et des plus flatteurs. M. de Metternich, ne se contentant pas d'être
un esprit politique profond, se piquait d'être aussi un esprit aimable
et sincère, et savait l'être au besoin. Il fit avec M. de Narbonne
assaut de grâce; il l'accueillit comme un ami auquel il n'avait rien à
cacher, et avec le secours duquel il voulait sauver la France,
l'Autriche, l'Europe d'une affreuse catastrophe, en s'expliquant
franchement et tout de suite sur toutes choses. Il se donna donc
beaucoup de peine pour savoir si M. de Narbonne apportait enfin
quelques concessions à la politique européenne, qui prouvassent de la
part de Napoléon une disposition à la paix. Mais M. de Narbonne
attendait encore de Paris ses dernières instructions, dans lesquelles
on devait lui tracer point par point la manière dont il ferait
successivement à l'Autriche les importantes ouvertures dont on allait
le charger. Jusque-là il n'avait presque rien à dire, si ce n'est que
Napoléon entendait ne rien céder, mais que si l'Autriche voulait
devenir sa complice, il la payerait bien, avec des territoires qu'on
prendrait n'importe à qui. En pareille situation, se taire, beaucoup
écouter, beaucoup deviner, en attendant qu'il pût parler, était tout
ce que M. de Narbonne avait de mieux à faire, et c'est ce qu'il fit.
Comme il ne parlait pas, M. de Metternich essaya de parler. Il dit des
choses qu'on aurait dû deviner sans qu'il les dît, et qu'on aurait au
moins dû comprendre, quand il prenait soin de les répéter si souvent,
et avec une bonne volonté si évidente de les rendre utiles. On était à
Vienne, suivant M. de Metternich (et il disait vrai), dans une
position des plus difficiles depuis la défection de la Prusse.
L'Allemagne entière demandait qu'on se joignît aux Russes et aux
Anglais contre les Français. Toutes les classes à Vienne, quoique
moins hardies qu'à Berlin, tenaient au fond le même langage, et ce
qu'il y avait de plus grave, c'est que l'armée partageait leur avis.
Tout le monde voulait qu'on profitât de l'occasion pour affranchir
l'Allemagne du joug de la France, et pour faire cesser un état de
choses intolérable. L'Autriche savait sans doute tout ce qu'il y
avait d'exagéré, d'imprudent dans ce langage. Elle savait que
Napoléon était très-puissant, très-redoutable, qu'il ne fallait pas
s'attaquer à lui témérairement; et lui, M. de Metternich, n'allait pas
retomber dans les fautes dont il avait voulu détourner la politique
autrichienne par le mariage de Marie-Louise. Il n'oubliait donc ni la
puissance de Napoléon, ni le mariage, ni le traité d'alliance du mois
de mars 1812, et il ne se laisserait pas plus conduire par le peuple
des capitales que par celui des salons et des états-majors. Il fallait
pourtant reconnaître des vérités qui étaient évidentes, et ne pas
tomber soi-même dans l'aveuglement qu'on reprochait à ses adversaires;
il fallait se dire qu'il y avait en Europe un soulèvement universel
des esprits contre la France, au moins contre son chef, et en France
même un besoin de repos bien légitime; qu'on gagnerait des batailles
sans doute, mais que des batailles ne suffiraient pas longtemps pour
résister à un tel mouvement; qu'il fallait donc pactiser, pactiser en
conservant sa juste grandeur, mais sans vouloir opprimer
l'indépendance des autres, au point de rendre leur situation
intolérable.--M. de Metternich ajoutait que l'Autriche n'avait que des
vues droites, modérées, qu'elle voulait rester l'alliée de la France,
qu'on ne pouvait pas cependant exiger d'elle qu'elle versât le sang de
ses peuples pour appesantir une chaîne dont elle portait sa lourde
part; que si on lui demandait d'appuyer de toutes ses forces un projet
de paix acceptable par l'Europe, ses peuples lui pardonneraient
peut-être de demeurer unie à la France pour un tel but, mais que dans
le cas contraire, elle exciterait chez ses propres sujets un
soulèvement universel. À ce propos, M. de Metternich citait des
arrestations de personnages considérables, celle de M. de Hormayer
notamment, et en outre des destitutions nombreuses, qu'on avait été
obligé d'ordonner pour imposer silence aux plus turbulents des
patriotes germaniques. Mais il faisait remarquer qu'il y a terme à
tout, que le cabinet était un nageur nageant vigoureusement contre le
courant, mais ne pouvant le remonter que si Napoléon lui tendait la
main. Puis craignant qu'il n'y eût quelque apparence ou de blâme ou de
menace dans ses paroles, il se confondait en protestations
d'attachement, d'estime, d'admiration pour Napoléon, et tenait,
disait-il, à se séparer de tous ceux qui voudraient tendre à
l'abaisser.--L'abaisser, grand Dieu! s'écriait spirituellement M. de
Metternich; il s'agit de le laisser grand trois ou quatre fois comme
Louis XIV. Ah! s'il voulait se contenter d'être grand de la sorte,
combien il nous rendrait tous heureux, et combien il assurerait
l'avenir de son fils, avenir qui est devenu le nôtre!--
[En marge: M. de Narbonne ne répondant que par de vagues généralités,
M. de Metternich lui dit assez clairement quelle est la paix que
voudrait l'Autriche.]
M. de Metternich n'obtenant en réponse à ces généralités si vraies que
des généralités banales sur l'étendue de nos armements, sur nos
prochaines victoires, sur la nécessité de nous ménager, renouvelait
avec adresse, et avec un regard interrogateur, ces coups de sonde déjà
donnés dans la profondeur de notre ambition. Il répétait alors ce
qu'il avait dit déjà plusieurs fois, sur l'impossibilité de maintenir
la chimère du grand-duché de Varsovie, condamnée par la campagne de
1812; sur la nécessité de renforcer les puissances intermédiaires,
et, par préférence à toutes, la Prusse, seule capable de remplacer la
Pologne à jamais détruite; sur la nécessité de reconstituer
l'Allemagne; sur l'impossibilité de faire durer la Confédération du
Rhin, institution à jamais ruinée dans l'esprit des peuples
germaniques, et beaucoup plus incommode qu'utile à Napoléon; sur
l'impossibilité de faire agréer par les puissances belligérantes
l'adjonction définitive au territoire français de Lubeck, Hambourg,
Brême; sur tous les points enfin que nous avons précédemment indiqués,
et à l'égard desquels s'était déjà manifestée clairement la pensée du
cabinet autrichien.--Nous aurons déjà bien assez de peine, ajoutait M.
de Metternich, d'empêcher qu'on ne parle de la Hollande, de l'Espagne,
de l'Italie! L'Angleterre en parlera probablement, et si elle cède sur
la Hollande et sur l'Italie, elle ne cédera certainement pas sur
l'Espagne. Mais nous n'en dirons rien pour ne pas compliquer les
affaires, et, s'il le faut, nous laisserons l'Angleterre de côté, et
nous traiterons sans elle. Nous amènerons peut-être la Russie et la
Prusse à s'en séparer, si nous leur présentons des conditions
acceptables, et, dans ce cas, la France nous retrouvera ses fidèles
alliés! Mais, de grâce, qu'elle s'explique, qu'elle nous fasse
connaître ses intentions, et qu'elle nous rende possible de rester ses
alliés, en nous donnant à soutenir une cause raisonnable, une cause
que nous puissions avouer à nos peuples!--Quant à ce qui concernait
particulièrement les intérêts autrichiens, M. de Metternich montrait
un dégagement de toute préoccupation qui prouvait bien qu'il n'avait
qu'à puiser à droite ou à gauche dans les offres qu'on faisait de tous
les côtés à l'Autriche!--Que ne lui offrait-on pas en effet,
disait-il, de la part des coalisés!... Mais il n'écouterait pas leurs
folles propositions; il se contenterait de ce qu'on ne pouvait pas
refuser à l'Autriche, de cette portion de la Gallicie qu'on lui avait
prise en 1809 pour agrandir l'impossible duché de Varsovie, des
provinces illyriennes dont la France avait promis la restitution, et
il parlait de cela comme d'une chose faite, assurée, irrévocable,
tandis qu'il en avait à peine été dit quelques mots entre les cabinets
français et autrichien.
[En marge: L'empereur François confirme en tout le langage tenu par M.
de Metternich.]
Tel fut le langage (d'ailleurs peu nouveau) de M. de Metternich.
L'empereur François, plus mesuré, moins hardi dans ses entretiens, se
contenta, en recevant personnellement M. de Narbonne de la façon la
plus gracieuse, de lui dire combien il était satisfait du bonheur que
sa fille avait trouvé en France, combien il appréciait le génie de son
gendre, combien il tenait à rester son allié; mais il ne lui dissimula
pas qu'il ne pouvait l'être que dans l'intérêt de la paix, car ses
peuples ne lui pardonneraient point de l'être pour un autre but. Il
ajouta que cette paix, il faudrait l'acheter de deux manières, par des
victoires et par des sacrifices; que son gendre avait bien fait
d'employer ses grands talents à créer de vastes ressources, car la
lutte serait plus opiniâtre encore qu'il ne l'imaginait; mais enfin
qu'avec des succès il amènerait sans doute ses adversaires à des idées
plus modérées, et que si, après les avoir vaincus, il voulait accorder
au repos des peuples quelques sacrifices nécessaires, l'Autriche s'y
employant fortement, on arriverait à une paix durable, paix que son
gendre après tant de travaux glorieux devait lui-même désirer, et
qu'il souhaitait vivement, quant à lui, non-seulement comme souverain,
mais comme père, car elle assurerait le bonheur de sa fille chérie, et
l'avenir d'un petit-fils auquel il portait l'intérêt le plus tendre.
À toutes ces manifestations M. de Narbonne avait répondu du mieux
qu'il avait pu, toujours en vantant la grandeur de son maître, en
répétant qu'il fallait le ménager, et s'était servi de l'art, qu'il
avait appris dans les salons, de couvrir de beaucoup d'aisance et de
grâce l'impossibilité de rien dire de sérieux. Du reste, tout en
faisant bonne contenance, il avait deviné le secret des intentions
autrichiennes. L'Autriche évidemment n'était pas disposée à tirer le
canon pour la France contre l'Allemagne; toutefois elle n'entendait
pas, comme la Prusse, passer brusquement de l'alliance à la guerre.
L'empereur ne voulait pas oublier complétement son rôle de père; le
ministre voulait opérer décemment sa transition d'une politique à
l'autre, et ils songeaient à se présenter comme médiateurs, à offrir
une paix acceptable, et à peser de tout leur poids sur les uns et les
autres pour la faire accepter. Une preuve de ce projet ressortait de
toutes parts. L'Autriche armait, non pas avec le génie de Napoléon,
mais avec une précipitation au moins égale, et sans précisément le
nier, elle n'en disait rien. Bien certainement elle nous l'eût dit,
s'en serait même vantée, si elle eût armé pour nous.
[En marge: M. de Narbonne, bientôt éclairé par ce qu'il voit, comprend
qu'on ne peut faire de l'Autriche un instrument des desseins de
Napoléon.]
Tout de suite M. de Narbonne jugea que ce qu'on pourrait obtenir de
mieux de cette cour, ce serait la neutralité, et qu'avec des
ménagements, en lui parlant peu, et en ne lui demandant rien, on la
retiendrait assez longtemps dans un rôle inactif, qui devait nous
suffire. Il y aurait eu sans doute mieux à faire, comme nous l'avons
remarqué déjà, c'eût été, en lui pardonnant ses dissimulations, son
demi-abandon, de reconnaître qu'elle avait raison au fond de ne
vouloir travailler qu'à la paix, et à une paix toute germanique, dès
lors de s'y prêter franchement, d'entrer dans ses vues, de faire
d'elle un médiateur entièrement à nous, et d'obtenir ainsi la paix,
telle qu'elle travaillait à la conclure, car la France sans le
grand-duché de Varsovie, sans la Confédération du Rhin, sans les
villes anséatiques, sans l'Espagne, mais avec la Hollande, la
Belgique, les provinces rhénanes, le Piémont, la Toscane, les États
romains, indépendamment des royaumes vassaux de Westphalie, de
Lombardie et de Naples, était encore plus grande qu'il ne le lui
aurait fallu pour être vraiment forte! Le mieux eût donc été d'entrer
sans aucun ressentiment dans les vues de l'Autriche, et de l'oser dire
à Napoléon. Mais M. de Narbonne l'eût osé en vain, et ne songea pas
même à l'essayer. À défaut de cette conduite, se proposer la
neutralité de l'Autriche, et tendre à paralyser cette cour au lieu de
tendre à la rendre plus active, était la seconde conduite en mérite,
en prudence, en chances de succès. M. de Narbonne le comprit
parfaitement, et allait conseiller cette conduite à son gouvernement,
lorsqu'il reçut ses instructions si longtemps attendues, et qui
étaient certes tout le contraire de la neutralité.
[En marge: M. de Narbonne reçoit le 9 avril ses instructions
définitives, par lesquelles il est chargé de proposer à l'Autriche de
se constituer médiatrice dans le sens des vues de la France.]
Expédiées le 29 mars, arrivées le 9 avril, elles apportèrent à M. de
Narbonne le moyen de sortir du langage insignifiant dans lequel il
s'était jusque-là renfermé, et cette fois poussant la franchise aussi
loin que possible, il lut à M. de Metternich le texte même de M. de
Bassano, texte bien fait pour exciter le sourire du ministre
autrichien par le ton de jactance que le ministre français avait
ajouté à la politique impétueuse de Napoléon. M. de Narbonne lut donc
ce projet, consistant à dire à l'Autriche qu'il fallait qu'elle
s'emparât du rôle principal; que, puisqu'elle voulait la paix, il
fallait qu'elle se mît en mesure de la dicter, en préparant de grandes
forces, et en sommant ensuite les puissances belligérantes de
s'arrêter, sous menace de jeter cent mille hommes dans leur flanc,
puis enfin en jetant ces cent mille hommes en Silésie si elles ne
s'arrêtaient pas, et en gardant la Silésie pour elle, tandis que
Napoléon refoulerait au delà de la Vistule Prussiens, Russes, Anglais,
Suédois, etc ...--M. de Metternich écouta ce projet avec une apparente
impassibilité, questionna beaucoup pour se le faire expliquer dans
toutes ses parties, puis cependant toucha un point qui n'était pas
traité dans cette dépêche.--Si les puissances belligérantes,
demanda-t-il, s'arrêtent à notre sommation, quelles bases de paix leur
offrirons-nous?--À cette question M. de Narbonne ne put répondre, car
la dépêche de M. de Bassano se bornant pour l'instant à envisager le
cas de guerre, annonçait des développements ultérieurs. Napoléon en
effet ne voulait pas dire encore, dans le cas où l'on entrerait tout
de suite en négociation, quelle Europe il entendait faire. M. de
Metternich affecta de prendre patience quant à ce dernier point, et de
réfléchir beaucoup à ce qu'on lui apportait, comme si tout ce qu'il
avait entendu pouvait fournir matière à de longues réflexions. Il
promit de répondre aussi vite que le permettait un sujet aussi grave.
[En marge: La proposition que la France adresse à l'Autriche est pour
celle-ci un soulagement inespéré, et un moyen de se tirer d'embarras.]
Si dans le très-grand embarras où il se trouvait en ce moment, entre
des coalisés impatients qui voulaient qu'il se déclarât immédiatement
leur allié, et Napoléon qui entendait le retenir dans ses chaînes, on
lui avait demandé quel moyen il souhaitait pour en sortir, certes il
n'en aurait pas imaginé un autre que celui qu'on lui envoyait de
Paris. En quoi consistait en effet son embarras? Il consistait
premièrement à oser dire à Napoléon que l'Autriche se portait
médiatrice, ce qui entraînait l'abandon du rôle d'alliée, secondement
à trouver un prétexte pour des armements dont l'étendue ne pouvait
plus être justifiée, troisièmement à entrer en explication sur
l'emploi prochain du corps auxiliaire autrichien, qui, au lieu de se
battre avec les Russes, allait rentrer en Gallicie. Sur ces trois
points, qui mettaient l'Autriche dans un singulier état de gêne à
l'égard de la France, on venait miraculeusement à son secours, comme
nous allons le montrer, et M. de Metternich était trop habile pour ne
pas saisir au passage une si bonne fortune.
[En marge: Après avoir feint de prendre le temps de la réflexion, M.
de Metternich répond à M. de Narbonne.]
[En marge: L'Autriche acceptant le rôle de médiatrice armée,
développera ses forces en conséquence, et proposera la paix à toutes
les puissances.]
[En marge: Nécessité dès lors pour l'Autriche de modifier son traité
d'alliance avec la France, et de l'approprier à son nouveau rôle de
médiatrice.]
Il prit deux jours pour répondre, après avoir, très-probablement, pris
à peine une heure pour réfléchir. En conséquence il fit appeler M. de
Narbonne, et lui annonça, avec un air de satisfaction facile à
concevoir, qu'après avoir consulté son maître, il était prêt à
s'expliquer, les graves sujets dont il s'agissait n'admettant pas de
remise.--Il était, disait-il, trop heureux de se trouver sur les
points les plus importants de la dernière communication parfaitement
d'accord avec l'empereur Napoléon! Ainsi, tout d'abord, le cabinet
autrichien pensait, comme ce monarque, qu'il ne lui était pas possible
de se renfermer dans un rôle secondaire, et de borner son action à ce
qu'elle avait été en 1812, qu'il fallait, pour des circonstances si
différentes, un concours tout différent. L'Autriche l'avait prévu, et
s'y préparait. C'était la cause des armements auxquels elle se
livrait, et qui, indépendamment du corps auxiliaire revenu de la
Pologne, du corps d'observation resté en Gallicie, allaient lui
procurer bientôt cent mille hommes en Bohême. Quant à la manière de se
présenter aux puissances belligérantes, l'Autriche ne l'entendait pas
autrement que l'empereur Napoléon, et elle se poserait devant elles en
médiateur armé. Elle proposerait aux puissances de s'arrêter, de
convenir d'un armistice, et de nommer des plénipotentiaires. Si elles
y consentaient, ce serait le cas alors d'énoncer des conditions, et on
attendait impatiemment à ce sujet les nouvelles communications
promises par le cabinet français. Si au contraire elles refusaient
d'admettre aucune proposition de paix, alors ce serait le cas d'agir,
et de régler la manière d'employer les forces de l'Autriche
concurremment avec celles de la France. Ce cas évidemment ferait
ressortir l'insuffisance du dernier traité d'alliance, et la nécessité
de le modifier en se conformant aux circonstances. De tout cela enfin
il résultait de nouvelles dispositions à prendre pour le corps
auxiliaire autrichien, qui se trouvait aux frontières de Pologne, dans
une situation absolument fausse, et qu'on allait ramener sur le
territoire autrichien avec le corps polonais, pour empêcher qu'il ne
fût employé contrairement aux vues des deux cabinets. Du reste à cette
déclaration M. de Metternich joignit l'expression d'un parfait
contentement, répétant qu'il était bien heureux d'être si complétement
d'accord avec le cabinet français, et affirmant qu'il ferait concorder
de son mieux son ancienne qualité d'allié avec la récente qualité de
médiateur qu'on l'avait invité à prendre.
Jamais, dans ce jeu redoutable et compliqué de la diplomatie, on
n'avait mieux joué et plus gagné que M. de Metternich en cette
occasion. D'un seul coup en effet il avait résolu tous ses embarras.
D'allié esclave il s'était fait hautement médiateur, et médiateur
armé. Il avait osé professer que le traité d'alliance de mars 1812
n'était plus applicable aux circonstances présentes; il avait motivé
ses armements sans nous laisser un seul mot à objecter; il avait enfin
résolu d'avance une grosse et prochaine difficulté qui se préparait
pour lui, celle de l'emploi à faire du corps auxiliaire autrichien.
Quant à l'offre d'entrer dans les vues de la France, d'agir avec elle
pour achever de bouleverser l'Allemagne, de déplacer la Prusse,
c'est-à-dire de la détruire, de prendre la Silésie, etc., il n'est pas
besoin d'ajouter que l'Autriche n'en voulait à aucun prix, non par
amour pour la Prusse, mais par amour de la commune indépendance. Elle
éludait donc cette offre, en considérant ce cas comme un cas de
guerre, dont on aurait à s'occuper plus tard, lorsque les puissances
belligérantes auraient refusé toutes les ouvertures de paix, ce qui
n'était guère vraisemblable. M. de Metternich termina sa déclaration
en annonçant qu'un courrier extraordinaire allait en porter la copie
au prince de Schwarzenberg à Paris.
[En marge: L'empressement de l'Autriche à accepter le rôle de
médiatrice armée, inspire des soupçons à M. de Narbonne.]
Le ton seul de la communication l'eût rendue suspecte, quand bien même
le sens n'en eût pas été clair. La solennité avec laquelle M. de
Metternich appuyait sur les points essentiels, l'empressement qu'il
mettait à informer le prince de Schwarzenberg à Paris, indiquaient le
désir de prendre acte, tout de suite et dans les deux capitales à la
fois, de l'importante déclaration qu'il venait de faire, ce qui
révélait bien plutôt les précautions d'amis prêts à se quitter, que la
cordialité d'amis prêts à confondre leurs intérêts et leurs efforts.
M. de Narbonne était beaucoup trop clairvoyant pour ne pas
s'apercevoir que sous cette affectation à paraître d'accord sur tous
les points, il y avait le plus complet et le plus redoutable
dissentiment. Qu'avait en effet entendu le cabinet français par son
imprudente communication? Il avait entendu qu'au lieu de la
coopération partielle stipulée par le traité de 1812, l'Autriche
serait tenue de fournir à la France la totalité de ses forces,
c'est-à-dire cent ou cent cinquante mille hommes; que pour pouvoir en
arriver là elle emploierait la forme qui lui était la plus commode à
cause de l'esprit de ses peuples, celle de la médiation, et que sur le
refus probable, même certain, des puissances, d'accepter les
propositions qu'on leur présenterait, l'Autriche entrerait en lutte
avec toutes ses armées, et se payerait de ses efforts par les
dépouilles de la Prusse. Or, c'était justement le contraire
qu'entendait M. de Metternich, sous des paroles copiées avec
affectation sur les nôtres. Il admettait en effet que le traité de
1812, borné à un secours de trente mille hommes, n'était plus
applicable aux circonstances; qu'il fallait intervenir avec cent
cinquante mille hommes, intervenir, comme le voulait la France, sous
la forme de la médiation armée, sommer les puissances belligérantes,
leur proposer un armistice, et puis peser sur elles pour leur faire
accepter les conditions qu'on aurait jugées bonnes. Or, bien qu'on dût
s'attendre à des prétentions assez peu modérées de la part de
l'Angleterre, de la Russie et de la Prusse, l'Autriche était assurée
de les amener à céder par la seule menace d'unir ses forces aux
nôtres, et par conséquent n'avait guère la crainte de se trouver en
dissentiment avec elles. Il n'y avait réellement pour elle de
difficulté à prévoir que de la part de Napoléon, qui ne voulait ni
abandonner le grand-duché de Varsovie pour refaire la Prusse, ni
laisser abolir la Confédération du Rhin, ni surtout renoncer aux
départements anséatiques. Le poids des cent cinquante mille
Autrichiens devait donc être employé à peser sur lui, et sur lui seul.
L'alliance ainsi agrandie dans son but et ses moyens, mais convertie
en médiation, n'était plus qu'une contrainte qu'on lui préparait, en
se servant des propres termes de sa proposition.
[En marge: M. de Narbonne cherche à faire expliquer plus clairement M.
de Metternich.]
[En marge: Il lui demande ce qui adviendrait si la France n'était pas
d'accord avec l'Autriche sur les conditions de la paix.]
[En marge: Efforts de M. de Metternich pour éluder cette question.]
[En marge: Poussé à bout, M. de Metternich déclare que le médiateur
emploiera sa force contre quiconque se refuserait à une paix
équitable.]
[En marge: Regret de l'un et de l'autre interlocuteur d'avoir poussé
les choses trop loin.]