ennemi par cette augmentation de ressources, et il paraissait aussi
animé à la guerre que dans le temps de sa première jeunesse. Toutefois
ayant paré par cette extension de ses armements à ce qui venait de se
passer en Prusse, il fallait s'occuper également de l'Autriche, qui
tout en gardant le titre d'alliée prenait déjà peu à peu le rôle de
médiatrice, et pouvait être conduite bientôt à un rôle encore moins
amical. Depuis la défection de la Prusse elle devenait pressante en
effet, voulait qu'on lui donnât de quoi négocier, de quoi préparer la
paix qu'elle disait indispensable, et il allait être bientôt difficile
de se refuser à une explication avec elle, surtout le prince de
Schwarzenberg étant en route pour Paris, et ayant un tel accès auprès
de la cour des Tuileries que les réticences à son égard seraient
presque impossibles. Napoléon en observant les allures de la cour
d'Autriche s'était bien demandé si elle ne serait pas capable
elle-même de se mettre de la partie contre lui; mais il s'était peu
arrêté à cette idée, par les raisons suivantes. Selon lui, le public à
Vienne n'était pas aussi exigeant qu'à Berlin, et la cour n'était pas
aussi faible. De plus, l'Autriche avait contracté avec nous des liens
de famille et d'alliance, qui étaient sinon une chaîne indestructible,
au moins un embarras, car la pudeur est un joug qui a sa force. Ce
n'était pas tout de suite que l'Autriche pourrait oublier et le
mariage de Marie-Louise, et le traité d'alliance du 14 mars 1812. En
outre, elle était gouvernée par des hommes qui avaient appris à
redouter les armes françaises. L'Autriche enfin était une puissance
intéressée, qui avant tout, en toute circonstance, cherchait à bien
gérer ses affaires, et qu'on dominerait par l'intérêt, c'est-à-dire
par le don de quelque riche territoire. Ainsi, crainte de la guerre
avec la France, désir de gagner quelque chose à ce vaste tumulte de
l'Europe, voilà à quoi Napoléon réduisait en ce moment toute la
politique de l'Autriche, et malheureusement pour lui et pour nous, il
se trompait. Il ne voyait pas que l'Autriche, intéressée sans doute,
mais sage autant qu'intéressée, mettait fort au-dessus de l'avantage
matériel d'une extension de territoire, l'avantage politique de
reconquérir l'indépendance de l'Allemagne, et d'établir ainsi un
meilleur équilibre en Europe, qu'elle aimait mieux enfin avoir une
place un peu moindre dans un ordre de choses stable et bien pondéré,
que d'en avoir une plus grande dans un ordre de choses mal équilibré,
odieux à tout le monde, et qui ne pouvait pas durer, parce qu'on ne
fonde rien sur la haine universelle. D'ailleurs, quant aux
acquisitions territoriales, il n'était rien qu'on ne lui offrît du
côté de la coalition européenne, et qu'on ne fût prêt à lui donner, de
manière qu'à se ranger contre nous, elle avait à gagner outre de
vastes agrandissements, une meilleure constitution de l'Europe,
avantage auquel elle tenait plus qu'à tout autre. Une raison, une
seule, l'arrêtait, la crainte de rentrer en guerre avec nous, crainte
que l'augmentation incessante du nombre de nos ennemis devait chaque
jour atténuer.
[En marge: Plan de conduite que lui suggère Napoléon.]
[En marge: Il voudrait que l'Autriche fît entrer cent mille hommes en
Silésie, pour les jeter dans le flanc des coalisés, et croit l'y
décider en lui offrant les dépouilles de la Prusse, notamment la
Silésie.]
Ne voyant ainsi dans le cabinet autrichien que la crainte et
l'intérêt, Napoléon chercha dans la défection même de la Prusse les
moyens de s'attacher ce cabinet, et il imagina de lui offrir les
appâts suivants. L'Autriche voulait la paix, et il la souhaitait
lui-même, toujours à sa manière, bien entendu. Cette puissance, selon
lui, avait le moyen d'amener très-prochainement cette paix si désirée,
et de la conclure à son gré, comme au gré de la France. Elle armait,
il le savait, et il l'y poussait lui-même. Ainsi elle recrutait le
corps auxiliaire du prince de Schwarzenberg retiré à Cracovie, et le
corps d'observation de la Gallicie; elle formait de plus une réserve
en Bohême. Le tout présentait déjà cent mille combattants environ.
Elle pouvait dès le début de la campagne employer ces cent mille
hommes d'une manière décisive, et on venait de lui en fournir
l'occasion la plus naturelle. On avait en effet accueilli assez mal
ses ouvertures de paix, et elle était fondée à en concevoir un notable
déplaisir. Elle pouvait dès lors se constituer tout de suite
médiatrice, sommer les puissances belligérantes de stipuler un
armistice afin de négocier en repos, puis, si on n'écoutait pas sa
sommation, déboucher avec ses cent mille hommes de la Bohême en
Silésie, prendre en flanc les coalisés que les Français allaient
aborder de front, et si elle agissait de la sorte il était impossible
qu'il restât dans un mois un seul Russe, un seul Prussien entre
l'Elbe et le Niémen. Alors l'Europe se trouverait à la merci de la
France et de l'Autriche victorieuses, et le partage des dépouilles
serait facile à faire. L'empereur François prendrait la Silésie, la
Silésie sujet éternel des regrets de la maison d'Autriche, une bonne
portion du grand-duché de Varsovie, et enfin l'Illyrie, promise dans
tous les cas. On indemniserait la Saxe de la perte du grand-duché de
Varsovie en lui donnant le Brandebourg et Berlin; on rejetterait la
Prusse au delà de l'Oder, on lui laisserait la Vieille-Prusse, on y
ajouterait la principale partie du duché de Varsovie, et on en ferait
une espèce de Pologne, moitié allemande, moitié polonaise, ayant pour
capitales Koenigsberg et Varsovie.
[En marge: Napoléon, dans son nouveau plan, veut détruire tout à fait
la Prusse, ou du moins la transporter en Pologne.]
[En marge: Ce plan ne pouvait convenir à l'Autriche, parce qu'il
entraînait le complet bouleversement de l'Allemagne, qu'elle entendait
au contraire reconstituer d'une manière forte et indépendante.]
[En marge: Autres motifs de tout genre qui auraient empêché l'Autriche
d'accueillir le plan de Napoléon.]
Il est bien certain que l'Autriche, en jetant en Silésie les cent
mille hommes qui étaient prêts, et au besoin les cent mille autres qui
allaient l'être dans trois mois, devait assurer la défaite totale de
l'Europe, et la forcer à traiter sur-le-champ. Mais quel résultat
Napoléon lui offrait-il pour la décider à un pareil emploi de ses
forces? Il lui offrait de reporter la Prusse au delà de la Vistule, de
ne laisser à celle-ci de ses anciens États que la Vieille-Prusse de
Dantzig à Koenigsberg, et d'y ajouter le grand-duché de Varsovie,
c'est-à-dire d'en faire une Pologne, et de mettre à sa place, entre
l'Oder et l'Elbe, la maison de Saxe. Il lui offrait donc purement et
simplement de détruire la Prusse, car cette puissance, transportée à
Koenigsberg ou à Varsovie, ne serait pas plus devenue une Pologne, que
la Saxe étendue de Dresde à Berlin ne serait devenue une Prusse. La
force d'une nation ne consiste pas seulement dans son territoire, mais
dans son histoire, son passé et ses souvenirs. On ne pouvait pas plus
donner à la maison de Brandebourg les souvenirs de Sobieski en lui
donnant Varsovie, qu'à la maison de Saxe les souvenirs du grand
Frédéric en lui donnant Berlin. Il n'y aurait plus eu de Prusse,
c'est-à-dire d'Allemagne, et l'Autriche, qui cherchait sa propre
indépendance dans l'indépendance de l'Allemagne reconstituée, n'aurait
pas trouvé ce qu'elle cherchait, eût-elle une province de plus, et
cette province fût-elle la Silésie! L'Autriche n'eut été qu'une
esclave enrichie! Et cela, l'Autriche le comprenait parfaitement, et
quand elle ne l'aurait pas compris, le cri des Allemands indignés le
lui aurait fait invinciblement comprendre. Et si on se demande comment
un homme d'autant de génie que Napoléon pouvait méconnaître des
vérités aussi palpables, il faut se dire que le plus puissant esprit,
quand il ne veut jamais sortir de sa propre pensée pour entrer dans la
pensée d'autrui, quand il ne veut tenir aucun compte des vues des
autres pour ne songer qu'aux siennes, arrive à se créer les plus
étranges illusions, en croyant pouvoir façonner le monde comme il lui
plaît qu'il soit. C'est ainsi que Napoléon était amené à concevoir une
Europe de fantaisie, et à s'imaginer qu'avec cent mille hommes de plus
introduits dans ses cadres, et une bataille de plus ajoutée à sa
glorieuse histoire, il composerait cette Europe comme il le voudrait.
Sans doute l'Autriche avait longtemps haï la Prusse, elle avait
longtemps regretté la Silésie, et il en concluait qu'il n'y avait qu'à
jeter en proie à sa passion la Prusse anéantie, et la Silésie
restituée, pour la décider! Il ne comprenait pas qu'un petit-fils de
Marie-Thérèse pût résister à un tel appât, qu'un ministre profondément
calculateur comme M. de Metternich pût se préoccuper des cris du
patriotisme allemand. Il ne comprenait pas qu'il y a un jour où tout
le monde est obligé d'être honnête et désintéressé, c'est celui où une
oppression intolérable a obligé tout le monde à s'unir contre cette
oppression; et malheureusement il avait amené ce jour, il l'avait
amené pour notre ruine, en faisant de nous, ses premiers opprimés, les
involontaires oppresseurs de l'Europe. Il n'apercevait pas d'ailleurs
que, même du point de vue de l'intérêt grossier, ces projets d'Europe
qu'il remaniait à chaque victoire, à chaque traité, avec son
imagination et son épée, paraissaient aux yeux de tous un sable, un
pur sable, et qu'on ne tenait nullement à avoir une portion de ce
sable mouvant, dont le moindre vent devait changer les fugitives
ondulations. Il ne comprenait pas que l'Autriche pût aimer moins de
territoire dans un ordre de choses stable et naturel, que plus de
territoire dans un ordre de choses fictif, arbitrairement conçu, et
plus arbitrairement établi, sans compter qu'en fait de territoire la
coalition, comme nous l'avons dit, était prête non-seulement à tout
offrir à l'Autriche, mais à lui tout donner.
Telles étaient les illusions de Napoléon, et les tristes causes de ces
illusions. Pourtant lui-même sentait en partie le vice de ses plans,
car il ne voulait pas dire tout de suite à l'Autriche l'espèce
d'Europe qu'il projetait, de peur qu'elle ne reculât devant de si
étranges propositions. Il songeait à lui dire simplement: Faites
montre de vos cent mille hommes en Silésie, sur le flanc des coalisés,
montrez-les même sans les faire battre, moi je me battrai pour tous,
je rejetterai Russes et Prussiens au delà du Niémen, et pour prix de
ce service, je vous donnerai la Silésie, plus un million de Polonais,
sans préjudice de l'Illyrie!
[En marge: Un autre inconvénient du plan, de Napoléon, c'est de faire
entrer l'Autriche dans les événements plus qu'il ne l'aurait fallu.]
[En marge: Pour amener l'Autriche à ses idées, Napoléon ne veut plus
de M. Otto, pour son représentant à Vienne, et fait choix de M. de
Narbonne.]
[En marge: Caractère et talents de M. de Narbonne.]
Voilà ce qu'il voulait dire, et ce qu'il espérait faire écouter. Mais,
outre l'inconvénient de se tromper sur ce que l'Autriche désirait, il
y avait dans cette conduite l'inconvénient extrêmement grave, que nous
avons déjà signalé, de l'introduire plus avant qu'il n'aurait fallu
dans les événements, de lui donner une importance dangereuse, de lui
fournir le prétexte d'armer, le moyen de changer son rôle d'alliée en
celui de médiatrice, et bientôt peut-être en celui d'ennemie, si nous
ne voulions pas subir les conditions de sa médiation; de lui aplanir
ainsi nous-mêmes le chemin par lequel elle pouvait passer sans
déshonneur, presque sans embarras, de l'état d'alliance étroite à
l'état de guerre avec nous. Napoléon entrait donc en plein dans cette
faute, et il y entra bien davantage encore par le choix du personnage
chargé d'aller faire prévaloir ses idées à Vienne. Notre ambassadeur
auprès de cette cour était M. Otto, jadis ambassadeur à Berlin, homme
sage, modeste, ne visant jamais à agrandir son rôle, et vraiment fait
pour résider auprès de la cour d'Autriche, si on avait cherché à bien
vivre avec elle, sans lui laisser prendre à la politique du moment
plus de part qu'il ne convenait. Napoléon ne le jugeant ni assez
influent, ni assez clairvoyant, s'occupa de lui trouver un successeur,
et choisit M. de Narbonne, dont nous avons déjà rapporté la tardive
mais chaleureuse adhésion à l'Empire. Patriote de 1789, ancien
ministre de Louis XVI, ne désavouant rien de ce qu'il avait été, grand
seigneur, militaire instruit, homme à talents brillants et variés,
doué de beaucoup d'à-propos et de grâce, M. de Narbonne était
merveilleusement propre à réussir auprès d'une cour aristocratique,
élégante, sachant unir l'esprit du monde à celui des affaires. Mais il
n'était pas homme à se tenir en deçà de son rôle, et il eût été plutôt
enclin à aller au delà. M. de Metternich, tout habile qu'il était,
devait avoir de la peine à échapper à sa pénétration et à ses vives
instances, et pour un rôle actif, on ne pouvait pas souhaiter un
meilleur agent. La question était toujours de savoir s'il fallait être
à Vienne aussi remuant qu'on s'apprêtait à l'être[10].
[Note 10: Napoléon à Sainte-Hélène a déploré le choix de M. de
Narbonne, et en rendant justice aux rares talents, au zèle de cet
ambassadeur, a dit que par ses qualités mêmes il avait été funeste, en
poussant trop tôt l'Autriche à jeter le masque. Il est bien vrai que
M. de Narbonne fut peut-être trop clairvoyant et trop entreprenant à
Vienne; mais on va voir qu'il était bien moins coupable que ses
instructions, et que la faute très-réelle, que Napoléon, débarrassé à
Sainte-Hélène de tous ses préjugés, apercevait trop tard, était celle
du gouvernement français et non pas celle de M. de Narbonne lui-même.
La suite de ce récit va bientôt éclaircir ce point d'histoire si
curieux et si triste.]
Napoléon choisit donc M. de Narbonne pour son ambassadeur, et il était
si pressé de l'expédier qu'il n'attendit même pas le prince de
Schwarzenberg, chargé d'apporter à Paris les vues de la cour
d'Autriche. Il lui importait assez peu en effet de connaître les vues
de cette cour, puisque n'en tenant aucun compte il voulait lui
inculquer les siennes, et d'ailleurs M. de Narbonne ne pouvait pas
arriver trop tôt, la campagne devant s'ouvrir sous peu de jours.
Napoléon ne lui dit pas tout d'abord quelle Europe on ferait à la
paix, il ne lui dit que la première partie de son secret, c'est qu'il
fallait que l'Autriche portât ses cent mille hommes sur les versants
de la Silésie, qu'elle sommât les coalisés de s'arrêter, ce qu'ils ne
feraient probablement pas, qu'alors elle les prît en flanc, pendant
qu'il les prendrait en tête, et qu'elle acceptât pour prix de la
victoire commune, la Silésie et une portion de la Pologne, avec
l'Illyrie.--M. de Narbonne partit avec ces propositions.
[En marge: Napoléon ayant achevé ses dispositions militaires et
diplomatiques, songe à partir pour l'armée.]
Napoléon ayant obtenu toutes les levées qu'il désirait, et dirigé sa
diplomatie comme on vient de le voir, s'apprêtait enfin à entrer en
campagne. On était à la fin de mars 1813. Ses diverses créations
militaires avançaient rapidement, grâce à son irrésistible activité.
Sa cavalerie seule le retenait, car elle n'avait pas été réorganisée
aussi vite qu'il l'aurait voulu. Néanmoins il se prépara à partir au
milieu d'avril, impatient qu'il était de réaliser le beau plan de
campagne qu'il avait conçu. Il arrêta pour cela ses dernières
dispositions. Il adressa quelques reproches au prince Eugène pour
avoir rétrogradé trop vite et trop loin, non pas qu'il regrettât les
pas qu'on laissait faire aux coalisés, car, au contraire, il désirait
qu'ils vinssent se placer le plus près possible de ses coups; mais il
regrettait le temps dont le privaient ces progrès trop rapides de
l'ennemi, et il jugeait qu'il serait obligé de devancer l'époque des
hostilités de vingt jours au moins, ce qui était fâcheux, car pendant
ces vingt jours il aurait beaucoup perfectionné ses armements. Il
regrettait surtout les chevaux que l'abandon des territoires allemands
lui faisait perdre, et il n'évaluait pas cette perte à moins de douze
à quinze mille. Il blâma aussi le prince Eugène pour avoir trop appuyé
à droite, et, en voulant couvrir Dresde, ce qui importait peu, comme
on va le voir, d'avoir découvert Hambourg, qu'il importait au
contraire de mettre à l'abri de la contagion des passions germaniques.
Du reste il le blâma paternellement, selon sa coutume, n'employant
jamais avec lui ces sarcasmes poignants dont il accablait ses frères,
uniquement parce qu'il leur trouvait des prétentions. Il lui traça sa
conduite, et lui indiqua en termes généraux le plan d'opérations qui
suit.
[En marge: Direction qu'il donne au prince Eugène, pour préparer
l'exécution du vaste plan militaire qu'il a conçu.]
Il lui ordonna de ne pas se préoccuper de la route de Dresde à Erfurt,
Fulde, Mayence, car peu importait que les coalisés y pénétrassent, et
y fissent même beaucoup de progrès. Il lui recommanda au contraire de
conserver à tout prix celle de Magdebourg, Hanovre, Osnabruck, Wesel,
qui passait par la basse Allemagne, et il lui enjoignit de s'inquiéter
de celle-là seulement. En s'établissant fortement sur cette ligne, le
prince Eugène gardait la plus grande partie du cours de l'Elbe,
couvrait Hambourg qu'on allait reprendre, Brême, la Hollande, la
Westphalie, la partie de l'Allemagne enfin qu'on avait voulu faire
française. Si les coalisés, profitant de cette disposition, perçaient
par Dresde, et s'avançaient jusqu'aux montagnes de la Thuringe,
jusqu'aux champs célèbres d'Iéna, il ne fallait pas s'en effrayer,
mais seulement changer de front par une conversion qui s'exécuterait
la gauche en avant, la droite en arrière, c'est-à-dire la gauche à
Wittenberg, la droite à Eisenach, le dos aux montagnes du Hartz. Cette
position une fois prise par le prince Eugène, Napoléon viendrait avec
180 mille hommes, par la Hesse ou la Thuringe, lui donner la main, le
rejoindre sur l'Elbe; réunissant alors 250 mille hommes, il couperait
les coalisés de Berlin et de la mer, les refoulerait, les écraserait
contre les montagnes de la Bohême, puis d'un second pas, il rentrerait
dans Berlin, débloquerait les garnisons françaises de Stettin,
Custrin, Glogau, Thorn, Dantzig, et en un mois se retrouverait
victorieux sur les bords de la Vistule!
[En marge: Armées de réserve préparées sur l'Elbe, sur le Rhin et en
Italie.]
[En marge: Armée de réserve sur l'Elbe.]
On ne pouvait pas jeter sur le champ de bataille qu'il allait
illustrer par tant de hauts faits, de génie, d'héroïsme et de
malheurs, un regard qui méritât mieux d'être appelé le regard de
l'aigle, car ces résultats si bien prévus étaient justement ceux que
l'imprudence des coalisés allait bientôt attirer sur eux. À ces vues
générales Napoléon ajouta selon son usage l'indication précise des
détails. Il blâma le prince d'avoir porté le redoutable et redouté
maréchal Davout à Dresde, où il fallait rassurer, adoucir les bons
Saxons, au lieu de l'avoir réservé pour Hambourg et la basse
Allemagne, où il fallait se montrer terrible. Il suffisait, en effet,
du nom de ce maréchal pour faire trembler les contrées du bas Elbe, où
il avait déjà déployé la double dureté de son caractère et du système
impérial, jamais, il faut le répéter, à son profit, et toujours pour
l'exécution des ordres de son maître. Napoléon voulut qu'on l'y
renvoyât, pour y suppléer par la crainte qu'inspirait son nom, à tout
ce qui lui manquerait sous le rapport des ressources militaires. Le
maréchal Davout venait de recevoir ses seconds bataillons, au nombre
de seize, récemment réorganisés à Erfurt par la rencontre des cadres
revenant de Russie avec les recrues arrivant des bords du Rhin. Le
maréchal Victor avait également reçu les siens qui s'élevaient à
douze. Napoléon ordonna de laisser le maréchal Victor sur le haut
Elbe, pour servir de lien entre le prince Eugène et la grande armée
qui allait déboucher de la Thuringe, et de faire descendre le maréchal
Davout sur Hambourg pour reprendre cette ville. Les cadres des
troisièmes et quatrièmes bataillons des maréchaux Davout et Victor se
recrutaient en ce moment sur le Rhin avec des hommes des anciennes
classes. C'étaient donc encore trente-deux bataillons pour le maréchal
Davout, vingt-quatre pour le maréchal Victor, qui, ajoutés aux seconds
bataillons qu'ils avaient déjà, devaient faire quarante-huit pour
l'un, trente-six pour l'autre, c'est-à-dire quatre-vingt-quatre pour
les deux. Il y avait là une seconde et belle armée, qui dans deux mois
serait sur l'Elbe. Napoléon imagina un nouveau moyen de l'augmenter de
vingt-huit bataillons. Il a été dit qu'on avait gardé le cadre du
premier bataillon de ces anciens corps dans les places de l'Oder. Mais
il se trouvait que les cadres de deux compagnies avaient suffi pour
recevoir les soldats revenus de Russie. Comme il y avait eu trente-six
régiments, c'était un total de soixante-douze compagnies, qui accru
des compagnies des vaisseaux, des nombreuses troupes d'artillerie et
du génie restées sur la Vistule et l'Oder, avait fourni les garnisons
de Stettin, Custrin, Glogau, Spandau. Quant aux garnisons de Dantzig
et de Thorn, on doit se souvenir qu'il y avait été pourvu avec les
divisions Heudelet, Grandjean, Loison, etc., et un reste de troupes
bavaroises. Les cadres des premiers bataillons, devenus disponibles à
deux compagnies près, étaient donc rentrés sur le Rhin, et Napoléon
suppléant aux deux compagnies qui leur manquaient par deux autres
prises au dépôt, les avait reportés au complet de leur organisation.
Les beaux hommes des anciennes classes devaient remplir tous ces
cadres. Ainsi, sous peu de semaines, les maréchaux Davout et Victor,
pourvus déjà de leurs seconds bataillons, recevraient de plus les
troisièmes, quatrièmes et premiers, ce qui leur en ferait cent douze,
et à 800 hommes par bataillon, leur procurerait 90 mille hommes
d'infanterie. On leur préparait trois cents bouches à feu dans les
places de la Westphalie, de la Hollande, du Hanovre. Les cadres de
dragons et chasseurs arrivant d'Espagne devaient leur fournir une
cavalerie suffisante, de manière qu'indépendamment des 300 mille
hommes avec lesquels Napoléon allait ouvrir la campagne, il se
ménageait une seconde armée de 110 mille hommes sur le bas Elbe.
Pourtant comme l'insurrection de Lubeck et de Hambourg rendait les
secours pressants, Napoléon fit partir immédiatement un certain nombre
de ces bataillons qui étaient prêts, et les envoya sous les ordres du
général Vandamme dans les départements anséatiques. Tous ces
bataillons étant le long du Rhin, on les embarqua sur ce fleuve dès
qu'ils furent vêtus d'une veste, et descendus à Wesel on les mit en
route pour Brème. Le nom seul du général Vandamme suffisait pour
produire une forte impression sur ces populations révoltées. Ajoutez
que le régime constitutionnel fut suspendu dans toute la 32e division
militaire (comprenant les pays du bas Rhin au bas Elbe), et que le
régime des commissions militaires y fut dès lors établi.
[En marge: Armée de réserve sur le Rhin.]