Paris après avoir essayé de dire à l'Impératrice et à M. de
Bassano ce qu'il n'a osé dire à Napoléon. -- Ce qui s'est passé à
Vienne depuis la défection de la Prusse. -- La cour d'Autriche
persévère plus que jamais dans son projet de médiation armée, et
veut imposer aux puissances belligérantes une paix toute
favorable à l'Allemagne. -- Efforts de cette cour pour ménager
des adhérents à sa politique. -- Ce qu'elle a fait auprès du roi
de Saxe, retiré à Ratisbonne, pour en obtenir la disposition des
troupes saxonnes et des places fortes de l'Elbe, et la
renonciation au grand-duché de Varsovie. -- L'Autriche ayant
obtenu du roi Frédéric-Auguste la faculté de disposer de ses
forces militaires, en profite pour se débarrasser de la présence
du corps polonais à Cracovie. -- Ne voulant pas rentrer en lutte
avec les Russes, elle conclut un arrangement secret avec eux, par
lequel elle doit retirer sans combattre le corps auxiliaire, et
ramener le prince Poniatowski dans les États autrichiens. --
Négociations de l'Autriche avec la Bavière. -- M. de Narbonne
arrive à Vienne sur ces entrefaites. -- Accueil empressé qu'il
reçoit de l'empereur et de M. de Metternich. -- M. de Metternich
cherche à lui persuader qu'il faut faire la paix, et lui laisse
entendre qu'on ne pourra obtenir qu'à ce prix l'appui sérieux de
l'Autriche. -- Il lui insinue de nouveau quelles pourront être
les conditions de cette paix. -- M. de Narbonne ayant reçu de
Paris ses dernières instructions, transmet à la cour de Vienne
les importantes communications dont il est chargé. -- D'après ces
communications, l'Autriche doit sommer la Russie, la Prusse et
l'Angleterre de poser les armes, leur offrir ensuite la paix aux
conditions indiquées par Napoléon, et si elles s'y refusent,
entrer avec cent mille hommes en Silésie, afin d'en opérer la
conquête pour elle-même. -- Manière dont M. de Metternich écoute
ces propositions. -- Il paraît les accepter, déclare que
l'Autriche prendra le rôle actif qu'on lui conseille, offrira la
paix aux nations belligérantes, mais à des conditions qu'elle se
réserve de fixer, et pèsera de tout son poids sur la puissance
qui refuserait d'y souscrire. -- M. de Narbonne, s'apercevant
bientôt d'un sous-entendu, veut s'expliquer avec M. de
Metternich, et lui demande si, dans le cas où la France
n'accepterait pas les conditions autrichiennes, l'Autriche
tournerait ses armes contre elle. -- M. de Metternich cherche
d'abord à éluder cette question, puis répond nettement qu'on
agira contre quiconque se refuserait à une paix équitable, en
ayant du reste toute partialité pour la France. -- Évidence de
la faute qu'on a commise en poussant soi-même l'Autriche à
devenir médiatrice, d'alliée qu'elle était. -- Tout à coup on
apprend que le corps d'armée du prince de Schwarzenberg rentre en
Bohême, au lieu de se préparer à reprendre les hostilités, que le
corps polonais doit traverser sans armes le territoire
autrichien, que le roi de Saxe se retire de Ratisbonne à Prague
pour se jeter définitivement dans les bras de l'Autriche. --
Nouvelles réclamations de M. de Narbonne. -- Il insiste pour que
le corps autrichien, conformément au traité d'alliance, reste aux
ordres de la France, et demande formellement si ce traité existe
encore. -- M. de Metternich refuse de répondre à cette question.
-- M. de Narbonne attend, pour insister davantage, de nouveaux
ordres de sa cour. -- Surprise et irritation de Napoléon, arrivé
à Mayence, en apprenant la retraite du corps autrichien, et
surtout le projet de désarmer le corps polonais. -- Il ordonne au
prince Poniatowski de ne déposer les armes à aucun prix, et
enjoint à M. de Narbonne, sans toutefois provoquer un éclat, de
faire expliquer la cour d'Autriche, et de tâcher de pénétrer le
secret de la conduite du roi de Saxe. -- Napoléon, au surplus, se
promet de mettre bientôt un terme à ces complications par sa
prochaine entrée en campagne. -- Ses dispositions militaires à
Mayence. -- Bien qu'il ait préparé les éléments d'une armée
active de 300 mille hommes, et d'une réserve de près de 200
mille, Napoléon n'en peut réunir que 190 ou 200 mille au début
des hostilités. -- Son plan de campagne. -- Situation des
coalisés. -- Forces dont ils disposent pour les premières
opérations. -- L'Autriche ne voulant pas se joindre à eux avant
d'avoir épuisé tous les moyens de négociation, ils sont réduits à
100 ou 110 mille hommes pour un jour de bataille. -- Composition
de leur état-major. -- Mort du prince Kutusof, le 28 avril, à
Bunzlau. -- Marche des coalisés sur l'Elster, et de Napoléon sur
la Saale. -- Habiles combinaisons de Napoléon pour se joindre au
prince Eugène. -- Arrivée de Ney à Naumbourg, du prince Eugène à
Mersebourg. -- Beau combat de Ney à Weissenfels le 29 avril, et
jonction des deux armées françaises. -- Vaillante conduite de nos
jeunes conscrits devant les masses de la cavalerie russe et
prussienne. -- Arrivée de Napoléon à Weissenfels, et marche sur
Lutzen le 1er mai. -- Mort de Bessières, duc d'Istrie. -- Projets
de Napoléon en présence de l'ennemi. -- Il médite de marcher sur
Leipzig, d'y passer l'Elster, et de se rabattre ensuite dans le
flanc des coalisés. -- Position assignée au maréchal Ney, près du
village de Kaja, pour couvrir l'armée pendant le mouvement sur
Leipzig. -- Tandis que Napoléon veut tourner les coalisés,
ceux-ci songent à exécuter contre lui la même manoeuvre, et se
préparent à l'attaquer à Kaja. -- Plan de bataille proposé par le
général Diebitch, et adopté par les souverains alliés. -- Le
corps de Ney subitement attaqué. -- Merveilleuse promptitude de
Napoléon à changer ses dispositions, et à se rabattre sur Lutzen.
-- Mémorable bataille de Lutzen. -- Importance et conséquences
de cette bataille. -- Napoléon poursuit les coalisés vers Dresde,
et dirige Ney sur Berlin. -- Marche vers l'Elbe. -- Entrée à
Dresde. -- Passage de l'Elbe. -- Maître de la capitale de la
Saxe, Napoléon somme le roi Frédéric-Auguste d'y revenir sous
peine de déchéance. -- Ce qui s'était passé à Vienne pendant que
Napoléon livrait la bataille de Lutzen. -- M. de Narbonne
recevant l'ordre de faire expliquer l'Autriche relativement au
corps auxiliaire et au corps polonais, insiste auprès de M. de
Metternich et lui remet une note catégorique. -- Prières de M. de
Metternich pour détourner M. de Narbonne de cette démarche. -- M.
de Narbonne ayant persisté, le cabinet de Vienne répond que le
traité d'alliance du 14 mars 1812 n'est plus applicable aux
circonstances actuelles. -- On reçoit à Vienne les nouvelles du
théâtre de la guerre. -- Bien que les coalisés se vantent d'être
vainqueurs, les résultats démontrent bientôt qu'ils sont vaincus.
-- Satisfaction apparente de M. de Metternich. -- Empressement du
cabinet de Vienne à se saisir maintenant de son rôle de
médiateur, et envoi de M. de Bubna à Dresde pour communiquer les
conditions qu'on croirait pouvoir faire accepter aux puissances
belligérantes, ou pour lesquelles du moins on serait prêt à
s'unir à la France. -- Napoléon, en apprenant ce qu'a fait M. de
Narbonne, regrette qu'on ait poussé l'Autriche aussi vivement,
mais la connaissance précise des conditions de cette puissance
l'irrite au dernier point. -- Il prend la résolution de
s'aboucher directement avec la Russie et l'Angleterre, d'annuler
ainsi le rôle de l'Autriche après avoir voulu le rendre trop
considérable, et de faire contre elle des préparatifs militaires
qui la réduisent à subir la loi, au lieu de l'imposer. -- En
attendant, ordre à M. de Narbonne de cesser toute insistance, et
de s'enfermer dans la plus extrême réserve. -- Napoléon envoie le
prince Eugène à Milan pour y organiser l'armée d'Italie, et
prépare de nouveaux armements dans la supposition d'une guerre
avec l'Europe entière. -- Réception du roi de Saxe à Dresde. --
Napoléon se dispose à partir de Dresde, afin de pousser les
coalisés de l'Elbe à l'Oder, en leur livrant une seconde
bataille. -- Leur plan de s'arrêter à Bautzen et d'y combattre à
outrance étant bien connu, Napoléon au lieu d'envoyer le maréchal
Ney sur Berlin, le dirige sur Bautzen. -- Arrivée de M. de Bubna
à Dresde au moment où Napoléon allait en partir. -- Habileté de
M. de Bubna à supporter la première irritation de Napoléon, et à
l'adoucir. -- Explication qu'il donne des conditions de
l'Autriche. -- Modifications avec lesquelles Napoléon les
accepterait peut-être. -- Napoléon feint de se laisser adoucir,
pour gagner du temps et pouvoir achever ses nouveaux armements.
-- Il consent à un congrès où seront appelés même les Espagnols,
et à un armistice dont il se propose de profiter pour s'aboucher
directement avec la Russie. -- Départ de M. de Bubna avec la
réponse de Napoléon pour son beau-père. -- À peine M. de Bubna
est-il parti que Napoléon, conformément à ce qui a été convenu,
envoie M. de Caulaincourt au quartier général russe, sous le
prétexte de négocier un armistice. -- Départ de Napoléon pour
Bautzen. -- Distribution de ses corps d'armée, et marche du
maréchal Ney, avec soixante mille hommes, sur les derrières de
Bautzen. -- Description de la position de Bautzen, propre à
livrer deux batailles. -- Bataille du 20 mai. -- Seconde
bataille du 21, dans laquelle les formidables positions des
Prussiens et des Russes sont emportées après avoir été
vaillamment défendues. -- Le lendemain 22, Napoléon pousse,
l'épée dans les reins, les coalisés sur l'Oder. -- Combat de
Reichenbach et mort de Duroc. -- Arrivée sur les bords de l'Oder
et occupation de Breslau. -- Détresse des souverains coalisés, et
nécessité pour eux de conclure un armistice. -- Après avoir
refusé de recevoir M. de Caulaincourt de peur d'inspirer des
défiances à l'Autriche, ils envoient des commissaires aux
avant-postes afin de négocier un armistice. -- Ces commissaires
s'abouchent avec M. de Caulaincourt. -- Leurs prétentions. --
Refus péremptoire de Napoléon. -- Pendant les derniers événements
militaires, M. de Bubna se rend à Vienne. -- Il y fait naître une
sorte de joie par l'espérance de vaincre la résistance de
Napoléon aux conditions de paix proposées, moyennant certaines
modifications auxquelles on consent, et il revient au quartier
général français. -- Napoléon, se sentant serré de près par
l'Autriche, allègue ses occupations militaires pour ne pas
recevoir immédiatement M. de Bubna, et le renvoie à M. de
Bassano. -- S'apercevant toutefois qu'il sera obligé de se
prononcer sous quelques jours, et qu'il aura, s'il refuse leurs
conditions, les Autrichiens sur les bras, il consent à un
armistice qui sauve les coalisés de leur perte totale, et signe
cet armistice funeste, non dans la pensée de négocier, mais dans
celle de gagner deux mois pour achever ses armements. --
Conditions de cet armistice, et fin de la première campagne de
Saxe, dite campagne du printemps.
[Date en marge: Avril 1813.]
[En marge: Suite de la mission du prince de Schwarzenberg.]
[En marge: Ses entretiens avec Marie-Louise et M. de Bassano.]
Après le départ de Napoléon, le prince de Schwarzenberg était resté
confondu de tout ce qu'il avait vu et entendu, et très-mécontent de
n'avoir ni pu ni osé exprimer une seule des vérités qu'il avait
mission de dire à la cour de France. Il essaya de se montrer plus
ouvert avec l'Impératrice, auprès de laquelle il avait accès, car,
outre qu'il était pour elle Allemand et ambassadeur de son père, il
avait été le négociateur de son mariage, et avait par conséquent tous
les titres pour en être écouté. Malheureusement ses discours à cette
princesse ne pouvaient pas avoir grand effet. Marie-Louise, éblouie du
prestige dont elle était entourée, éprise alors de son époux qui lui
plaisait, et qui la comblait de soins, formait des voeux ardents pour
ses triomphes, mais n'avait sur lui aucun crédit. Ses yeux étaient
encore rouges des larmes qu'elle avait versées en le quittant,
lorsqu'elle reçut l'ambassadeur de son père. Elle écouta avec chagrin
ce que lui dit le prince de Schwarzenberg sur les dangers de la
situation présente, sur les passions soulevées en Europe contre la
France, sur la nécessité de conclure la paix avec les uns, et de la
conserver au moins avec les autres. Pour toute réponse la jeune
Impératrice répéta ce qu'on lui avait appris à dire des forces
immenses de Napoléon; mais entendant peu ce qui avait rapport à la
guerre, elle se borna surtout à demander qu'on ménageât sa situation
en France, et qu'après l'y avoir envoyée comme un gage de paix, on ne
l'exposât pas à devenir une nouvelle victime des orages
révolutionnaires. Les infortunes de Marie-Antoinette avaient laissé un
tel souvenir dans les esprits, que souvent Marie-Louise se sentait
saisie de terreurs subites, et se regardait comme en grand danger si
l'Autriche était encore une fois en guerre avec la France. Elle parla
de ses craintes au prince de Schwarzenberg, mais sans le toucher
beaucoup, car il ne les prenait pas au sérieux, et d'ailleurs il
pensait en politique et en militaire, et bien qu'un peu gêné par les
faveurs qu'il avait reçues de la cour de France, il songeait
par-dessus tout à la fortune de son pays et à la sienne. Il ne pouvait
pas résulter grand'chose de pareils entretiens. Ceux que le prince de
Schwarzenberg eut avec M. de Bassano, qui était resté quelques jours
encore à Paris, auraient pu avoir plus d'utilité, mais n'en eurent
malheureusement aucune.
Lors du mariage de Marie-Louise, le prince de Schwarzenberg avait
poussé l'intimité avec M. de Bassano presque jusqu'à l'intrigue; ils
étaient donc très-familiers l'un avec l'autre, et pouvaient se parler
librement. M. de Schwarzenberg tenta de dire la vérité, sans y
apporter cependant tout le courage qu'il aurait dû y mettre, et qui
plus tard l'aurait excusé de manquer à la reconnaissance envers
Napoléon, s'il ne parvenait pas à en être écouté. Il essaya de
contester quelque peu les allégations de M. de Bassano, de rabattre
quelque chose des immenses armements dont ce ministre faisait un
continuel étalage, de parler de l'inexpérience de notre infanterie,
surtout de la destruction de notre cavalerie, de la fureur patriotique
que nous allions rencontrer chez les coalisés, des passions qui
entraînaient en ce moment les peuples de l'Europe et dominaient les
gouvernements eux-mêmes, de l'impossibilité où serait l'Autriche de se
battre contre l'Allemagne pour la France, à moins qu'elle ne parût le
faire pour une paix tout allemande. M. de Bassano ne sembla guère
comprendre ces vérités, et avec une naïveté qui honorait sa bonne foi,
mais pas du tout son jugement politique, allégua souvent le traité
d'alliance, et surtout le mariage. Le prince de Schwarzenberg perdant
patience, laissa échapper ces mots: Le mariage, le mariage!... la
politique l'a fait, la politique pourrait le défaire!--À ce cri de
franchise sorti de la bouche du prince de Schwarzenberg, M. de
Bassano, surpris, commença à entrevoir la situation; mais au lieu de
venir au secours de la faiblesse de son interlocuteur, qui n'osait
pas avouer ce qu'il savait, c'est que l'Autriche ne se battrait point
pour nous contre les Allemands, qu'elle se joindrait même à eux si
nous n'acceptions pas la paix qu'elle avait imaginée, il feignit de ne
pas comprendre, afin de n'avoir pas à répondre, et se prêta à ce que
l'entretien se terminât par de nouvelles et mensongères protestations
de fidélité à l'alliance. Sans doute, paraître n'avoir pas compris,
afin d'éviter un éclat, pouvait être habile, bien qu'une explication
franche, amicale et complète eût été beaucoup plus habile à notre
avis; mais en dissimulant avec le représentant de l'Autriche, il
fallait au moins ne pas dissimuler avec Napoléon; il fallait lui dire
à lui ce qu'on affectait de n'avoir pas entendu d'un autre, c'est que,
s'il ne faisait pas des sacrifices, il aurait l'Autriche de plus sur
les bras, et succomberait sous une coalition de l'Europe entière. M.
de Bassano jugea qu'il valait mieux ne rien répéter à l'Empereur de ce
qu'il avait recueilli, afin de ne pas l'irriter contre l'Autriche.
L'intention était honnête assurément; mais on perd, en les servant
ainsi, les maîtres qu'on n'a point habitués au langage de la vérité.
Si le monde entier, si la nature des choses devaient les ménager comme
on les ménage soi-même, il se pourrait que taire le mal ce fût le
conjurer; mais comme il n'y a de soumis que soi, les faits qu'on leur
laisse ignorer ne font que s'aggraver, grandir et se convertir bientôt
en désastres!
[En marge: Le prince de Schwarzenberg quitte Paris sans avoir pu dire
les vérités qu'il nous importait le plus de connaître.]
Le prince de Schwarzenberg partit de Paris fort mécontent de tout ce
qu'il avait vu, et, s'il avait été juste, il aurait dû être aussi
mécontent de lui que des autres, car il n'avait pas même su faire
entendre autant de vérités que son gouvernement l'avait autorisé à en
dire, et autant qu'il en devait à Napoléon, pour se laver envers lui
de tout reproche d'ingratitude, en acceptant le nouveau rôle qu'il
allait bientôt jouer.
[En marge: Ce qui se passait à Vienne pendant que Napoléon achevait
ses préparatifs de guerre.]
[En marge: Embarras et dissimulation forcée de l'Autriche.]
À Vienne les choses ne se passaient pas mieux, bien qu'avec beaucoup
plus de clairvoyance et d'esprit de la part des représentants de la
France et de l'Autriche. Tandis que M. de Narbonne était en route pour
s'y rendre, la situation avait encore empiré pour nous, et M. de
Metternich et l'empereur, pressés entre l'opinion universelle de
l'Allemagne qui les sommait de se joindre à la coalition, et la France
envers laquelle ils étaient engagés, ne savaient plus comment se tirer
d'embarras, et se trouvaient condamnés chaque jour à de plus pénibles
dissimulations. Leur but n'avait pas changé, car il n'y en avait qu'un
de sage et d'honnête à poursuivre dans leur situation. Passer de
l'état d'allié de la France à celui d'allié de la Russie, de la
Prusse, de l'Angleterre, par un état intermédiaire, celui d'arbitre,
imposer aux uns comme aux autres une paix avantageuse à l'Allemagne,
se tenir à ce rôle intermédiaire le plus longtemps possible, ne se
réunir à la coalition qu'à la dernière extrémité, était aux yeux du
prudent empereur, de l'habile ministre, la seule conduite à tenir.
Pour l'empereur, elle conciliait, comme nous l'avons dit, ses intérêts
de souverain allemand avec ses devoirs de père; pour le ministre, elle
offrait une manière convenable de passer d'une politique à l'autre,
et de rester décemment à la tête des affaires. Pour les deux elle
avait le grand mérite d'épargner à l'Autriche la guerre avec la
France, qui, à leurs yeux, présentait toujours des chances
singulièrement effrayantes. Mais faire accepter aux coalisés, exaltés
par la haine et l'espérance, cette lente transition vers eux, faire
accepter à Napoléon des conseils modérés, était une chose presque
impossible, dans laquelle toute la dextérité du monde pouvait échouer,
surtout au milieu des incidents continuels d'une situation
extraordinaire. Il eût été plus commode sans aucun doute de
s'expliquer nettement et immédiatement avec tous, de dire aux coalisés
comme à Napoléon qu'on voulait la paix, qu'on la voulait allemande
pour l'Allemagne d'abord, dont on devait avoir les intérêts à coeur,
pour l'Europe ensuite, à l'équilibre de laquelle une Allemagne
indépendante était indispensable; que, pouvant jeter dans la balance
un poids décisif, on était prêt à le faire contre celui qui
n'admettrait pas complétement et tout de suite ce système de
pacification générale. Mais parler ainsi avant d'avoir deux cent mille
hommes en Bohême pouvait être chose hasardeuse en présence d'un
caractère aussi impétueux que Napoléon, et d'une coalition aussi
enivrée de succès inespérés que l'était celle de la Russie, de
l'Angleterre et de la Prusse. Il était donc prudent de gagner du temps
avant de s'expliquer. Le cabinet autrichien n'y négligea rien: il
était en fonds d'habileté pour réussir dans une tâche pareille.
[En marge: Ses efforts pour former en Allemagne un parti favorable à
la médiation.]
[En marge: Secrètes menées auprès du roi de Saxe.]
[En marge: L'Autriche voudrait arracher ce prince des mains des
Français, et le conduire en Bohême pour en disposer à son gré.]
[En marge: Le principal désir de l'Autriche serait d'amener le roi de
Saxe à renoncer au grand-duché de Varsovie, et de se débarrasser du
corps polonais retiré aux frontières de Gallicie.]
[En marge: Embarras que cause à l'Autriche le corps polonais, surtout
par rapport au corps auxiliaire autrichien avec lequel il n'a cessé de
marcher.]
[En marge: Convention secrète avec les Russes, pour éviter de
nouvelles hostilités avec eux.]
D'abord il avait voulu en Allemagne même se ménager des adhérents à sa
politique médiatrice, et il les avait cherchés parmi les princes
engagés comme lui dans l'alliance française, par prudence ou par
intérêt. Il avait commencé par s'adresser secrètement à la Prusse,
qui, avec une mobilité tenant à sa position et aux passions de son
peuple, avait versé tout d'un coup de la médiation dans la guerre. Ne
pouvant plus se servir de la Prusse, il avait, toujours en secret,
tourné ses efforts vers la Saxe et la Bavière, qui ne demandaient pas
mieux que d'avoir la paix, surtout de l'avoir avantageuse à
l'Allemagne, et il les avait rattachées à sa politique. Il avait
amené, comme on l'a vu, le roi de Saxe à quitter Dresde, à nous
refuser son contingent en cavalerie, et à enfermer dans Torgau son
contingent en infanterie. Mais ce n'était plus assez, il voulait
maintenant le conduire de Ratisbonne à Prague, pour en disposer plus
complétement, et lui faire adopter toutes ses vues. La principale de
ces vues consistait à obtenir du vieux roi le sacrifice de la Pologne,
présent bien flatteur de Napoléon, mais présent chimérique et
dangereux, dont la campagne de Moscou venait de démontrer le péril et
l'inanité. Ayant le consentement du roi de Saxe pour la suppression du
grand-duché de Varsovie, le cabinet autrichien espérait trouver moins
de difficultés de la part de Napoléon, qui n'aurait plus l'embarras et
le désagrément d'abandonner un allié pour lequel il avait toujours
affiché la plus grande faveur. Alors, avec les territoires qui
s'étendent du Bug à la Warta, on avait de quoi reconstituer la Prusse,
on délivrait la Russie de ce grand-duché de Varsovie, qui était pour
elle un fantôme accusateur et menaçant; on lui donnait quelque chose
pour le duc d'Oldenbourg, et on reprenait pour soi, ce qui au milieu
de beaucoup de vues de bien public n'était pas indifférent à
l'Autriche, la portion de la Gallicie perdue après la bataille de
Wagram. C'était donc un point bien important à obtenir du roi de Saxe,
et on poursuivait cet objet auprès de lui avec secret, dextérité et
insistance. On voulait enfin que la Saxe n'employât ses forces qu'avec
celles de l'Autriche, en même temps, dans la même mesure. Ses forces
consistaient dans la belle cavalerie qui avait suivi la cour, dans les
dix mille hommes d'infanterie cantonnés à Torgau, dans la place de
Torgau elle-même, dans la forteresse de Koenigstein sur l'Elbe, et
enfin dans le contingent polonais du prince Poniatowski, qui s'était
retiré vers Cracovie à la suite du prince de Schwarzenberg. Cette
dernière partie des forces saxonnes était la plus intéressante aux
yeux de l'Autriche, non à cause de son importance militaire, mais à
cause de sa position toute spéciale. Il fallait empêcher en effet que
le corps polonais, à la réouverture prochaine des hostilités, ne se
mit en mouvement sur l'ordre qu'il recevrait de Napoléon, et n'attirât
ainsi les Russes vers la Bohême. Ajoutez qu'à la reprise des
hostilités ce n'était pas seulement aux Polonais que Napoléon devait
envoyer des ordres de mouvement, mais au corps autrichien lui-même.
Pour dénouer tant de complications, M. de Metternich, avec sa
fertilité d'esprit ordinaire, avait imaginé un premier moyen, adroit
mais dangereux s'il était divulgué, c'était de continuer par
convention écrite ce qu'on avait déjà fait par convention tacite,
c'est-à-dire de se retirer devant les Russes en feignant d'y être
contraint par des forces supérieures. En conséquence, employant à un
double usage M. de Lebzeltern, qui avait été envoyé à Kalisch pour y
offrir la médiation autrichienne, on était convenu des faits suivants
par une note, échangée entre les parties, qu'on s'était promis de
tenir à jamais secrète. Le général russe, baron de Sacken, dénoncerait
l'armistice par lequel les Russes avaient suspendu les hostilités avec
les Autrichiens à la fin de la dernière campagne, et feindrait de
déployer sur leur flanc une force considérable; ceux-ci, de leur côté,
feindraient de se retirer par nécessité, repasseraient la haute
Vistule, abandonneraient Cracovie, rentreraient en Gallicie, et
emmèneraient le corps polonais de Poniatowski avec eux, en l'obligeant
à subir cette prétendue nécessité. Une fois arrivés là, les Russes
s'arrêteraient et respecteraient les frontières autrichiennes. Mais
pour ne pas garder les Polonais si près du grand-duché de Varsovie, et
surtout pour ne pas les laisser séjourner au milieu de la Gallicie, à
laquelle ils pouvaient mettre le feu, le cabinet autrichien voulait
convenir avec le roi de Saxe, leur grand-duc, de les ramener à travers
les États autrichiens sur l'Elbe, où Napoléon ferait d'eux ce qu'il
lui plairait. On aurait ainsi résolu l'une des plus grosses
difficultés du moment.
Les Russes avaient accepté la secrète convention dont nous venons de
parler, et M. de Nesselrode, devenu, non pas encore en titre mais en
fait, le ministre dirigeant d'Alexandre, s'était hâté de la signer.
Restait à faire agréer ces divers arrangements au roi de Saxe.
[En marge: Le roi de Saxe adhère à tout ce que lui suggère l'Autriche,
mais oppose quelque résistance relativement au grand-duché de
Varsovie.]
Ce pauvre roi, horriblement tourmenté, ne sachant plus à qui se
donner, mais suivant volontiers l'Autriche, dont la position
ressemblait fort à la sienne, avait consenti à tout ce qu'on lui avait
proposé. Il avait stipulé à l'égard de sa cavalerie conduite à
Ratisbonne, de son infanterie enfermée dans Torgau, de la place de
Torgau et de celle de Koenigstein, qu'il ne serait usé de ces forces
et de ces places que d'accord avec l'Autriche, conjointement avec
elle, et conformément à son plan de médiation. À l'égard des troupes
polonaises, il avait consenti que, rentrées en Gallicie, on leur ôtât
momentanément leurs armes, sauf à les leur rendre ensuite, et qu'on
les conduisît à travers les États autrichiens, en leur fournissant
tout ce dont elles auraient besoin, à un point de la Bavière ou de la
Saxe qui serait ultérieurement désigné. Par malheur pour cette
combinaison, il se trouvait dans les troupes polonaises un bataillon
de voltigeurs français, et ce n'était pas une médiocre affaire de
désarmer des Français, surtout en prétendant rester les alliés de la
France.
Ce point obtenu, il fallait arracher au roi de Saxe l'abandon
définitif du duché de Varsovie, afin d'ôter à Napoléon, avons-nous
dit, un embarras et un argument, et l'Autriche voulait proposer à la
Saxe comme dédommagement de la Pologne la jolie principauté d'Erfurt,
jusqu'ici gardée en dépôt par la France, et un moment offerte en
dédommagement au duc d'Oldenbourg. Mais la Saxe, tout en cédant aux
vues de l'Autriche, s'était défendue quand on lui avait parlé du
sacrifice du grand-duché de Varsovie, car Erfurt, quoique une jolie
enclave de ses États, ne valait pas cette glorieuse couronne de
Pologne, qui un siècle auparavant brillait si bien au front des
princes de Saxe. Aussi le cabinet autrichien voulait-il amener le roi
de Saxe de Bavière en Bohême, pour mieux disposer de lui. Afin de l'y
attirer, il faisait valoir auprès de ce prince l'avantage d'être à
Prague dans un pays inviolable, et à quelques heures de Dresde, en
mesure par conséquent de parler chaque jour à ses sujets, et de
conserver leur affection.
[En marge: Menées de l'Autriche auprès de la Bavière.]
Les négociations entamées avec la Bavière étaient tout aussi
délicates, et présentaient même beaucoup plus de difficultés. Outre
qu'il fallait lui faire agréer un projet de médiation qui était tout à
fait en dehors de la politique de Napoléon (ce qui ne laissait pas
d'avoir ses dangers), il fallait la disposer à un sacrifice nullement
utile à la cause générale, mais très-utile à l'Autriche, c'était le
rétablissement de la frontière de l'Inn, entamée aux dépens de
l'Autriche et au profit de la Bavière par le traité de paix de 1809.
Ici il n'y avait que la menace à employer, et aucun dédommagement à
offrir, car il ne se trouvait autour de la Bavière que les territoires
de Baden, de Wurtemberg, de Saxe, qu'on n'aurait su comment démembrer
au profit d'un voisin. La tâche était difficile, et on courait la
chance que la Bavière mécontente ne révélât tout à Napoléon. Quant à
nos alliés de Bade, de Wurtemberg, l'Autriche n'avait pu les aborder
qu'avec beaucoup de ménagements, leur voisinage des bords du Rhin les
rendant tout à fait dépendants de la domination vigilante de Napoléon.
[En marge: Arrivée de M. de Narbonne à Vienne.]
[En marge: Opposition absolue entre les idées qu'il est chargé de
proposer, et les idées de l'Autriche.]
C'est au milieu de ce travail subtil et secret que M. de Narbonne
vint surprendre l'Autriche, et lui apporter des vues malheureusement
bien différentes des siennes. Au lieu du projet de reconstituer la
Prusse, et de rendre l'Allemagne indépendante, M. de Narbonne
apportait un bouleversement de l'Allemagne plus grand encore que celui
auquel on voulait remédier, c'est-à-dire la Prusse détruite
définitivement, la Saxe substituée à la Prusse, et l'Autriche payée il
est vrai par la Silésie, mais plus dépendante que jamais! Certes il
n'y avait pas avec de telles propositions grand moyen de s'entendre;
ajoutez que M. de Narbonne, récemment entré dans la faveur de
Napoléon, arrivait naturellement avec le désir de se distinguer, et
surtout avec la prétention de n'être pas comme son prédécesseur dupe
de M. de Metternich! Dispositions dangereuses, quoique fort
concevables, car ce qu'il y aurait eu de mieux, c'eût été de paraître
dupe sans l'être, et même de l'être réellement, plutôt que de forcer
l'Autriche à se prononcer, en lui montrant qu'on l'avait devinée.
[En marge: Brillant accueil fait à M. de Narbonne.]
[En marge: M. de Metternich s'efforce auprès de M. de Narbonne, comme
auprès de M. Otto, de savoir quelle paix la France serait disposée à
conclure.]