semblables, mais qui n'avait jamais entendu personne les exprimer avec
la chaleur, l'éloquence, l'air de persuasion que Napoléon y apportait,
le Pape était séduit, vaincu, et se disait qu'en effet beaucoup de
choses étaient changées, que beaucoup changeraient encore, que
vraisemblablement la puissance temporelle des papes était une de ces
choses destinées à finir, mais que, Napoléon aidant, elle
n'emporterait en disparaissant aucun des appuis de la religion, aucun
de ses moyens d'influence. C'était un sacrifice tout matériel à faire
dans l'intérêt de la religion elle-même, et c'était dès lors acte de
désintéressement et non de faiblesse, acte honorable et non pas
honteux, que de consentir aux arrangements proposés! Il plaidait
ainsi en son coeur avec Napoléon, et puis, quand il fallait se
décider, il tombait dans des perplexités insurmontables.
[En marge: Napoléon achève de décider le Pape en se prêtant à toutes
les formes de rédaction qu'il désire.]
Après trois ou quatre jours de ces entretiens répétés, Napoléon fit
comprendre au Pape qu'il fallait en finir, et comme la rédaction
touchait le Pontife au moins autant que le fond des choses, il lui
promit de trouver une forme qui n'éveillerait en rien ses scrupules,
et ne chargerait sa mémoire d'aucun poids difficile à porter. Napoléon
manda tout de suite un de ses secrétaires, et on se mit à l'oeuvre. Ce
qui coûtait le plus à Pie VII, c'était de reconnaître la prise de
possession du patrimoine de Saint-Pierre par une puissance quelconque,
et d'en faire l'abandon formel par l'acceptation d'un établissement
hors d'Italie. Napoléon trancha cette difficulté en convenant qu'on ne
parlerait ni de l'abandon de Rome, ni de l'établissement à Avignon,
mais de l'existence indépendante du Saint-Père, et du libre exercice
de sa puissance pontificale au sein de l'Empire français, comme s'il
était dans ses propres États. En conséquence, on adopta le texte
suivant: _Sa Sainteté exercera le pontificat en France et dans le
royaume d'Italie, de la même manière et avec les mêmes formes que ses
prédécesseurs_. Il fut seulement entendu que ce serait à Avignon et
non ailleurs. Il fut ajouté ensuite en termes formels que le Pape
recevrait auprès de lui les ambassadeurs des puissances chrétiennes,
revêtus de la plénitude des priviléges diplomatiques, qu'il
recouvrerait la jouissance et l'administration des biens non vendus
dans les États romains, qu'il toucherait deux millions de revenu en
dédommagement des biens aliénés, qu'il nommerait à tous les siéges
suburbicaires et à dix évêchés qui seraient désignés plus tard soit en
France, soit en Italie; que les anciens évêques titulaires de l'État
romain conserveraient leur titre sous la forme d'évêchés _in
partibus_, et jouiraient d'un traitement égal au revenu de leur siége;
que le Pape aurait auprès de lui les diverses administrations
composant la chancellerie romaine; que l'Empereur et le Pape se
concerteraient pour la création de nouveaux siéges catholiques, soit
en Hollande, soit dans les départements anséatiques (clause à laquelle
le Pape tenait d'une manière toute particulière, afin de faire
ressortir ce que la religion gagnait à ce nouveau concordat); qu'enfin
l'Empereur rendrait ses bonnes grâces aux cardinaux, évêques, prêtres,
laïques, compromis à l'occasion des derniers troubles religieux. Il
fut stipulé que l'institution canonique serait donnée aux évêques
nommés par la couronne, dans les formes et délais déterminés par le
dernier bref du Pape, c'est-à-dire dans six mois à partir de la
nomination par l'autorité temporelle, et qu'à défaut par la cour
pontificale d'avoir prononcé dans ce délai, le plus ancien prélat de
la province pourrait conférer l'institution refusée ou différée. À ces
dernières clauses, le Pape insista pour en ajouter une qui n'avait
rien d'une disposition de loi ou de traité, mais qui était pour lui
une sorte d'excuse, et qui était conçue dans les termes suivants: _Le
Saint-Père se porte aux dispositions ci-dessus en considération de
l'état actuel de l'Église, et dans la confiance que lui a inspirée Sa
Majesté qu'elle accordera sa puissante protection aux besoins si
nombreux qu'a la religion dans les temps où nous vivons._
Il fut convenu enfin que le concordat actuel, quoique ayant la force
obligatoire d'un traité, ne serait publié qu'après avoir été
communiqué aux cardinaux, qui avaient droit d'en connaître, comme
conseillers naturels et nécessaires de l'Église.
[Date en marge: Fév. 1813.]
[En marge: Signature du concordat de Fontainebleau qui abolit la
puissance temporelle du Saint-Siége.]
[En marge: Fêtes et grâces prodiguées à Fontainebleau.]
Napoléon fit tout ce que voulut le Saint-Père, admit sans réserve les
changements de rédaction qu'il demandait, et que le secrétaire tenant
la plume exécutait à l'instant même sur la minute du traité; puis
lorsque tout fut convenu, texte français et texte italien, on envoya
l'un et l'autre aux scribes chargés de la transcription, et le soir
même, 25 janvier, les deux cours pontificale et impériale étant
assemblées, le Pape et l'Empereur signèrent cet acte extraordinaire,
qui mettait à néant la puissance temporelle de la papauté, pour
toujours selon l'opinion de Napoléon et du Pape, pour bien peu de
temps selon les desseins cachés de la Providence! L'Empereur,
entourant Pie VII de témoignages de vénération, le faisant accabler de
félicitations de tout genre, ne lui laissa pas même un moment pour
réfléchir à ce qu'il avait fait, et l'enivra en le plaçant en quelque
sorte au milieu d'un nuage d'encens. Pour lui prouver sa joie, et un
complet retour de bonne volonté, il expédia sur-le-champ l'ordre de
délivrer et de ramener à Paris les cardinaux détenus, connus sous le
nom de cardinaux noirs. Il prodigua les grâces et les faveurs: il
appela au Conseil d'État l'évêque de Nantes, auquel il donna en outre
la croix d'officier de la Légion d'honneur et le grand cordon de
l'ordre de la Réunion; il nomma l'évêque de Trêves conseiller d'État
et officier de la Légion d'honneur; il donna le grand cordon de la
Réunion au cardinal Maury et à l'archevêque de Tours, la croix
d'officier de la Légion d'honneur aux cardinaux Doria et Ruffo, la
décoration de la Couronne de fer à l'archevêque d'Édesse, des siéges
de sénateur au cardinal de Bayane et à l'évêque d'Évreux, une pension
de six mille francs au médecin du Pape, et des présents magnifiques à
tous ceux qui avaient contribué à l'acte important qu'il venait de
conclure.
Après avoir passé deux jours encore à Fontainebleau, pendant lesquels
il s'efforça de manifester au Pape sa vive satisfaction, il partit le
27 janvier pour Paris, avec la conviction d'avoir accompli un acte qui
peut-être ne serait pas définitif, mais qui dans le moment produirait
certainement un grand effet. Il se hâta de publier dans les journaux
officiels qu'un concordat venait de régler les différends survenus
entre l'Empire et l'Église, et fit dire de vive voix, mais non
imprimer, que le Pape allait s'établir à Avignon. Il écrivit en
Hollande, à Turin, à Milan, à Florence, à Rome, à tous les
représentants de son autorité, pour leur annoncer cet important
arrangement, pour leur en apprendre les détails, les autoriser à en
divulguer le sens, non le texte, et à faire tout ce qui serait
nécessaire pour rétablir le calme dans les consciences troublées.
[En marge: Les cardinaux noirs ayant été introduits de nouveau auprès
de Pie VII, lui inspirent un vif regret de ce qu'il a fait.]
Ce calme ne devait pas être de longue durée, car il était facile de
prévoir qu'aussitôt que les conseillers ordinaires du Pape seraient
retournés auprès de lui, ils essayeraient de mettre son esprit à la
torture, en lui reprochant l'acte qu'il avait signé, en lui en
montrant les graves conséquences, surtout le défaut d'à-propos, à la
veille d'une guerre qui pouvait ne pas tourner à l'avantage de
Napoléon. En effet, à peine les cardinaux noirs avaient-ils été admis
à Fontainebleau, qu'on vit l'esprit du Pape, si gai, si satisfait
pendant quelques jours, redevenir triste et sombre. Les cardinaux di
Pietro et autres lui remontrèrent qu'il avait très-imprudemment aboli
la puissance temporelle de la papauté, opéré par conséquent de sa
propre autorité une révolution immense dans l'Église, abandonné le
patrimoine de Saint-Pierre qui ne lui appartenait point, et cela sans
nécessité, Napoléon étant à la veille de succomber; qu'on l'avait
trompé sur la situation de l'Europe, et qu'un acte pareil surpris,
sinon arraché, ne devait pas le lier. En un mot, ils tâchèrent de lui
inspirer mille terreurs, mille remords, et lui tracèrent de l'état des
choses un tableau tel que la passion la plus violente pouvait seule le
suggérer, tableau qui malheureusement devait bientôt se trouver
véritable par la faute de Napoléon, mais que tout homme sage dans le
moment aurait jugé faux ou du moins très-exagéré, car, bien qu'ébranlé
dans l'opinion du monde, l'Empire français remplissait encore ses
ennemis d'une profonde terreur.
[En marge: Pie VII, sans contester le nouveau concordat, prend le
parti de se refuser à son exécution.]
Ces conseils jetèrent l'infortuné Pie VII dans un de ces états
d'agitation, de désespoir, où nous l'avons déjà vu tant de fois, et
dans lesquels il perdait la dignité touchante de son caractère. Mais
comment sortir de cet embarras? Comment nier ou révoquer une signature
à peine donnée? Qui eût osé le conseiller? Personne, pas même les
cardinaux qui venaient, grâce au dernier concordat, de recouvrer leur
liberté, leur admission auprès du Pape, et la faculté de lui
bouleverser l'esprit et le coeur. Ils auraient craint de voir se
refermer sur eux les portes des prisons d'État. Il fut donc convenu
entre eux et Pie VII qu'on dissimulerait, qu'on n'afficherait aucun
changement de dispositions, et qu'on attendrait les événements, qui ne
pouvaient manquer d'être prochains. En effet, Avignon ne serait pas
prêt avant un an ou deux; on ne pouvait jusque-là exiger du Pape aucun
acte officiel dérivant de ses nouveaux engagements; le concordat, en
outre, ne devait pas être publié; il n'y avait donc qu'à se taire, et
à se résigner quelque temps encore à la vie de reclus qu'on menait à
Fontainebleau, à repousser doucement sous divers prétextes la pompe
dont Napoléon voudrait entourer la papauté devenue française, et quant
aux bulles d'institution canonique réclamées depuis si longtemps par
les nouveaux prélats, à se renfermer, comme on avait toujours fait,
dans une simple abstention sans refus.
Ce plan adopté, il eût fallu plus d'empire sur lui-même que le Pape
n'en possédait, pour cacher complétement ce qui se passait dans son
âme. L'officier, fort adroit, qui le gardait sous l'habit de
chambellan, le capitaine Lagorsse, s'aperçut bien vite de son trouble,
et en devina la cause en voyant les agitations de l'infortuné Pontife
se lier toujours aux visites des cardinaux les plus signalés par leur
malveillance. Il en avertit par le ministre des cultes Napoléon
lui-même, qui ne fut pas très-surpris de ce qui arrivait, et qui
s'écria, en apprenant l'usage que faisaient de leur liberté ceux à qui
on venait de la rendre: Je crois que nous avons agi trop vite.--Il eut
bientôt un signe certain, quoique fort déguisé, des secrètes
résolutions de Pie VII. L'auguste prisonnier, détenu depuis 1809, soit
à Savone, soit à Fontainebleau, n'avait jamais eu à s'occuper des
finances de sa maison, car il était défrayé de toutes ses dépenses
sans qu'il eût à s'en mêler. Cependant, comme il pouvait être tenté de
faire ou quelques aumônes ou quelques largesses, on avait saisi
diverses occasions de lui offrir de l'argent, qu'il avait toujours
refusé, quoique présenté de la manière la plus délicate. Cette fois,
redevenu souverain, ayant bien des services à récompenser, et ayant
droit de le faire sur des revenus qui lui étaient régulièrement
attribués, il pouvait accepter décemment. Napoléon lui envoya les
agents du Trésor impérial pour mettre à sa disposition les sommes dont
il aurait besoin. Il repoussa ces dernières offres avec douceur, et
sans affectation, comme si le moment n'était pas venu de rentrer
ostensiblement dans l'exercice de sa nouvelle souveraineté.
[En marge: Napoléon s'apercevant des intentions de Pie VII, s'y prête,
parce qu'il lui suffit d'annoncer sans être démenti le rétablissement
de la bonne intelligence avec le Saint-Siége.]
Il n'en fallait pas davantage pour deviner les résolutions et les
calculs des hommes qui dirigeaient le Pape. Mais Napoléon était aussi
rusé que le plus rusé d'entre eux. Il voyait qu'ils ne voulaient pas
faire d'éclat, et il ne le voulait pas non plus. Ce qui lui importait,
ce n'était pas que les affaires de l'Église fussent arrangées, mais
qu'elles le parussent, et pour quelque temps elles allaient le
paraître, du moins aux yeux des masses. On publia partout, dans les
provinces les plus reculées de l'Empire, qu'un concordat était signé
entre le Pape et l'Empereur, que le Pontife était libre, qu'il allait
se rendre dans le siége où il devait exercer la puissance pontificale;
qu'en un mot toutes les difficultés religieuses étaient terminées.
Quelques individus, plus au fait de l'intrigue romaine, essayèrent de
répondre que c'était un mensonge, que le Pape n'avait consenti à rien.
Il y en eut même qui osèrent répandre que Napoléon avait voulu
violenter Pie VII sans en rien obtenir, ce qui a fourni depuis à
certains écrivains l'occasion d'avancer que Napoléon avait traîné à
terre, et par ses cheveux blancs, le vénérable vieillard (scène à
peine croyable au moyen âge). Mais la foule pieuse et innocente,
ignorant ces prétendus secrets, courut au pied des autels remercier
Dieu du nouveau concordat, et se mit à espérer, comme le désirait
Napoléon, que cette paix du ciel lui vaudrait peut-être la paix de la
terre.
[En marge: Ouverture du Corps législatif.]
Il y avait deux mois que Napoléon était de retour à Paris, et, on le
voit, il avait déjà fortement mis la main à toutes choses, diplomatie,
guerre, finances et culte. C'était le moment d'ouvrir le Corps
législatif, formalité devenue tellement insignifiante sous son règne,
qu'on ne savait jamais le jour où ce corps commençait ses travaux, ni
le jour où il les finissait. Cette fois, au contraire, on attachait un
vif intérêt à la séance d'ouverture, et c'était un symptôme frappant
du changement opéré dans les esprits. Sans songer à se ressaisir
encore de ses affaires, imprudemment abandonnées à un génie prodigieux
mais sans frein, la nation voulait au moins les connaître, et
désirait lire le discours que prononcerait l'Empereur, si, comme on le
supposait, il ouvrait le Corps législatif en personne.
Napoléon effectivement en avait l'intention, afin de parler lui-même à
la France et à l'Europe du haut de son trône, ébranlé sans doute, mais
le plus élevé encore de l'univers. En comptant tous les jours ses
ressources, en voyant les moyens affluer de nouveau sous sa main
puissante, en combinant ses vastes plans militaires, il avait repris
une entière confiance en lui-même, et il voulait qu'à la fierté de son
langage, le monde jugeât de l'état vrai de son âme, et de la nature de
ses résolutions.
[En marge: Séance impériale du 14 février, dans laquelle Napoléon
prononce lui-même le discours d'ouverture de la session.]
En conséquence, le dimanche 14 février, il se rendit au Corps
législatif pour lui faire l'honneur, qu'il ne lui accordait pas
souvent, d'ouvrir sa session en personne, et pour lui exposer l'état
des affaires de l'Empire. Entouré d'un cortége magnifique, il lut le
discours suivant, dont l'imprudence égalait malheureusement l'éclat et
la vigueur.
«MESSIEURS LES DÉPUTÉS DES DÉPARTEMENTS AU CORPS LÉGISLATIF.
»La guerre rallumée dans le nord de l'Europe offrait une occasion
favorable aux projets des Anglais sur la Péninsule. Ils ont fait de
grands efforts. Toutes leurs espérances ont été déçues..... Leur armée
a échoué devant la citadelle de Burgos, et a dû, après avoir essuyé de
grandes pertes, évacuer le territoire de toutes les Espagnes.
»Je suis moi-même entré en Russie. Les armes françaises ont été
constamment victorieuses aux champs d'Ostrowno, de Polotsk, de
Mohilew, de Smolensk, de la Moskowa, de Malo-Jaroslawetz. Nulle part
les armées russes n'ont pu tenir devant nos aigles. Moscou est tombée
en notre pouvoir.
»Lorsque les barrières de la Russie ont été forcées et que
l'impuissance de ses armes a été reconnue, un essaim de Tartares ont
tourné leurs mains parricides contre les plus belles provinces de ce
vaste empire, qu'ils avaient été appelés à défendre. Ils ont en peu de
semaines, malgré les larmes et le désespoir des infortunés Moscovites,
incendié plus de quatre mille de leurs plus beaux villages, plus de
cinquante de leurs plus belles villes, assouvissant ainsi leur
ancienne haine, sous le prétexte de retarder notre marche en nous
environnant d'un désert. Nous avons triomphé de tous ces obstacles!
L'incendie même de Moscou, où en quatre jours ils ont anéanti le fruit
des travaux et des épargnes de quarante générations, n'avait rien
changé à l'état prospère de mes affaires..... Mais la rigueur
excessive et prématurée de l'hiver a fait peser sur mon armée une
affreuse calamité. En peu de nuits j'ai vu tout changer. J'ai fait de
grandes pertes. Elles auraient brisé mon âme, si, dans ces graves
circonstances, j'avais dû être accessible à d'autres sentiments qu'à
l'intérêt, à la gloire et à l'avenir de mes peuples.
»À la vue des maux qui ont pesé sur nous, la joie de l'Angleterre a
été grande, ses espérances n'ont pas eu de bornes. Elle offrait nos
plus belles provinces pour récompense à la trahison. Elle mettait
pour condition à la paix le déchirement de ce bel empire: c'était,
sous d'autres termes, proclamer _la guerre perpétuelle_.
»L'énergie de mes peuples dans ces grandes circonstances, leur
attachement à l'intégrité de l'Empire, l'amour qu'ils m'ont montré,
ont dissipé toutes ces chimères, et ramené nos ennemis à un sentiment
plus juste des choses.
»Les malheurs qu'a produits la rigueur des frimas ont fait ressortir
dans toute leur étendue la grandeur et la solidité de cet empire,
fondé sur les efforts et l'amour de cinquante millions de citoyens, et
sur les ressources territoriales des plus belles contrées du monde.
»C'est avec une vive satisfaction que nous avons vu nos peuples du
royaume d'Italie, ceux de l'ancienne Hollande et des départements
réunis, rivaliser avec les anciens Français, et sentir qu'il n'y a
pour eux d'espérance, d'avenir et de bien que dans la consolidation et
le triomphe du grand empire.
»Les agents de l'Angleterre propagent chez tous nos voisins l'esprit
de révolte contre les souverains. L'Angleterre voudrait voir le
continent entier en proie à la guerre civile et à toutes les fureurs
de l'anarchie; mais la Providence l'a elle-même désignée pour être la
première victime de l'anarchie et de la guerre civile.
»J'ai signé directement avec le Pape un concordat qui termine tous les
différends qui s'étaient malheureusement élevés dans l'Église. La
dynastie française règne et régnera en Espagne. Je suis satisfait de
la conduite de tous mes alliés. Je n'en abandonnerai aucun; je
maintiendrai l'intégrité de leurs États. Les Russes rentreront dans
leur affreux climat.
»Je désire la paix: elle est nécessaire au monde. Quatre fois depuis
la rupture qui a suivi le traité d'Amiens, je l'ai proposée dans des
démarches solennelles. Je ne ferai jamais qu'une paix honorable et
conforme aux intérêts et à la grandeur de mon empire. Ma politique
n'est point mystérieuse; j'ai fait connaître les sacrifices que je
pouvais faire.
»Tant que cette guerre maritime durera, mes peuples doivent se tenir
prêts à toutes espèces de sacrifices, car une mauvaise paix nous
ferait tout perdre, jusqu'à l'espérance, et tout serait compromis,
même la prospérité de nos neveux!
»L'Amérique a recouru aux armes pour faire respecter la souveraineté
de son pavillon. Les voeux du monde l'accompagnent dans cette
glorieuse lutte. Si elle la termine en obligeant les ennemis du
continent à reconnaître le principe que le pavillon couvre la
marchandise et l'équipage, et que les neutres ne doivent pas être
soumis à des blocus sur le papier, le tout conformément aux
stipulations du traité d'Utrecht, l'Amérique aura bien mérité de tous
les peuples. La postérité dira que l'ancien monde avait perdu ses
droits, et que le nouveau les a reconquis.
»Mon ministre de l'intérieur vous fera connaître dans l'exposé de la
situation de l'Empire, l'état prospère de l'agriculture, des
manufactures et de notre commerce intérieur, ainsi que l'accroissement
toujours constant de notre population. Dans aucun siècle,
l'agriculture et les manufactures n'ont été en France à un plus haut
degré de prospérité.
»J'ai besoin de grandes ressources pour faire face à toutes les
dépenses qu'exigent les circonstances; mais moyennant différentes
mesures que vous proposera mon ministre des finances, je ne devrai
imposer aucune nouvelle charge à mes peuples.»
[En marge: Effet produit par le discours impérial.]
[En marge: Difficultés qui allaient en résulter par rapport aux
négociations.]
Ce discours, qui était de nature à émouvoir fortement les esprits, fut
reçu avec les acclamations qui accueillent presque toujours le prince
vulgaire ou grand, solidement établi ou menacé, qui se présente aux
yeux de la foule. S'il était permis d'oublier un instant que la
sagesse est la première des qualités dans le gouvernement des États,
on admirerait volontiers à la tête d'un vaste empire cette indomptable
fierté, ces conditions de paix si hardiment, quoique si imprudemment
tracées au monde! Toutefois en songeant à la situation de l'Europe,
aux cris du patriotisme révolté retentissant d'une extrémité du
continent à l'autre, on regrette que ce beau langage apportât tant de
difficultés aux négociations qui pouvaient seules amener la paix, et
arrêter l'effusion du sang humain! Qu'allait dire en effet
l'Angleterre de cette déclaration que _la dynastie française régnait,
et régnerait en Espagne_? Qu'allaient dire tous les États intéressés
au partage du grand-duché de Varsovie, de cette déclaration que _la
France maintiendrait l'intégrité du territoire de tous ses alliés_?
Qu'allait dire, et surtout qu'allait faire l'Autriche, chargée de
rapprocher les puissances, si on lui rendait sa tâche impossible?
Telles étaient les questions désolantes que soulevait ce discours.
Mais le public ignorant le secret des cabinets, ne pouvait pas se les
adresser. L'assurance du langage impérial était faite pour le
tranquilliser, du moins dans une certaine mesure, et pour imposer à
l'Europe. C'était tout ce qu'il y avait de politique dans cet
impolitique discours. On jugera du reste de ses effets par les
événements eux-mêmes.
[En marge: Derniers événements survenus en Allemagne pendant les
préparatifs militaires de Napoléon.]
[En marge: Retraite du roi de Prusse à Breslau.]
[En marge: Édits pour la levée des volontaires.]
[En marge: Enthousiasme universel en Prusse, et empressement à courir
aux armes.]