On se ferait difficilement une idée du changement que quelques jours

écoulés avaient apporté dans l'Allemagne déjà si émue. Le roi de

Prusse, qui s'était retiré à Breslau pour y être plus indépendant de

nous, et même de ses sujets, n'y était plus maître de ses

déterminations. Toujours convaincu que le seul moyen de sortir sain et

sauf du chaos des événements actuels, c'était d'avoir beaucoup de

soldats sous les armes, il n'avait pas attendu pour ordonner de

nouvelles levées les réponses aux questions posées à Paris. Il avait

publié plusieurs édits, et deux notamment, l'un pour engager les

jeunes gens de famille à servir comme volontaires dans les chasseurs à

cheval, l'autre pour engager les jeunes gens de toutes les classes à

servir comme chasseurs à pied dans les régiments d'infanterie.

L'opinion publique, en effet, eût été révoltée d'une distinction qui

eût ouvert aux uns, fermé aux autres, les rangs de l'armée, toutes les

classes demandant à contribuer à ce qu'elles appelaient

l'affranchissement de l'Allemagne. À ce double appel, les têtes déjà

en fermentation avaient été saisies d'un vertige général. De toutes

parts on était accouru chez M. de Goltz, le seul des ministres

prussiens demeuré à Berlin, et on lui avait demandé violemment, comme

on le fait dans les jours de révolution, pour qui, contre qui, le roi

réclamait le secours de ses sujets, ajoutant qu'ils étaient prêts,

dans un cas, à se lever tous comme un seul homme, et ce cas, il

n'était pas difficile de le deviner, c'était celui où le roi voudrait

employer leur dévouement contre l'oppresseur de l'Allemagne, contre

Napoléon. M. de Goltz, qui connaissait parfaitement la situation, et

qui savait comment parler et se conduire, leur avait répondu en les

exhortant à se confier dans la sagesse et le patriotisme du roi, à

s'en remettre à lui des intérêts de la patrie, et à lui donner leurs

bras, en le laissant libre d'en disposer comme il croirait plus utile

de le faire. Tandis que M. de Goltz gardait cette réserve, ses yeux,

son visage exprimaient ce que sa langue n'osait pas dire, et on

l'avait quitté pour s'enrôler. De toutes parts d'ailleurs, les meneurs

des sociétés secrètes avaient dit qu'il fallait s'armer, que le roi,

incertain encore dans le moment, ne le serait pas longtemps, qu'un peu

plus tôt, un peu plus tard, il serait entraîné, et que plus il se

sentirait fort, et entouré de ses sujets armés, plus il inclinerait à

suivre le penchant de son coeur, qui le portait à se dévouer à

l'affranchissement de l'Allemagne. Sous ces fortes impulsions, la

jeune noblesse s'était enrôlée dans les chasseurs à cheval, la jeune

bourgeoisie des écoles et du commerce s'était empressée de prendre

rang dans les chasseurs à pied. En quelques jours les universités et

les boutiques avaient été vides, et il avait fallu presque suspendre

les cours publics. La noblesse s'équipait elle-même; des dons

volontaires, rendus obligatoires par des taxations qu'on envoyait chez

les principaux commerçants, servaient à équiper les jeunes gens privés

de ressources. Les arsenaux de l'État leur fournissaient des armes.

Pour achever la ressemblance avec les premières journées de notre

révolution, tous les hommes avaient pris une cocarde, c'était la

cocarde noire et blanche. Aucun n'eût osé négliger de mettre à son

chapeau ce signe de ralliement, car il eût passé pour un citoyen tiède

ou ennemi de son pays.

[En marge: Satisfaction et embarras du roi de Prusse.]

[En marge: Son irritation en recevant de Paris le rejet de ses

propositions.]

[En marge: Ce prince était surtout fort contrarié de ne pouvoir entrer

en relations directes avec la Russie.]

Le roi de Prusse, apprenant à Breslau cet enthousiasme de ses sujets,

dont il était témoin d'ailleurs en Silésie, était à la fois joyeux et

alarmé, joyeux de se voir bientôt à la tête d'une force considérable,

alarmé d'être pressé entre les Russes et les Français, obligé de se

prononcer pour les uns ou pour les autres, sans savoir encore de quel

côté se trouveraient l'indépendance et la restauration de la Prusse.

Les réponses de Paris arrivant sur ces entrefaites le trouvèrent on ne

peut pas plus mal disposé à les écouter patiemment. Cet excellent

prince, comme tous les caractères inertes et ordinairement contenus,

avait des moments où il s'échappait à lui-même, et où il n'était plus

reconnaissable. Il fut indigné de ce qu'on lui contestait une somme de

94 millions dépensée pour l'armée française, de ce qu'on lui refusait

un argent dont il avait si grand besoin, de ce qu'on lui retenait ses

places de l'Oder et de la Vistule qui lui eussent été si utiles pour

se décider avec plus de sûreté entre les Français et les Russes,

surtout de ce qu'on lui déniait jusqu'à la faculté d'entrer en

rapports ostensibles avec l'empereur Alexandre. Il tenait beaucoup en

effet à s'aboucher sans retard avec ce monarque, premièrement parce

que les Autrichiens autorisés à s'entremettre avaient déjà envoyé des

agents diplomatiques à Wilna et à Londres, secondement parce qu'il

voulait écarter les armées belligérantes de la Silésie, troisièmement

enfin parce qu'il voyait à Koenigsberg le baron de Stein, le général

d'York, les agents russes, gouverner la province, convoquer les états,

agir sans lui, et éventuellement contre lui, trancher en un mot du

souverain, et se conduire comme s'ils étaient prêts à se détacher de

la monarchie prussienne dans le cas où il n'adhérerait pas à la

coalition. Frédéric-Guillaume éperdu voulait demander compte à

Alexandre de ces procédés envers un ami, envers un ancien allié, dont

il avait causé jadis les malheurs, et dont il devait aujourd'hui

comprendre les cruels embarras. L'homme qu'il aurait désiré envoyer

auprès d'Alexandre était M. de Knesebeck, le même qu'il avait chargé

l'année précédente d'aller expliquer et justifier à Saint-Pétersbourg

son traité d'alliance avec Napoléon, et qui, autorisé ou non, avait

dépassé de beaucoup les limites dans lesquelles il aurait dû se

renfermer pour rester loyal envers la France. Sans doute

Frédéric-Guillaume aurait pu dépêcher M. de Knesebeck secrètement,

mais on n'aurait pas tardé à le savoir, les meneurs de Koenigsberg,

dans leur joie, n'auraient pas manqué de le publier, et le roi eût été

en infraction de son alliance avec Napoléon, par conséquent dans un

mauvais cas, si une nouvelle victoire d'Iéna ouvrait la campagne.

Frédéric-Guillaume aurait donc voulu, outre la restitution de son

argent et de ses places, obtenir l'autorisation d'envoyer un agent

ostensible auprès d'Alexandre.

Le monarque prussien, qui offrait le triste spectacle d'un roi honnête

placé entre sa conscience et l'intérêt de sa couronne, était en ce

moment cruellement agité par l'une et par l'autre. Quoique peu

démonstratif ordinairement, il afficha cette fois encore plus de

colère qu'il n'en éprouvait, disant qu'il n'y tenait plus, qu'on

l'opprimait, qu'on lui déniait ce qu'on lui devait incontestablement

en lui refusant les 94 millions réclamés; qu'on s'était engagé à le

rembourser dans trois mois, et qu'il y en avait plus de six que les

fournitures avaient été faites; qu'en lui retenant ses places, données

en gage jusqu'à ce qu'il se fût acquitté, on violait les traités et

son territoire, puisqu'il ne devait plus rien; qu'en lui contestant,

ce qui appartenait à toute puissance indépendante, la faculté de

négocier avec un État voisin, on le traitait comme un prince

dépendant, qui n'aurait plus la liberté de ses déterminations; que si

encore on pouvait le protéger, si on s'était maintenu sur le Niémen ou

sur la Vistule, il y aurait prétexte à écarter tout pourparler avec la

Russie, mais qu'ayant perdu le Niémen, après le Niémen la Vistule, et

étant à la veille de perdre l'Oder, il était injuste et déraisonnable

de l'empêcher de négocier pour la neutralité au moins de sa royale

demeure.

[En marge: Le roi de Prusse se décide, malgré la France, à envoyer M.

de Knesebeck à l'empereur Alexandre.]

Après avoir fait grand bruit de ces raisons, de manière à se préparer

une excuse à tout événement, le roi, sans le publier ni le cacher,

expédia M. de Knesebeck pour le quartier général russe, et dès ce

jour on peut dire que d'une alliance il avait passé à l'autre. Il

n'était pas encore fixé sur le mérite de sa résolution, il ne savait

pas s'il faisait bien ou mal, s'il ne renouvelait pas la faute de

1806, si le mouvement auquel il assistait n'était pas semblable à

celui qui avait précédé la bataille d'Iéna, et ne serait pas suivi des

mêmes revers! Il est en effet si difficile quelquefois de distinguer

entre le présent et un passé qui lui ressemble sous beaucoup de

rapports, et de discerner dans ce présent ce que la Providence a caché

de nouveau! Mais Frédéric-Guillaume voyait les Français se retirer pas

à pas du Niémen à la Vistule, de la Vistule à l'Oder, les Russes

s'avancer à leur suite, ses sujets l'appeler à grands cris, la

question d'heure en heure se résoudre sans lui, et n'attendant plus de

lumières de sa raison qui ne pouvait plus lui en fournir, il se mit à

attendre toute lumière, toute détermination de l'événement lui-même.

D'ailleurs son coeur de citoyen et de roi était avec ces Allemands qui

poussaient mille cris, levaient mille bras pour l'indépendance de

l'Allemagne, et si quelque chose le retenait encore, c'était la

crainte seule d'aggraver l'esclavage de cette Allemagne qui lui était

si chère.

[En marge: Marcher en avant afin d'éloigner les Français de la

Prusse, était pour les Russes le vrai moyen de décider le roi

Frédéric-Guillaume.]

Le secret de ce coeur royal, tous les Prussiens le devinaient et le

disaient aux Russes. M. de Knesebeck ne pouvait que le répéter à

Alexandre. Il fallait marcher en avant, forcer le quartier général

français à rétrograder de Posen jusqu'à Francfort-sur-l'Oder; il

fallait aussi marcher sur Varsovie, de Varsovie sur Cracovie, et la

Silésie enveloppée ainsi par ses deux extrémités, tomberait avec son

roi dans les mains d'Alexandre. Il fallait faire plus encore, il

fallait s'avancer non-seulement sur l'Oder, mais sur l'Elbe, dégager à

droite Berlin et Hambourg, à gauche Dresde, et on délivrerait

non-seulement la Prusse qui se lèverait tout entière comme un seul

homme, mais les provinces anséatiques, le Hanovre, la Westphalie qui

n'attendaient que l'occasion de s'insurger, la Saxe qui ne demandait

qu'à être arrachée à la carrière aventureuse où Napoléon l'avait

précipitée, peut-être même le Wurtemberg et la Bavière, et ce qui

importait mille fois davantage, on délivrerait l'Autriche des liens

dans lesquels la politique et une fausse parenté la tenaient encore

engagée.

[En marge: Avis pour et contre une marche en avant parmi les

militaires russes.]

Les militaires réfléchis, le prince Kutusof en tête, désapprouvaient

une marche aussi hardie, car il était impossible de laisser derrière

soi Dantzig et Thorn qui avaient 30 mille hommes de garnison, Stettin,

Custrin, Glogau, Spandau qui en avaient 30 mille autres, sans bloquer

au moins ces places, et on ne pouvait dès lors poursuivre la campagne

qu'avec une faible partie de ses forces. Il fallait en effet laisser à

droite 40 mille hommes devant les places de la basse Vistule, 20 à 30

mille à gauche devant Varsovie et les Autrichiens, il devait donc en

rester une cinquantaine de mille pour agir offensivement contre les

Français, auxquels on rendrait en les poussant sur l'Elbe le service

de les obliger à se concentrer, de manière qu'on se serait affaibli

autant qu'on les aurait renforcés. Invincible derrière le Niémen,

beaucoup moins sur la Vistule, plus du tout sur l'Oder, on serait

incapable de vaincre sur l'Elbe. Il y avait donc folie à venir

s'exposer ainsi au premier bond de ce lion irrésistible, contre lequel

on n'avait obtenu de succès qu'en l'évitant.

Ces raisonnements, peu politiques, mais très-militaires, ne

rencontraient que des oreilles rebelles chez les Allemands

enthousiastes, et chez les Russes enthousiasmés à leur tour, et il est

vrai qu'il y a des jours, fort rares sans doute, où la passion a plus

raison que la raison. On répondait en effet, que les Français étaient

enfermés dans les places et n'en sortiraient point, que les Prussiens

et 20 mille Russes tout au plus suffiraient pour les contenir; qu'à

gauche les Polonais étaient consternés, prêts à accepter d'Alexandre

une restauration de leur patrie qu'ils n'attendaient plus de la

France; que les soldats autrichiens buvaient tous les jours avec les

soldats russes, qu'ils se retireraient volontiers devant le moindre

corps chargé de les suivre, qu'on aurait ainsi 80 mille hommes au

moins pour se porter en avant, que le prince Eugène n'en avait pas 20

mille, que les 25 ou 30 mille Français réunis à Berlin étaient menacés

de tous côtés, et avaient la plus grande peine à s'y soutenir, que la

plus simple démonstration forcerait le quartier général français à

rétrograder de Posen sur Francfort, de Francfort sur Berlin, de Berlin

sur Magdebourg, et que là des milliers d'Allemands se lèveraient pour

l'obliger à rétrograder encore; mais que sans prétendre aller si loin,

il était certain qu'en dégageant Posen et Varsovie, qu'en faisant un

pas de plus pour dégager Berlin et Dresde, on affranchirait la Prusse,

on se donnerait cent mille Prussiens tout de suite, deux cent mille

dans quelques semaines, que cette alliance enlevée à Napoléon,

assurée à la Russie et à l'Angleterre, achèverait de changer la face

des choses en Europe, et mettrait sur la voie de la dernière des

révolutions politiques, de la plus décisive, de celle enfin qui

détacherait l'Autriche de la France pour la rattacher à la coalition

européenne.

[En marge: Alexandre décidé surtout par les flatteries des Allemands à

marcher en avant.]

Toutes ces assertions étaient plus vraies que ne le croyaient les

enthousiastes qui les débitaient, plus vraies encore que ne pouvait le

supposer Alexandre à qui on les répétait tous les jours. Mais il ne

fallait pas tant de vérité pour l'entraîner; il suffisait du bruit, du

mouvement qu'on faisait autour de lui, des fumées si nouvelles de la

gloire dont on l'enivrait, du titre de roi des rois qui de toutes

parts retentissait à ses oreilles, et sans plus de motifs il avait

décidé qu'on se porterait en avant. M. de Knesebeck n'avait pas eu

beaucoup de chemin à parcourir pour le rencontrer, et il l'avait

trouvé en marche sur la Vistule. Qu'avait-il à lui dire? rien

qu'Alexandre ne sût, qu'on ne lui eût déjà dit, c'est que dès qu'il

aurait fait quelques pas encore, la Prusse et son roi seraient à lui.

[En marge: Mouvement des Russes sur la Vistule.]

[En marge: Le centre, composé des réserves et de la garde, marche sur

Kalisch, tandis que Wittgenstein s'avance sur Dantzig, et

Miloradovitch sur Varsovie.]

Alexandre avait employé le mois de janvier à se rendre par Suwalki,

Willenberg, Mlawa, Plock sur la Vistule, cheminant entre la Pologne et

la Vieille-Prusse. Resté du 5 février jusqu'au 9 à Plock, il en était

parti pour Kalisch, n'ayant plus qu'une courte distance à franchir

pour être à Breslau, auprès de Frédéric-Guillaume. Les gardes russes

et la réserve, comprenant environ 18 mille hommes, l'avaient suivi.

Pendant ce temps, Wittgenstein à droite avec l'ancienne armée de la

Dwina, que précédaient quelques mille Cosaques, s'avançait à la tête

de 34 mille hommes sur Custrin et Berlin, laissant en arrière l'armée

de Moldavie pour observer Dantzig et Thorn, avec 16 mille hommes. À

gauche, Miloradovitch, Doctoroff, Sacken, disposant de 40 mille

hommes, s'étaient dirigés sur Varsovie, et suivaient lentement le

corps autrichien, qu'ils savaient peu disposé à se battre, et fort

impatient de rentrer en Gallicie. L'ordre était donné aux deux

colonnes de droite et de gauche de pousser toujours en avant, tandis

que l'empereur Alexandre menant le centre, attendrait le moment

d'entrer à Breslau pour se jeter dans les bras du roi de Prusse, et

que l'ancienne armée de Moldavie, à la tête de laquelle Barclay de

Tolly avait remplacé l'amiral Tchitchakoff, tiendrait en respect les

garnisons de la Vistule.

[En marge: Le prince Eugène, débordé sur ses ailes est obligé de

quitter Posen.]

[En marge: Conduite du prince de Schwarzenberg, et sa retraite en

Gallicie.]

Le prince Eugène débordé à gauche par Thorn, à droite par Varsovie,

n'osant pas dégarnir Berlin pour amener à lui les troupes de Grenier,

n'avait aucune chance de se maintenir à Posen. Il en aurait eu le

moyen, si le prince de Schwarzenberg avait voulu se retirer avec

Reynier et Poniatowski sur Kalisch. Recevant ainsi un renfort de 50

mille hommes, ne craignant pas dans ce cas d'affaiblir un peu le corps

qui gardait Berlin pour faire quelque chose de sérieux à Posen, il

aurait pu avec 70 mille hommes tenir tête au centre russe, et en

arrêtant le centre arrêter les ailes. Mais le prince de Schwarzenberg,

qui avait ordre de ne plus s'engager, depuis que sa cour adoptait

ouvertement la politique de médiation, alléguait auprès du général

Reynier et du prince Poniatowski l'impuissance où il était de se

battre, l'inutilité d'ailleurs de le faire actuellement dans l'intérêt

des opérations futures, et les pressait de se tenir prêts à

rétrograder davantage, car il ne pouvait plus demeurer à Varsovie.

Invité à se diriger sur Kalisch, il avait répondu qu'ayant sur

Cracovie, c'est-à-dire vers la Gallicie, ses dépôts, ses recrues, ses

magasins, il lui était impossible de prendre la route de Kalisch, mais

qu'il couvrirait ceux de ses compagnons d'armes qui croiraient devoir

manoeuvrer dans cette direction. Sur cette déclaration Reynier était

parti tout de suite pour Kalisch, et y avait heureusement devancé les

Russes, des mains desquels il n'avait pu se tirer qu'en livrant

plusieurs combats d'arrière-garde. Poniatowski, rassemblant en toute

hâte environ 15 mille Polonais, et laissant une garnison à Modlin,

n'avait pu gagner à temps la route de Kalisch, et avait été contraint

de suivre le prince de Schwarzenberg sur Cracovie, où il s'était

retiré avec les restes fugitifs du gouvernement polonais.

[Date en marge: Mars 1813.]

[En marge: Retraite du prince Eugène sur Berlin.]

Le prince Eugène, informé de ces divers mouvements, avait pris le

parti de quitter Posen, et de s'acheminer vers Francfort-sur-l'Oder

par la grande route de Meseritz. Il avait en même temps ordonné à

l'ancienne division Lagrange, faisant partie des troupes qui gardaient

Berlin, de venir à sa rencontre jusqu'à Francfort. Il s'était joint à

elle avec les 10 mille hommes de toute nature qui lui restaient, et

qui s'étaient accrus par le ralliement d'un certain nombre de soldats

de la garde sous les ordres du général Roguet. Ne considérant pas la

position de Francfort comme beaucoup plus tenable que celle de Posen,

il avait résolu de se porter à Berlin, où il pouvait réunir avec

Grenier 40 mille hommes, et y avoir enfin une meilleure contenance que

celle à laquelle il était réduit depuis un mois. Pendant qu'il y

marchait, les coureurs de l'armée russe sous les colonels Tettenborn

et Czernicheff, avaient passé l'Oder à Wrietzen, tout près de Berlin,

avaient assailli à l'improviste un régiment de cavalerie italienne du

corps du général Grenier, détruit ce régiment presque en entier, et

fait éclater dans Berlin une joie immodérée.

[En marge: Le prince Eugène prend définitivement le parti de se

replier sur l'Elbe, et de s'établir de Dresde à Magdebourg.]

Le général Grenier, sorti alors de Berlin avec ses deux divisions

d'infanterie, avait repoussé les coureurs trop téméraires de l'armée

de Wittgenstein, et était rentré dans cette capitale après avoir un

peu calmé la joie de ses habitants. En prenant une forte position en

avant de Berlin, en attirant à lui le corps du général Lauriston, dont

une division était déjà à Magdebourg, en montrant la ferme résolution

de combattre, le prince Eugène eût probablement arrêté les Russes,

mais craignant de provoquer des événements décisifs avant l'arrivée de

Napoléon, se voyant entouré d'ennemis, n'ayant pas plus de 2,500

hommes de cavalerie, exposé souvent à ne pouvoir pas même communiquer

avec Magdebourg faute de troupes à cheval, il prit le parti de venir

s'asseoir définitivement sur l'Elbe, où d'ailleurs le général Reynier

avait déjà été obligé de se replier par le mouvement du centre des

Russes. Le 4 mars il sortit de Berlin, après avoir évacué sur

Magdebourg ses blessés, ses malades et son matériel. Placé désormais à

la tête de quarante mille hommes, il n'avait plus à craindre qu'on

vînt insulter sa prudence et ses aigles.

Le lendemain il était sur l'Elbe, et terminait cette longue retraite,

commencée à Moscou le 20 octobre, et signalée par de si étranges et si

prodigieux désastres. Le prince Eugène n'avait rien à se reprocher

depuis qu'il avait pris le commandement, si ce n'est un peu trop de

circonspection, et avait d'ailleurs rendu d'incontestables services.

Tous les maréchaux et les généraux sans troupes, excepté les maréchaux

Davout et Victor, l'avaient quitté. Il envoya le maréchal Davout à

Dresde avec la division Lagrange, pour recueillir le général Reynier

qui revenait de Kalisch, et pour défendre les points importants de

Dresde et de Torgau. Il s'établit lui-même à Wittenberg avec les 10

mille hommes qui avaient été longtemps sa seule ressource, avec les

troupes du corps de Grenier, et attira sur Magdebourg les divisions du

corps de Lauriston, qui étaient prêtes à se porter en ligne. Il allait

donc avoir 80 mille hommes sur l'Elbe, plusieurs grandes places mises

en bon état de défense, et il ne pouvait plus être forcé d'abandonner

cette ligne.

[En marge: Joie des Allemands en apprenant l'évacuation de Berlin.]

[En marge: Raisons qu'on fait valoir auprès du roi Frédéric-Guillaume

pour le décider à passer du côté des Russes.]

On comprend, sans qu'il soit besoin de le dire, la joie tumultueuse

qui éclata dans toute la Prusse en apprenant l'évacuation définitive

de Berlin. Bien avant cette évacuation, on avait envoyé au roi

Frédéric-Guillaume émissaires sur émissaires, d'abord le fougueux

baron de Stein, puis un Alsacien fort délié, le baron d'Anstett, dont

le sol natal était depuis longtemps devenu français, puis un officier

de grand crédit parmi les patriotes allemands, le général Scharnhorst,

et on lui avait démontré de toutes les façons, par les raisons

morales, politiques, militaires, qu'il fallait se donner à la Russie.

On lui avait dit que Napoléon était vaincu, qu'il ne pourrait pas

recommencer la longue série de ses victoires; que l'Europe, lasse de

son joug, allait se soulever tout entière; que l'Autriche n'attendait

que le signal de la Prusse pour se prononcer; que Napoléon ne

résisterait point à une pareille masse d'ennemis; que la France

d'ailleurs épuisée et dégoûtée ne lui en fournirait pas les moyens;

qu'on débarrasserait ainsi le monde de son odieuse domination; que la

Russie ne voulant pour elle-même que ce qu'elle avait autrefois

possédé, allait restituer la portion du duché de Varsovie qui avait

appartenu à la Prusse; qu'elle lui rendrait en outre toutes les

parties de son territoire qu'elle parviendrait à reconquérir, et

promettait même de ne pas poser les armes qu'elle n'eût aidé la Prusse

à se reconstituer entièrement. C'était là surtout ce qui pouvait

décider le roi Frédéric-Guillaume, car il craignait qu'après une

bataille perdue on ne se décourageât, et qu'on ne le livrât encore,

comme à Tilsit, à la vengeance de Napoléon. En prenant l'engagement de

ne plus l'abandonner, et de soutenir une lutte à mort, on faisait ce

qui devait le plus influer sur ses résolutions.

[En marge: Traité d'alliance de la Prusse avec la Russie, signé le 28

février 1813.]

Devant toutes ces raisons, devant toutes ces promesses, devant

l'enthousiasme de ses sujets, il se rendit, en disant toutefois à ceux

qui l'entouraient que ce ne devait pas être une affaire d'entraînement

suivie d'un découragement subit comme en 1806, mais qu'il exigeait,

puisqu'on voulait la guerre, qu'on y persévérât jusqu'à extinction,

et en y prodiguant jusqu'au dernier écu, et jusqu'au dernier homme. Il

autorisa donc M. de Hardenberg à signer le 28 février un traité par

lequel la Russie s'engageait à réunir immédiatement 150 mille hommes,

la Prusse 80 mille (chacune des deux puissances se proposant d'en

réunir bientôt davantage), à les employer contre la France jusqu'à ce

que la Prusse eût reçu une constitution plus conforme à son ancienne

existence et à l'équilibre de l'Europe, à ne déposer les armes

qu'après ce but atteint, à faire tous leurs efforts pour rattacher

l'Autriche à la cause commune, à ne traiter en un mot que de concert,

et jamais l'une sans l'autre. La Russie promettait en particulier

d'employer ses bons offices auprès de l'Angleterre pour qu'elle

conclût un traité de subsides avec la Prusse.

[En marge: Dissimulation du roi et de M. de Hardenberg, n'osant pas

avouer ce qu'ils ont fait.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 15 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 23 / 45 段