênée depuis qu'elle s'était hardiment constituée médiatrice,
d'un côté attirait le roi de Saxe à Prague pour apporter à son plan de
pacification l'adhésion si importante de ce prince, de l'autre
ramenait les troupes autrichiennes en arrière pour mettre un terme à
son rôle de puissance belligérante, et enfin faisait disparaître avec
le corps polonais les restes du gouvernement du grand-duché, retirés
sur la frontière de la Gallicie. En effet, depuis l'évacuation de
Varsovie, les ministres du grand-duché s'étaient réfugiés avec le
prince Poniatowski à Cracovie, où ils présentaient un dernier semblant
de gouvernement de Pologne.
M. de Narbonne qui s'était constitué le surveillant assidu de la
politique autrichienne, courut de nouveau chez M. de Metternich, pour
lui demander compte de tant de singularités, qui venaient de se
produire presque en même temps. Il trouva M. de Metternich embarrassé
d'avoir à répondre à tant de questions, et presque fâché de ce que les
résultats qu'il désirait se fussent accomplis si vite. Commençant par
le roi de Saxe, M. de Metternich se hâta de dire à M. de Narbonne
qu'il leur était tombé en Bohême comme la foudre, et que personne
n'était plus surpris que l'empereur et lui de cette soudaine arrivée à
Prague.--Comme la foudre, soit, lui répondit M. de Narbonne, mais je
vous crois aussi habile que Franklin à la diriger.--Du reste
l'ambassadeur de France ne s'arrêta pas davantage à un sujet sur
lequel il n'aurait eu que des démentis à donner, ce qui n'était ni
séant ni politique, et il en vint tout de suite au point le plus
important, c'est-à-dire à la prétention qu'on avait de ramener le
corps polonais en Bohême, et de l'y désarmer, ce qui exigeait une
explication immédiate, car il pouvait survenir à Cracovie un conflit
entre le prince Poniatowski et le comte de Frimont, chargé du
désarmement, et même un éclat direct avec l'Autriche, si les ordres de
Napoléon au corps auxiliaire autrichien ne rencontraient que la
désobéissance. M. de Metternich ne voulant pas avouer l'arrangement
secret signé avec les Russes, s'excusa le plus adroitement qu'il put,
en disant que l'avis donné au prince Poniatowski était un avis tout
amical, qui ne l'obligeait à rien; qu'ayant rempli loyalement les
devoirs de compagnons d'armes envers les Polonais depuis la retraite
commencée en commun, on les prévenait de l'impossibilité où l'on
allait être de les soutenir; que les Russes approchaient en force,
qu'on ne voulait pas les attirer sur le territoire autrichien en les
combattant de nouveau, et se mettre d'ailleurs en contradiction avec
le rôle de médiateur qu'on venait de prendre à l'instigation de la
France; qu'on était donc résolu à rentrer en Gallicie où l'on espérait
n'être pas suivi, si on s'abstenait de toute hostilité, et que par
suite on avait offert au prince Poniatowski de s'y retirer avec les
Autrichiens, pour n'être pas fait prisonnier, ce qui entraînait
l'obligation de déposer momentanément les armes, car il n'était pas
d'usage de traverser en armes un territoire neutre.
[En marge: Embarras de M. de Metternich, naissant de son rôle complexe
d'allié et de médiateur.]
Telles furent les explications de M. de Metternich. Il y avait bien
des réponses à lui opposer, car s'il avait pris une position simple et
vraie, en nous conseillant ouvertement la paix, et en se chargeant sur
notre provocation du rôle de médiateur pour y travailler, il s'en
fallait qu'il eût osé prendre une position aussi franche à l'égard du
traité d'alliance. En effet, tout en le disant insuffisant dans
quelques-unes de ses dispositions, il ne contestait pas le principe de
l'alliance, et dès lors le concours des forces demeurait obligatoire,
au moins pour le corps auxiliaire autrichien. Il restait donc bien des
moyens de répondre à M. de Metternich, mais il eût été beaucoup plus
habile de le laisser dans l'idée qu'il pouvait remplir à la fois les
deux rôles de médiateur et d'allié, afin de lui imposer le plus
longtemps possible les obligations du rôle d'allié. Malheureusement M.
de Narbonne n'avait pas été envoyé dans cette intention, et il
persista à embarrasser son antagoniste.--Le traité d'alliance, lui
dit-il, existait encore; M. de Metternich en convenait, et mettait
même beaucoup de soins à le soutenir. À la vérité, on considérait ce
traité comme n'étant plus entièrement applicable aux circonstances,
mais en ce point seulement qu'un secours de trente mille hommes ne
paraissait plus proportionné à la gravité de la situation. Il n'en
résultait pourtant pas que le secours de trente mille hommes serait
lui-même refusé. Ces trente mille Autrichiens joints aux Polonais
pouvaient présenter une force de quarante-cinq mille hommes, qui
placés sur le flanc gauche des coalisés, leur porterait des coups
sensibles, ou du moins paralyserait par sa seule présence cinquante
mille de leurs soldats. Enfin Napoléon partant pour l'armée avait
annoncé qu'il donnerait bientôt des ordres au corps autrichien, en
vertu du traité du 14 mars 1812. Allait-on désobéir, déclarer que le
traité n'existait plus, le déclarer à l'Europe, à Napoléon lui-même?
Et puis ne songeait-on pas à l'honneur des armes? Allait-on se retirer
devant quelques mille Russes, car le corps de Sacken n'était pas de
plus de vingt mille hommes, et après être rentré ainsi timidement dans
ses frontières, irait-on s'y cacher, et désarmer ses propres alliés?
Était-ce là une conduite digne de l'Autriche? Ces alliés eux-mêmes
consentiraient-ils à remettre leurs armes, quand parmi eux surtout se
trouvaient des Français? Et s'ils refusaient de les remettre, les
désarmerait-on de vive force, ou bien les livrerait-on aux
Russes?...--
[En marge: M. de Metternich échappe à son embarras en considérant la
question du point de vue de la prudence.]
Il n'y avait rien à répondre à ces observations, M. de Metternich
n'ayant eu encore que la hardiesse de se déclarer médiateur, et
n'ayant pas eu celle de dépouiller entièrement la qualité d'allié.
Aussi, évitant des questions trop embarrassantes, M. de Metternich se
porta sur un terrain où il lui était plus facile de se défendre, celui
de la prudence.--Qu'importaient à Napoléon, qui allait pousser de
front avec sa redoutable épée les maladroits coalisés venus au-devant
de lui, qu'importaient, dit M. de Metternich, quelques mille
Autrichiens et Polonais de plus à Cracovie? Pour une satisfaction
assez vaine, celle de compromettre l'Autriche (car au fond on ne
voulait pas autre chose), on allait la placer dans une position fausse
à l'égard des puissances belligérantes, auxquelles elle avait à se
présenter comme arbitre, rendre impossible son rôle de médiatrice,
l'exposer à un soulèvement de l'opinion publique si elle tirait un
coup de fusil contre les coalisés, lui faire peut-être perdre le timon
des affaires allemandes, qu'elle tenait déjà d'une main tremblante et
tourmentée. Si elle refusait ces trente mille hommes aujourd'hui,
c'était pour en offrir cent cinquante mille plus tard, lorsqu'on
serait convenu de conditions de paix acceptables, ce qui dépendait de
la France seule, et ce qu'elle pouvait même rendre instantané. Il
fallait d'ailleurs être raisonnable, et ne pas demander à l'Autriche
de se battre contre les Allemands pour les Polonais. Ce n'était pas là
une situation soutenable, dans l'état des opinions à Vienne, à Dresde,
à Berlin. Quant à l'honneur, on y avait songé, et si on voulait se
retirer, c'était parce qu'on était sûr d'avoir devant soi des forces
considérables. Quant aux Polonais, on offrait de les recevoir, de les
nourrir, et on ne le ferait que pour plaire à la France, car les
admettre en Gallicie c'était accepter déjà la plus incommode visite,
et ce serait s'exposer à la plus dangereuse que de les y laisser
armés. De plus leur souverain, le roi de Saxe, avait consenti à leur
désarmement momentané. Restait le bataillon français: eh bien, quant à
celui-là, on comprenait sa susceptibilité justifiée par tant
d'exploits! on ferait à Napoléon le sacrifice de respecter dans ces
quelques centaines d'hommes, sa gloire, celle de l'armée française, et
on violerait les principes en autorisant ce bataillon à demeurer en
armes sur un territoire neutre, car effectivement on avait, au su de
Napoléon, déclaré neutre le territoire de la Bohême pour empêcher les
Russes d'y pénétrer.
[En marge: M. de Narbonne voyant le danger de pousser l'Autriche trop
vivement, s'arrête, et demande de nouvelles instructions à sa cour.]
En abandonnant le terrain du droit pour se porter sur celui de la
prudence, M. de Metternich redevenait plus fort, et on ne pouvait
regretter qu'une chose, c'est que la situation ne lui permît pas
d'être plus franc, et que M. de Narbonne n'eût pas la permission
d'être plus modéré, car nous serions arrivés sur-le-champ à une
médiation équitable et acceptée de l'Europe entière. Quoi qu'il en
soit, M. de Narbonne reconnut tout de suite qu'on s'abusait en voulant
obtenir de l'Autriche un concours efficace avec nos conditions
sous-entendues de paix, et que la neutralité était tout ce qu'on
pourrait en attendre, et encore au prix de victoires promptes et
décisives. Il en fit part à M. de Bassano, en sollicitant des
directions nouvelles pour la situation si difficile dans laquelle il
se trouvait placé. Un nouveau fait que lui mandait de Munich notre
ambassadeur, M. Mercy d'Argenteau, révélait tout le travail de
l'Autriche pour amener des adhérents à son système de médiation armée.
Elle avait cherché à faire de la Bavière ce qu'elle avait fait de la
Saxe, une alliée de la France à double entente, alliée, si la France
acceptait une paix allemande, ennemie, si elle persistait à vouloir
une paix oppressive pour l'Allemagne. La Bavière, affamée de repos,
assaillie des cris du patriotisme germanique, avait prêté l'oreille
aux propositions de l'Autriche, et les avait presque admises, jusqu'au
moment où celle-ci, songeant à ses propres intérêts, lui avait
redemandé la ligne de l'Inn, ce qui entraînait pour la Bavière un
sacrifice de territoire, sans compensation possible. Au simple énoncé
de cette prétention, la Bavière était redevenue fidèle à la France, et
plusieurs indiscrétions calculées de sa part avaient appris à notre
légation que l'Autriche avait essayé sans succès de séduire l'un de
nos alliés allemands. Ces détails avaient été mandés à M. de Narbonne
à Vienne, à M. de Bassano à Paris. Ils confirmaient pleinement les
idées qu'on ne pouvait manquer de se faire en voyant agir la cour de
Vienne, et en l'entendant parler, c'est qu'elle cherchait à créer un
parti intermédiaire, pour parvenir à une paix à son gré, au gré de
l'Allemagne, et non au gré de Napoléon! Hélas! que n'acceptions-nous
une telle paix, qui ne retranchait rien à notre grandeur véritable, et
ne retranchait quelque chose qu'à cette grandeur chimérique et
impossible que Napoléon s'obstinait à défendre!
[En marge: Napoléon apprend à Mayence tout ce qui s'était passé en
Autriche.]
[En marge: Son irritation surtout par rapport au désarmement des
Polonais.]
[En marge: Il défend au prince Poniatowski de livrer ses armes.]