Aussi fut-il désolé quand il nous vit, comme dans le rapport adressé

au Sénat pour demander les nouvelles levées, comme dans le discours

impérial prononcé le 14 février, annoncer des volontés absolues,

tantôt à l'égard de l'Espagne, tantôt à l'égard des départements

anséatiques, tantôt à l'égard du grand-duché de Varsovie, car c'était

rendre impossible la médiation dont on l'avait chargé. Il s'en

expliqua longuement et plusieurs fois avec M. Otto, notre ministre à

Vienne. Lui parlant du discours impérial: J'admire fort, lui dit-il,

cette fierté de langage de votre empereur, et j'y retrouve tout son

génie; mais il faut songer aux conséquences de ce qu'on fait, et les

conséquences ici ne peuvent être que déplorables. Comment voulez-vous

que je négocie avec l'Angleterre, quand vous dites que la dynastie

française règne et régnera en Espagne? Comment voulez-vous que je

négocie avec la Russie et la Prusse, quand vous dites que les

territoires constitutionnels ou appartenant à des alliés, c'est-à-dire

les villes anséatiques et le grand-duché de Varsovie, demeureront

chose sacrée et inviolable? Jamais je ne pourrai faire accepter de

telles conditions à l'Europe. Or il nous faut la paix à nous, il vous

la faut à vous, car même en gagnant des victoires, et vous aurez

besoin d'en remporter beaucoup pour rendre l'Europe modérée à votre

égard, même en gagnant des victoires, on ne résiste pas toujours au

soulèvement universel des esprits, et bientôt même on en éprouve le

contre-coup chez soi ...--À cette occasion, sans nous dire la paix

qu'il souhaitait, et qu'il était facile d'entrevoir, M. de Metternich

essaya d'arracher à M. Otto le secret de celle que nous désirions

nous-mêmes. Mais il l'essaya en vain, car M. Otto ne savait rien. Ne

réussissant pas à le faire parler, M. de Metternich n'hésita pas à

parler lui-même, pour nous préparer à des conditions que l'Europe pût

accepter, même en la supposant vaincue par nous, ce qu'il ne refusait

jamais d'admettre dans son argumentation.--L'Espagne, dit-il, avec des

formes tour à tour insinuantes ou franchement ouvertes, ne vous sera

probablement pas concédée par l'Angleterre, surtout après la dernière

campagne. À nous, Allemands, cette condition nous importe peu, elle ne

nous touche que du point de vue de l'Angleterre, de laquelle ni la

Russie ni la Prusse ne voudront se séparer dans les négociations.

C'est tout au plus si vous ferez supporter à l'Angleterre la réunion

de la Hollande à la France, mais avec plus d'une victoire encore, et

cette condition comme la précédente ne nous touche qu'à cause des

intérêts britanniques. Mais vous ne ferez supporter ni à l'Angleterre,

ni à la Prusse, ni à la Russie, ni à l'Allemagne surtout, l'adjonction

définitive des provinces anséatiques à l'empire français. Pourquoi

donc être si affirmatifs, si absolus sur ce point? Que vous importent

des pays placés si loin de votre véritable frontière, si peu utiles à

votre défense, si étrangers à vos intérêts commerciaux, si peu

sympathiques à votre nation, si nécessaires à la constitution d'une

Allemagne indépendante? Quand vous attachiez une grande importance au

blocus continental, vous pouviez tenir aux territoires anséatiques,

mais aujourd'hui ce blocus croule de toutes parts, la Russie, la

Prusse l'ont abandonné, vous-mêmes vous l'enfreignez tous les jours.

Vous feriez en le maintenant la fortune de vos ennemis russes et

prussiens, car tout passerait par chez eux, d'ailleurs la supposition

de la paix générale en fait disparaître l'utilité; renoncez-y donc dès

à présent, et en y renonçant, consentez à restituer des territoires

qui ne pouvaient avoir d'avantage pour vous que du point de vue de ce

blocus. Quant à la Prusse, il faut vous résigner à en admettre une

plus forte, plus étendue, qui devienne le véritable État intermédiaire

entre la Russie et le midi de l'Europe, État intermédiaire qu'il

serait absurde de chercher aujourd'hui dans la Pologne, puisque vous

n'avez pas réussi à la rétablir, et dont il nous appartient à nous

Allemands plus qu'à vous de poursuivre la reconstitution, puisque nous

sommes les voisins de la Russie, et que vous ne l'êtes pas. Pourquoi

donc êtes-vous si affirmatifs sur le grand-duché de Varsovie, qu'on ne

peut plus maintenir, que la Russie ne voudra jamais souffrir sur sa

frontière, et qui est d'ailleurs la seule matière dont on puisse se

servir pour recomposer la Prusse, sans détruire votre royaume de

Westphalie? Pourquoi nous créer des difficultés insolubles, en

exprimant à cet égard des volontés irrévocables?...--Passant à la

Confédération du Rhin, M. de Metternich ajoutait ce qui suit:--À quoi

bon cette singulière création, qui vous impose des charges sans aucun

avantage, qui est incompatible avec l'indépendance de l'Allemagne, et

qui est aujourd'hui irrévocablement détruite dans l'esprit des

Allemands? Quoi! vous vous obstineriez pour un vain titre de

_protecteur_, qui, concevable sur la tête de votre glorieux et

puissant maître, serait ridicule sur la tête d'un enfant? Est-ce que

votre empereur, possesseur de la frontière qui s'étend de Bâle au

Texel, ayant Strasbourg, Mayence, Coblentz, Cologne, Wesel, Groningue

pour points d'appuis de cette frontière, n'a pas assez d'influence sur

l'Allemagne, n'est même pas assez inquiétant pour elle? Que veut-il de

plus? Il n'a pas tant besoin de paraître le premier potentat du

continent: qu'il se contente de l'être, et qu'il dissimule ce qu'il

est, plutôt que de chercher à le montrer. Vous croyez peut-être,

ajoutait-il, que nous voulons rétablir l'ancienne Confédération

germanique pour reprendre la couronne impériale? Vous vous trompez.

Nous ne songeons plus à ce titre aussi vain que pesant. Nous n'aurions

qu'à choisir, car on nous offre tout, tout, entendez-vous (et en

disant ces mots M. de Metternich laissait deviner de nombreuses et

secrètes communications de la part des coalisés); mais nous ne voulons

que les choses qu'on ne peut pas nous refuser, celles que vous-mêmes

êtes prêts à nous concéder; nous voulons surtout une Allemagne

indépendante et la paix, car nous avons soif de paix. Tous les peuples

nous la demandent, et ils nous désavoueraient, nous abandonneraient si

nous leur imposions des sacrifices pour un autre but que la paix. Vous

nous direz que vous êtes forts, que vous allez vaincre encore vos

ennemis. Nous le savons, nous y comptons, nous en avons même besoin

pour obtenir la paix dont nous vous avons indiqué quelques conditions;

mais rendez-la possible, et pour cela ne vous montrez pas absolus, ne

soyez pas cause que les négociations se trouvent rompues avant d'être

entamées!--

[En marge: Les conditions qu'il laissait entrevoir comme possibles

suffisaient, et au delà, à la véritable grandeur de la France.]

Ces admirables conseils, donnés sincèrement, avaient été accompagnés

des formes les plus douces, les moins menaçantes, et non pas énoncés

une fois, et dogmatiquement, mais tantôt un jour, tantôt un autre,

selon les occasions. Ils laissaient voir assez clairement la paix que

l'Autriche serait disposée à accepter, peut-être même à appuyer de ses

forces, et qui pouvait être résumée dans les termes suivants:

l'Espagne restituée aux Bourbons, les villes anséatiques rendues à

l'Allemagne, la Confédération du Rhin supprimée, le grand-duché de

Varsovie réparti entre la Prusse, la Russie et l'Autriche, et quant à

ce qui concernait l'Autriche en particulier, une meilleure frontière

sur l'Inn, et la restitution de l'Illyrie! Certes la France conservant

la ligne du Rhin, plus la Hollande, conservant le royaume de

Westphalie comme État allié, c'est-à-dire vassal, le Piémont, la

Toscane, Rome, comme départements français, la Lombardie, Naples,

comme principautés de famille, la France était l'empire le plus

puissant qui se pût imaginer, plus vaste même qu'il n'aurait fallu le

désirer, car il était douteux que les successeurs du grand homme qui

aurait fondé cet empire pussent le garder tout entier. L'Autriche

avait raison de dire qu'il faudrait se battre, et se battre

heureusement encore pour obtenir tous ces territoires, surtout celui

de la Hollande; mais l'abandon de l'Espagne eût probablement décidé

l'Angleterre en faveur de cette paix; quant à l'Italie, on se serait

résigné à nous la laisser, si l'Autriche s'y était résignée

elle-même; enfin quant à la Westphalie, ce qui prouvait qu'on était

disposé à céder sur ce point, c'est qu'à Breslau l'empereur Alexandre

et le roi de Prusse avaient refusé de prendre des engagements avec

l'électeur de Hesse-Cassel, bien qu'il s'offrît à la coalition les

mains pleines de millions, sa fortune lui ayant été secrètement

conservée par le dévouement d'une puissante maison financière, qui

commençait alors à s'élever en Europe, celle des frères Rothschild.

[En marge: Quelques conditions de paix qu'on fût disposé à admettre,

il ne fallait pas d'avance se prononcer d'une manière absolue.]

Du reste, quelque paix qu'on fût prêt à admettre, ou à refuser, il ne

fallait pas, comme le disait M. de Metternich avec une profonde

sagesse, annoncer des volontés absolues, qui devaient rendre

impossible l'ouverture des négociations, qui devaient même empêcher le

premier essai de la médiation autrichienne, et qui dès lors allaient

obliger le cabinet de Vienne à se prononcer tout de suite, ou pour

nous ou contre nous, et probablement contre nous, ce qu'il n'avouait

pas encore, mais ce qu'il était facile de deviner pour peu qu'on eût

conservé la liberté de son jugement.--Laissez, avait ajouté M. de

Metternich dans ses fréquents entretiens avec M. Otto, laissez

s'assembler des négociateurs, et une fois réunis, ils seront menés

plus loin qu'on ne le croit, car le monde veut la paix, et la

demandera si fortement au premier congrès assemblé, que ce congrès ne

pourra pas la lui refuser.--

[En marge: Cette vérité prouvée par l'accueil fait aux envoyés que

l'Autriche a chargés d'annoncer sa médiation.]

[En marge: Envoi de M. de Wessenberg à Londres.]

[En marge: Lord Castlereagh lui répond qu'on l'aurait écouté

volontiers, mais que depuis le discours de Napoléon, il n'y a plus

moyen de négocier.]

Dans ce moment même se trouvait vérifiée la parfaite justesse de ces

conseils. En effet, sur l'autorisation qui lui avait été adressée de

Paris, le cabinet de Vienne avait envoyé M. de Wessenberg à Londres,

M. de Lebzeltern à Kalisch, pour offrir non pas sa médiation (ce mot

était modestement réservé pour plus tard), mais son entremise aux deux

principales cours belligérantes, afin d'amener un rapprochement avec

la France, et une paix dont tout le monde, écrivait-il, avait un

pressant besoin. M. de Wessenberg, après avoir pris la voie de

Hambourg, où la police française s'était même montrée assez incommode

à son égard, ce qui avait été un nouveau grief pour les gazettes

allemandes, s'était rendu à Londres, y avait été reçu par lord

Castlereagh avec une extrême politesse, mais reçu secrètement, afin de

ne pas causer une inutile émotion à l'opinion publique. Lord

Castlereagh en lui témoignant la plus vive satisfaction de voir un

agent autrichien à Londres, le plus grand empressement à accepter

l'entremise de l'empereur François, lui avait dit que probablement il

devait savoir que sa mission était désormais sans objet, car le

discours de l'empereur Napoléon, maintenant connu de toute l'Europe,

ne laissait plus le moindre doute sur sa résolution de n'admettre

aucune condition raisonnable; que si lui, M. de Wessenberg, n'avait

pas déjà été rappelé à Vienne après un tel discours, c'était par suite

de la difficulté des communications, qu'il le serait bientôt

certainement, car il n'y avait plus aucun moyen de négocier; qu'au

surplus il pouvait rester à Londres s'il lui plaisait, que

l'Angleterre serait toujours prête à traiter sur des bases équitables,

qu'elle ni ses alliés n'entendaient contester à la France la juste

grandeur due à ses efforts et à ses longues guerres, mais qu'on ne

livrerait jamais la généreuse Espagne à l'usurpation de Napoléon. En

un mot M. de Wessenberg avait été accueilli d'une manière qui

confirmait l'entière vérité de tout ce que M. de Metternich

conseillait, comme base indispensable de la paix future.

[En marge: Envoi de M. de Lebzeltern au camp des Russes, et accueil

entièrement semblable fait à cet autre envoyé de l'Autriche.]

À Kalisch, au camp des Russes, on avait différé tantôt sous un

prétexte, tantôt sous un autre, de recevoir M. de Lebzeltern, puis on

avait fini par l'admettre, après s'être donné le temps de se concerter

avec le cabinet de Londres, et alors on l'avait accueilli avec des

égards infinis, même avec des caresses, et on lui avait dit qu'on

désirait la paix, qu'on la négocierait volontiers par l'entremise de

l'Autriche, mais que cette cour devait sentir l'impossibilité de

traiter avec l'empereur Napoléon après les déclarations qu'il venait

de faire, qu'elle-même reconnaîtrait bientôt l'impossibilité de

s'entendre avec cet ambitieux insatiable, qu'alors elle reviendrait à

son union naturelle et nécessaire avec l'Europe, et qu'on serait bien

heureux de l'avoir pour alliée, que ce jour-là on la ferait l'arbitre

de la paix, de la guerre, de toutes choses en un mot. Après ces

déclarations on avait insinué à M. de Lebzeltern qu'on le garderait

volontiers à Kalisch, mais dans l'espérance qu'on ne lui dissimulait

pas, de l'avoir comme représentant, non pas d'une cour ennemie, ou

même médiatrice, mais alliée et belligérante.

[En marge: M. de Metternich communique au cabinet français les

réponses faites à ses envoyés, et demande avec de vives instances

qu'on lui fournisse les moyens de se faire écouter.]

Dès que ces dépêches furent arrivées à Vienne, M. de Metternich les

communiqua au ministre de France, en l'invitant à les transmettre à

l'empereur Napoléon, en suppliant celui-ci de les prendre en grande

considération, et en lui demandant instamment d'indiquer au cabinet

autrichien la conduite qu'il devait tenir dans une pareille situation.

M. de Metternich annonça en outre qu'il avait donné au prince de

Schwarzenberg un congé momentané, son corps d'armée étant rentré sur

la frontière de Gallicie, et que ce prince allait se rendre à Paris,

pour y provoquer de la part de l'empereur Napoléon des explications

plus franches, plus satisfaisantes que celles qu'avait obtenues M. de

Bubna; que Napoléon daignerait sans doute parler à un homme qui avait

été le négociateur de son mariage, son lieutenant soumis pendant la

dernière guerre, et qui restait encore aujourd'hui son admirateur le

plus sincère, son ami le plus partial.

[En marge: Napoléon peu ému par la défection de la Prusse et les

communications de l'Autriche.]

[En marge: Extrême confiance qu'il a prise dans ses moyens de guerre.]

[En marge: Napoléon ne croit pas que les Prussiens et les Russes

réunis puissent lui opposer plus de 150 mille hommes à l'ouverture de

la campagne, et il ne s'en inquiète nullement.]

Cette défection de la Prusse, ces agitations de l'Allemagne, ces

communications de l'Autriche empreintes d'un caractère si frappant de

vérité, n'émurent guère Napoléon. En travaillant jour et nuit à

réorganiser ses forces, en voyant, après vingt ans de luttes

meurtrières, la facilité qu'il avait encore à tirer des ressources de

cette France si féconde en population et en richesses, en découvrant

surtout l'ineptie militaire de ses ennemis qui venaient bénévolement

s'offrir sur l'Elbe à ses coups, et commettaient en fait de guerre

autant de fautes qu'il en commettait en fait de politique, il avait

repris une confiance immense en lui-même, et ne tenait aucun compte de

ce qui se passait sur le vaste théâtre de cette Europe, qu'il avait

remplie de scènes si tragiques, et qu'il allait remplir de scènes plus

tragiques encore que toutes celles auxquelles on avait assisté. La

défection de la Prusse, il s'y attendait, et il avait regardé cet

événement comme inévitable, dès qu'il avait vu notre quartier général

se retirer successivement sur la Vistule, l'Oder et l'Elbe. C'est pour

ce motif que tout en donnant quelque espérance à la Prusse, il n'avait

voulu faire pour la retenir aucun sacrifice, pécuniaire ou politique.

Seulement, peu habitué à observer les grands mouvements d'opinion

publique, peu disposé à y croire et surtout à y céder, il était

surpris de l'audace de la Prusse à se déclarer contre lui, et la

trouvait plus hardie qu'il ne l'aurait imaginé. Il était convaincu

néanmoins que le roi de Prusse, bien que soutenu par l'enthousiasme

national, devait trembler de tous ses membres à l'idée de la future

campagne, et il se promettait de réaliser bientôt toutes ses craintes.

Faisant en lui-même le compte des forces prussiennes, il se disait que

la Prusse, réduite comme elle l'était en territoire et en population,

ne pouvait pas apporter plus de 100 mille hommes à la coalition, dont

50 mille immédiatement disponibles, que la Russie n'en avait pas dans

son état actuel 100 mille à mettre en ligne (toutes choses vraies); il

se disait en voyant les Prussiens et les Russes s'avancer sur le haut

Elbe et la Thuringe avec de pareilles forces, que sous trois ou quatre

semaines il les ramènerait en Pologne plus vite qu'ils n'en étaient

venus. Il ressentait déjà la joie de la victoire, tant il s'en croyait

sûr, et était persuadé qu'après une ou deux batailles il ferait

rentrer la raison dans les têtes, se replacerait dans la situation

dont on le supposait descendu, et conclurait la paix, car il la

désirait à sa manière, et la dicterait conforme non pas précisément à

son discours, dans lequel il avait cru de bonne politique de se

montrer plus inflexible encore qu'il ne voulait être, mais assez

rapprochée de ce discours, sauf en Espagne, où il était enfin, mais

trop tard, résigné à de grands sacrifices.

[En marge: Il ne voit dans la défection de la Prusse qu'un prétexte

pour demander de nouvelles levées.]

[En marge: Nouvel appel de 80 mille hommes sur les anciennes classes.]

La défection de la Prusse, loin de l'émouvoir, fut pour lui une

occasion de demander de nouvelles forces à la France. Il était

très-satisfait de sa levée de cent mille hommes sur les quatre classes

antérieures; elle lui avait procuré pour la garde impériale, pour la

réorganisation des anciens corps de la grande armée, une espèce

d'hommes fort belle, et à laquelle il n'était plus habitué, depuis

qu'il appelait les conscrits une année d'avance, sous prétexte de

prendre le temps de les instruire. Ces sujets des classes antérieures,

un peu plus mécontents que les autres le jour du départ, perdaient

leur humeur une fois au corps, et il leur restait la taille, les

muscles qu'on a à vingt-cinq ans, et le courage naturel à la nation

française. Il fit donc préparer un nouveau sénatus-consulte pour

demander encore 80 mille hommes, non pas seulement sur les quatre,

mais sur les six dernières conscriptions. C'étaient ainsi près de 600

mille hommes au lieu de 500 mille, sur lesquels sa puissante faculté

d'organisation allait s'exercer, et pour les obtenir, la défection de

la Prusse était un argument tout naturel à donner, non pas au Sénat

qui n'en avait pas besoin, mais au public éclairé, qui tout en

gémissant de pareils sacrifices, ne pouvait pas les contester en

présence des dangers dont la France était menacée.

[En marge: Formation des gardes d'honneur en réponse aux levées des

volontaires prussiens.]

La Prusse lui servit encore d'argument pour une exigence d'un autre

genre. On avait fait appel en Allemagne à toutes les classes, mais en

commençant par la jeune noblesse. En France les appels ne portaient en

général que sur les classes moyennes ou inférieures. Les classes

élevées échappaient à la conscription par le remplacement, qu'elles

payaient à des prix excessifs, depuis que la guerre était devenue

horriblement sanguinaire. Elles n'avaient contribué également aux dons

volontaires que par leur fortune. Napoléon, cette fois, voulait à leur

égard s'en prendre aux personnes mêmes. Depuis longtemps il y pensait,

et l'occasion lui sembla heureusement trouvée. En Allemagne la jeune

noblesse regardait comme un devoir de courir aux armes à la tête de

toutes les classes de la nation: pourquoi n'en ferait-elle pas autant

en France? Jadis la noblesse française n'avait laissé à personne

l'honneur de la devancer sur les champs de bataille; les armes étaient

sa profession, sa gloire, sa passion la plus vive. Pourquoi ne

serait-elle plus la même aujourd'hui? Il y avait à la vérité une

explication de son éloignement à servir, c'est qu'elle aimait

l'ancienne dynastie, et point du tout la nouvelle. Cette raison ne

touchait guère Napoléon, ou plutôt le touchait beaucoup. Admissible de

la part des pères qui vieillissaient dans l'imbécile retraite de leurs

châteaux, elle ne l'était pas, selon lui, ou du moins ne le serait pas

longtemps pour les jeunes gens, qui avaient du sang dans les veines,

qui devaient le sentir fermenter, et ne pouvaient pas croire que la

chasse fût assez pour leur âge, leur nom, leur avenir. Il n'y avait

qu'à les prendre de gré ou de force, à les réunir dans un corps qui

flattât leur vanité par son titre, la frivolité de leur âge par la

beauté de son uniforme, et puis une fois transportés à l'armée, on

saurait bien les enflammer, car ce ne serait pas leur faire honneur

que de les supposer moins inflammables que le reste de la nation au

bruit du canon, à la voix d'un grand capitaine. On aurait l'avantage

de les avoir ralliés à soi, et surtout de ne pas les laisser derrière

soi, oisifs et hostiles au fond de leurs provinces, à la veille

d'événements peut-être graves.

Comme on ne pouvait pas procéder à leur égard par la voie de la

conscription, à laquelle ils avaient déjà satisfait, et satisferaient

encore par le remplacement, et qu'on était réduit à les prendre

arbitrairement, ceux-ci pour leur fortune, ceux-là pour leur nom,

Napoléon pensa qu'il fallait investir les préfets du pouvoir de les

désigner à volonté, en donnant pour excuse d'une manière de procéder

aussi peu régulière la raison d'égalité, fort singulièrement alléguée

ici, puisque l'égalité c'était la conscription. On devait dire au pays

que cette classe des anciens nobles s'évertuant à échapper à force

d'argent au service militaire, le plus pénible de tous, il fallait l'y

contraindre tout comme les autres, et employer pour y réussir les

moyens nécessaires, quels qu'ils fussent.

[En marge: Organisation des gardes d'honneur.]

Par ces moyens, dont la nature importait peu à ses yeux, Napoléon se

flatta d'obtenir encore dix mille beaux cavaliers, distingués par la

naissance et la fortune, et très-probablement par la valeur. Il

résolut de les former en quatre régiments de 2,500 hommes chacun,

qualifiés régiments des gardes d'honneur, destinés à servir à côté de

l'Empereur et à porter un brillant uniforme. Les hommes composant ces

régiments devaient avoir de leurs parents mille francs au moins de

revenu, et sortir avec le grade de sous-lieutenants quand ils

passeraient dans d'autres corps. C'était par conséquent un vrai corps

de noblesse, et, la difficulté des premiers jours vaincue, une légion

brillante, dont on tirerait autant de services qu'on en tirait sous

l'ancienne monarchie de la maison du roi. Napoléon choisit

sur-le-champ les villes de Versailles, Metz, Lyon et Tours pour les

lieux de formation, et nomma pour colonels de ces quatre régiments des

personnages remarquables par le nom, le grade et les services. Ce

furent le comte de Pully, général de division, le baron Lepic, général

des grenadiers à cheval de la garde, le comte Philippe de Ségur,

général de brigade, et le comte de Saint-Sulpice, général des

cuirassiers.

Quant au mode de l'appel, il fut dit dans le sénatus-consulte que les

préfets seraient chargés de se concerter avec les autorités

départementales pour la formation de la nouvelle légion de cavalerie.

Munis d'une telle commission, les préfets n'avaient pas grande

contrainte à s'imposer. Ils devaient convoquer les conseils de

département, tâcher de provoquer de la part des fonctionnaires, ou des

familles attachées au gouvernement, l'offre de quelques-uns de leurs

fils, en promettant que leur sang ne serait pas prodigué, puis

s'autoriser de ces manifestations pour désigner eux-mêmes un nombre

suffisant de jeunes gens parmi les fils des riches propriétaires

vivant en été dans leurs terres, en hiver dans les quartiers

aristocratiques des grandes villes. On comptait sur l'amour-propre,

sur l'activité des jeunes gens, pour les amener à consentir à de

telles désignations, et à défaut sur les moyens de contrainte,

silencieux mais efficaces, dont les préfets étaient alors largement

pourvus.

[En marge: Tandis qu'il prépare des moyens militaires contre la

Prusse, Napoléon songe à conjurer par des moyens diplomatiques le

mécontentement de l'Autriche.]

[En marge: Fausse opinion que Napoléon se fait de la politique de

l'Autriche en ce moment.]

[En marge: Il la croit trop grossièrement intéressée, et ne discerne

pas assez la portée de ses vues.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 15 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 25 / 45 段