venaient de s'y organiser, et qui étaient déjà répandus entre
Francfort, Wurzbourg et Fulde, Napoléon projetait une nouvelle
création avec le restant des cadres rappelés d'Espagne. L'ordre formel
avait été expédié au delà des Pyrénées de ne laisser que les cadres
nécessaires pour le nombre d'hommes existant, ce qui enlevait à
l'Espagne quelques soldats d'élite, mais peu de force numérique. Ces
cadres arrivaient successivement en poste, et Napoléon avait ordonné
de les remplir avec les 80 mille hommes des six anciennes classes dont
il venait tout récemment de décréter la levée. Les cadres tirés
d'Espagne étaient, comme nous l'avons dit, les meilleurs. Ils avaient
fait de toutes les guerres celle qui forme le plus l'officier, la
guerre de surprise, car il faut presque qu'il y soit général. Ils
étaient rompus à la fatigue, n'avaient pas depuis longtemps servi sous
Napoléon, ambitionnaient l'honneur de se trouver sous ses ordres
directs, et arrivaient pleins de zèle, tandis qu'au contraire les
cadres revenant de Russie, quoique ne laissant rien à désirer sous le
rapport des qualités militaires, étaient exténués, et animés d'un
ressentiment qui éclatait en propos dangereux[11]. Il fallait à ces
derniers du repos, des indemnités pour ce qu'ils avaient perdu, et un
bon recrutement, avant qu'on pût les mettre en ligne. Quant aux cadres
d'Espagne, il n'y avait pas grande peine à prendre, et le jour de leur
arrivée à Mayence, ils entraient en fonctions, et servaient avec
ardeur. Napoléon préparait avec ces cadres une armée de réserve sur le
Rhin, comme il venait d'en créer une sur l'Elbe avec les anciens
corps.
[Note 11: La correspondance du prince Eugène, du duc de Valmy, du
général Lauriston, du maréchal Marmont, et celle des ministres
français à l'étranger, constatent le fait d'une manière certaine.]
[En marge: Armée de réserve en Italie.]
Enfin il avait résolu de préparer également une armée de réserve pour
l'Italie. On a vu que le général Bertrand s'y était rendu afin
d'organiser un corps de 40 à 50 mille hommes avec les nombreux
éléments militaires que la France avait accumulés au delà des Alpes
depuis 1796, et que les cadres du corps du prince Eugène, détruits en
Russie, étaient venus se réorganiser à mi-chemin, c'est-à-dire à
Augsbourg. Le général Bertrand avait accompli sa tâche, et était en
marche avec environ 45 mille hommes. Il avait cheminé heureusement,
sauf qu'un régiment italien ayant rencontré un détachement de même
nation qui revenait de Russie, après avoir entendu ses récits, avait
déserté presque en entier. À part cet incident, le général Bertrand
arrivait en bon ordre, et avec des troupes animées des meilleures
dispositions. Napoléon trouvant Augsbourg trop éloigné d'Italie pour y
réorganiser l'ancien corps du prince Eugène, changea de résolution,
dirigea définitivement sur Vérone les cadres revenant de Russie, et
destina au général Bertrand, qui devait les recueillir en passant, les
trois mille recrues déjà réunies à Augsbourg. Quant aux cadres
renvoyés à Vérone, ils pouvaient fournir vingt-quatre bataillons, qui
allaient se réorganiser pendant le printemps et l'été. Les dépôts de
l'Italie étant remplis de conscrits provençaux, languedociens,
savoyards, piémontais, corses, tous excellents, et rendus au dépôt
depuis un an, même deux, on était assuré de leur recrutement. Sur
quarante-huit bataillons dont se composait l'armée proprement
italienne, il y en avait sept ou huit en Espagne, et une vingtaine en
Allemagne. Il en restait vingt à peu près en Italie, déjà recrutés sur
les lieux mêmes, lesquels devaient, avec les vingt-quatre cadres
français revenus de Russie, présenter un total de quarante-huit
bataillons. On avait moyen de les porter à soixante, en y ajoutant
encore quelques cadres français rappelés d'Espagne, qui étaient en
route vers le Piémont où ils avaient leurs dépôts. Il y avait là de
quoi fournir le fond d'une seconde armée d'Italie. En y joignant
l'armée napolitaine que Murat organisait avec soin, et avec laquelle
il se consolait des chagrins que lui causait la sévérité de Napoléon,
on pouvait réunir 80 mille hommes en Italie, pour le cas où l'Autriche
deviendrait inquiétante.
[En marge: Nouvelles difficultés apportées la réorganisation de la
cavalerie.]
Napoléon avait donc, soit en Allemagne, soit en Italie, outre les
armées qui allaient entrer en ligne, d'autres armées prêtes à servir
de réserve, et à réparer les pertes de la guerre. Elles étaient
composées, il est vrai, de troupes bien jeunes, mais enfermées dans
des cadres admirables, et les cadres, comme chacun le sait, sont le
nerf des armées. D'ailleurs les troupes allemandes qu'on allait nous
opposer n'étaient pas moins jeunes, et si elles avaient l'enthousiasme
patriotique, nous avions le sentiment de l'honneur militaire exalté au
plus haut point, Napoléon à notre tête, et notre fortune à conserver.
Les avantages étaient donc fort balancés. La cavalerie seule, comme
nous l'avons dit, nous manquait encore. Le général Bourcier en basse
Allemagne avait vu ses cantonnements bouleversés et le champ de ses
remontes extrêmement restreint par l'insurrection des provinces
anséatiques, toutes ses confections de harnachement interrompues par
la mauvaise volonté des ouvriers allemands, et les crédits dont il
était muni presque annulés dans ses mains par l'impossibilité de se
procurer du numéraire même avec le papier des meilleurs négociants. Au
lieu de trente mille chevaux de selle ou de trait qu'il avait espérés
d'abord, à peine était-il en mesure d'en réunir la moitié. Il avait
toutefois de quoi remonter 12 mille cavaliers, dont 6 mille étaient
déjà à cheval, remis de leurs fatigues, et prêts à figurer dans les
corps des généraux Latour-Maubourg et Sébastiani. Les dépôts du Rhin
pouvaient fournir un nombre à peu près égal de cavaliers montés, qui
allaient, sous le duc de Plaisance, rejoindre l'armée, et être bientôt
suivis d'un semblable contingent. Enfin les cadres de la cavalerie
d'Espagne arrivaient et devaient procurer de nouveaux moyens. On
comptait toujours sur cinquante mille cavaliers pour le milieu de
l'année. Mais il était possible qu'on en eût tout au plus dix mille à
l'ouverture de la campagne. Napoléon s'inquiétait fort peu de cette
circonstance. Nous livrerons, disait-il, des batailles d'Égypte, et
nous les gagnerons, comme celle des Pyramides, avec des carrés.--Aussi
avait-il tracé lui-même le plan d'éducation de sa jeune infanterie, et
prescrit la formation en carré comme celle qu'on devait lui faire
exécuter le plus souvent[12]. Sauf le retard de la cavalerie, tout
avait donc marché avec une merveilleuse rapidité, puisqu'il y avait
trois mois au plus qu'il travaillait, et qu'il pouvait déjà fondre
avec 300 mille fantassins et 800 bouches à feu, sur ses ennemis
imprudemment avancés jusqu'à la Saale.
[Note 12: Il existe sur ce sujet, et dictées par Napoléon, les lettres
les plus curieuses et les plus détaillées. Il veut qu'on enseigne deux
choses et toujours les mêmes aux conscrits: la formation en carré, et
puis le déploiement en ligne de bataille, ou le reploiement en
colonnes d'attaque sous la protection du feu de la division du centre.
Ces manoeuvres devaient s'exécuter en route, de manière à utiliser le
temps des marches.]
[En marge: Dispositions relatives à l'Espagne.]
[En marge: Napoléon, secrètement résolu à en faire l'abandon, est
néanmoins obligé d'y rester jusqu'à la paix, et par conséquent de s'y
défendre à outrance.]
On vient de voir que l'Espagne avait été pour lui une pépinière
d'officiers et de sous-officiers de la première qualité. C'était bien
le moins, après s'être épuisé pour soutenir cette déplorable guerre,
qu'il en tirât cette ressource. Toutefois il n'avait pas voulu trop
affaiblir ses armées de la Péninsule, et voici son motif. Au fond du
coeur, il avait renoncé à l'Espagne sans le dire, se réservant cette
concession, la seule à laquelle il fût résigné, pour décider au
dernier moment l'Angleterre à traiter. Désarmer le continent par ses
victoires, et lui faire subir les arrangements territoriaux qu'il
voudrait, désarmer l'Angleterre par un sacrifice en Espagne, telle
était en résumé toute sa politique, et elle eût été bonne si les
arrangements territoriaux qu'il prétendait imposer au continent
avaient été plus acceptables. Dans cette disposition d'esprit, évacuer
l'Espagne pour la rendre à Ferdinand, et retirer les 300 mille hommes
qu'il y avait encore, et dans lesquels il aurait pu trouver tout de
suite 200 mille soldats admirables, eût été le parti le plus sage,
s'il avait été libre de ses déterminations. Mais en agissant de la
sorte, il aurait eu bientôt à combattre dans le midi de la France les
Anglais qu'il n'aurait plus eu à combattre en Espagne, ce qui était
infiniment plus dangereux, et il se serait démuni d'un gage qui était
son principal moyen de négociation dans le futur congrès européen. La
punition d'être entré en Espagne était donc l'obligation d'y rester,
même quand il ne le désirait plus. Il fallait par conséquent qu'il la
défendît à outrance, comme s'il eût voulu la garder, c'est-à-dire
autant qu'en 1809 et en 1810.
[En marge: Napoléon approuve la nouvelle position assignée aux armées
de la Péninsule.]
[En marge: Toutefois il veut qu'on les concentre davantage vers le
nord.]
Au surplus il approuvait la situation nouvelle qu'on y avait prise,
tout en blâmant amèrement les fautes par lesquelles on y avait été
amené. Il approuvait qu'on ne retînt que Valence, la Catalogne,
l'Aragon, les Castilles, ce qui était une moitié et la plus importante
de la Péninsule; mais il voulait qu'on les gardât de manière à rejeter
au loin les Anglais, s'ils faisaient une tentative nouvelle sur
Valladolid et Burgos, et qu'on leur donnât même assez d'occupation
pour les empêcher d'entreprendre des expéditions maritimes sur les
côtes de France. Le maréchal Suchet, qui n'avait point été affaibli,
lui semblait suffisant pour défendre l'Èbre et la côte de la
Méditerranée depuis Barcelone jusqu'à Valence. Les armées
d'Andalousie, du centre et de Portugal, réunies comme elles l'avaient
été dans la dernière campagne, lui semblaient suffisantes pour
défendre les Castilles contre lord Wellington. Seulement il mettait
beaucoup de prix à rapprocher davantage encore ces trois armées, et il
ordonna de leur faire repasser le Guadarrama, de n'avoir sur le Tage
que de la cavalerie, de ne conserver à Madrid qu'une division
d'avant-garde, qu'on y laisserait pour l'effet moral, et d'établir la
cour à Valladolid. Il voulait que les trois armées fussent réunies en
avant de Valladolid, de manière à pouvoir en un clin d'oeil se
concentrer, et marcher sur l'armée anglaise. Il enjoignit même de
préparer un parc de siège, qui pût faire craindre à lord Wellington
une entreprise sur Ciudad-Rodrigo, toujours dans le but de le fixer
dans la Péninsule. Il ne prescrivit qu'une mesure qui parût en
contradiction avec ces sages dispositions, c'était de prendre au
besoin une partie de ces trois armées pour détruire à tout prix les
bandes qui désolaient le nord de l'Espagne, et qui interceptaient les
communications avec la France, dans la Navarre, le Guipuscoa, la
Biscaye, l'Alava. Il considérait cette interruption de communications
comme un trouble fâcheux, et comme un inconvénient politique des plus
graves. Se proposant effectivement de faire bientôt de l'Espagne un
objet de négociation et d'échange, il voulait pouvoir dire qu'il en
possédait la meilleure moitié d'une manière incontestée, partir de là
pour s'attribuer la Catalogne, l'Aragon, la Navarre, les provinces
basques, ce qu'on appelait en un mot les bords de l'Èbre, et restituer
le reste à Ferdinand. C'est l'arrangement qu'il avait songé à imposer
à Joseph, et qu'il était prêt à conclure avec Ferdinand et les
Anglais; mais il gardait son secret, afin de ne le dire que le plus
tard et le plus efficacement possible[13].
[Note 13: Ce secret est resté un mystère; mais la lecture attentive
des papiers de Napoléon, de ses correspondances, de ses notes, de ses
ordres administratifs et militaires, ne nous a laissé aucun doute à
cet égard, et c'est pour cela que nous n'hésitons pas à présenter
comme une certitude historique le fait que nous venons de rapporter.]
[En marge: Rôle nouveau, et peut-être trop étendu, assigné au général
Clausel.]
[En marge: Rappel du maréchal Soult.]
Dans cette intention, et pour avoir des communications sûres, il avait
confié l'armée du nord au général Clausel, dont le mérite nouveau et
subitement révélé l'avait frappé quoique de loin, et il lui avait
donné la faculté d'attirer à lui une partie des trois armées
concentrées en Castille, afin qu'il eût le temps de détruire les
bandes avant l'époque où les Anglais avaient l'habitude d'entrer en
campagne. C'était une détermination importante, et qui pouvait avoir,
comme on le verra plus tard, de graves conséquences. Sauf cette
détermination qui était fautive, à en juger par le résultat, ses
dispositions étaient excellentes. Il n'avait enlevé qu'une trentaine
de mille hommes à l'Espagne en lui prenant des cadres, et sur 280
mille hommes d'effectif, il lui laissait 200 mille combattants, les
meilleurs que la France possédât à cette époque. Il avait rappelé le
maréchal Soult, désormais incompatible avec la cour de Madrid, et
avait donné à Joseph, outre le maréchal Jourdan pour le conseiller,
les généraux Reille, d'Erlon, Gazan, pour commander sous lui les
trois armées du centre, d'Andalousie et de Portugal.
[En marge: Prêt à quitter la France, Napoléon veut confier la régence
à Marie-Louise.]
Rassuré ainsi sur l'Espagne, satisfait des progrès de ses armements du
côté de l'Allemagne, Napoléon s'apprêtait à partir, aussi confiant
qu'à aucune époque dans le résultat de ses vastes combinaisons. Mais
il voulait auparavant organiser son gouvernement de manière à parer à
un accident, ou réel, ou seulement supposé, comme celui dont le
général Malet s'était servi pour mettre en prison jusqu'à des
ministres.
[En marge: Motifs qu'il a pour conférer la régence à l'Impératrice.]
Nous avons déjà dit que, songeant à faire couronner le Roi de Rome cet
hiver même, et à investir Marie-Louise de la régence, il avait
entretenu de cet objet l'archichancelier Cambacérès, le seul homme
dans lequel il eût pour la politique intérieure une entière confiance.
Couronner le Roi de Rome dans un moment où les esprits étaient
profondément attristés, attirer à Paris les personnages les plus
influents des départements dans un moment où l'on avait besoin d'eux
pour les manifestations patriotiques qu'on cherchait à provoquer,
n'avait pas semblé une chose convenable après un peu de réflexion.
Restait la régence, dont il était facile sans y mettre beaucoup
d'apparat d'investir Marie-Louise, afin que, dans le cas où un boulet
emporterait Napoléon, on put rallier les esprits autour d'un
gouvernement tout constitué, et déjà même en fonction. Or Napoléon qui
avait fait la campagne de 1812 en empereur, voulait, comme nous
l'avons dit, faire en général, même en soldat, celle de 1813. Il en
sentait le besoin, et il lui plaisait d'ailleurs de redevenir
simplement homme de guerre, car la guerre était son art de
prédilection, et une fois rassuré sur le sort de sa femme et de son
fils qu'il aimait véritablement, il se sentait presque heureux de
retourner sans réserve, et pour ainsi dire sans souci, au métier de sa
jeunesse, au métier qui avait fait ses délices et sa gloire. Il
résolut donc de donner la régence à Marie-Louise, et de la lui
conférer avant son départ. Cette disposition avait aussi un avantage
de quelque valeur, c'était de flatter l'empereur François, qui était
fort attaché à sa fille, quoiqu'il le fût davantage à sa maison. Il
était à présumer en effet que si Napoléon succombait sur un champ de
bataille, et que Marie-Louise restât souveraine de France, celle-ci
aurait son père pour ami. Il est même probable que si ce cas s'était
réalisé, la France n'étant pas affaiblie comme elle le fut en 1814, on
se serait contenté de lui arracher certains sacrifices, en lui
laissant les Alpes et le Rhin pour frontière.
On comprend bien que ce n'était pas à Marie-Louise, bonne et assez
sensée, mais profondément ignorante des affaires d'État, que Napoléon
songeait à confier le gouvernement de son vaste empire, mais à un
homme dont le bon sens était sans égal, l'expérience consommée, et le
caractère un peu moins faible qu'on ne le supposait généralement. On
devine que nous parlons de l'archichancelier Cambacérès. Napoléon
voulait qu'il fût à côté de Marie-Louise, et que sous le nom de cette
princesse il gouvernât toutes choses. Napoléon serait même mort sans
inquiétude, si, la guerre terminée, il avait été certain de laisser
pendant dix ans encore la minorité de son fils et l'ignorance de sa
femme sous la direction de ce personnage, chez lequel la finesse, le
tact, la modération, le savoir, se réunissaient pour composer un homme
d'État supérieur, non pas un homme d'État ferme, hardi, parlant haut,
comme on en voit dans les pays libres, mais un maître habile dans
l'art des ménagements, comme il en faut dans un pays tel que la
France, qui même lorsqu'elle n'est pas libre, ne peut être gouvernée
qu'avec infiniment de précautions. Pour une pareille tâche Napoléon
craignait ses frères, et se défiait de leurs prétentions, de leur
humeur inquiète, surtout pendant une minorité.
[En marge: Défiance de Napoléon à l'égard de ses frères.]
[En marge: Il veut sous le nom de l'Impératrice confier en réalité le
pouvoir à l'archichancelier Cambacérès.]
[En marge: Effroi du prince Cambacérès, et sa répugnance à se charger
du fardeau que Napoléon lui destine.]
L'âge, un commencement d'infortune, un long maniement des hommes,
l'abaissement des caractères sous le pouvoir absolu, les lectures
historiques qui avaient rempli sa jeunesse et qui lui revenaient en
mémoire dans son âge mûr, avaient singulièrement ajouté à sa défiance
naturelle. Lui, si confiant pour les choses qu'il dirigeait en
personne, n'entrevoyait après sa mort que sinistres aspects, surtout
pour son fils et pour sa femme. Plein d'humeur contre ses frères et
beau-frère qui le contrariaient, et qu'il maltraitait fort, il était
convaincu qu'ils se disputeraient le pouvoir s'il laissait un fils
enfant, et qu'ils en troubleraient la minorité. Il s'entretint
longuement de ces inquiétudes avec le prince Cambacérès, et se montra
résolu à employer les précautions même les plus offensantes à l'égard
de ses frères. Les constitutions impériales refusaient la régence aux
femmes, pour la donner aux oncles de l'Empereur mineur. Napoléon dit
hardiment au prince Cambacérès qu'il ne voulait pas que ses frères
fussent investis de la régence, et qu'il entendait la conférer à
Marie-Louise, pour que lui, Cambacérès, l'exerçât en réalité sous le
nom de l'Impératrice. Sa mort au feu lui semblait fort possible,
l'effrayait peu pour lui-même, et pouvait même à ses yeux n'être pas
la pire des fins. Il voulait donc laisser un gouvernement tout
constitué, et en pleine activité, avant de partir pour l'Allemagne.
Ces vues, quoique si flatteuses, remplirent d'effroi le vieux
Cambacérès. La prudence avait toujours chez lui comprimé l'ambition,
et, l'âge aidant, il était moins ambitieux qu'il n'avait jamais été.
Quelques jouissances sensuelles, peu dignes de sa gravité, avaient
distrait pendant un temps son âme appesantie: aujourd'hui, qui
l'aurait cru? cet esprit si peu dominé par l'imagination tournait à
l'extrême dévotion, et bien loin d'aspirer à gouverner un immense
empire en l'absence ou à la mort du géant qui l'avait élevé, il
songeait à s'enfoncer dans la retraite et la piété. Il fut épouvanté
du rôle qui lui était réservé, et plaida auprès de Napoléon la cause
de ses frères. D'abord, avait-il dit, il aurait fallu les écarter
par une disposition constitutionnelle, et l'histoire n'apprenait
que trop que les dispositions des souverains défunts, établies
constitutionnellement ou non, ne prévalaient guère contre les passions
que leur mort déchaînait presque toujours. De plus, Joseph était bon,
attaché au fond à Napoléon, n'avait pas d'enfant mâle, et songeait
probablement à unir l'une de ses filles au Roi de Rome. C'étaient des
raisons de ne pas le craindre, et même de se fier à lui. Jérôme était
tout à fait dévoué à son frère, et d'ailleurs point en mesure, par son
âge, de disputer la régence. Louis avait disparu de la scène. Murat,
si ce n'est comme militaire, n'avait aucune importance. Il n'y avait
donc pas à s'inquiéter d'eux, et il fallait laisser la régence à
Joseph, dans les mains de qui elle serait peu contestée.--Toutes ces
raisons ne touchèrent point Napoléon, et il parut décidé à écarter ses
frères. Il ne voulait que sa femme conduite par un habile homme.
L'archichancelier parla ensuite à Napoléon du prince Eugène, qui
jamais ne lui avait donné de mécontentement, sauf par un peu de
nonchalance, et qui du reste s'était acquis beaucoup d'honneur dans la
dernière campagne. Au nom du prince Eugène, Napoléon, ordinairement si
affectueux quand il s'agissait de ce prince, s'arrêta tout à coup avec
l'apparence d'une réflexion inquiète et ombrageuse.--Eugène, dit-il,
est un excellent homme. Mais il est bien jeune! il faut se garder
d'allumer une ambition excessive dans ce coeur si peu fait encore aux
passions du monde ... Qui sait ce que le temps pourrait amener!...--
[En marge: Résolutions que le prince Cambacérès fait adopter à
Napoléon relativement à la régence.]
[En marge: Conseil de régence.]
Tous les princes impériaux ayant été ainsi écartés, et Napoléon
revenant sans cesse à son idée, il fallut chercher pour le satisfaire
les formes les moins blessantes. Personne, pour trouver des formes,
n'était plus habile que l'archichancelier Cambacérès. Il y avait, pour
exclure la plupart des princes de la famille impériale, soit de la
régence, soit même du conseil de régence, une raison des plus
naturelles, et des moins sujettes à contestation, c'était la
possession d'un trône étranger. Les princes en effet qui régnaient
hors de l'Empire, pouvaient avoir des intérêts tellement contraires à
ceux de la France, que leur exclusion du gouvernement, en cas de
minorité, allait de soi, et ne pouvait paraître ni une de ces
précautions de défiance, ni une de ces rigueurs excessives, qu'un
règne efface immédiatement en succédant à un autre. Il fut donc
convenu que, par un article du sénatus-consulte projeté, on exclurait
de la régence les princes assis sur des trônes étrangers, à moins
qu'ils n'abdiquassent, ce qui était peu vraisemblable, pour venir
exercer en France leurs droits de princes et de grands dignitaires de
l'Empire. Une autre disposition tout aussi naturelle, c'était la
préférence accordée à la mère pour gouverner l'État pendant la
minorité de son fils. La nature était ici une raison parlant à tous
les coeurs. De plus la politique extérieure venait ajouter une autre
raison en faveur de Marie-Louise, c'était l'avantage de conférer le
pouvoir à une fille des Césars, aimée de l'empereur son père, et ayant
ainsi des titres sacrés à la protection de la principale des cours
européennes. Les frères de Napoléon exclus sans injustice et sans
offense, l'Impératrice constituée régente de la manière la mieux
motivée, il fallait lui composer un conseil de régence, et régler les
attributions de ce conseil. Napoléon décida qu'il serait composé des
princes du sang, oncles de l'Empereur, des princes grands dignitaires
(toujours à la condition qu'ils ne régneraient pas au dehors), et dans
l'ordre suivant: l'archichancelier, l'archichancelier d'État, le grand
électeur, le connétable, l'architrésorier, le grand amiral. Cet ordre
attribuait la première place au prince Cambacérès, et lui assurait la
principale influence sur les affaires. Napoléon se chargeait
d'ailleurs de la lui assurer plus complètement par ses instructions
secrètes à l'Impératrice. Le conseil devait être consulté sur toutes
les grandes affaires d'État, mais il n'avait que voix consultative.
[En marge: Présentation au Conseil d'État et au Sénat du
sénatus-consulte relatif à la régence.]