À Mayence, indépendamment de la garde et des deux corps du Rhin qui

venaient de s'y organiser, et qui étaient déjà répandus entre

Francfort, Wurzbourg et Fulde, Napoléon projetait une nouvelle

création avec le restant des cadres rappelés d'Espagne. L'ordre formel

avait été expédié au delà des Pyrénées de ne laisser que les cadres

nécessaires pour le nombre d'hommes existant, ce qui enlevait à

l'Espagne quelques soldats d'élite, mais peu de force numérique. Ces

cadres arrivaient successivement en poste, et Napoléon avait ordonné

de les remplir avec les 80 mille hommes des six anciennes classes dont

il venait tout récemment de décréter la levée. Les cadres tirés

d'Espagne étaient, comme nous l'avons dit, les meilleurs. Ils avaient

fait de toutes les guerres celle qui forme le plus l'officier, la

guerre de surprise, car il faut presque qu'il y soit général. Ils

étaient rompus à la fatigue, n'avaient pas depuis longtemps servi sous

Napoléon, ambitionnaient l'honneur de se trouver sous ses ordres

directs, et arrivaient pleins de zèle, tandis qu'au contraire les

cadres revenant de Russie, quoique ne laissant rien à désirer sous le

rapport des qualités militaires, étaient exténués, et animés d'un

ressentiment qui éclatait en propos dangereux[11]. Il fallait à ces

derniers du repos, des indemnités pour ce qu'ils avaient perdu, et un

bon recrutement, avant qu'on pût les mettre en ligne. Quant aux cadres

d'Espagne, il n'y avait pas grande peine à prendre, et le jour de leur

arrivée à Mayence, ils entraient en fonctions, et servaient avec

ardeur. Napoléon préparait avec ces cadres une armée de réserve sur le

Rhin, comme il venait d'en créer une sur l'Elbe avec les anciens

corps.

[Note 11: La correspondance du prince Eugène, du duc de Valmy, du

général Lauriston, du maréchal Marmont, et celle des ministres

français à l'étranger, constatent le fait d'une manière certaine.]

[En marge: Armée de réserve en Italie.]

Enfin il avait résolu de préparer également une armée de réserve pour

l'Italie. On a vu que le général Bertrand s'y était rendu afin

d'organiser un corps de 40 à 50 mille hommes avec les nombreux

éléments militaires que la France avait accumulés au delà des Alpes

depuis 1796, et que les cadres du corps du prince Eugène, détruits en

Russie, étaient venus se réorganiser à mi-chemin, c'est-à-dire à

Augsbourg. Le général Bertrand avait accompli sa tâche, et était en

marche avec environ 45 mille hommes. Il avait cheminé heureusement,

sauf qu'un régiment italien ayant rencontré un détachement de même

nation qui revenait de Russie, après avoir entendu ses récits, avait

déserté presque en entier. À part cet incident, le général Bertrand

arrivait en bon ordre, et avec des troupes animées des meilleures

dispositions. Napoléon trouvant Augsbourg trop éloigné d'Italie pour y

réorganiser l'ancien corps du prince Eugène, changea de résolution,

dirigea définitivement sur Vérone les cadres revenant de Russie, et

destina au général Bertrand, qui devait les recueillir en passant, les

trois mille recrues déjà réunies à Augsbourg. Quant aux cadres

renvoyés à Vérone, ils pouvaient fournir vingt-quatre bataillons, qui

allaient se réorganiser pendant le printemps et l'été. Les dépôts de

l'Italie étant remplis de conscrits provençaux, languedociens,

savoyards, piémontais, corses, tous excellents, et rendus au dépôt

depuis un an, même deux, on était assuré de leur recrutement. Sur

quarante-huit bataillons dont se composait l'armée proprement

italienne, il y en avait sept ou huit en Espagne, et une vingtaine en

Allemagne. Il en restait vingt à peu près en Italie, déjà recrutés sur

les lieux mêmes, lesquels devaient, avec les vingt-quatre cadres

français revenus de Russie, présenter un total de quarante-huit

bataillons. On avait moyen de les porter à soixante, en y ajoutant

encore quelques cadres français rappelés d'Espagne, qui étaient en

route vers le Piémont où ils avaient leurs dépôts. Il y avait là de

quoi fournir le fond d'une seconde armée d'Italie. En y joignant

l'armée napolitaine que Murat organisait avec soin, et avec laquelle

il se consolait des chagrins que lui causait la sévérité de Napoléon,

on pouvait réunir 80 mille hommes en Italie, pour le cas où l'Autriche

deviendrait inquiétante.

[En marge: Nouvelles difficultés apportées la réorganisation de la

cavalerie.]

Napoléon avait donc, soit en Allemagne, soit en Italie, outre les

armées qui allaient entrer en ligne, d'autres armées prêtes à servir

de réserve, et à réparer les pertes de la guerre. Elles étaient

composées, il est vrai, de troupes bien jeunes, mais enfermées dans

des cadres admirables, et les cadres, comme chacun le sait, sont le

nerf des armées. D'ailleurs les troupes allemandes qu'on allait nous

opposer n'étaient pas moins jeunes, et si elles avaient l'enthousiasme

patriotique, nous avions le sentiment de l'honneur militaire exalté au

plus haut point, Napoléon à notre tête, et notre fortune à conserver.

Les avantages étaient donc fort balancés. La cavalerie seule, comme

nous l'avons dit, nous manquait encore. Le général Bourcier en basse

Allemagne avait vu ses cantonnements bouleversés et le champ de ses

remontes extrêmement restreint par l'insurrection des provinces

anséatiques, toutes ses confections de harnachement interrompues par

la mauvaise volonté des ouvriers allemands, et les crédits dont il

était muni presque annulés dans ses mains par l'impossibilité de se

procurer du numéraire même avec le papier des meilleurs négociants. Au

lieu de trente mille chevaux de selle ou de trait qu'il avait espérés

d'abord, à peine était-il en mesure d'en réunir la moitié. Il avait

toutefois de quoi remonter 12 mille cavaliers, dont 6 mille étaient

déjà à cheval, remis de leurs fatigues, et prêts à figurer dans les

corps des généraux Latour-Maubourg et Sébastiani. Les dépôts du Rhin

pouvaient fournir un nombre à peu près égal de cavaliers montés, qui

allaient, sous le duc de Plaisance, rejoindre l'armée, et être bientôt

suivis d'un semblable contingent. Enfin les cadres de la cavalerie

d'Espagne arrivaient et devaient procurer de nouveaux moyens. On

comptait toujours sur cinquante mille cavaliers pour le milieu de

l'année. Mais il était possible qu'on en eût tout au plus dix mille à

l'ouverture de la campagne. Napoléon s'inquiétait fort peu de cette

circonstance. Nous livrerons, disait-il, des batailles d'Égypte, et

nous les gagnerons, comme celle des Pyramides, avec des carrés.--Aussi

avait-il tracé lui-même le plan d'éducation de sa jeune infanterie, et

prescrit la formation en carré comme celle qu'on devait lui faire

exécuter le plus souvent[12]. Sauf le retard de la cavalerie, tout

avait donc marché avec une merveilleuse rapidité, puisqu'il y avait

trois mois au plus qu'il travaillait, et qu'il pouvait déjà fondre

avec 300 mille fantassins et 800 bouches à feu, sur ses ennemis

imprudemment avancés jusqu'à la Saale.

[Note 12: Il existe sur ce sujet, et dictées par Napoléon, les lettres

les plus curieuses et les plus détaillées. Il veut qu'on enseigne deux

choses et toujours les mêmes aux conscrits: la formation en carré, et

puis le déploiement en ligne de bataille, ou le reploiement en

colonnes d'attaque sous la protection du feu de la division du centre.

Ces manoeuvres devaient s'exécuter en route, de manière à utiliser le

temps des marches.]

[En marge: Dispositions relatives à l'Espagne.]

[En marge: Napoléon, secrètement résolu à en faire l'abandon, est

néanmoins obligé d'y rester jusqu'à la paix, et par conséquent de s'y

défendre à outrance.]

On vient de voir que l'Espagne avait été pour lui une pépinière

d'officiers et de sous-officiers de la première qualité. C'était bien

le moins, après s'être épuisé pour soutenir cette déplorable guerre,

qu'il en tirât cette ressource. Toutefois il n'avait pas voulu trop

affaiblir ses armées de la Péninsule, et voici son motif. Au fond du

coeur, il avait renoncé à l'Espagne sans le dire, se réservant cette

concession, la seule à laquelle il fût résigné, pour décider au

dernier moment l'Angleterre à traiter. Désarmer le continent par ses

victoires, et lui faire subir les arrangements territoriaux qu'il

voudrait, désarmer l'Angleterre par un sacrifice en Espagne, telle

était en résumé toute sa politique, et elle eût été bonne si les

arrangements territoriaux qu'il prétendait imposer au continent

avaient été plus acceptables. Dans cette disposition d'esprit, évacuer

l'Espagne pour la rendre à Ferdinand, et retirer les 300 mille hommes

qu'il y avait encore, et dans lesquels il aurait pu trouver tout de

suite 200 mille soldats admirables, eût été le parti le plus sage,

s'il avait été libre de ses déterminations. Mais en agissant de la

sorte, il aurait eu bientôt à combattre dans le midi de la France les

Anglais qu'il n'aurait plus eu à combattre en Espagne, ce qui était

infiniment plus dangereux, et il se serait démuni d'un gage qui était

son principal moyen de négociation dans le futur congrès européen. La

punition d'être entré en Espagne était donc l'obligation d'y rester,

même quand il ne le désirait plus. Il fallait par conséquent qu'il la

défendît à outrance, comme s'il eût voulu la garder, c'est-à-dire

autant qu'en 1809 et en 1810.

[En marge: Napoléon approuve la nouvelle position assignée aux armées

de la Péninsule.]

[En marge: Toutefois il veut qu'on les concentre davantage vers le

nord.]

Au surplus il approuvait la situation nouvelle qu'on y avait prise,

tout en blâmant amèrement les fautes par lesquelles on y avait été

amené. Il approuvait qu'on ne retînt que Valence, la Catalogne,

l'Aragon, les Castilles, ce qui était une moitié et la plus importante

de la Péninsule; mais il voulait qu'on les gardât de manière à rejeter

au loin les Anglais, s'ils faisaient une tentative nouvelle sur

Valladolid et Burgos, et qu'on leur donnât même assez d'occupation

pour les empêcher d'entreprendre des expéditions maritimes sur les

côtes de France. Le maréchal Suchet, qui n'avait point été affaibli,

lui semblait suffisant pour défendre l'Èbre et la côte de la

Méditerranée depuis Barcelone jusqu'à Valence. Les armées

d'Andalousie, du centre et de Portugal, réunies comme elles l'avaient

été dans la dernière campagne, lui semblaient suffisantes pour

défendre les Castilles contre lord Wellington. Seulement il mettait

beaucoup de prix à rapprocher davantage encore ces trois armées, et il

ordonna de leur faire repasser le Guadarrama, de n'avoir sur le Tage

que de la cavalerie, de ne conserver à Madrid qu'une division

d'avant-garde, qu'on y laisserait pour l'effet moral, et d'établir la

cour à Valladolid. Il voulait que les trois armées fussent réunies en

avant de Valladolid, de manière à pouvoir en un clin d'oeil se

concentrer, et marcher sur l'armée anglaise. Il enjoignit même de

préparer un parc de siège, qui pût faire craindre à lord Wellington

une entreprise sur Ciudad-Rodrigo, toujours dans le but de le fixer

dans la Péninsule. Il ne prescrivit qu'une mesure qui parût en

contradiction avec ces sages dispositions, c'était de prendre au

besoin une partie de ces trois armées pour détruire à tout prix les

bandes qui désolaient le nord de l'Espagne, et qui interceptaient les

communications avec la France, dans la Navarre, le Guipuscoa, la

Biscaye, l'Alava. Il considérait cette interruption de communications

comme un trouble fâcheux, et comme un inconvénient politique des plus

graves. Se proposant effectivement de faire bientôt de l'Espagne un

objet de négociation et d'échange, il voulait pouvoir dire qu'il en

possédait la meilleure moitié d'une manière incontestée, partir de là

pour s'attribuer la Catalogne, l'Aragon, la Navarre, les provinces

basques, ce qu'on appelait en un mot les bords de l'Èbre, et restituer

le reste à Ferdinand. C'est l'arrangement qu'il avait songé à imposer

à Joseph, et qu'il était prêt à conclure avec Ferdinand et les

Anglais; mais il gardait son secret, afin de ne le dire que le plus

tard et le plus efficacement possible[13].

[Note 13: Ce secret est resté un mystère; mais la lecture attentive

des papiers de Napoléon, de ses correspondances, de ses notes, de ses

ordres administratifs et militaires, ne nous a laissé aucun doute à

cet égard, et c'est pour cela que nous n'hésitons pas à présenter

comme une certitude historique le fait que nous venons de rapporter.]

[En marge: Rôle nouveau, et peut-être trop étendu, assigné au général

Clausel.]

[En marge: Rappel du maréchal Soult.]

Dans cette intention, et pour avoir des communications sûres, il avait

confié l'armée du nord au général Clausel, dont le mérite nouveau et

subitement révélé l'avait frappé quoique de loin, et il lui avait

donné la faculté d'attirer à lui une partie des trois armées

concentrées en Castille, afin qu'il eût le temps de détruire les

bandes avant l'époque où les Anglais avaient l'habitude d'entrer en

campagne. C'était une détermination importante, et qui pouvait avoir,

comme on le verra plus tard, de graves conséquences. Sauf cette

détermination qui était fautive, à en juger par le résultat, ses

dispositions étaient excellentes. Il n'avait enlevé qu'une trentaine

de mille hommes à l'Espagne en lui prenant des cadres, et sur 280

mille hommes d'effectif, il lui laissait 200 mille combattants, les

meilleurs que la France possédât à cette époque. Il avait rappelé le

maréchal Soult, désormais incompatible avec la cour de Madrid, et

avait donné à Joseph, outre le maréchal Jourdan pour le conseiller,

les généraux Reille, d'Erlon, Gazan, pour commander sous lui les

trois armées du centre, d'Andalousie et de Portugal.

[En marge: Prêt à quitter la France, Napoléon veut confier la régence

à Marie-Louise.]

Rassuré ainsi sur l'Espagne, satisfait des progrès de ses armements du

côté de l'Allemagne, Napoléon s'apprêtait à partir, aussi confiant

qu'à aucune époque dans le résultat de ses vastes combinaisons. Mais

il voulait auparavant organiser son gouvernement de manière à parer à

un accident, ou réel, ou seulement supposé, comme celui dont le

général Malet s'était servi pour mettre en prison jusqu'à des

ministres.

[En marge: Motifs qu'il a pour conférer la régence à l'Impératrice.]

Nous avons déjà dit que, songeant à faire couronner le Roi de Rome cet

hiver même, et à investir Marie-Louise de la régence, il avait

entretenu de cet objet l'archichancelier Cambacérès, le seul homme

dans lequel il eût pour la politique intérieure une entière confiance.

Couronner le Roi de Rome dans un moment où les esprits étaient

profondément attristés, attirer à Paris les personnages les plus

influents des départements dans un moment où l'on avait besoin d'eux

pour les manifestations patriotiques qu'on cherchait à provoquer,

n'avait pas semblé une chose convenable après un peu de réflexion.

Restait la régence, dont il était facile sans y mettre beaucoup

d'apparat d'investir Marie-Louise, afin que, dans le cas où un boulet

emporterait Napoléon, on put rallier les esprits autour d'un

gouvernement tout constitué, et déjà même en fonction. Or Napoléon qui

avait fait la campagne de 1812 en empereur, voulait, comme nous

l'avons dit, faire en général, même en soldat, celle de 1813. Il en

sentait le besoin, et il lui plaisait d'ailleurs de redevenir

simplement homme de guerre, car la guerre était son art de

prédilection, et une fois rassuré sur le sort de sa femme et de son

fils qu'il aimait véritablement, il se sentait presque heureux de

retourner sans réserve, et pour ainsi dire sans souci, au métier de sa

jeunesse, au métier qui avait fait ses délices et sa gloire. Il

résolut donc de donner la régence à Marie-Louise, et de la lui

conférer avant son départ. Cette disposition avait aussi un avantage

de quelque valeur, c'était de flatter l'empereur François, qui était

fort attaché à sa fille, quoiqu'il le fût davantage à sa maison. Il

était à présumer en effet que si Napoléon succombait sur un champ de

bataille, et que Marie-Louise restât souveraine de France, celle-ci

aurait son père pour ami. Il est même probable que si ce cas s'était

réalisé, la France n'étant pas affaiblie comme elle le fut en 1814, on

se serait contenté de lui arracher certains sacrifices, en lui

laissant les Alpes et le Rhin pour frontière.

On comprend bien que ce n'était pas à Marie-Louise, bonne et assez

sensée, mais profondément ignorante des affaires d'État, que Napoléon

songeait à confier le gouvernement de son vaste empire, mais à un

homme dont le bon sens était sans égal, l'expérience consommée, et le

caractère un peu moins faible qu'on ne le supposait généralement. On

devine que nous parlons de l'archichancelier Cambacérès. Napoléon

voulait qu'il fût à côté de Marie-Louise, et que sous le nom de cette

princesse il gouvernât toutes choses. Napoléon serait même mort sans

inquiétude, si, la guerre terminée, il avait été certain de laisser

pendant dix ans encore la minorité de son fils et l'ignorance de sa

femme sous la direction de ce personnage, chez lequel la finesse, le

tact, la modération, le savoir, se réunissaient pour composer un homme

d'État supérieur, non pas un homme d'État ferme, hardi, parlant haut,

comme on en voit dans les pays libres, mais un maître habile dans

l'art des ménagements, comme il en faut dans un pays tel que la

France, qui même lorsqu'elle n'est pas libre, ne peut être gouvernée

qu'avec infiniment de précautions. Pour une pareille tâche Napoléon

craignait ses frères, et se défiait de leurs prétentions, de leur

humeur inquiète, surtout pendant une minorité.

[En marge: Défiance de Napoléon à l'égard de ses frères.]

[En marge: Il veut sous le nom de l'Impératrice confier en réalité le

pouvoir à l'archichancelier Cambacérès.]

[En marge: Effroi du prince Cambacérès, et sa répugnance à se charger

du fardeau que Napoléon lui destine.]

L'âge, un commencement d'infortune, un long maniement des hommes,

l'abaissement des caractères sous le pouvoir absolu, les lectures

historiques qui avaient rempli sa jeunesse et qui lui revenaient en

mémoire dans son âge mûr, avaient singulièrement ajouté à sa défiance

naturelle. Lui, si confiant pour les choses qu'il dirigeait en

personne, n'entrevoyait après sa mort que sinistres aspects, surtout

pour son fils et pour sa femme. Plein d'humeur contre ses frères et

beau-frère qui le contrariaient, et qu'il maltraitait fort, il était

convaincu qu'ils se disputeraient le pouvoir s'il laissait un fils

enfant, et qu'ils en troubleraient la minorité. Il s'entretint

longuement de ces inquiétudes avec le prince Cambacérès, et se montra

résolu à employer les précautions même les plus offensantes à l'égard

de ses frères. Les constitutions impériales refusaient la régence aux

femmes, pour la donner aux oncles de l'Empereur mineur. Napoléon dit

hardiment au prince Cambacérès qu'il ne voulait pas que ses frères

fussent investis de la régence, et qu'il entendait la conférer à

Marie-Louise, pour que lui, Cambacérès, l'exerçât en réalité sous le

nom de l'Impératrice. Sa mort au feu lui semblait fort possible,

l'effrayait peu pour lui-même, et pouvait même à ses yeux n'être pas

la pire des fins. Il voulait donc laisser un gouvernement tout

constitué, et en pleine activité, avant de partir pour l'Allemagne.

Ces vues, quoique si flatteuses, remplirent d'effroi le vieux

Cambacérès. La prudence avait toujours chez lui comprimé l'ambition,

et, l'âge aidant, il était moins ambitieux qu'il n'avait jamais été.

Quelques jouissances sensuelles, peu dignes de sa gravité, avaient

distrait pendant un temps son âme appesantie: aujourd'hui, qui

l'aurait cru? cet esprit si peu dominé par l'imagination tournait à

l'extrême dévotion, et bien loin d'aspirer à gouverner un immense

empire en l'absence ou à la mort du géant qui l'avait élevé, il

songeait à s'enfoncer dans la retraite et la piété. Il fut épouvanté

du rôle qui lui était réservé, et plaida auprès de Napoléon la cause

de ses frères. D'abord, avait-il dit, il aurait fallu les écarter

par une disposition constitutionnelle, et l'histoire n'apprenait

que trop que les dispositions des souverains défunts, établies

constitutionnellement ou non, ne prévalaient guère contre les passions

que leur mort déchaînait presque toujours. De plus, Joseph était bon,

attaché au fond à Napoléon, n'avait pas d'enfant mâle, et songeait

probablement à unir l'une de ses filles au Roi de Rome. C'étaient des

raisons de ne pas le craindre, et même de se fier à lui. Jérôme était

tout à fait dévoué à son frère, et d'ailleurs point en mesure, par son

âge, de disputer la régence. Louis avait disparu de la scène. Murat,

si ce n'est comme militaire, n'avait aucune importance. Il n'y avait

donc pas à s'inquiéter d'eux, et il fallait laisser la régence à

Joseph, dans les mains de qui elle serait peu contestée.--Toutes ces

raisons ne touchèrent point Napoléon, et il parut décidé à écarter ses

frères. Il ne voulait que sa femme conduite par un habile homme.

L'archichancelier parla ensuite à Napoléon du prince Eugène, qui

jamais ne lui avait donné de mécontentement, sauf par un peu de

nonchalance, et qui du reste s'était acquis beaucoup d'honneur dans la

dernière campagne. Au nom du prince Eugène, Napoléon, ordinairement si

affectueux quand il s'agissait de ce prince, s'arrêta tout à coup avec

l'apparence d'une réflexion inquiète et ombrageuse.--Eugène, dit-il,

est un excellent homme. Mais il est bien jeune! il faut se garder

d'allumer une ambition excessive dans ce coeur si peu fait encore aux

passions du monde ... Qui sait ce que le temps pourrait amener!...--

[En marge: Résolutions que le prince Cambacérès fait adopter à

Napoléon relativement à la régence.]

[En marge: Conseil de régence.]

Tous les princes impériaux ayant été ainsi écartés, et Napoléon

revenant sans cesse à son idée, il fallut chercher pour le satisfaire

les formes les moins blessantes. Personne, pour trouver des formes,

n'était plus habile que l'archichancelier Cambacérès. Il y avait, pour

exclure la plupart des princes de la famille impériale, soit de la

régence, soit même du conseil de régence, une raison des plus

naturelles, et des moins sujettes à contestation, c'était la

possession d'un trône étranger. Les princes en effet qui régnaient

hors de l'Empire, pouvaient avoir des intérêts tellement contraires à

ceux de la France, que leur exclusion du gouvernement, en cas de

minorité, allait de soi, et ne pouvait paraître ni une de ces

précautions de défiance, ni une de ces rigueurs excessives, qu'un

règne efface immédiatement en succédant à un autre. Il fut donc

convenu que, par un article du sénatus-consulte projeté, on exclurait

de la régence les princes assis sur des trônes étrangers, à moins

qu'ils n'abdiquassent, ce qui était peu vraisemblable, pour venir

exercer en France leurs droits de princes et de grands dignitaires de

l'Empire. Une autre disposition tout aussi naturelle, c'était la

préférence accordée à la mère pour gouverner l'État pendant la

minorité de son fils. La nature était ici une raison parlant à tous

les coeurs. De plus la politique extérieure venait ajouter une autre

raison en faveur de Marie-Louise, c'était l'avantage de conférer le

pouvoir à une fille des Césars, aimée de l'empereur son père, et ayant

ainsi des titres sacrés à la protection de la principale des cours

européennes. Les frères de Napoléon exclus sans injustice et sans

offense, l'Impératrice constituée régente de la manière la mieux

motivée, il fallait lui composer un conseil de régence, et régler les

attributions de ce conseil. Napoléon décida qu'il serait composé des

princes du sang, oncles de l'Empereur, des princes grands dignitaires

(toujours à la condition qu'ils ne régneraient pas au dehors), et dans

l'ordre suivant: l'archichancelier, l'archichancelier d'État, le grand

électeur, le connétable, l'architrésorier, le grand amiral. Cet ordre

attribuait la première place au prince Cambacérès, et lui assurait la

principale influence sur les affaires. Napoléon se chargeait

d'ailleurs de la lui assurer plus complètement par ses instructions

secrètes à l'Impératrice. Le conseil devait être consulté sur toutes

les grandes affaires d'État, mais il n'avait que voix consultative.

[En marge: Présentation au Conseil d'État et au Sénat du

sénatus-consulte relatif à la régence.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 15 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 27 / 45 段