Les choses ayant été ainsi réglées dans un projet de sénatus-consulte,

Napoléon fit d'abord présenter ce projet au Conseil d'État avant de

l'envoyer au Sénat. Il en exposa lui-même les motifs de vive voix,

avec précision et autorité. Tout le monde se tut, et parut approuver

sans réserve. Néanmoins un membre demanda s'il ne conviendrait pas de

réparer une omission du futur sénatus-consulte, et de conférer la

régence à la mère de l'Empereur mineur, même lorsqu'elle ne serait pas

impératrice douairière. Le cas aurait pu se produire si Napoléon avait

pris pour héritier un fils de son frère Louis et de la reine Hortense.

Cette princesse, depuis que le roi Louis avait abdiqué la couronne de

Hollande, vivait en France séparée de son mari, et très-aimée de la

société parisienne. La réclamation, évidemment présentée dans son

intérêt, fut appuyée par un jeune conseiller d'État qui jouissait de

toute la faveur impériale, M. le comte Molé. Napoléon la repoussa

d'une manière dure et péremptoire, et il n'en fut plus question. En

sortant du conseil, il dit à Cambacérès: Eh bien, avez-vous vu

s'agiter les amis d'Hortense? que serait-ce si j'étais mort?...--Et il

laissa échapper un soupir à la pensée de tout ce qui pourrait arriver

s'il disparaissait de la scène du monde.

[En marge: L'Impératrice officiellement investie de la régence.]

Le sénatus-consulte fut adopté par le Sénat tel qu'il avait été

proposé. Par ses lettres patentes Napoléon conféra à la régente la

plénitude apparente de l'autorité souveraine, sauf l'interdiction de

présenter des lois au Corps législatif, et des sénatus-consultes au

Sénat, mais dans la pratique il restreignit l'usage de cette autorité

par des précautions bien calculées, et il établit que la régente ne

ferait rien sans la signature du prince Cambacérès. Il lui donna en

outre pour secrétaire de la régence, devant remplir auprès d'elle les

fonctions de ministre d'État, le sage duc de Cadore, M. de Champagny.

Il ne pouvait assurément l'entourer de meilleurs conseils.

[Date en marge: Avril 1813.]

[En marge: Napoléon l'initie lui-même aux affaires.]

Le 30 mars il investit l'Impératrice de sa nouvelle dignité. Environné

des grands dignitaires de l'Empire, il la reçut dans la salle du

trône, et il lui fit prêter serment de gérer en bonne mère, en fidèle

épouse, en bonne Française, les augustes fonctions qui lui étaient

attribuées. Cette formalité accomplie, il congédia l'assemblée, ne

retint que les ministres, et fit assister l'Impératrice à un conseil

où l'on traita des plus grandes affaires. Elle y parut attentive,

curieuse, et point dépourvue d'intelligence. Pendant les jours qui

suivirent, il continua de l'appeler à chaque conseil, discuta toutes

choses devant elle, et prit soin de l'initier lui-même au

gouvernement. Dans ce court apprentissage, il indiqua à ceux qui

devaient la diriger ce qu'il fallait lui montrer ou lui cacher.

Parcourant les rapports de police, il en écarta quelques-uns, et

dit à l'archichancelier Cambacérès: Il ne faut point salir l'esprit

d'une jeune femme de certains détails. Vous lirez ces rapports,

et vous ferez choix de ceux qui devront être communiqués à

l'Impératrice[14].--Puis il exclut encore, pour se le réserver, un

genre d'affaires, c'était la nomination des officiers supérieurs de

l'armée.--Ni vous ni l'Impératrice, dit-il à Cambacérès, ne connaissez

le personnel de l'armée. Le ministre de la guerre seul le connaît, et

je n'ai pas confiance en lui. Si je le laissais faire, il remplirait

l'armée de sujets sur le dévouement desquels je ne pourrais pas

compter, et je finirais par le destituer. Vous aurez donc soin de me

renvoyer à signer tous les brevets.--Le ministre Clarke, duc de

Feltre, laborieux, assidu à ses fonctions, affectant le dévouement,

mais commençant à douter de la perpétuité de la dynastie impériale,

cherchait volontiers auprès de tous les partis des appuis futurs. Il

était violemment brouillé avec le ministre de la police. Napoléon

n'était pas fâché de faire surveiller la fidélité un peu suspecte du

duc de Feltre par la haine du duc de Rovigo, dans la sincérité duquel

il avait toute confiance.

[Note 14: Voici une lettre intéressante au duc de Rovigo, qui révèle

ce genre de sollicitude.

«_Au ministre de la police._

»Erfurt, le 26 avril 1813.

»Mon intention n'est pas que vous remettiez directement à

l'Impératrice vos mémoires sur les affaires de police. Ce ne peut

avoir aucun avantage, et j'y vois des inconvénients. L'Impératrice est

trop jeune pour lui gâter l'esprit ou l'inquiéter par des détails de

police. Vous ne devez donc adresser qu'à l'archichancelier la copie

des rapports que vous me remettrez. L'archichancelier ne lui remettra

que ce qu'il est bon qu'elle sache, et en traitant ces sortes

d'affaires le plus légèrement possible.»]

[En marge: Nominations tendant à conquérir des amis à la dynastie

impériale.]

Au moment de partir pour l'armée, Napoléon, cherchant à concilier des

amis à son fils et à sa femme, aurait voulu faire une promotion

considérable de sénateurs, afin d'étayer par des intérêts satisfaits

le dévouement ébranlé d'un grand nombre de personnages. Mais cette

mesure présentait un danger que le pénétrant archichancelier lui

signala. Il ne restait que treize places vacantes au Sénat, et treize

dotations disponibles. Faire plus de nominations qu'il n'y avait de

vacances, c'était s'obliger ou à diviser davantage les ressources

existantes, ou à augmenter les revenus du Sénat. La situation des

finances ne permettant pas de recourir à ce dernier moyen, et ne

voulant pas user du premier, de peur de mécontenter le Sénat, Napoléon

ne nomma que treize nouveaux membres, qui n'ajoutèrent pas beaucoup,

comme on le verra plus tard, à la fidélité de ce corps. Il prodigua en

outre les décorations de l'ordre de la Réunion, et nomma duc le comte

Decrès, auquel il avait fait attendre ce titre fort injustement, car

ce n'était pas la faute de ce ministre si la marine n'avait pas eu de

grands succès pendant l'ère impériale. Il choisit pour ses aides de

camp le général Corbineau, qui avait miraculeusement trouvé le passage

de la Bérézina, et l'illustre Drouot, qui rendait de si grands

services dans l'artillerie de la garde, avec laquelle se gagnaient les

batailles. Il ne se borna pas à ménager des amis à sa femme et à son

fils, il chercha encore à leur épargner des embarras. Il avait rappelé

d'Espagne le maréchal Soult, et permis à M. Fouché de revenir de sa

sénatorerie. Il ne voulut pas laisser oisifs à Paris ces deux

personnages, surtout le second. Il emmena le maréchal Soult avec lui,

se proposant de lui donner un emploi dans sa garde, et il résolut,

dès qu'il serait rentré dans les pays allemands, de confier à M.

Fouché le gouvernement des provinces conquises.

[En marge: Napoléon consacre 70 millions à l'achat de bons de la

caisse d'amortissement pour les soutenir.]

Il venait de terminer, après trois ou quatre semaines, la session du

Corps législatif, et lui avait fait voter la loi de finances, ainsi

que la loi relative à la vente des biens communaux. En attendant que

les nouveaux bons de la caisse d'amortissement eussent obtenu la

confiance du public, il en avait acheté pour la liste civile et le

trésor extraordinaire pour environ 70 millions, ce qui était un grand

secours donné à M. Mollien, mais une notable diminution des ressources

métalliques renfermées aux Tuileries. Suivant sa coutume, il envoya

quelques millions à Mayence, dans une caisse inconnue de tous ses

ministres, pour qu'aucun d'eux ne comptât sur elle, et qu'il pût y

trouver les moyens de pourvoir extraordinairement à ce qui manquerait

à ses troupes.

[En marge: Mesures relatives à l'exécution du concordat de

Fontainebleau.]

[En marge: Publication de ce concordat.]

[En marge: Arrestation du cardinal di Pietro.]

Avant de partir, il prit encore quelques mesures relativement au

concordat de Fontainebleau. Le Pape, sans nier l'authenticité de ce

concordat, ni la réalité de la signature par lui donnée, avait adopté

le parti de ne pas exécuter le nouveau traité, en gardant du reste le

plus complet silence sur ses intentions. Il ne parlait pas de sa

translation à Avignon, pour laquelle d'ailleurs rien n'était encore

prêt; il n'exerçait aucune des fonctions du pontificat; il n'avait pas

fait choix d'un ministre pour communiquer avec le gouvernement

français, n'avait pas davantage informé les diverses cours catholiques

qu'on pouvait lui envoyer à Avignon des représentants accrédités.

Quant aux fameuses bulles destinées à instituer les évêques nommés

par Napoléon, tant de fois annoncées et depuis si longtemps attendues,

il n'en disait rien, de manière que le gouvernement de l'Église

restait toujours suspendu. Sur ces divers objets, Pie VII, revenant à

un système de finesse qui n'était pas à lui, mais à ses conseillers,

était loin de déclarer qu'il voulait renoncer au concordat de

Fontainebleau et rétracter sa signature, mais il semblait indiquer que

dans l'état des choses l'exécution de ce traité n'avait rien de

pressant, et affectait de sommeiller plus que de coutume dans sa

paisible retraite. Seulement les personnages actifs du parti de

l'Église faisaient à Fontainebleau de fréquents voyages. Le bouillant

Napoléon faillit s'emporter, et gâter par un éclat l'habileté de son

rapprochement avec le Saint-Père. Mais mieux conseillé il se borna à

profiter de ses avantages. Le Pape ayant signé le concordat

publiquement, librement, Napoléon n'avait aucune raison de le tenir

secret. À la vérité, il avait promis de ne le rendre public qu'après

la communication qui devait en être faite aux cardinaux; mais la

mauvaise foi dont on usait envers lui, le retard qu'on mettait à faire

cette communication aux cardinaux, qui étaient tous réunis à Paris,

les dénégations de beaucoup de gens d'église, assurant, les uns que le

concordat n'existait pas, les autres qu'il avait été extorqué par la

violence, donnaient enfin à Napoléon le droit de le publier. En

conséquence il le fit insérer au Bulletin des lois, comme loi de

l'État, devant recevoir son exécution à partir de cette insertion. Il

prit ensuite ses mesures pour que l'institution des nouveaux prélats,

signifiée officiellement au Pape, pût avoir lieu par le

métropolitain, si le Pape ne l'accordait pas lui-même dans les six

mois. En outre il restreignit le nombre des visiteurs à Fontainebleau,

et désigna ceux qui pourraient être admis auprès du Pape. Enfin il

ordonna, mais sans bruit, l'arrestation et la translation à quarante

lieues de Paris du cardinal di Pietro, comme s'étant signalé par ses

mauvais conseils en cette dernière circonstance. Il ne laissa point

ignorer autour du Pape le motif de cette nouvelle rigueur. Au surplus

il ne l'étendit à aucun autre des conseillers de Pie VII. C'était un

avertissement qu'il voulait donner, mais point encore un éclat qu'il

voulait faire.

[En marge: Arrivée du prince de Schwarzenberg au moment où Napoléon

allait quitter Paris.]

[En marge: Attitude embarrassée du prince de Schwarzenberg.]

[En marge: Ce prince n'ose pas dire à Napoléon les vérités qu'il est

chargé de lui exposer.]

Peu de jours avant son départ pour Mayence, survint le prince de

Schwarzenberg, qui était annoncé comme le confident des plus secrètes

résolutions du cabinet autrichien. Napoléon avait déjà réexpédié à

Vienne M. de Bubna, dont il avait goûté l'esprit, caressé

l'amour-propre, et encouragé autant que possible les bonnes

dispositions pour la France. Il s'était fort appliqué à lui inculquer

l'idée, qui en ce moment pouvait difficilement entrer dans une tête

allemande, que l'Autriche devait chercher à refaire avec la France sa

fortune délabrée. Il tenta la même chose auprès du prince de

Schwarzenberg. Ce prince, qui ne haïssait point Napoléon, et avait

lieu au contraire d'en être personnellement satisfait, commençait à se

trouver fort embarrassé, car il ne voulait pas lui déplaire, et il

tenait aussi à ménager les passions de son pays, bien qu'il fût loin

de les partager entièrement. M. de Metternich l'avait envoyé pour

questionner beaucoup plus que pour parler; il l'avait chargé surtout

de savoir quelle paix Napoléon serait disposé à conclure, et de lui

insinuer que l'Autriche ne tirerait l'épée que pour la paix, et pour

une paix tout allemande. Dire cela à l'impétueux Napoléon, rayonnant

de confiance et d'ardeur, n'était chose ni aisée ni agréable. Aussi le

prince de Schwarzenberg n'avait-il accepté cette mission qu'à regret,

et ne la remplissait-il qu'avec une sorte de mauvaise grâce. Il

n'articula rien de clair ni de satisfaisant, parla seulement de la

nécessité de la paix, du déchaînement des esprits en Allemagne, et

n'osa exprimer qu'une très-petite partie de ce qu'il était chargé de

dire. Napoléon du reste ne lui laissa ni le temps ni l'occasion de

s'expliquer, chercha en le caressant beaucoup à l'entraîner dans ses

projets, lui montra une confiance calculée, et prenant ses états de

troupes qu'il avait toujours sur sa table à travail, s'efforça de lui

persuader qu'il avait en France, en Allemagne, en Italie, en Espagne,

onze ou douze cent mille hommes sous les armes, valant bien en qualité

les jeunes Allemands qu'on devait lui opposer, ayant de bien autres

officiers, et surtout un bien autre général. Il affirma qu'il allait

écraser les Russes et les Prussiens, et les jeter au delà de la

Vistule. Il tâcha ensuite de persuader au prince que c'était le cas

pour l'Autriche de rendre la paix certaine et immédiate en se

prononçant en faveur de la France, et de la rendre en outre la plus

avantageuse qu'elle eût jamais conclue, en acceptant la Silésie, un

million de Polonais, et l'Illyrie, toutes choses qu'il était prêt à

lui donner. Le prince de Schwarzenberg, quoique doué d'une raison

assez ferme, fut touché des calculs de Napoléon, essaya toutefois de

lui dire qu'il aurait à combattre dans la prochaine campagne des

troupes animées d'un violent fanatisme, que ce ne serait pas l'affaire

d'une ou deux batailles, qu'il serait donc sage à lui de songer à

négocier, que l'Autriche était toute prête à l'y aider, mais qu'elle

ne pouvait cependant pas se battre contre l'Europe pour un arrangement

qui ne serait en rien conforme aux voeux et aux intérêts de

l'Allemagne. Mais Napoléon était beaucoup trop ardent pour qu'on pût

avec de froides raisons l'arrêter dans ses élans. Le prince de

Schwarzenberg vit bien qu'il voulait se battre à outrance, que rien ne

l'en empêcherait, que probablement il aurait des succès, et pensa

qu'il fallait attendre ces succès, et en connaître l'importance, avant

de rien augurer et de rien résoudre. En conséquence il proféra

quelques mots sans force et sans suite, puis se tut, n'osant pas même

dire à Napoléon, sur un point très-important, la vérité qu'il savait,

et qu'il eût été de sa loyauté de lui faire connaître. Ce point était

relatif au corps auxiliaire autrichien. L'Autriche affectant de rester

fidèle au traité d'alliance du 14 mars 1812, le corps auxiliaire

autrichien devait toujours être à la disposition de Napoléon, et de

plus son entrée en action était fort désirable en ce moment. Napoléon

dit donc au prince de Schwarzenberg qu'il allait expédier à ce corps

des ordres pour qu'il s'avançât avec le prince Poniatowski vers la

haute Silésie, et qu'il espérait que ces ordres seraient exécutés. Le

prince de Schwarzenberg qui savait bien que son gouvernement ne

voulait plus tirer un coup de fusil, craignit de l'avouer à Napoléon,

et eut la faiblesse de lui répondre que le corps autrichien obéirait.

[En marge: Départ de Napoléon pour l'armée.]

Après avoir vainement tenté de convertir le prince de Schwarzenberg,

Napoléon adressa à ses alliés le grand-duc de Bade, le prince primat,

le duc de Wurzbourg, les rois de Wurtemberg, de Bavière et de Saxe, la

recommandation de préparer leur contingent, et surtout de lui expédier

ce qu'ils auraient de cavalerie organisée. Il insista particulièrement

auprès du roi de Saxe, retiré à Ratisbonne, lequel avait avec lui les

2,400 beaux cavaliers dont nous avons parlé, et sur lesquels Napoléon

comptait pour les adjoindre au corps du maréchal Ney. Il fit cette

demande comme on donne un ordre absolu. Toutes ces dispositions

terminées, et après avoir reçu les derniers embrassements de

l'Impératrice, émue, désolée de cette séparation, il partit le 15

avril, aussi ardent, aussi confiant qu'au début de ses plus belles

campagnes! Heureuse et fatale confiance qui devait produire de grandes

choses, mais, par son excès même, amener de nouveaux et irréparables

désastres!

FIN DU LIVRE QUARANTE-SEPTIÈME.

LIVRE QUARANTE-HUITIÈME.

LUTZEN ET BAUTZEN.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 15 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 28 / 45 段