[En marge: Le roi de Prusse, pour préparer la France à un changement

d'alliance, affecte une grande irritation au sujet de quelques actes

récents des armées françaises.]

Tandis qu'ils prenaient ces engagements, le roi ni M. de Hardenberg

n'avaient encore osé s'expliquer franchement avec M. de Saint-Marsan,

ministre de France, et leur embarras avec lui était visible. Au moment

où ils traitaient, l'armée française avait déjà évacué Posen et

Francfort-sur-l'Oder, et s'apprêtait à sortir de Berlin. Elle n'était

donc plus à craindre, et il y aurait eu peu de danger à déclarer

franchement qu'on profitait de l'occasion pour refaire la fortune de

son pays imprudemment compromise à une autre époque. Mais, d'une part,

M. de Hardenberg avait assez d'esprit pour comprendre qu'il allait

jouer une partie fort dangereuse pour son pays, et le roi assez de

mémoire pour en être également convaincu, et tant que l'armée

française n'avait pas repassé l'Elbe, ils n'osaient presque pas

avouer ce qu'ils venaient de faire. M. de Hardenberg était même si

ému, que le 27, veille de la signature du traité avec la Russie, il

disait à M. de Saint-Marsan: Mais faites donc quelque chose pour la

Prusse, et vous nous sauverez d'une cruelle extrémité!--Il était

sincère en s'exprimant de la sorte, et sur le point de prendre un

parti qui pouvait être ou extrêmement heureux, ou extrêmement funeste

pour sa patrie, il éprouvait tes anxiétés d'un bon citoyen. Le roi,

dont nous ne voudrions en rien décrier l'honnête caractère, fut encore

moins franc que son ministre, et se servant d'une ruse peu digne de

lui, feignit une extrême irritation à l'occasion de quelques procédés

récents reprochés à l'armée française. Voici quels étaient ces

procédés. Napoléon avait ordonné qu'on payât tout; mais les Prussiens,

abusant de la situation, avaient exigé du général Mathieu Dumas,

intendant de l'armée, des prix tels qu'il était impossible de les

admettre. Le patriotisme autorisait à nous refuser des vivres, il

n'autorisait pas à nous les faire payer trois ou quatre fois leur

valeur. Napoléon avait donc cassé les marchés. Il avait ordonné aussi

que les places de l'Oder s'approvisionnassent comme elles pourraient,

en prenant autour d'elles ce qu'il serait impossible d'acheter. Les

gouverneurs français de Stettin, Custrin, Glogau, n'y avaient pas

manqué, et avaient enlevé à quelques lieues à la ronde le bétail, les

grains, les bois, tout ce dont ils avaient eu besoin. Enfin le prince

Eugène, là où ses troupes dominaient, avait empêché les levées en

masse, lesquelles étaient une infraction évidente aux traités qui

liaient la Prusse envers la France, et limitaient l'étendue de ses

armements. Certes, à côté de ce qui s'était passé pendant vingt ans de

guerres acharnées, guerres que la Prusse avait provoquées bien

gratuitement en 1792 (elle n'aurait pas dû en perdre le souvenir), ce

n'était pas un motif sérieux à alléguer, pour une rupture d'alliance,

que les trois faits que nous venons de rapporter. Il eût été plus

simple et plus digne de dire que, longtemps vaincus, opprimés, on

trouvait l'occasion de se relever, et qu'on la saisissait. Mais soyons

justes à notre tour, et convenons que l'opprimé a contre son

oppresseur le droit de la ruse. Il y perd de sa dignité, mais il ne

manque à personne. Le 28 février, jour de la signature du traité avec

la Russie, le roi affectant une irritation, qui, si elle était

sincère, venait de la peur qu'il éprouvait en prenant un parti si

grave, exigea qu'on adressât à M. de Saint-Marsan une note, où il nous

était demandé compte péremptoirement, et avec sommation de répondre

tout de suite, des derniers actes imputés à l'armée française. M. de

Saint-Marsan ne pouvant répondre lui-même, la note fut envoyée à Paris

par courrier extraordinaire.

[En marge: Mesures militaires de la Prusse qui révèlent un changement

prochain.]

Mais on ne se cachait plus, on n'en avait plus la force, et la joie

des patriotes accourus à Breslau, entourant le roi, le félicitant

publiquement de sa conduite, ne laissait aucun doute sur la résolution

prise. D'ailleurs une suite de mesures tout à fait significatives

vinrent rendre à peu près officielle la rupture avec la France. On

donna cours forcé de monnaie aux papiers d'État qui répondaient à nos

bons du Trésor. On décréta la formation d'une grande armée prussienne

en Silésie. L'illustre général Blucher, celui qui avait toujours

manifesté de l'asservissement de son pays le plus noble chagrin, fut

nommé commandant en chef de cette armée. Le général Scharnhorst, qui

avait le plus contribué à entraîner le roi, fut nommé chef

d'état-major de cette même armée. Enfin le procès du général d'York,

qui n'avait jamais été commencé, se trouva, dit-on, terminé à son

avantage. Il fut déclaré innocent, et réintégré dans le commandement

des troupes dont il avait déterminé la défection. Les officiers

prussiens qui, après l'alliance avec la France, avaient porté en

Russie leur patriotisme indigné, les généraux Gneisenau, Clausewitz,

furent appelés, pourvus de grades, et comblés de récompenses.

[En marge: Entrée d'Alexandre à Breslau, et entrevue de ce monarque

avec le roi de Prusse.]

[En marge: Déclaration définitive de la Prusse, annonçant sa rupture

avec la France, et son alliance avec la Russie.]

Après de telles manifestations, il n'y avait plus de contrainte à

s'imposer, et l'entrevue des deux souverains nouvellement alliés eut

lieu le 15 mars. Alexandre, accompagné de M. de Nesselrode et d'une

foule de généraux, entra dans la capitale de la Silésie, et au milieu

des applaudissements du peuple, des acclamations de l'armée, se jeta

dans les bras de l'ami sacrifié jadis à Tilsit, et retrouvé récemment

dans le désastre de Moscou. Le fougueux et généreux baron de Stein,

retenu dans son lit par d'affreuses souffrances, n'était pas là pour

assister à un événement qui était son ouvrage. La ville fut trois

jours illuminée, et le roi eut du reste le soin de faire entourer par

ses propres gardes la maison de M. de Saint-Marsan, afin qu'elle

n'essuyât aucun outrage. Pendant ce séjour d'Alexandre à Breslau, M.

de Hardenberg qui n'avait cessé de garder avec M. de Saint-Marsan un

silence triste, mais tellement expressif que ce n'était presque pas du

silence, le rompit en lui remettant le 17 mars la déclaration de

guerre à la France, et après lui avoir prodigué toute espèce de

témoignages personnels, lui laissa le choix de partir quand et comme

il voudrait.

[En marge: Joie des patriotes allemands, leur espérance et leur

prétention d'entraîner tous les princes d'Allemagne.]

Il n'est pas besoin d'affirmer que cet événement, quoique prévu,

produisit sur l'Allemagne et sur l'Europe un effet immense. Les

patriotes allemands manifestèrent plus que jamais leur joie et leurs

espérances. Suivant eux, la Saxe, la Bavière, le Wurtemberg, tous les

princes qu'on appelait nos esclaves, devaient sur-le-champ imiter la

conduite de la Prusse, et prendre part à la coalition générale. Dans

le désir d'accélérer ce résultat, les colonels Czernicheff et

Tettenborn, laissant au corps de Wittgenstein le soin de suivre

l'arrière-garde du prince Eugène sur Magdebourg et Wittenberg,

descendirent l'Elbe avec leurs Cosaques, pour aller se montrer vers

Hambourg, et pour essayer, de concert avec les flottilles anglaises,

de soulever ces Français anséatiques, qui étaient Français malgré eux,

et ne demandaient que l'occasion de ne plus l'être. En même temps les

avant-gardes de l'armée russe du centre qui avaient traversé l'Oder,

furent dirigées sur Torgau et sur Dresde, pour tâcher de décider la

Saxe, et pour agir sur elle par les moyens qui avaient si bien réussi

auprès de la Prusse.

[En marge: Les Cosaques des colonels Tettenborn et Czernicheff envoyés

à Hambourg.]

[En marge: Insurrection de Hambourg.]

Le prince Eugène, inquiet pour Dresde en se repliant sur l'Elbe, avait

appuyé à droite au lieu d'appuyer à gauche, et avait porté son centre

à Wittenberg, au lieu de le porter à Magdebourg. Par suite de ce

mouvement Hambourg s'était trouvé découvert, car on sait quelle

distance il y a de Magdebourg, placé en quelque sorte au milieu de la

ligne de l'Elbe, à Hambourg, situé à une petite distance de

l'embouchure de ce fleuve (nous prenons ici la ligne de l'Elbe des

montagnes de la Bohême à la mer). Les colonels Tettenborn et

Czernicheff coururent donc avec neuf à dix mille Cosaques, appuyés par

quelque infanterie légère, vers Lubeck et Hambourg. Les Anglais, de

leur côté, avaient refait un établissement à l'île d'Héligoland, et y

avaient accumulé des armes, des munitions, du matériel de guerre de

tout genre. Leurs flottilles remplissaient les embouchures de l'Elbe.

Il n'en fallait pas tant pour mettre en fermentation les têtes déjà

fort enflammées des habitants de Hambourg. Le général Morand, non pas

le célèbre Morand du corps de Davout, mais un vieux général du même

nom, brave, malheureusement infirme, se retirait en ce moment avec

deux mille hommes de la Poméranie sur Hambourg. Il fut assailli à

l'improviste, mortellement blessé, et pris avec une partie de sa

petite troupe. D'un autre côté le général Lauriston, dirigé par

Osnabruck, Hanovre, Brunswick sur Magdebourg, était encore à quarante

lieues de là. Le général Bourcier se trouvait à Hanovre au milieu des

dépôts de sa cavalerie. Les forces qui résidaient à Hambourg même

n'étaient suffisantes ni pour arrêter les Cosaques, ni pour contenir

la population. Les autorités françaises qui avaient été fort

maltraitées le 24 février précédent, qui avaient vu les douaniers, les

commis des contributions indirectes, les agents de la police battus,

pillés, expulsés, craignirent d'essuyer cette fois des traitements

plus fâcheux encore, et évacuèrent Hambourg, en livrant la ville aux

autorités municipales. Elles se dirigèrent sur Brême. À l'instant les

Cosaques de Tettenborn accoururent au milieu de la joie générale, et

reçurent les clefs de la ville pour les porter à l'empereur Alexandre.

Les autorités municipales formées par les Français se démirent, et

furent remplacées par l'ancien sénat. Une légion, dite légion de

Hambourg, fut formée sur-le-champ, et composée de tous les hommes de

bonne volonté disposés à s'armer pour la cause allemande. Elle fut

équipée aux frais des riches Hambourgeois, qui remplirent en quelques

heures une forte souscription ouverte pour subvenir à cette dépense.

On fit signal aux Anglais d'arriver, et ils arrivèrent en effet bien

vite avec des bâtiments chargés de sucre, de cafés et de cotons.

C'était doubler la joie que produisait leur apparition, car à la

satisfaction de voir s'éloigner une autorité étrangère détestée, se

joignait celle de voir le blocus continental aboli, et les voies du

commerce rouvertes. Les malheureux Hambourgeois ne savaient pas à quel

brusque retour de fortune ils s'exposaient par cette imprudente

manifestation.

[En marge: Situation de la Saxe.]

Sur le haut Elbe, en Saxe, à Dresde, le même mouvement se produisit à

l'approche des troupes russes et prussiennes.

[En marge: Embarras et épouvante du roi Frédéric-Auguste.]

[En marge: Ce prince s'adresse à l'Autriche, qui travaille à

l'affilier au parti médiateur qu'elle cherche à former en Europe.]

[En marge: Le roi de Saxe cantonne à Torgau son infanterie revenue de

Pologne avec le général Reynier, et laisse voir la résolution de ne

plus l'employer activement.]

[En marge: Il forme le projet de se retirer sous l'escorte de sa

cavalerie, loin des armées belligérantes.]

[En marge: Ce prince, malgré les instances du ministre de France, se

transporte en Bavière.]

L'infortuné Frédéric-Auguste, roi de Saxe, jusque-là fort attaché à

Napoléon, qui l'avait comblé de faveurs, et lui avait rendu la

Pologne, commençait à sentir que tant d'ambition n'était pas faite

pour lui, que le repos, l'amour de ses sujets, les pratiques

religieuses étaient son lot véritable et unique. Aussi tout en

regrettant beaucoup la Pologne, il était prêt à y renoncer, pourvu

qu'on lui laissât sa chère Saxe, telle qu'il la possédait avant les

grandeurs dont Napoléon l'avait accablé. Depuis les derniers

événements, sans montrer moins de dévouement à la France, il avait

pourtant cherché un conseiller qui dirigeât sa faiblesse dans ce

dédale de circonstances prodigieuses, et il avait cru faire le

meilleur choix possible en s'adressant à l'empereur d'Autriche,

c'est-à-dire au beau-père, à l'allié de Napoléon. M. de Metternich

s'était aussitôt efforcé de le rattacher à ce parti de princes

allemands qu'il s'appliquait à former, et dont le but était de

pacifier l'Europe en s'interposant entre la Russie, l'Angleterre et la

France, et en les forçant à accepter une paix toute germanique. On

avait dit, et avec raison, à Frédéric-Auguste, que ce n'était pas

trahir la France, que c'était lui rendre service au contraire, et en

même temps remplir ses devoirs de bon Allemand, que de travailler à

rétablir la paix sur la base d'une Allemagne indépendante, forte et

respectée. Il n'avait pas hésité à suivre cette voie, et par ce motif

n'avait répondu que d'une manière évasive aux réclamations du ministre

de France, qui tantôt lui demandait des approvisionnements, tantôt des

recrues, tantôt de la cavalerie. Pour se soustraire à ces instances,

il savait fait valoir sa détresse, les dispositions malveillantes de

ses sujets, et enfin l'impossibilité d'exécuter ce qu'on exigeait de

lui dans le temps prescrit. Son corps d'armée étant revenu sur

l'Elbe, sous la conduite du général Reynier, il l'avait cantonné dans

Torgau, et là, sous prétexte de le recruter, il l'avait mis à part

dans une place forte, pour y attendre, dans une espèce de neutralité

semblable à celle du prince de Schwarzenberg, les directions de la

politique autrichienne. Quant à sa cavalerie, composée de 1,200

cuirassiers superbes, et de 1,200 hussards et chasseurs excellents,

dont Napoléon avait demandé impérieusement l'envoi, il l'avait

positivement refusée. Pour lui inspirer le courage d'un tel refus, il

lui avait fallu une peur plus grande encore que celle que lui

inspirait Napoléon, et cette peur était celle des Cosaques, dont la

présence partout annoncée faisait trembler jusqu'aux alliés des

Russes. S'attendant à chaque instant à voir apparaître ces Cosaques,

si effrayants de loin, il avait résolu de se placer au milieu de sa

cavalerie, et de s'en aller avec sa famille dans un lieu sûr, laissant

son infanterie dans Torgau, et ses États à ceux qui voudraient les

occuper tour à tour. Avec de pareilles dispositions il suffisait de la

défection de la Prusse, et de l'approche des avant-gardes russes, pour

décider ce prince à exécuter un projet de fuite si longuement préparé.

Malgré les représentations du ministre de France, M. de Serra, qui

s'efforçait de lui démontrer l'inconvenance de son départ, et le

danger d'abandonner ses sujets qui allaient inévitablement se livrer

aux passions régnantes, et se donner envers la France des torts dont

ils seraient bientôt punis, dont lui-même souffrirait, il partit,

laissant Dresde dans les mains du maréchal Davout, ses objets les plus

précieux et les moins transportables dans la forteresse de

Koenigstein, marchant enfin lui-même avec son trésor, avec sa

nombreuse famille, au milieu de trois mille hommes, tant cavaliers

qu'artilleurs. Il aurait pu se retirer en Bohême, où il serait arrivé

en quelques heures, sur une terre neutre, en ce moment inviolable pour

toutes les puissances belligérantes. Il ne l'osa pas, et la cour

d'Autriche ne l'eût pas voulu, pour ne pas découvrir trop tôt la

secrète ligue qu'elle cherchait à former. Il se rendit par Plauen et

Hof à Ratisbonne, sur le territoire du roi de Bavière, aussi

embarrassé que lui. Son intention était de rester en Bavière, ou de se

jeter en Autriche, selon les événements. M. de Serra lui avait bien

adressé l'invitation de venir en France, mais une telle démarche l'eût

perdu aux yeux des Allemands, eût été contraire d'ailleurs au projet

de médiation de l'Autriche, et il n'avait point accepté cette

invitation.

[En marge: Apparition des Russes devant Dresde.]

[En marge: Le maréchal Davout fait sauter le pont de Dresde.]

À peine était-il parti de Dresde que les Russes parurent aux environs

de cette ville. L'infanterie saxonne s'était enfermée dans Torgau, et

avait déclaré n'en vouloir pas sortir pour contribuer à la défense de

l'Elbe. Le maréchal Davout avait pour défendre le cours supérieur de

l'Elbe la division française Durutte, seul reste du corps de Reynier

depuis que les Saxons l'avaient quitté, plus quelques troupes que le

prince Eugène lui avait envoyées, et enfin les seconds bataillons de

son corps qu'on venait de réorganiser à Erfurt. Il se hâta d'accourir

à Dresde de sa personne, et prit les mesures que réclamaient les

circonstances, en militaire probe mais inexorable, ne commettant aucun

mal inutile, mais ordonnant sans pitié tout le mal nécessaire. Il

parcourut les bords de l'Elbe, ordonna la destruction des moulins, des

bateaux, des bacs, malgré les cris des paysans saxons, et arrivé au

beau pont de pierre qui dans Dresde servait à l'union des deux villes,

la vieille et la nouvelle, il en fit miner deux arches, et les fit

sauter, sans s'inquiéter des attroupements des habitants, de leurs

menaces et de leurs clameurs. Il se mit ensuite à la tête de ses

troupes pour recevoir les Russes s'ils essayaient de forcer le

passage.

[En marge: Irritation des Allemands contre ce maréchal.]

Ces mesures de défense devinrent l'un des griefs les plus violemment

allégués dans toute l'Allemagne. On composa des gravures grossières,

représentant le pont de Dresde détruit par celui que dans le Nord on

appelait le féroce Davout, et on les répandit par milliers dans les

villes et les campagnes.--Voilà, disait-on, comment les Français

traitent leurs plus fidèles alliés, les Saxons, qui viennent de se

battre vaillamment pour leur cause, tandis qu'eux Français s'enfuient

en jetant leurs armes.--

[En marge: Effet produit à Vienne par la défection de la Prusse.]

[En marge: Extrême exaltation du parti allemand.]

Cette nouvelle excitation produite par la défection de la Prusse

s'était naturellement fait sentir à Vienne, malgré la distance et

l'ordinaire tranquillité de cette capitale. La politique profonde de

M. de Metternich et de l'empereur François, quoique devinée par

quelques esprits pénétrants, échappait aux gens passionnés de la cour,

de l'armée et du peuple. Ils n'y voyaient qu'une coupable lenteur à se

détacher de la France, et à secouer les funestes engagements qu'on

avait pris en contractant le mariage de Marie-Louise avec Napoléon. Le

déchaînement de cette partie du public autrichien était extrême. On

remarquait parmi les plus animés l'impératrice elle-même, princesse

de Modène, et ce qui est plus étonnant, l'archiduc Charles,

ordinairement si sage, surtout si mesuré lorsqu'il s'agissait de la

France. Mais ce prince sentant au fond du coeur fermenter son

patriotisme allemand, profondément blessé d'ailleurs par son frère

l'empereur François qui l'avait exclu de toute participation aux

affaires, saisissait assez volontiers les occasions de blâmer le

gouvernement, et cette fois du reste était sincère, car il était de

ceux qui auraient voulu une conduite plus claire et plus franche. On

allait jusqu'à lui prêter un propos étrange par sa hardiesse. Il avait

dit, assurait-on, que si l'empereur François avait contracté un

mariage gênant pour sa politique, et que chez lui le père embarrassât

le souverain, il fallait qu'il abdiquât, et cédât la couronne à un

membre de la famille plus libre de ses actions.

[En marge: L'empereur François et M. de Metternich jugent la conduite

de la Prusse fort imprudente, et ne veulent tomber ni sous le joug des

masses populaires, ni sous le joug de la Russie.]

[En marge: Désir d'éviter une nouvelle guerre contre la France.]

L'exaltation était si grande que M. de Metternich avait eu quelques

craintes à concevoir pour sa personne, et que le gouvernement s'était

vu obligé d'ordonner de nombreuses arrestations, même parmi des

personnages considérables, tels que M. de Hormayer, l'un des employés

les plus élevés de la chancellerie autrichienne, celui dont on se

servait pour communiquer secrètement avec le Tyrol. Ce qui se passait

en Allemagne n'était en effet ni du goût de l'empereur, ni du goût de

M. de Metternich. D'abord il ne leur convenait pas d'exciter l'esprit

public aussi vivement qu'on le faisait, et, pour secouer le joug de

Napoléon, d'accepter celui des masses populaires. Alexandre leur

paraissait un prince imprudent, enivré par des succès auxquels il

n'était pas accoutumé, et Frédéric-Guillaume un prince faible, mené

aujourd'hui par ses sujets, comme six ans auparavant il l'était par sa

femme. Ni l'empereur ni M. de Metternich ne se faisaient faute

d'exprimer ce jugement. Ensuite cette manière impétueuse, irréfléchie

d'agir n'était pas la leur. Ils voulaient sortir des mains de

Napoléon, sans se mettre dans celles d'Alexandre, et en sortir en tout

cas, sans s'exposer à y retomber plus durement que jamais, par suite

d'une guerre follement entreprise, et sottement conduite. Ils étaient

loin de regarder Napoléon comme détruit; ils s'attendaient à le voir,

de même qu'en 1806, déboucher d'une manière foudroyante des défilés de

la Thuringe, et punir les imprudents qui venaient s'exposer de si près

à ses coups. Si du reste un tel résultat n'était pas certain, il était

au moins possible, et cette seule raison suffisait à leurs yeux pour

qu'on dût ne pas agir si vite, ne pas s'engager surtout avant que

l'armée autrichienne fût reconstituée, et même pour qu'on préférât la

ressource d'une médiation, au moyen de laquelle on referait la

situation de l'Allemagne sans courir le danger d'une guerre avec la

France.

C'est de ce point de vue que le cabinet autrichien jugeait la conduite

de la Prusse bien hasardée, les démonstrations allemandes bien

téméraires; c'est de ce point de vue aussi qu'il ne cessait de nous

donner des conseils de prudence et de modération, qu'il nous

suppliait, en admettant que nous fissions encore une campagne

vigoureuse, de ne vouloir tirer de nos succès futurs d'autre résultat

qu'une paix prochaine, équitable, acceptable par toute l'Europe.

[En marge: Inclinant toujours vers la politique de médiation, M. de

Metternich considère avec chagrin le langage absolu de Napoléon.]

[En marge: Sages observations de ce ministre sur le discours de

Napoléon au Corps législatif.]

[En marge: M. de Metternich voudrait connaître les conditions de paix

de la France, et ne pouvant en obtenir la confidence, laisse entrevoir

celles de l'Autriche.]

[En marge: Longs entretiens de M. de Metternich avec. M. Otto.]

[En marge: Admirables conseils de M. de Metternich.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 15 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 24 / 45 段